‹ Les deux héritages;Chapitre 28 sur 138 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, puis SAQUEVILLff

JULIE

Salamalek i

SAQUEVILLE.

Alekoum Salam. — Vous êtes charmante en ce costume! Gomment est madame votre mère?

ou DON QUICHOTTE. 101

JULIE

Elle est dans sa chambre, qui corrige une épreuve avec M. Sévin. Résignez-vous, vous m'appartenez.

SAQUEVILLE.

Je me résigne, et sans difficulté, car je viens surtout pour vous voir et pour vous parler... Mais que faisiez-vous donc? Vous jouiez des charades avec miss Jackson ?

JULIE

Demandez-lui ce que nous faisions... et ce que nous disions.

MISS JACKSON, bas.

For shame!

Je crains d'arriver en trouble-fête. Il faut pourtant que vous m'accordiez cinq minutes d'audience. Savezvous que j'ai à vous parler... et très-sérieusement?

JULIE

En effet, je vous trouve la mine que vous devez avoir un jour de razzia. — Allons, venez par ici. — Miss Jackson, faites -moi l'amitié de rester à votre place et de broder cela lestement. — Prenez un siège, Ginna.

SAQUEVILLE.

Je regrette d'être si vieux, quand je vois la gaieté de votre âge. — Dites-moi, vous avez vu Louis hier?

JULIE, avec distraction.

Si je l'ai vu hier?... Attendez...

SAQUEVILLE.

Comment ! vous ne savez pas ?

JULIE

Ah ! oui, je me rappelle ; il avait son cheval bai, qui porte si mal les oreilles.

SAQUEVILLE.

De quoi avez-vous parlé ?

JULIE

Mais c'est donc un interrogatoire en forme?

Vous avez causé ensemble..

JULIE

Probablement; mais de quoi? je l'ai oublié... ah! d'élections sans doute.

SAQUEVILLE.

Il a tort d'en parler à d'autres qu'à ses électeurs ; mais je crains que vous ne l'ayez peut-être... un peu... querellé...

JULIE

Moi , le quereller ! oh ! mon Dieu , non ! Une querelle avec lui ! Je n'aurai jamais de querelles qu'avec une personne... pour qui... Tenez, j'en aurais peut-être avec vous.

SAQUE VILLE.

Oh ! j'espère bien ne jamais mériter votre courroux. Écoutez-moi, ma chère enfant... vous me permettez de vous appeler ainsi... Nous autres hommes, nous accusons les femmes d'exigences et de susceptibilité... et nous sommes cent fois plus exigeants et susceptibles qu'elles... C'est que pour un homme... c'est une peine... bien cruelle, voyez-vous... d'aimer, de nourrir une affection que nous sentons n'être pas partagée... il n'y a pas au monde de plus grand malheur. Vous traitez mal mon pauvre Louis.

JULIE

Comment cela?

SAQUEVILLE.

Je m'en aperçois moi-même. Vous n'avez pas pour lui...

Que faut-il donc que j'aie?

ou DON QUICHOTTE. 103

SAQUEVILLE.

Tout ceci est bien délicat à dire... mais vous excuserez l'indiscrétion d'un homme qui a vécu si longtemps parmi les sauvages... Vous ne paraissez pas avoir pour lui l'affection à laquelle peut prétendre la personne qui vous est destinée.

JULIE

Il trouve que je manque d'affection ?

SAQUEVILLE.

Il s'en désole et s'en irrite, au lieu de chercher à la gagner, cette affection. — Voyons, ma chère Julie, parlez-moi à cœur ouvert. A mon âge, vous pouvez me dire bien des choses... Quoique vieux, j'aime la jeunesse... Que vous n'aimiez pas Louis, cela peut tenir à deux causes... ou bien vous n'aimez encore personne... C'est cela, sans doute... vous êtes si jeune, et votre éducation...

JULIE

En effet, on nous défendait cela au couvent, et de nous manger les ongles.

SAQUEVILLE.

Vous dites cela singulièrement. Regardez-moi, je suis un peu physionomiste. Au travers de ce joli sourire, je vois une petite moue qui m'effraie... Après tout, un attachement ne se commande pas... Vous avez peut-être cru trouver ailleurs ce qui manque à Louis : cette vivacité expansive, cet enthousiasme qu'à votre âge on croit la preuve d'une affection véritable.

(Elle fait un signe de tête afûrmatif.) JC IC CraignaiS ! ÉCOUtCZ-

moi. Vous êtes bien jeune, bien jolie, sans expérience... Voilà de grandes chances pour mal placer son affection ; mais n'avez-vous pas près de vous une bonne mère qui vous aime, qui ne vit que pour vous? C'est votre meilleure amie, c'est elle que vous devez coa- Bultêr.

JULIE

C'est qu'elle corrige ses épreuves.

SAQUEVILLE.

Ah! —Ainsi vous aimez... et ce n'est pas le pauvre Louis que vous aimez... Je ne vous en parlerai plus... Je ne pense maintenant qu'à vous seule... Au moins, celui que vous aimez, êtes-vous sûre qu'il soit digne de vous ?

JULIE, souriant avec malice.

Oui.

SAQLEVILLE.

On croit toujours ce qu'on désire. Regardez dans cette glace cette jolie tête rose et blanche... Demandez-vous si tant de grâces... si ce petit cœur si noble doivent appartenir à un fat.

JULIE

Non, jamais !

SAQUEVILLE.

Votre accent me rassure. Je crois qu'il est digne de vous. Votre mère sait-elle que vous l'aimez ?

Non ; elle corrige...

SAQDEVILLii

Ah î laissez cette triste plaisanterie. Nous parlons, hélas l du bonheur ou du malheur de toute votre vie, ma chère enfant. Je tremble, quand je pense qu'un homme peut ensorceler une pauvre jeune fille, parce qu'il danse bien.

JULIE

Oh 1 pour cela, je parie qu'il danse fort mal !

SAQUEVILLE.

Tant mieux, si c'est d'après des qualités plus recommandablesque vous le jugez; mais pourquoi ne parle-t-il pas à madame votre mère ?

ou DON QUICHOTTE. 105

JULIE

Ah !... c'est que je ne sais pas trop s'il pense à moi.

SAQUEVILLE.

S'il pense à vous ! Ah ! Julie, Julie I voilà un roman comme on en faisait de mon temps ! Vous aimez un inconnu qui vous aura sauvée de quelque danger au clair de la lune.

JULIE

Peut-être.

SAQUEVILLE.

Folies, mon enfant, déplorables folies! La contredanse valait mille fois mieux. — Comment ! il ne sait pas que vous l'aimez? Mais c'est donc un imbécile?...

JULIE, riant.

Oui... ou bien peut-être il ne se rend pas justice.

SAQUEVILLE.

Vous n'avez pas le sens commun, ma pauvre enfant ; mais vous voilà toute sérieuse , vous changez de couleur : est-ce une larme que je vois dans ces grands yeux ? Pauvre jeunesse ! pauvre jeunesse ! que de chagrins elle se prépare avec un seul moment d'étourderie ! — Enfin, ce bel inconnu...

MISS JACKSON, se levant avec inquiétude-

Miss Julia, madame la marquise dou avoir fini. Je vais la prévenir que le colonel est ici...

JULIE

Non, je vais la prévenir moi-même... (Avec un rire forcé.) Dites-moi, colonel... en Algérie... les femmes sont voilées... c'est comme si les hommes étaient aveugles... Comment une femme s'y prend-elle... pour faire une déclaration ?...

SAQUEVILLE.

Mais vous pensez bien que je n'en ai guère reçu*

JULIE

Mais d'autres plus heureux que vous... moins humbles...

SAQUEVILLE.

Vous me rappelez une assez ridicule histoire... J'entrais à Tlemcen, j'avais à côté de moi mon adjudantmajor, brave officier, beau comme un ange. Dans la grande rue, une femme voilée prend la bride de son cheval, et lui jette un bouquet dans le pli de son burnous...

(julie lui jette son bouquet et sort en se cachant la figure.)

Ah!

MISS JACKSON

Oh I colonel ! colonel ! Oh ! poor miss Julia. Oh ! que dira madame la marquise I (Eiie sort.)

SAQUEVILLE, après un silence.

Pauvre enfant!

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