‹ Les deux héritages;Chapitre 37 sur 138 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LE GOUVERNEUR, L'ADMINISTRATEUR DES HOSPICES, LE RECTEUR DU COLLÈGE, LE JUGE, L'INSPECTEUR DE POLICE, LE MÉ- DECIN, DEUX SERGENTS DE VILLE.

LE GOUVERNEUR

Je VOUS ai convoqués, Messieurs, pour vous faire part d'une nouvelle peu agréable. 11 nous arrive un inspecteur généra].

LE JUGE

Comment ? un inspecteur !

l'administrateur.

TJn inspecteur général î

Un inspecteur général, de Pétersbourg, incognito. Et notez bien , avec des instructions secrètes.

LE JUGE

Voyez un peu !

l'administrateur.

Comme si nous n'avions pas déjà assez de tracas. — Celui-là par-dessus le marché !

LE RECTEUR

Seigneur, Dieu ! Et avec des instructions secrètes !

LE GOUVERNEUR

J'en avais comme un pressentiment. Cette nuit je n'ai fait que rêver de deux rats extraordinaires. Je n'en ai jamais vu de pareils... noirs... et d'une taille !... Ils sont venus... ils flairaient... puis ils sont partis. — Tenez, je vais vous lire une lettre que je viens de recevoir d'André Ivanovitch Tclimykof. Vous le connaissez, Artemii Philippovitch. Voici ce qu'il me dit : « Mon « cher ami, mon compère et mon bienfaiteur... n Hum !

vil marmotte en parcourant la lettre des yeux.)*** ^* De taVCrtlr. .. ))

Ah ! c'est cela. « Je me hâte entre autres choses de « t'avertir qu'il vient de partir un fonctionnaire avec « mission d'inspecter toute la province et surtout notre

« district. (ll lève un doigt d'un air significatif.) Je tlCUS la

« chose de gens sûrs. Il s'annoncera comme un simple « particulier, mais sois certain qu'il doit t'éplucher, « ainsi que tous les autres, parce que tu es un homme « d'esprit qui ne laisse pas perdre ce que charrie

« la rivière » Hum! \u s'arrête.) Ceci c'est —

« Aussi je te conseille de prendre tes précautions, car w il peut arriver d'un moment à l'autre, si déjà même « il n'est pas installé quelque part, incognito, dans ton « endroit... Hier... » Ah ! ce sont des affaires de famille.... « Ma sœur Anna Kirilovna est venue nous voir tt avec son mari. Ivan Kirilovitch est très-engraissé. 11 (( joue toujours du violon, etc.. etc. » Vous savez toute l'affaire maintenant.

LE JUGE

C'est étrange, tout à fait étrange... Ce n'est pas pour des prunes qu'il vient.

LE RECTEUR

Pourquoi donc, Anton Antonovitch, pourquoi donc un inspecteur général ?

LE GOUVERNEUR

Que voulez-vous, c'est un jugement de Dieu, (u soupire Jusqu'à présent cela était tombé sur d'autres villes. C'est notre tour à présent.

LE JUGE

Je me figure, Anton Antonovitch, qu'il y a là-dessous quelque petit mystère... et de la politique encore. Savez-vous ce que cela veut diT'e? La Russie... oui... elle veut faire la guerre, et le ministère, voyez-vous... Eh bien ! il envoie un fonctionnaire pour voir s'il n'y a pas quelque part des émissaires de l'ennemi.

LE GOUVERNEUR

Ah 1 bien, oui ! Vous êtes malin ! des émissaires dans une ville de l'intérieur ! Est-ce que nous sommes sur la frontière, nous ? On voyagerait trois ans en partant d'ici qu'on n'arriverait pas à l'étranger.

Et moi je vous dis... Vous ne... Non, vous... Le gouvernement a son plan,.. Il a beau être loin... il sait ce qu'il fait... il a la puce à l'oreille.

LE GOUVERNEUR

Puce ou non, Messieurs, je vous ai prévenus. Vous voilà avertis. -En ce qui me regarde, j'ai pris quelques mesures ; faites-en autant, je vous le conseille. Vous surtout, Artemii Philippovitch. Sans doute no+re inspecteur voudra voir tous vos établissements de bienfaisance. Aussi, vous ferez bien de vous arranger pourque tout soit sur un bon pied... qu'on ait des bonnets de coton blancs, et que les malades n'aient pas l'air de ramoneurs, comme d'habitude.

l'administrateur.

Va pour des bonnets blancs. Gela n'est pas biea difficile.

LE GOUVERNEUR

Oui ; et il faudrait avoir à chaque lit un écriteau en latin ou dans n'importe quelle langue. — (au médecin.) C'est votre affaire, Christian Ivanovitch, — Oui , à chaque malade : quand il est tombé malade... quel jour, et un numéro... Et puis, vos malades fument du tabac si fort qu'on éternue rien qu'en entrant... Oui; et le mieux serait qu'il y eût moins de malades ; car on ne manquera pas de dire que c'est manqiie de soins de la part de l'administration, ou faute de science du médecin.

Oh ! pour ce qui est du traitement, je m'en suis entendu déjà avec Christian Ivanovitch. Plus on se rapproche de la nature, et mieux cela vaut ! Nous n'employons pas de médicaments coûteux; L'homme est un être simple. S'il meurt, il meurt ; s'il guérit, il guérit. Avec cela que Christian Ivanovitch aurait de la peine à s'entendre avec les malades , attendu qu'il ne sait pas un mot de russe.

LE MÉDECIN fait entendre un son entre I, I, et E, E. LE GOUVERNEUR, au juge.

Je vous conseillerais encore à vous, Ammos Fëdorovitch , de faire attention au tribunal. Dans votre salle des pas perdus, par exemple, où se tiennent les plaideurs, votre garçon de basse-cour met vos oies et leurs oisons, qui viennent vous caqueter entre les jambes. Sans doute c'est bien fait de s'occuper de ses intérêts domestiques. Vos gens font bien de garder vos oies... seulement, voyez-vous, dans cet endroit-là, il vaudrait mieux... Il y a quelque temps que je voulais vous en parler, et je ne sais comment je l'ai oublié....

LE JUGE

Eh bien ! je vais les faire tous envoyer à la cuisine. Voulez-vous dîner chez moi ?

LE GOUVERNEUR

Ah ! Et puis votre salle d'audience, je suis fâché de ] . vous le dire, elle n'est pas tenue. Elle a l'air de je ne sais quoi. Sur le bureau, avec les papiers, une cravache ! Je sais que vous aimez la chasse ; c'est très-bien, mais vous ferez mieux, pour le moment, d'ôter cette cravache, vous la remettrez si vous voulez quand Tinpecteur sera parti. Il y a encore votre assesseur... c'est peut-être un hommie entendu dans sa partie, mais il ^ sent une odeur... on dirait toujours qu'il sort d'une distillerie. Cela ne vaut rien. Il y a longtemps que je voulais Vous en parler, et puis je ne sais comment cela m'est sorti de la tête. Il y a des moyens d'arranger la chose, quand même, comme il le prétend, son haleine sentirait l'eau-de-vie de nature. On pourrait lui conseiller de manger de l'oghon ou de l'ail, ou n'importe quoi. On a des médicaments pour cela, n'est-ce pas, Christian Ivanovitch ?

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