‹ Les deux héritages;Chapitre 90 sur 138 · SCÈNE YIIL Les Précédents, LE DIRECTEUR DES POSTES · texte numérisé non relu

SCÈNE YIIL Les Précédents, LE DIRECTEUR DES POSTES

tout essoufflé, et tenant à la main une lettre décachetée. LE DIRECTEUR.

Quelle étrange aventure. Messieurs. Ce fonctionnaire que nous avons pris pour l'inspecteur général , ce n'était pas l'inspecteur général.

TOUS

Comment I ce n'est pas lui I

LE DIRECTEUR

Pas du tout. Je l'ai appris par cette lettre.

LE GOUVERNEUR

Qu'est-ce que vous dites? qu'est-ce que vous dites* Quelle lettre ?

LEDIRECTEUR.

Oui, une lettre qu'il a écrite. On m'apporte une lettre pour la poste. Je regarde l'adresse et je vois : A Petersbourg, rue de la Poste. Je reste stupéfait. Bon, que je me dis, il a trouvé quelque chose à dire dans le service, et il en prévient l'autorité supérieure. — Je la prends et je la décachette...

LE GOUVERNEUR

Comment! vous...

LE DIRECTEUR

Moi-même, je ne sais pas comment j'ai fait. C'est une force surnaturelle qui m'a soutenu. J'allais faire partir une estafette pour la porter... mais la curiosité s'était emparée de moi à un point que je n'ai jamais rien senti de pareil. Impossible, impossible, cela ne se peut pas, mais une tentation, une démangeaison... Il me semblait entendre une voix dans une oreille : — Ne décachette pas ! tu te perds. Tu es flambé. Dans l'autre oreille, je ne sais quel diable me souffle : Décachette, décachette, décachette ! Si bien qu'en touchant la cire... je sentais du feu dans mes veines... et en décachetant, de la glace, oui, de la glace. Mes mains tremblaient et tout se brouillait à mes yeux.

LE GOUVERNEUR

Comment avez-vous bien eu l'audace de décacheter la lettre d'un personnage si puissant !

LE DIRECTEUR

Eh ! le bon, c'est qu'il n'est pas puissant, et quo ro n'est pas un personnage.

LE GOUVERNEUR

Et qu'est-ce donc à votre compte ?

LE DIRECTEUR

Ma foi, ni ceci ni cela. Le diable sait qui c'est.

LE GOUVERNEUR, avec emportement.

Comment ! ni ceci ni cela. Osez-vous bien l'appeler ceci et cela, et le diable sait qui ! Je vais vous faire arrêter.

LE DIRECTEUR

Vous ?

Oui, moi.

De la douceur.

LE GOUVERNEUR

LE DIRECTEUR

LE GOUVERNEUR

Savez-vous bien qu'il va épouser ma fille, que je vais être un grand personnage, et que je puis vous envoyer en Sibérie...

Oh! la Sibérie! Anton Antonovitch! C'est loin, la Sibérie. Écoutez ce que je vais vous lire, cela vaut mieux. Messieurs, permettez-moi de vous lire cette lettre.

TOUS

Lisez, lisez.

LE DIRECTEUR, lisant.

« Jeme hâte de te faire part, mon cher Triapitchkine, des étranges aventures qui m'arrivent. En route, je fus tondu rasibus par un capitaine d'infanterie, si bien que le maître d'hôtel, faute d'argent, voulait me faire mettre en prison, quand, à ma physionomie petersbourgeoise et à mon costume , toute la ville m'a pris pour un intendant général en tournée. Si bien que me voilà installé chez le gouverneur ; on est aux petits soins pour moi, et je fais la cour à mort à sa femme et à sa fille. Seulement, o<^

je suis indécis pour savoir par laquelle je commencerai". Je crois que ce sera par la maman, car elle paraît toute prête à «out. Te rappelles-tu nos infortunes, comment nous dînions à Tceil, et comment une fois un pâtissier me prit au collet à l'occasion de certains petits pâtés que nous avions mangés au compte du roi de Prusse. Cette fois, l'aventure tourne tout différemment. C'est à qui me prêtera l'argent qu'il me faut. Ce sont de drôles d'originaux. Ils te feraient mourir de rire. Tu écris des articles. Voici des portraits à ton service. D'abord le gouverneur : bête comme un âne gris...

LE GOUVERNEUR

C'est impossible. Il n'y a pas cela.

LE DIRECTEUR

Lisez vous-même...

LE GOUVERNEUR, Usant.

«Comme un âne gris... » C'est impossible ; c'est vous qui avez écrit cela.

LE DIRECTEUR

Qui, moi, écrire cela I

l'administrateur.

Lisez.

le recteur.

Lisez.

le directeur, lisant.

« Le gouverneur... bête comme un âne gris... »

le gouverneur.

Le diable l'emporte, il faut encore qu'il recommence. Comme si c'était nécessaire !

le directeur, lisant.

Hum... lium... hum... fi Ane gris. Le directeur des postes est un brave homme... » Ah ! il s'exprime d'une manière assez inconvenante sur mon compte.

T,E gouverneur.

Lisez toujouib.

LE DIRECTEUR

Heuh ! A quoi bon ?

LE GOUVERNEUR

Mais, le diable emporte ! quand on lit, on lit. Lisez tout.

l'administrateur, prenant la lettre.

Permettez que je continue, (n met ses lunettes et nt.) « Le directeur des postes ressemble comme deux gouttes d'eau à Mikheïef, le garçon de bureau. Ce doit être comme lui une canaille qui boit de l'absinthe.

LE DIRECTEUR

Un polisson, qui mériterait qu'on lui donnât le fouet ! Il n'y a plus rien ?

l'administrateur, lisant.

« L'administrateur des établissements de bien... n Br... br... br...

KOROBKINE.

Pourquoi vous arrêtez-vous?

l'administrateur.

Une écriture illisible On voit bien que c'est iîp.

mauvais sujet.

KOROBKINE.

Donnez-moi la lettre. J'ai, je crois, de meilleun^ yeux.

l'administrateur, retenant la lettre.

Non, on peut passer ce passage-là. Le reste se déchiffre mieux,

KOROBKINE.

Non, permettez, je lirai bien...

l'administrateur.

Et moi aussi, je lirai bien. Plus loin c'est très-lisible.

Non, lisez tout. On a déjà lu tout ce qui est avant

TOUS

Donnez la lettre, Artemii Philippovitch. Lisez-la, Korobkine.

l'administrateur, donnant la lettre.

A la bonne heure. Tenez... permettez, (n met le doigt srr une ligne.) G'est à partir d'ici qu'il faut lire.

LE DIRECTEUR

Lisez tout ! morbleu ! lisez tout.

KOROBKINE, lisant.

« L'administrateur des établissements de bienfaisance, Zemlianika, est un cochon en bonnet carré. » l'administrateur.

Cela n'a pas le sens commun. Un cochon en bonnet carré ! Qui est-ce qui a jamais vu un cochon en bonnet carré !

KOROBKINE, lisant.

« Le recteur du collège empeste l'ail. »

LE recteur.

Mon Dieu ! moi qui ne ne mange jamais d'ail.

le juge, à part.

Grâce à Dieu, il n'est pas question de moi.

KOROBKINE, lisant.

le juge, à part.

Attrape ! (Haut.) Messieurs, la lettre a l'air d'être un peu longue, et à mon avis, je trouve qu'il est bien en nuyeux de lire tant de sottises.

le recteur.

Non, non.

le directeur.

Non, lisez toujours.

KOROBKINE, lisant.

« Le juge Liapkine-Tiapkine est du dernier mauvais Ion '. » — C'est sans doute quelque mot français.

LE JUGE

Le diable sait ce qu'il veut dire. G'est bon si cela ne veut dire que polisson. C'est peut-être quelque chose de pire. I. Ces mots sont en français dans Toriginal.

KOROBKINE, lisant.

« Au reste tout ce monde est fort accueillant et rempli de bienveillance. Adieu, mon cher Triapitchkiiic. Je veux, à ton exemple, me mettre dans la littérature. On s'ennuie à la longue, mon brave, et il faut des aliments. Je m'aperçois qu'il faut se lancer dans les choses élevées. Écris-moi dans le gouvernement de Saratof, et

Kl au château de Podkatilofka. » (n retourne la lettre et lit

ladresse.) « Monsicur M. Ivau Vassilievitch Triapitchkine, Saint-Pétersbourg, rue de la Poste, n" 97, au troisième à droite. »

Page 1