JE LIE
11 faut que je voie une somnambule pour savoir si j'irai à Alger.
MISS JACKSON
Vous irez avec M. de Saqueville voir son oncle à Alger.
JULIE
Oh ! que je n'aimerais pas voyager dix lieues avec M. Louis de Saqueville. Quand il a fait un mauvais dîner, ce doit être un homme affreux !
MISS JACKSON
Oh 1 miss Julia, c'est un si aimable jeune homme I
JULIE
Pourses électeurs... mais comme sa femme s'ennuiera !
MISS JACKSON
Non, miss Julia, vous ne vous ennuierez pas.
JULIE, étendant la main.
Non, je ne m'ennuierai pas, je me suis déjà trop ennuyée : j'en fais le serment. Savez-vous ce que cela veut dire, miss Jackson?— Comment trouvez-vous cette main-là? Et ces ongles... roses... grâce à la pommade onychophane... c'est trop joli pour un député. — Miss Jackson, sans bêtises, c'est que je suis amoureuse, passionnée, furieuse, miss Jackson. — Si vous vous avisez de faire de grands yeux et d'ouvrir ainsi la bouche comme une boîte aux lettres, je fais des folies. J'envoie une déclaration en quatre pages à mon objet. M'en défiez-vous?
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia ! est-il possible ! Comment vous n'aimez plus M. Louis de Saqueville? Qui donc?
JULIE
Qui donc ! qui donc ! c'est bien difficile à deviner. Allez-vous faire la bête maintenant? Voyons. Essayez de dire que l'oncle ne vaut pas mieux que le neveu. Essayez pour voir, et je vous arrache les yeux... Dites, si vous l'osez, du mal de l'oncle, (aie u P,nce et ua tire im
cheveux.)
MISS JACKSON
Oh! miss Julia, vous me faites mal avec vos ongles.
JULIE
Ah ! très-joli ! très-joli ! Miss Jackson a fait un calembour! Que je vous embrasse pour la peine, miss Jackson. — C'est très-fort pour une insulaire, dans un âge si tendre... Mais d'abord je voudrais bien savoir ce que vous pourriez dire contre mon choix...
MISS JACKSON
Premièrement, vous êtes engagée.
JULIE
Secondement, je me dégage.
MISS JACKSON
Et puis, il a quarante ou quarante-cinq ans. j u h 1 1:.
il n'en parait, pas plus de quarante-quatre et demi. Je les aime comme cela. Vprès? — liai tache, que je lui ferai mettre en papillotte, et il a 1rs cheveux encore très-noirs... couleur solide.
MISS JACKSON
Mais bientôt il deviendra gris*
J l LIE.
Bientôl ! bientôt n'arrive jamais. Dans je ne sais combien de temps il sera gris, l'année prochaine... après la saison... au moment de partir pour les eaux. Qu'importe?
MISS JACKSON
Miss Julia, vous êtes trop jeune, j u L i e.
Trop jeune! j'ai bientôt vingt ans, La duchessr de Rosevilln ('luit libre à vingl ans! Il y ;idriix ans qu'elle est mariée, et moi, il y a quatre ans que je \'s dans un enfer. Ôhl miss .lackson, comme je me suis ennuyée depuis que je suis au monde ! i>es epraités de bienfaisance, de la tapisserie, des crèches, de la, théologie et des théologiens! Oh! miss Jackson 1 est-ce là vivre quand on est jeune et pas trop laide!
Oh 1 miss Julia!
JULIE
Mais raisonnons un peu, mil Jackson, et voyeq si je suis pas une 611 .' Premièrement, c'e t un hé-
ros : tous êtes forcée ^'^n convenir. Secondement, il a cenl mille livres de rente, et a$ec cela, et et; que
j'aurai du mon père, je tiendrai une maison charmante
Of DON oricMMï $9
dont on parlera, vous verrez. A propos, comment trouvez-vous ma mère, qui lui demande tout bonnement la moitié de sa fortune pour que monsieur son neveu fasse manger du veau à ses Bas-Bretons ! Vous figurez-vous la mine que je ferais avec des Morlaisiens ! Où est-ce Morlaix ? — En résumé, ma chère, vous voyez bien que je suis très-raisonnable. Au lieu de cinquante mille francs de rente, j'en préfère cent mille. Vous voyez que j'ai profité de vos leçons d'arithmétique. On dira : Elle épouse un homme qui pourrait être son père. Qu'est-ce que cela me fait, pourvu qu'on me trouve jeune? Nous allons à Alger. Il va être général. Grande entrée triomphale... On me donne des écharpes brodées, des chevaux arabes. —J'envoie des bracelets à la duchesse de Roseville, et vous, je vous marie à un cheik. .Mettez-moi cela en turban.
(Elle lui présent» un chàle. ) MISS JACKSON.
Un cheik !
JULIE
Oui, un cheik, et, si vous dites quelque chose, à un marabout. Puis viendra le moment d'entrer en campagne. Alors quelle séparation déchirante ! J'attends les bulletins avec une impatience anxieuse, comme dit M. Sévin. Vous me lirez le Moniteur. Je serai couchée sur un divan, dans un petit salon tendu en satin blanc à Heurs, avec une bordure en versets du Coran. Là, je ne reçois pas un ennuyeux. Ma mère laissera son sévin à la porte avec les parapluies. Nous nous amuserons comme des bienheureuses. — Arrangez donc mieux mon turban, un peu plus de côté... crânement, comme dit Marie de Roseville.
M ISS j a c k s o N.
Et puis un bulletin viendra, et on lira : Le général a é é tué.
JULIE
Ali ! bah ! comment voulez-vous que cela arrive ! -l'a! vraiment bon air avec un turban. — Est-ce qu'on est jamais veuve à vingt ans? Savez-vous ce que je ferais alors. Je ne me remarierais jamais. Je me loge avec Marie de Roseville, qui est comme veuve, puisque le duc ne sort pas de son fauteuil, et nous nous consolons en faisant enrager tous les hommes. Mais regardez-moi donc, et dites-moi si je n'étais pas née pour être la femme d'un pacha ou d'un général algérien V En vérité, je ne veux plus porter que des turbans.
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia ! C'est l'heure où M. Louis de Saqueville vient. Otez cela.
JOLIE
Oh! miss Jackson. Et si l'oncle allait venir sur son grand cheval de bataille?... Ma foi l je saute en croupe et je galope avec lui. Au désert ! au désert ! — J'entends un cheval?
MISS JACKSON, regardant à la fenêtre.
Oh! miss Julia... Eh mais! c'est lui-même! Pour l'amour du ciel, ôtez ce turban! Mon Dieu! que pen-
SCra-t-il ? (sa<iueYillo entre.)