‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 10 sur 30 · PRÉFACE. XI,UI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI,UI

que sais-je? de toutes sortes de barbaries crues, et pas moins généreuses, à cause de l'idéal chrétien qui est làdessous et qui pousse en vigueur. C'est bien la vieille langue romaine, la mère des nôtres, épuisée d'ans, et qui ne produit plus que des fruits de vieillesse. Les Pères usent d'elle en l'état où ils la trouvent. Ce latin-là n'est pas mauvais du fait de ces génies nouveaux, enfanis de la foi, homaies d'aclion, de direction, de sacrifice, soldais de la vérilé, nsque ad sanguinem, jus(iu'à l'effusion de leur sang. Il est mauvais du fait de l'inéluctable deslin des nations, et parce que, les mœurs tombant en pourriture, les langues y tombent avec les mœurs et par les mœurs. Mais à des idées nouvelles, sublimes, raisonnables et régénérantes, tout organe estbon qui les aide à se répandre et à se soumettre les âmes. Voilà comment le latin des Pères vit et fructifie dans sa corruption, étant plei[i d'un esprit qui ne passera pas [)lus que le Christ et ses promesses.

Je ne trouve dans le De Imitatione Chvisti aucun de ces reliefs succulents et agréables de la civilisation romaine. Ici aucun effort pour bien dire et pour se donner de Vore rotiindo ; pas le plus petit tour de maître ou d'écolier de rhétorique; une ignorance ou une horreur absolue de ces m.anières-là ; aucune littérature chez cet homme de Dieu. La prière et la méditation ne tiennent pas lieu à elles seules de belles-lettres : encore elles n'y suppléent pas médiocrement. Entretenez-vous un peu, si le cœur vous en dit, avec une personne vraiment dévote, et qui est sans cesse en commerce avec Dieu, et vous verrez quelles lumières sur toutes choses jaillissent de ce fonds pur et tranquille . Donc pas

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d'homme de lettres dans l'auteur de Vlmitntion. Aussi quel naturel et quelle candeur ! Ego non novi litteratnram, a dit le psalmiste. Tout notre latin de Vlmilation ne viendrait-il pas de la Vulgate, è latere Viilgatœ, comme je lis dans une préface latine d'une édition des Psaumes [Versio vulcjata et versio nova, MDCCLY). Et, en eiïet, vous n'avez qu'à passer des Psaumes à votre Imitatio Christi, et à foire s'entre-suivre les deux lectures; vous vous sentirez comme embarqué dans ces mêmespensées etdanscemêmelatin , petit, commun, populaire. Vous ferez peu de différence entre l'un et l'autre discours, si ce n'est que celui de Vlmitntio, dérivé de la bouche même du Christ, se ressent plus pleinement de cette dérivation divine. Il a les mouvements, les transports et les frémissements séraphiques du roi-prophète, s'accompagnant sur sa harpe. Il a surtout, et il a sans mesure, les tendresses de la loi nouvelle, de la loi de grâce, les embrasements du divin amour, et mille traits de ce Verbe fait chair qui est venu lui-même parler aux hommes. Entrez un peu dans le contexte de Vlmitatio, et vous verrez, par ce qui est du psalmiste, par ce qui appartient à notre auteur, comment celuilà donne en quelque sorte la note à celui-ci, et comment ce dernier la redit, l'étend, la vulgarise et la met à la portée des simples de ce monde. Nul n'a mieux connu que David notre misère et les racines de cette misère, lesquelles plongent dans notre limon terrestre et s'en nourrissent. Nul non plus, avant le Christ, n'a mieux connu et marqué aux fils d'Adam le principe de réparation et de sainteté qu'ils portent en eux-mêmes, et qui contre-pèse la vilenie de leur naissance charnelle.

PllEFACE. XLV

Ce principe et ce moyen, les deux ne t'ont qu'un, c'est la prière, aussi naturelle à notre àme que la respiration l'est à notre corps; si bien qu'excepté chez les brutes et les impies, « ce gémissement de la colombe » ne cesse en nous qu'avec le souille de la vie. Être, c'est prier, si de cela même que vous êtes il suit que vous êtes misérable et dans le besoin. C'est notre condition mortelle qui fait de nous des plaintifs et des suppliants. Qu'il lève la main en signe d'affirmation celui qui est dans une telle affiuence de toutes choses qu'il n'a rien à demander à Dieu , rien pour ce corps , rien pour cette àme, compagnons inséparables dans la peine, la joie ou la couipe ! Le psalmiste est le père de la prière, de même qu'il est l'exemplaire de la purification intérieure parle feu et les larmes de la pénitence. Et la prière elle-même qu'est-elle, sinon un acte propitiatoire?

Elle se produit partout dans Vlinilatio ; ici, nette et précise dans les termes, et spécifiant son objet, ce qui exclut l'éblouissement mystique; là, marquant au bon guérisseur la blessure du cœur encore saignante ou mal cicattisée ; ailleurs, perçant d'un regard les voiles qui nous cachent la lumière incréée, et tirant de l'aile vers les cieux des cieux, afin de se reposer dans la maison du Père : Ad volandum et pausandiim in te. — Et ce petit latin ne se donne pas plus de mal que vous voyez, pour nous dire ces sublimités. Nulle part il ne se travaille, ne se guindé et ne se rengorge, soit qu'il nous retienne sur la morale commune, soit qu'il nous enlève vers les sommets de la science sacrée et des contemplations éternelles. Il est tellement le latin des choses, et si peu un latin d'ornement, que là où vous craignez

XLVi PKEKACE.

qu'il ne manque aux choses faule de termes propres et adéquats, comme parlent les pliilosoplies, il se fait barbare, et il ne montre en aucune occasion plus de génie. Par exemple, sur le sujet de la nature de Dieu que l'esprit humain s'est faligué à définir, ce latin De I mita tioiie Chrisli à'ivsi su f ficienlissiinus ei solat'iosissimus . Deux barbarismes d'un bon calibre ! Oui, mais quelle définition satisfaisanle de l'Êlre un et de ses deux attributs les plus essentiels et les plus excellents ! Il se suffit à soi-même, et il est infiniment bon. La naïve métaphysique^ et si pleine de son objet! Elle contente les petites gens, et elle ne mécontenterait pas les philosophes eux-mêmes. El comme ce Dieu «. de toute consolation » est contenu et se fait goûter dans ce solaliosissimus ! Nous rencontrerons ailleurs un nihileitas, — in profiindum nihileilnlis meœ. Cela n'est-il pas bien trouvé pour dire tout notre néant? Et ceci, touchant l'état des bienheureux, ou la claire vue, et ce qu'il nous est possible d'en préjuger dès ici-bas, dans cette maison de boue : « De claritate in claritatem ahijssalis Deilalis transformati gustant verbinn Dei caro facHim (liv. IV, eh. vi). Voilà qui est bien haut pour nous, et d'un transcendant à donner le vertige ! Oui, si votre raison prétend à s'envoler toute seule vers ce bienheureux empyrée, et s'y établir comme dans le lieu de ses raisonnements; non, si elle veut bien que la foi la prenne sur ses ailes comme l'aigle ses petits, et la porte jusqu'au seuil de ces demeures lumineuses où l'on goûte le Verbe tout pur. Mais n'est-ce pas que ce latin a une précision Ihéologique et doctrinale étonnante et telle que l'illusion en est absente même à ce degré du pur intelli-

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gibic, et qu'il est licite à notre logique ordinaire d'atteindre par voie de conséquence « à ces adorables idées » et d'en appréhender quelque chose dès ce monde? Appréhende vitam œtemam.

Je ne me lasse pas de ce latin. II me donne contentement sur tout ce qui est de spéculation et de pratique. Il dogmatise sans dogmatiser, et pour le cœur toujours uniquement, comme dans le liv. IV, De Sacrmnento, Du Sacrement des Sacrements. Il me démontre la Présence réelle, sans y employer les formes et les ergo de l'école, mais en m'y attirant par la foi, par le sentiment de mon indigence naturelle, par l'infinie simplicité et tendresse de la parole opérante du Fils, le dirai-je ? par une beauté presque visible et saisissable de l'objet du sacrement : « Habeo enim ie in Sncramento verè prœsenlem » (ch. xi). Tant de foi m'épouvante pour l'homme, si c'est folie que cette foi. Mais comme ceci m'est un réconfortant et un c( viatique » en cette vieetpourm'acheminer vers l'autre, et que je ne m'en trouve pas moins sain d'esprit avec un goùl plus vif pour mes devoirs et pour les choses honnêtes, je dis que la foi, poussée jusqu'à cet acte incompréhensible, n'est point folie. Et je m'en vais de cette table, dressée pour les ignorants et les doctes, ayant tout mon entendement à moi, et le cœur abîmé dans les bontés de Dieu.

Bossuet a écrit sur « la Présence réelle dans l'Eucharistie » vingt chapitres {\h'dilat'ions sur VÈvangile) de controverse haute, serrée, et j'ajoute victorieuse; ou bien la vérité n'est pas la vérité. Il y met à néant la gros^ sièrelé et l'orgueil des Capharnaïtes. Cela s'adresse aux esprits contredisants et durs ; et s'il en est parmi eux qui,

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