‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 9 sur 30 · XI. PRÉFACE · texte numérisé non relu

XI. PRÉFACE

premier coup et par une vive illumination du dedans qu'il nous convainc des vérités du salut. Tel a été l'art de persuader de N. S. Jésus-Christ durant sa vie mortelle. C'est l'art du disciple, auteur de VJmitntion. Lui aussi « il a des paroles de vie éternelle. » A quel rhéteur» à quel dialecticien irions-nous, quand il s'agit de la vie éternelle? Je n'en voudrais aucun pour garant d'un bien aussi considérable ; je ne risquerais pas avec eux un cheveu de ma tête. Si vous vous approchez des Saintes Lettres avec une compréhension autre que celle du cœur, vous n'approcherez jamais de ce vrai, simple et subjuguant ; ou si vous y venez avec de la science, ce ne sera pas à votre avantage. Et c'est inutilement que vous agiterez dans le van de votre exégèse ce froment céleste. Il ne s'en envolera pas dans l'air un brin de paille ou d'ivraie. Ce n'est pas pour rien que N. S. Jésus-Christ, qui voyait venir ces éplucheurs malheureux de sa parole, rennercie son Père « de ce qu'il lui a plu de révéler ces choses aux petits de ce monde. » Pourquoi aux petits? Ce sont des ignorants, des grossiers, et néanmoins ils entendent. Et même ils ont été les premiers pris ; et par où donc, si ce n'est par le cœur ?

Venons enfin au corps même de cette langue deVImitation, à la diction latine. Pour porter tout l'ordre de vérités spirituelles, il faut que ce latin-là soit bien fort, et que rien ne lui manque de ce qui fait le bon latin, Ah 1 sur ce point nous ne sommes pas peu déçus, nous

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autres cicéroniens et virgiliens. C'est du petit latin, tout ce qu'il y a de plus petit latin au monde. Il est plat, tout près de terre, du dernier familier, disons du dernier domestique. II va avec la grammaire, quand la grammaire est pour lui ; sans la grammaire, quand celleci le contrarie. Et de quelque manière qu'il se comporte, il est aisé, doux, coulant, mélodieux à réciter, clair, mieux que cela, translucide à l'entendement. C'est du latin de bonnes femmes. Celles-ci doivent en attraper quelque chose, quand par hasard elles y regardent. Tant il est simple de cette simplicité universelle dont rien ne se perd ni ne s'altère à passer par la version dans tous les idiomes modernes ! Je ne pense pas qu'après le latin des Évangiles, celui de la Vulgate, il s'en rencontre un autre qui soit plus propre ;i rendre la vérité intelligible, et qui la revête d'un vêtement plus pur et plus lumineux. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque la facilité qu'on trouve à faire passer l'original de V Imitation dans toutes les langues a été la cause de la diffusion vraiment universelle de ce divin livre. Pour ne parler que des traductions que j'en ai lues (les polyglottes en pourraient dire là-dessus plus long que moi), je ne me suis pas médiocrement étonné du peu de changement que ce latin avait subi par le travail de la traduction. Il paraissait avoir plutôt tiré à lui et changé en sa propre forme Tidiome qui le traduisait qu'avoir reçu la loi de cet idiome. Que dirai-je de cette traduction en grec ancien et classique (1615) d'un père jésuite allemand Georgius Mayr, traduction que je suppose n'être pas connue de beaucoup de monde, et pas très-lue? Dans cette version, helléniquement très-concise, le latin se

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voit pour ainsi dire à travers le grec, et la marque de l'inventeur y est toute vive. Ce latiu a quelque chose d'incorruptible et d'incommutable. Il a les propriélés intrinsèques des vérités qu'il exprime, et qu'il nous fait recevoir par les canaux secrets de la foi et du sentiment. D'oii est ce latin? A qui l'auteur de Vlmitation, ce latiniste si pauvret, l'a-t-il pris? Ce n'est pas aux Pères latins, dont nous avons aujourd'hui les meilleurs extraits dans la publication de l'abbé J.-M.-S. Gorini, publication de laquelle un bon nombre de catholiques, ignorant leurs antiquilés, ont fort à le remercier. Je ne vois pas, dans le De Imitatione Chrisli, trace de celte vraiment basse latinité des Pères, je dis vraiment basse auprès de Cicéron et au jugement des cicéroniens; car elle n'a de vicieux chez les Pères que l'écorce. Une sève nouvelle abonde au cœur de Tolivier greffé, et monte du tronc au faîte de l'arbre. C'est la sève de la croix. Ce mauvais latin, en passant, comme l'a dit Bossuet, par ces bouches sacrées, et servant de véhicule à la parole de Dieu,^est redevenu du bon latin. Il est de nouveau et d'une autre manière ce qu'il était sous le peuple-roi , une langue d'action , de conquête et de gouvernement. Comme il a aidé Rome à l'universel asservissement des corps, il va aider l'Église naissante à s'assujettir les esprits. Pour qui aime la pure moelle des choses et qui sait la tirer des mots, c'est un beau et grand lalin que celui des Pères. On ne le couronnerait pas dans nos Concours universitaires, et l'on aurait raison. Il fourmille de solécisnnes, de barbarismes, de patois provincial, au suprême degré chez les Pères africains, de petits jeux d'antithèses, de termes opposés les uns aux autres par leurs facettes,

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