XLVIII PREFACE
ayant lu et relu ces chapitres, tiennent encore pour leur propre sens contre le littéral de l'Institution défendu par Bossuet,iIsne sont pas peu opiniâtres. Eh I bien, le dernier coup de la persuasion ne me vient pas de Bossuet. J'abats ma raison sous la parole du plus grand des docleurs de l'Église. Mais mon cœur se rend tout entier au discours tendre et brûlant de ce pèlerin d'Emmaiis qui se souvient de la vive voix du Christ^ et qui a reconnu le Seigneur à la fraction du pain.
Appelons donc « une langue vivante », et nous l'appellerons de son vrai nom, le lalin du De Ifnitatio7ie Chrisli. Oui, c'est une langue vivante que celle dont j'use le plus volontiers pour prier Dieu et pour lui parler des misères inhérentes à ma condition, pour confesser à ce miséricordieux Père et Juge mes manquements à sa loi sainte. Ces versets de VlmitntiOy qui sortent du fond de notre mortalité, s'entre-suivent comme les couplets d'une douce litanie. Je les ai sur les lèvres dès que j'ai du mal, et que je cherche en vain quelqu'un à qui me plaindre, quœsivi qui meciim conlristaretiir et non inveni. Il faut bien alors que j'aille à Dieu, ou que, ma brave raison me lâchant au péril et à l'angoisse, je me dévore moi-même : la sèche et triste pâture! Prier, c'est beaucoup ; et malheureux est l'homme qui n'a pas en lui cette source jaillissante de l'oraison, au moins de l'oraison commune, qui se forme d'elle-même dans toute àme un peu atteinte ! Mais agir conséquemment à la prière et
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(lansla dcpcndance de Dieu, c'est lout l'homme de bien; et j'en trouve le précepte et la règle positive chez ce maître, savant dans les choses temporelles autant qu'il l'est dans les spirituelles, et qui me dit de cette vie-ci qu'elle est toute militante : Tota mililia est. Je ne m'endors donc pas, moi séculier, comme peut le faire le moine épuisé par les veilles, sur ce latin qui me parle de mes affaires bonnement et vivement, etqui m'impute à mal de les négliger: Age quocl agis. Scribe, lege,cantayOra,geme, tace, susline viriliter contraria (liv. III, ch. xlvii). Il me réveille, au contraire, sur tout ce qui me touche et m'importe, sur mes devoirs et mes mœurs, sur mon état et ses appartenances, sur mes relations « avec toutes sortes de personnes, » comme a dit saint Paul, ce connaisseur profond de l'humeur et du commerce épineux du monde. Est-ce pour des reclus ou pour des combattants du siècle qu'est fait ce Intin-ci :« Non sis familiaris alicui mulieri » (liv. I, ch. vni). Qu'en pensent les gens du monde et nos épilogucurs de l'exégèse, lesquels lisent ce beau livre avec la pointe de leur occiput, le cœur n'étant pas formé chez eux, et qui nous soutiennent que ces choses de la vraie vie humaine dans Vlmitation, cette science des passions régnantes est le fait d'un tonsuré et prieur de couvent, un peu plus lettré que ses moines? Mais on a Je fin mot de cette exégèse exotique, ergotante, calomnieuse et ravalante. Et ce fin mot, le voici : limitation de Jésus-Christ est bien gênante en morale ; elle l'est de jour et de nuit. Avec elle on ne sait comment faire pour bien faire. Elle vous prend toujours en péché ou tout près d'y être. On n'a vraiment pas ses commodités avec cette perpétuelle réprimandeuse. A chaque
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inslaiit elle contrarie ou rabat la bonne religion naturelle. On ne peut pourtant pas vivre avec des Français du dix-neuvième siècle comme s'ils étaient des saints. Et parmi nos mondains quel sot ira faire usage de ce petit latin d'oratoire, qui vous dit de vous tenir bas en toute rencontre, le plus bas que vous pourrez : « um enim bassari refiigis... » (Liv. III, cli. xl\i.) Bassciri, quelle horreur! Qu'est-ce que ce latin-là? Il est du dernier bas en effet, et il ne peut venir que d'un idiot ou d'un homme accoutumé, comme saint Jean-Baptiste, à se nourrir de sauterelles. Et voilà le beau motif pour lequel l'exégèse, qui ne se nourrit pas de sauterelles, exécute le De Imitatione Christil
C'est par gerbées qu'on apporterait des exemples de cette langue vivante et vivifiante du J5gim/i«ffone Chrisli: vivante, parce qu'elle est un verbe intérieur qui forme en moi le cri de la prière, et qui m'aide à l'articuler devant Dieu, vivifiante, parce qu'elle ranime en moi la vue de l'esprit et le goût de la morale, et qu'à défaut de la sainteté oiijen'ai pas à prétendre, elle m'enflamme d'un certain amour de l'honnête et des moyennes vertus compatibles avec le monde. — Proprietarii^ hommes attachés à leur propre sens et à leur temporel aussi, comme nous appelle dans son latin domestique ce bon disciple du Christ, proprietarii ! Il ne nous demande pas d'être des saints ou des anges : Homo es, non Deiis ; caro es, non angélus. Il nous demande, et avec quelle bonté exquise, « de ne pas aller jusqu'au bout de nos concupiscences. » Tu ergo, fili, j)osl concupiscentias tuas non eas (liv* III, ch.xn) Je sais bien que Cicéron et Sénèque n'auraient pas dit : Ire posl concupiscentias suas. Ils
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possédaient trop bien leur langue pour écrire de telles platitudes. Ils ont dit l'un et l'autre sur l'homme de fort belles choses, et très dilTiciles à pratiquer. Dieu rue garde de démonétiser la morale antique ! Je l'ai longtemps enseignée et cxpli(|uée pour ce qu'elle vaut. On s'arrangerait encore de vivre et de converser avec des païens tels qu'un Cicéron et un Sénèque. Mais comment se fait-il que leur beau latin, dont mon oreille est charmée et mon esprit agréablement occupé, ne parle pas à ma concupiscence d'une manière aussi topique et avec le même efficace que ce post concupiscentias tuas non eas ? J'en ai la chair comme transpercée, et mon être en a mal partout. N'est-ce pas que le maître chrétien enfonce là où le maître païen se prend à la surface de riionncte, ad speciem honesti, et que pour l'un je suis un homme, connu de Dieu, la créature et l'enfant de Dieu, quod es hoc es (liv. II , ch vi), et pour Tautre un personnage connu du monde, et tenu seulement à un maintien correct ? J'aime infiniment le latin de Cicéron en qualité de latin :j'aime mieux celui du De Imitatione en tant que moyen de me connaître. Je vais à l'un comme à des délices de l'esprit ; je me tiens à l'autre comme à la règle de la santé.
Il est trop clair que dans l'ordre suréminent de la sainteté et dans la matière ordinaire de la morale et des devoirs chrétiens ce latin du De imilatione est vivant et populaire. Expliquons-nous sur ces deux qualificatifs, et sur le dernier principalement. Populaire ne veut pas dire ici que le peuple l'entend comme vous et moi. Nous n'admettons pas, depuis le polyglotlisme miraculeux des apôtres, qu'il y ait en qui que ce soit un
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don infiis des langues. Le Saint-Esprit, hélas! ne se montre plus si magnifique à notre égard. Et nous ne l'y sollicitons guère présentement. Ce latin est populaire au même sens que l'est notre grande liturgie catholique « Le peuple » ou le commun des fidèles, entend celte liturgie sans l'entendre, par le fait de l'accoutumance, à cause de la gravité de la mélopée et d'une harmonie imitative des paroles qui rend les choses sensibles aux plus ignorants. Est-ce qu'il est nécessaire que cette bonne femme, dont parle Fénelon, croyante et toute en Dieu, sache le latin pour être touchée du rhythme pathétique et des redoutables grandeurs du Stahai, du Dies irae et du De profiincUs'l Pourquoi est-elle transportée par le Magnificat, ce cantique des humbles glorifiés? C'est donc qu'elle saisit quelque chose, quoi ?je ne sais, de ce latin simple et majestueux, de cette langue romaine que le catholicisme (Bossuet en a fait la remarque) a rétablie dans son génie impérieux et dans sa fortune éternelle. C'est une manière non contestable, quoique purement liturgique, d'expliquer ce caractère populaire du latin de Vhnilaùon. Mais la manière psychologique vaut mieux : et s'il est avéré qu'il y a en nous, selon la doctrine de saint Paul, un esprit qui ne se lasse pas de priei', sine intermissione^^i({w\ ne nouslaisse jamais stupides devant Dieu, c'est-à-dire, sans voix, sans paroles, sans requête, et comme sans idées, convenons que cette langue des suppliants, d'où qu'ils viennent et quels qu'ils soient, riches, pauvres, savants, ignorants [piisillis cuni majoribus), est sortie vive et abondante de l'esprit qui prie en nous, et qui ne se lasse pas de prier. C'est un discours créé pour les nécessités de l'àme, comme il y a