‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 18 sur 30 · DE SACRAMENTO. - LA PRÉSENCE RÉELLE. - PIERRE CORNEILLE THÉOLOGIEN · texte numérisé non relu

DE SACRAMENTO. - LA PRÉSENCE RÉELLE. - PIERRE CORNEILLE THÉOLOGIEN

Je u'éprouve pas de scrupule à rappeler ici, quoique de bien loin, que j'ai publié dans le Correspondant du 10 août, année 1874 (1), une étude sur le latin de Vlmitatio Christi. J'essayais dans ce travail de mettre en leur vraie lumière la bonté et la beauté intrinsèques de ce petit latin, peu cicéronien et même ça et là barbare, mais auquel l'idée chrétienne, à son plus haut degré de pureté, a rendu vie, propriété, concision et un éclat tout nouveau. Ce travail a paru ne pas déplaire aux lecteurs de cette Revue, à ceux du moins qui peuvent vaquer de temps en temps aux

(1) Voirie Correspondant du 10 août année 1874. Celle étude se lie si naturellement au sujet de ce livre qu'elle eu était connue l'introduction anticipée. Cette introduction est donc ici en son lieu, et nous ne pensons pas qu'il vienne à l'esprit du lecteur de la trouver déplacée.

choses de spirilaalilé chrétienne. Passer de VJmUalio Chrisli à la traduction ou plus proprement à la paraphrase (1) qu'en a taile le grand Corneille, c'est donner à notre élude de l'original latin une suite et un complément nécessaires; disons mieux, c'est chercher, en remontant du dix-septième siècle au moyen âge, et marquer le rapport de spiriiualité haute, enthousiaste et tendre qui fait presque semblables l'un à l'autre ces deux génies, à savoir, l'auteur de Vlmitatio Christi et l'auteur de Po- Ijjeucte. Ce rapport éclate dans la piété doctrinale et de sentiment de ces deux âmes catholiques. Certes cette piété est plus neuve eu égard aux temps, plus robuste, plus naïve et tout à fait tranquille chez l'auteur de Vlmitatio Christi : c'est le croyant dans sa quiétude bienheureuse. Il ne parait pas moins, à la manière dont Corneille a paraphrasé ce beau livre et au tempérament vigoureux de cette poésie sainte, que le poète français croit lui aussi en catholique bon et ingénu, et qu'il parle pour lui-même dans cette paraphrase passionnée et pleine de fougue de Vlmitatio Christi. On sent qu'il s'est enflammé au commerce tout cordial de ce spirituel, « le plus original, a dit Fonlenelle, après l'Homme-Dieu de l'Évangile. »

Oui, noire grand Corneille, bon chrétien et sincère catholique, n'a pas altendu à la vieillesse faite et à l'épuisement de la veine poétique pour penser à Dieu, comme on l'entendait en ces temps-là, c'est à savoir, à son salut. Il est vrai qu'il s'est mis à la paraphrase de Vlmitatio Christi{'2)Si[)rès nodogiuie,qm marque le commencement de son déclin au théâtre. La chute de Pertharite, qui l'éloigna pendant quelques années de la scène, ne lui fut pas un petit sujet de mortilicalion. Il tint pour bon cet avertissement d'en haut, qui ne dit rien aux cervelles férues {\'aiitolâtrie, qui dit tout aux génies humbles et rangés à la

(1) Voir Lu Préface de Coroeille.

(2) Corneille s'est éloigné-du théâtre après Pertharite, iii5l-o3.

volonté de Dieu. Corneille était donc dans la sainte disposition chrétienne et spirituelle requise pour venir aux vérilés de Vlmitalio Christi, et pour entrer en commerce de méditation et d'oraison avec le saint original latin. Ce serait se méprendre gravement et sur l'espèce et sur les caractères de cette paraphrase cornélienne que d'y voir un essai de poésie religieuse à l'usage des séculiers, et une sorte de littérature de montre. 11 n'en est rien; et pour s'ôter de l'esprit l'idée que le grand Corneille a pu tomber dans un tel amusement littéraire, il suffît de tàter cette poésie sacrée aux endroits (ils sont nombreux) où elle a retenu toute la vigueur paternelle, et où respirent le cœur et l'âme d'un PoJyeiicte. Elle est, comme les strophes lyriques du PoJyeiicte, de source jaillissante. Ainsi parle la religion intérieure ou la méditation du divin.

Corneille s'est recueilli, disons qu'il s'est ramassé dans son for intérieur pour composer une Imitation de Jésus- Christ conhrme par le fonda l'original latin, et néanmoins marquée jusqu'en son trop plein et ses redondances du caractère dominant et des procédés propres du génie. A l'exemple de l'auteur de Vlmitatio Christi, il a médité sur les mêmes objets de la foi et de la métaphysique chré tienne, sur Dieu, sur le Verbe incarné, sur le mystique et le sacramentel, sur l'homme, ce prodigieux composé d'esprit et de chair, sur ce perpétuel antagonisme de l'ange et de la bête auquel la mort vient mettre fin. Corneille, ce catholique du dix-septième siècle, fait parler sa foi dans ces strophes françaises aussi haut et aussi distinctement que ce catholique du moyen âge dans les versets de son petit latin. La communion est parfaite de ces deux esprits que le même divin possède et transporte. Ils nous parlent, de Dieu avec le même enthousiasme, ou dans les mêmes abattements du sens humain, quand le sens humain ose approcher d'une telle majesté autant que celle-ci le souffre et qu'elle-même y aide par pure bénignité. Ils enfoncent l'un et l'autre par la récollection mentale et par de

4 LES DEUX IMITATIOiNS DE JÉSUS-CHRIST

manières uniques d'oraison familière dans les saintes ténèbres de nos mystères, et ils ne laissent pas défaillir si peu que ce soit leur esprit, ni s'émousser la pointe de leur entendement à ces objets incompréhensibles. Us en portent tout ce que leur foi en peut porter; et leur raison leur demeure saine et entière pour se mouvoir dans le vaste champ de la morale pratique et des devoirs afférents à la vie et à la condition de chacun.

Ils excellent l'un et l'autre à traiter du principal de la théologie catholique, de l'Etre sans commencement, coéternel et indivis des trois personnes divines, de leur procession inénarrable, du « Verbe fait chair », du rachat par la croix, de la souillure originelle, et de ce sang d'un Dieu nécessaire pour l'ôter de nos moelles. Leur foi est la même au surnaturel et aux mystères, pour transcendants qu'ils soient et inaccessibles à la raison humaine. Us acquiescent avec la même candeur et le même assujétissement du sens propre à h présence réelle dans l'Eucharistie ; et les termes dont ils se servent pour définir et exalter « le sacrement superexcellent » {superexcellentissimo sacramento. — Iinit. Ch., liv. IV) sont dans les deux langues d'une propriété, d'une force, d'une luniièie et d'une hauteur égales. Ils n'ont faute ni l'un ni l'autre

De celte aveugle foi qui t'illumine l'àree (1)

Le cœur humain, et ses profondeurs, et ses plis et replis, et les passions qui le font misérable (passionum miserias. — Imit. Christi), ils le savent de la même science certaine ; et ils portent la même lumière dans ces ténèbres

(1) Corneille, Imil. de J.-Christ, liv. IV, chap. x.

de l'homme intérieur, à savoir, la lumière du Christ (lumeZenu,,,, «u.«rfo)(l)oude la psychologie chreUenue. A r » rd du mal ou du péché, ils sout, comme le d,v n Mai rf dans le vrai point de la vérité et de la sagesse. Ils on il'ié des pécheurs ; ils ne les haïssent pas d'une hame nh s ïnue et déclamatoire ; ils les plaignent comme on £ s malades, comme les plaignait allant a eux le Soù guérisseur des aveugles, des sourds, des estropies e des démoniaques, celui qui commandait aux morts de nuatre iours de se réveiller de leur pourriture et de marr à la lumière du jour. Bossuet a dit du Christ (Lcuns ToirecUo.) « qu'il était aussi tendre l-ar es p-on nu'inaexiblepour la doctrine. . N'est-ce pas le Christ dans son naturel, s'il est permis de parler de lui comme s il s'agissait de l'un de nous? .

les deux grands cœurs, celui de YlmUaUoCImsU et celui de la paraphrase française, «nt pour nous les miserablés déchus en Adam, les mêmes commisération, et le tendresses d'une raison supérieure qui, plus elle coni ait de nos deux natures, de la corporelle et de la spirituelle et de leurs aouloureux discords, plus elle y corn i plus elle avise par de bonnes paroles a remeU.e 1 ordre et a paix dans ce royaume divisé d'avec lui-même : .BMa

animœesseqmetum..(ImU. Clmst, liv. 111, ch. xxxiv).

Ce vieil esclave mal dompté Émeut une guerre intestine, Pousse contre l'esprit un orgueil emporté, Et ne veut point souffrir que l'âme le domine.

D'OÙ le calme étonnant qui s'insinue dans Tâme de celui qui m, à une bonne heure et en un bon heu, 1 Imita-

M. A.l. Latzfeld (troisième édition).

6 l.ES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST

tio Christù Les dernières ardeurs de Corneille ne nous ont pas gâté ce calme, ou plutôt cette paix de Dieu. Elle se fait sentir jusque dans les strophes les plus enflammées du poète français.

Enfin, ici et là, les élévations mystiques sont les mêmes ; et si haut que ces deux âmes, amourei'ses de l'Invisible, sont emportées vers Dieu par l'amour et la prière, elles se maintiennent en leur état raisonnable; et nulle part elles ne dissipent leur vigueur propre dans les éblouissements des visions. Elles soutiennent, presque sans faiblir, tout le poids de la gloire de Dieu. Ce Dieu, un en trois personnes, ne les accable pas trop, parce qu'elles ne le prennent pas avec lui de haut et, comme procèdent les philosophes, par des à priori secs et pleins de suffisance : mais elles tiennent les voies communes de la foi ; elles ont passé du croire au raisonner, des derniers et volontaires abaissements du sens humain à une conception, aussi nette que nous pouvons l'avoir ici-bas, de l'indivisible Trinité(l) « Graditur Deiis cum simplicibus,revelat se humilibiis. Omnis ratio, et natiiralis investigatio fidem sequi débet, non prœcedere, nec infringere. (Iinit. Christi, liv. IV, ch. xviii, p. 5).

Je marche avec le simple, et ne fais ouverture Qu'aux vrais humbles de cœur de mes plus hauts secrets... Tous ces discernements que la nature inspire, Toute cette recherche où le sens peut guider, Doivent suivre la foi qu'ils veulent précéder.

Il faut lire parallèlement, et allant de l'un à l'autre, le prosateur latiti et le poète français, non pas pour le jeu

(1) Dieu m arche avecles siuiples,il se découvre aux humbles.. La raison el toutes les recherches uaturelles doivent suivre la foi, n'aller jamais ilpvant elle et ue la point combattre. Vlmit. de J.-Christ., liv. IV, chnp.

pédantesque de mettre la version en regard de l'original et de comparer les mots aux mots, mais pour s'assurer que le même esprit a soufflé ici et là ; esprit de simplicité et d"huinilité, d'anéantissement devant Dieu, de sincérité avec soi-même, de pénétration illuminante sous laquelle tombent tout le connu et tout l'inconnu du for intérieur de chacun de nous. Qunnd on a acquis la preuve que deux génies conviennent entr'eux du premier principe, de Dieu, père et moteur et vivificateur des esprits, d'une lumière unique de la morale, d'un fond commun de corruption originelle et de charnelle concupiscence, d'une misère initiale et incurable, à moins qu'un divin médecin ne la prenne à sa charge, et ne la transporte de nous à lui pour nous apprendre comme il la faut porter ; quand, chez l'un et chez l'autre, la théodicée, la métaphysique et la morale ne se démentent sur aucun point, bien plus qu'elles s'échaufl'enl du même enthousiasme, n'est-ii pas vrai que nous avons, ici et là, dans l'un et l'autre idiome, deux originaux déclarés, et qui, lus parallèlement, se saisissent avec la même force de notre intelligence et de notre cœur ?

Laissez un moment de côté l'auteur de Vlmitatio Christi, et mettez-vous à la paraphrase de Corneille comme vous feriez à une œuvre qui serait de lui uniquement, et où il aurait consumé les derniers feux de son génie. Vous vous convaincrez que le poète du Polyeucte, plus qu'en la maturité de son âge, et s'acheminant où chacun de nous s'achemine, a pensé, comme il convient à un chrétien, à l'affaire capitale dusalut,et qu'ill'a ménagée par des méditalions,à lui propres, sur sa vie pécheresse (peccaminosam vitam. huit. Christi), et sur le compte qu'il en rendrait à Dieu. Lui aussi il a contemplé de tout à fait prés, avec les yeux de la foi nue, le divin Maître à la croix, qui pâlit et expire pour nous (pateretur et moreretur), comme il est dit au chapitre II du livre IV de Vlmitatio Christi, en re latin dolent et tendre. Lui aussi il a repassé sur ses

voies, ressentant le vif et profond chagrin d'un Iionnéte iiomme qui a manqué à se conformer dans sa manière de vivre à l'exemplaire de tout bien, au Fils de l'homme. Il est persuadé d'une persuasion catholique ni moindre, ni moins immuable, de notre déchéance en Adam et de notre rédemption par le Christ. Comme il s'afflige de l'une et se sent par elle tout ravalé, il se réjouit et il se glorifie de l'autre, qui nous libérera au siècle futur de la domination de Satan, et qui d'ores et déjà nous établit dans la pleine possession et de nos personnes et de nos biens immortels.

Mais ce qui ne donne pas plus de repos à notre Corneille qu'au saint personnage de Vlmitatio Christi, c'est la considération de l'irrémédiable faiblesse de l'homme laissé seul et à découvert au combat de la vie. Les forts, ceux de la méditation ou de l'action, ceux du cloître ou ceux du siècle,sont,à n'en pas douter, les mieux instruits de nos deux natures, du mélange et de l'antagonisme inconcevables de la chair et de l'esprit. Ils excellent à soutenir ces guerres intestines et à nous les décrire : ils démêlent merveilleusement les mouvements contraires de l'àme et de la bêle. Et comme ils sentent avec honte et douleur que la bête tire en bas de tout le poids de ses concupiscences, ils désespéreraient entièrement du libre arbitre, acceptant eux aussi de ramper à terre avec les pécores ; n'était-ce qu'un supplément intérieur à leur vertu défaillante, — quel est-il, s'il n'est divin ? — les avertit qu'ils ne peuvent pas tout par eux-mêmes, et que leur âme est d'assez bonne origine pour que Dieu ne lui manque pas, et ne la laisse pas sans quelque immédiate assistance. Les païens n'en avaient-ils pas soupçonné quelque chose?

Nisus ait (1) : Dl ne hum ardorem mentibus addunt, Euryale? an sua calque Deiis fit dira ctipido? Les chrétiens ont appelé cela la grâce. C'est la chose en son espèce propre et nécessaire. Notre Corneille s'y montre aussi ins-

(li Virgile, Enéide, chap. ix.

truit que son devancier et maître en psychologie divine. « Les mouvements de la nature et de la fifrâce (De cliver sis motibiis Natiirœ et Gratiœ {[mit. Chr., liv. III, ch. Liv) ne lui sont pas moins bien connus; et comme il les a lui-même expérimentés, il les a décrits spécifiquement. Il a été ces deux hommes en un seul que nous sommes tous, que Louis XIV disait à Racine bien connaître. Certes le poète du Cid n'est pas un moine sans cesse en guerre contre la chair, et qui livre à Satan de furieux et généreux combats. Mais avançant en âge et «se ramentevant » sa vie, il en est venu à cet état de sincérité duquel peu de mondains, les années venant, se défendent, et qui les met pour tout de bon en face d'eux-mêmes. Il s'est examiné, lui aussi, ce grand et humble génie I devant Dieu, et par une récollection profonde, ingénue, sans réserves et sans ambages, à la manière des saints, et toutes les puissances de son esprit concentrées sur ce moi, lequel ne veut, ou n'ose, ou ne peut soi-même s'appréhender, et en quelque sorte tomber sous sa propre pointe. Combien faible est ici-bas la lumière qui illumine ce moi I Et néanmoins elle lui est suffisante à régler et assurer ses principales démarches. (El tenehrœ eam noti comprehenderunt.) Pour ce peu de lumière combien d'épaisses ténèbres! Quel tumulte des passions! Que d'empêchements au plein usage de notre libre arbitre ! Et jusque dans les choses où notre devoir nous est le plus clairement marqué, combien de fois nous sommes au-dessous de l'effort même que nous faisons pour l'accomplir ! Les mieux voulants défaillent et crient à l'aide, et à l'aide de qui? si ce n'est de Dieu, qui n'a pas voulu que la créature sortie de ses mains s'appartînt de telle sorte et si entièrement qu'elle put se passer de lui, et l'imiter lui, l'Être souverain, dans sa plénitude et son indépendance. D'où la nécessité do la grâce, laquelle n'est pas une pure conception théologique, mais bien un lait de conscience et d'expérience intérieure. Toutes les âmes, vraies avec elles-mêmes, sentent cela dans leur fond :

et les mieux douées conviennent qu'il leur manque quelque chose à quoi d'elles-mêmes elles ne sauraient pourvoir.

Ainsi la matière à méditer est la même pour ces deux esprits, aussi vaste et aussi profonde. C'est le cattiolicisme en son universalité miraculeuse, avec ses dogmes, sa métaphysique, sa morale, avec tout le sacramentel et le mystique, et des spiritualités à enlever les âmes aux cieux des cieux. Et pourtant il y a d'un côté l'anonyme latin, l'auteur de Y'Imitatio Christi, et de l'autre un traducteur, le poète français, Pierre Corneille. Qu'est-ce à dire un traducteur? Oui, un traducteur de génie, un original lui aussi dans la science du Christ, et qui, visité par l'esprit de pénitence et de prière au temps où cet esprit nous trouve dispos pour le salut, a composé et écrit de sa main une Imitation de Jésus-Christ. Telle est la thèse à démontrer, tel le qiiod demonstrandum de cette Élude. Quod demoiistranduiii ! Que ce terme est mal sonnant à propos de Corneille I Et qu'il pue son École ! Nous en demandons pardon au grand poète.

Nos preuves sont de deux espèces ; les preuves doctrinales ou de foi, et les preuves littéraires ou de poésie originale et vraiment spontanée. La foi est entière et toute vive chez Corneille : cela ne fait de doute pour personne; que dis-je? elle est honnête et généreuse jusqu'à la confession. Ni le bel esprit, ni la mauvaise honte ne la gâtent. Ce grand cœur n'admet pas en lui l'ombre même de l'hypocrisie, ni quoi que ce soit de ce christianisme subtil et poltron qui raffine agréablement sur la lettre de l'Évangile par la peur de l'entendre trop, et d'en avoir le dedans tout troublé. Dirai-je que l'enfant, catéchisé par l'Église, n'est pas changé dans cet homme qu'un si grand feu de poésie

COMPARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. Il

a toute sa vie embrasé, et que le théâtre et le monde ont occupé ou dissipé en tant de façons. 11 a gardé jusqu'à son dernier souffle « dans ce vase fragile » le trésor de la foi initiale et traditionnelle, infuse à nos petits cœurs avec le lait maternel, et qui s'est transmise de nos ancêtres à nous en la même manière que les biens lempon-ls des pères aux enfants. Tanl sont et demeurent valables, depuis le commencemeot du monde, et le droit de tester, et le droit d'hériter! Tant la parole des mourants a de force pour saisir les survivants du fait de possession, et, ce qui vaut mieux, de la croyance en Dieu, aux règles éternelles de la probité, et aux immortelles espérances !

Quod ilU crediderant, Ego credo : quod illi speraverunt, Ego spero : quô illi pervenerunt, per gratiam titam me veutiirum conftdo{i). {Imit. Cliristi, liv. IV, ch. xi).

J'ai la même foi qu'ils ont eue, J'ai le même espoir qu'ils ont eu; Et, croyant ce qu'ils ont cru, J'aspire comme eux à ta vue.

Est-ce le poète français qui a mis en vers ce latin sacramentel? N'est-ce pas plus véritablement le chrétien, le catholique confessant bravement et sous bénéfice de salut le surnaturel par excellence, à savoir la présence en sa chair du Fils de Dieu dans l'Eucharistie ? Qui ne voit là qu'une version de mot à mot du latin de Vlmikitio Christi ne voit que le dehors des choses, et ne va pas à leur essence. La foi catholique de Corneille et jusqu'à sa personne civile ont la même part à cette alïirtnalion forte et candide. Ils sont bien deux personnages, celui de Vlmikitio Christi, et celui de la paraphrase française, mais deux personnages qui font le même acte de foi, chacun pour son compte et en vue de l'assuré salut de son âme (Die

(1) Je crois ce qu'ils ont cru, j'espère ce qu'ils ont espéré, et j'ai r.infiauce que, par le moyeu de votre pràce, je parviendrai où ils sont parvemis. iid.)

animœ meœ, Domine, salus tua Ego simi), comme il est dit aux messes des morts. Et voici qui est bien plus fort que cela et où l'esprit ne fait qu'un avec le littéral dans le dogme affirmé. C'est trop peu dire ; la confession est d'un Polyeucte qui ira jusqu'au témoignage du sang :

Je crois, et je suis prêt à signer de mon sang, Que sous ce rond, sous ce blanc, Véritable Homme-Dieu tu caches ta présence, Et que ce que les yeux jugent encore du pain

N'en conserve que l'apparence Qui voile k tous nos sens ton Être souverain.

Comment cela est-il dit dans l'original latin? Et voyons si notre Corneille a été au-dessous de son modèle, et si la foi du poète est une ombre de celle du moine, ou plutôt si elle ne leur est pas commune et personnelle à tous deux au même degré, avec je ne sais quelle propriété des espèces mieux m^arquée dans le poète et une réalité sacramentelle qui ne périclite ni ne s'évanouit à ce grand feu de poésie. Jamais théologien, ayant à définir la présence réelle, a-t-il été plus maître des termes congruents ; et jamais poète s'est-il mieux possédé dans ses imaginations du divin et les saints transports de sa foi? On croirait lire l'une de ces strophes du Laiida Sion de saint Thomas d'un dogmatisme si fort, et d'un lyrisme qui ne s'égare ni sur les mots, ni sur les choses. Qui dira où est l'original, où le traducteur, s'il confronte les deux textes, le français et le latin?

Domine, in simplicitate cordis mei, in honâ firmâ fide, et in tuâ jiissione, ad te ciim spe et reverentiâ accedo ; et verè credo quia prœsens es hic in sacramento, Deus et //omo(l). C'est le même acte de foi, le même acquiescement

(1) Sei.uueiir, je m'approche de voii? plein d'espérance et de respect, dans la simplicité de mon cœur, dans une ferme foi, et parce que vous l'avez commandé ; je crois véritablement que vous êtes ici présent dans le Sacrement, Dieu et Homme, (kl.)

cordial au surnaturel le plus ineffable et le plus diificile à porter pour l'esprit humain.

Le vrai terrain du dogme où il fait beau voir se rencontrer, se joindre et en quelque sorte adhérer l'un à l'autre ces deux champions de la foi catholique, c'est le quatrième livre de Sacramento deVImitatio Christi. De sacramento î C'est le sacrement tout court, sans qualificatif, le sacrement absolu et tel qu'il veut être accepté par l'esprit humain. Il semble que les deux croyants, si nous allons de l'un à l'autre, rivalisent de foi et de zèle, et disputent entre eux à qui dogmatisera le plus excellemment sur l'Eucharistie, et nous parlera de la réalité sainte des choses dans les termes les plus magnifiques et les mieux appropriés ; si ce n'est que l'effort d'esprit du moine parait beaucoup moins et même se fait à peine voir dans ce petit latin de l'oraison. La foi nue y parle comme elle peut, et selon ce que lui dit le Saint-Esprit; au lieu que notre poète, qui a les mêmes choses à dire avec art, nombre et mesure et, toute précision théologale sauve, travaille de génie sur le mystère des mystères, se rendant présente, au moyen d'images vives et justes, l'idée de Dieu la plus adorable et la plus au-dessus du sens, donnant corps et couleur à l'invisible, et nous le figurant par de hardies prosopopées, demeurant dans la doctrine, et se répandant avec tout ce qu'il a de souffle parmi le champ de la poésie. Et qui ne reconnaît là notre Corneille, cœur et génie, aussi probes l'un que l'autre? Dans sa préface au lecteur, ils^exprime ainsi à propos de ce quatrième livre : a Si j'ose « en dire ma pensée, je prévois que ceux qui ne liront « que ma traduction feront moins d'état de ce dernier « livre que des trois autres; mais je tiens assuré que ceux « qui prendront la peine de la conférer avec le latin, cou-

« naîtront combien ce dernier effort m'a coûté, et ne l'es- « timeront pas moins que le reste. »

Faisons cette confrontation chez les deux auteurs (liv. IV, ch. xi) des parties les plus trascendantes et les plus magnifiquement traitées; et « nous ne ferons pas moins d'état de ce quatrième livre que des trois autres de la main de Corneille. Voici le titre latin de ce onzième chapitre.

Quod corpus Christi, et sacra scriptura maxime sint animœ fideli necessarii. Que le corps de Jésus-Christ et la sainte Ecriture sont entièrement nécessaires à l'âDie fidèle.

Autant est ingénue, profonde, et, d'un bout à l'autre de ce chapitre, ferme et imperturbable la croyance doctrinale de notre prosateur latin, autant on va voir qu'elle soutient les mêmes maîtresses qualités chez notre poète français. Nulle part le chrétien et catholique de fond ne se déclare avec plus de force et de netteté chez l'un et chez l'autre ; et tels sont les élans mystiques de ces deux âmes persuadées et ravies des mêmes choses, que vous ne sauriez dire de quel côté se trouve la foi la plus entière au surnaturel Eucharistique. Mais à cause de cela même la confrontation des deux textes et des deux langues procure à l'esprit une jouissance vraiment divine et des contentements, je ne dis rien de trop, qui font songer à ceux des purs esprits dans la vision bienheureuse. Et notre Corneille a pour nous français cette supériorité sur son « doux maître » et modèle qu'il joint aux sublimités de la foi les sublimités de l'art et des jaillissements de poésie qu'on n'attend pas de ce cœur déjà rassis et de cette tête fatiguée de produire.

Il s'agit de la réalité Eucharistique en tant qu'elle est ici-bas accessible seulement à notre foi, et rendue supportable à nos yeux mortels. Les deux états, la foi toute seule et simplement acquiesçante, et la claire vue ou pleine vision et possession de la divinité, sont opposés 'un à l'autre. Voici quels infinis séparent ceux qui croient

de ceux qui voient, ceux qui espèrent de ceux qui tiennent, les affamés et les languissants de la terre des forts et des rassasiés du ciel. Ecoutons sur cela nos deux théologiens, chacun en sa langue, avec le coup d'aile qui lui est propre.

(1) Nam inpropriâetdivivd claritate te conspicere ociiU mei ferre non passent : sed neque totus mundits in fulgore Majestads luœ subsisteret. In hoc ergô imbecillilati meœ consuUs, qiiôd te sub sacramento abscondis.

Habeo verè et adoro, qiiem Angeli adorant in cœlo ; sed ego adhiic intérim in fide, illi autem in specie et sine vêla mi ne.

Me oportet conlentum esse in liimine verœ fidei, illi autem in specie et sine velamine.

Cîlm autem venerit qiiod perfectum est ; cessabit usus sacramentorum ; quia Beali in gloriâ cœlesti non egent medicamine sacramentali.

Gaudent enim sine fine in prœsentiâ Dei, facie ad faciem gloriam ejus spéculantes; et de claritate in claritatem abyssalis Deitatis transformati gustant verbum Dei caro factum, sicut fuit ab initio et manet in œternum. (Imit. Chrisli, liv. IV, ch. xi).

Et dans cet avant-goût des deux Ma joie en larmes distillée (devrait) Couler à grands flots de mes yeux.

(1) Comme mes yeux ne pourraient pas supporter l'éclat de votre divinité, et que même le mon le entier ne pourrait [lus subsister devant la splendeur de la p'ioire le votre Majesté, c'es t [lour vous accommoder a ma faiblesse que vous vous cachez dans ce Sacrement.

Je pos-:è le vérilablemeut et j'adore Celui que les unijes adorent dans le ciel ; il est vrai que je ne vous vois encore que par la foi, et qu'eux ils reaar lent votre face et « vous voient à découvert». « Mais quand cet état de perfection sera venu » (saint Paul^ l'usage des sacrements finira, parce que les bienheureux dans la gloire céleste n'ont pas besoin du reniude des sacrements.

Car ils jouissent en la présence de Dieu d'une joie qui ne finira jamais, rei-'ardant sa ploire face à face, et, passant de clarté en clarté à travers l'abîme des ^^randeurs de Dieu, ils sont transformés en lui et goûtent le Verbe de Dieu fait chair, « tel qu'il a été dés le conmieucement et qu'il sera pendant toute l'Et ' '^nité» (saint Pierre).

En cet adorable mystère Je te vois présent en effet, Dieu véritable, Homme parfait, Sous une apparence étrangère:

Tu me caches cette splendeur Dont ta souveraine grandeur Avant les temps est revêtue :

Seigneur, que je te dois bénir D'épargner à ma faible vue Ce qu'elle n'eut pu soutenir.

Les yeux même de tout un monde En un seul regard assemblés, De tant de lumière aveuglés, Rentreraient sous la nuit profonde ; Ils ne pourraient pas subsister, S'ils attentaient à supporter Des clartés si hors de mesure ; Et l'éclat de ta Majesté, Quand elle emprunte une figure, Fait grâce à notre infirmité.

Sous ces dehors où tu te ranges Je te vois tel qu'au firmament ; .le t'adore en ce sacrement Tel que là t'adorent les anges.

La différence entr'eux et moi.

C'est que les seuls yeux de la foi M'y font voir ce que j'y révère, Et qu'en ce lumineux pourpris Une vision pleine et claire Te montre h ces heureux esprits.

Mais il faut que je me contente D'avoir pour guide ce flambeau.

En attendant qu'un jour plus beau Remplisse toute mou attente :

C'est ce jour de l'éternité Dont la brillante immensité Dissipera toutes les ombres, Et de la pointe de ses traits Détruira tous ces voiles sombres Qui couvrent tes divins attraits.

nOMPARÉES DANS LliURS PARTIES PIUNCIPALES. 17

La parfaite béatitude

Éclairant nos entendements

Fera cesser les sacrements

Dans son heureuse plénitude :

Ce glorieux prix des travaux,

Qui nous met au-dessus des maux,

Ote le besoin du remède.

Face à face tu t'y fais voir ;

Sans fin, sans trouble on t'y possède;

On t'y contemple sans miroir.

L'esprit de lumière en lumière Montant dans ton inlinilé, S'y transforme eu la Déité Qu'il embrasse et voit toute entière :

Cet esprit tout illuminé Y goûte le Verbe incarné ; Toi-même ;\ ses yeux tu l'exposes, Tel que dans ces vastes palais Il était avant toutes choses, Et tel il demeure à jamais.

Qui songe en rapprochant Tun de l'autre ces deux actes de foi catholiques, sincères et passionnés qu'il y a là un original et un traducteur. La misère inhérente aux traductions c'est qu'elles tombent infiniment au-dessous des originaux, quand elles ne les défigurent pas tout-à-fait. Ici rien de tel ; et c'est bien à deux originaux que nous avons affaire dans le même et transcendant objet. La postériorité de Corneille ne se sent pas quant au fond et à raffirnialion sacramentelle des choses, et c'est après coup, et, notre esprit remis de l'assaut inattendu de ce lyrisme, que nous remontons au bon croyant du moyen âge, et mesurons les temps qui le séparent de Corneille. Je sais bien, pour l'avoir beaucoup pratiqué et n'avoir pas cessé de vivre en sa douce compagnie, que l'auteur de Vhnitatio Cliristi demeurera à jamais celui qui le premier après le Christ a parlé le mieux à mon cœur; il est comme un second original de l'Evangile, et par là au-dessus de toute imitation. 11 a plutôt redit « le Verbe » qu'il n'a

13 i,ES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST

parlé par lui-même, et y mettant de son esprit. A lui donc la priorité sous le Christ, et dans le temps, et pour la suavité substantielle des enseignements. Encore est-il que notre Corneille ne fait pas que se soutenir à côté de lui dans ce livre IV par une foi de même source et d'une égale cordialité; mais il prend rang d'original par une propriété étonnante du discours théologique, et par l'enthousiasme religieux d'où s'épanche cette poésie du sanctuaire et de l'impénétrable transsubstantiation. Ne va-t-il pas jusqu'à égaler en naturel et en précision les propres paroles prononcées par le Christ à la sainte cène? Que dis-je? Il enchérit en quelque sorte par la poésie sur la réalité de l'objet sacramentel. Il est en plein dans la foi sensible des petites gens qui croient, et qui regardent venir à eux par les mains du prêtre le Dieu de l'Eucharistie.

Vous dont un poids trop lourd étouffe la vigueur, Vous que je vois gémir sous un travail trop rude, Accourez tous à moi, venez, dit le Seigneur, Venez, je vous rendrai de la force et du cœar ;

Je vous affranchirai de toute lassitude... Le pain que je réserve à qui me sait cliercher JN'est autre que ma propre chair...

Prenez, mangez, c'est mon vrai corps...

Ceux qui mangent ma chair, ceux qui boivent mon sang, Ce sang qui dans ce vase est tel que dans mon flanc, Demeurent dans moi-même et dans eux je demeure...

« Dites ce que je dis pour faire comme moi.

' (1) Venite ad me omnes qui ïahoratis et onerati estis, et Ego reficiam vos, dicit Dominus.

» Panis quem Ego daho, caro mea est, pro miindi vilâ. Accipite et comedite,hoc est corpus meum quod pro vobis

(1) « Venez à moi, vous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai, dit le Seigneur > (Math.). « Lç pain que je rlounerai € est ma chair pour nourrir le luouile » (Jean). « Prenez et maugez, ceci est mon corps, qui sera livré pour vous. » « Faites ceci eu mémoire de moi » (iMath.). « Celui qui mauge ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et moi en lui » (Jeanj. « Les paroles que je vous ai dites sont esprit 9' vie » (Jean).

tradetur; qui manducat meam carnem, ethihitmeum sanfjidnem, in me manet, et Ego in iUo.

Verba quœ Ego loculns sum vobis^ spiritus et vîta siint.r> Les beautés de Corneille ne sont pas de celles que l'on signale à un lecteur, comme si l'on était le premier qui les vît et qui fût frappé de leur éclat. Encore ne peut-on retenir certains cris de Tàme qu'elles vous arrachent, et certaines démangeaisons de communiquer à autrui les ravissements de son propre esprit. Comment n'être pas saisi de la foi aveugle et illuminante (il l'appelle ainsi dans ce même livre IV) (1) qui éclate dans ces deux vers :

Ceux qui mangent ma chair, ceux qui boivent mon sang, Ce sang qui dans ce vase est tel que dans mon flanc. "

C'est la chose rendue avec une sorte de naturel crû que les saintes ardeurs du croyant font passer. N'est-ce pas que cela est tout à la fois commun et transcendant? Ainsi furent pris par leurs sens ces deux convives de Jésus, les pèlerins d'Emmaiis. Ainsi une sainte Thérèse alhnt à la sainte Table (Les peintres espagnols nous l'ont représentée en cet état) mangeait cette chair et buvait ce sang à la source même d'où il sort « au flanc de Jésus-Christ. »

(2j Undè si milii non licet hatirire de plenitiidine fontis, nec usquè ad satietatem potare, apponam tamen os memii ad foramen cœlestis fistnlœ ; ut saltem modicam indè guttulam capiam ad refocillandam sitim meam, et non penitùs exarescam.

Si mon indignité ne peut monter encore Au haut de cette source, et puiser en pleine eau. Si je ne puis en boire à même le ruisseau Jusqu'à rassasier la soif qui me dévore,

(i) . . . de celte aveu?le foi qui t'illumine...

(2) Si donc il ue m'est p.is permis de puisera la pleine fontaine, et de boire jusqu'à me désaltérer, j'approcherai ma bouche de l'ouverture par laqueUe sort cette eau céleste, pour y recueillir du moius quelques gouttes, afm de soulager ma soif, el de n'être pas entièrement desséché.

Je collerai inabouche au canal précieux

Que tu fais descendre des cieux.

Afin que dans mon cœur une goutte en distille,

Que ma soif s'en apaise, et que l'aridité, Qui rend mon ânic si stérile. Ne la dessèche pas jusqu'à l'exlrémité.

C'est la foi des gi^ands spirituels : je ne dis pas qu'elle est la mêtne chez Corneille et que la flamme des saints embrase le cœur et les sens de notre poète. L'identité des deux personnages n'est pas à ce point indistincte. Il s'en manque pour notre Corneille de toute la sainteté des saints. Et cependant quels accents d'une foi personnelle et ardente que ceux-ci dans ce même chapitre IV ! Ne diriez-vous pas qu'il le dispute à notre Saint en dévotion abandonnée et avide de Dieu?

Donne moi les moyens d'approcher dignement

De ton auguste sacrement ; Remplis mon sein pour toi d'une céleste flamme. Et daigne m'arracher à la morne lenteur De l'assoupissement infâme Où me plonge, à tous coups, ma propre pesanteur. J'approche donc, Seigneur, puisque tu me l'ordonnes, Mais avec un cœur simple, une sincère foi...

(1) Utadtaummagni/iciim sacramentuni digne ac décote mercar accedere.

Excita cor meiim in te, et à gravi torpore exiie me.

Aussi lorsqu'on douceur une source est féconde, l'eut-on s'en approcher qu'on n'en remporte un peu ? Peut-on sans s'échauffer être auprès d'un grand feu? (2) Peut-on l'avoir au sein que la glace n'y fonde ? N'es-tu pas, ô mon Dieu, cette source de biens

(1) afin que je puisse m'approcher disnement et avec dévo-

tioa de votre maiui[ique Sacreiuenl. Excitez mou cœur à courir à vous et délivrez-moi de la pesanteur de mon corps. Itn. Christi (id.).

(2) Ai(t quis juxld copiûnum ignem stans, non parum caloris indè percipit? El tu funs es semper plenus et superabundans,ignis ]ugiter ardens, et nunquani deficiens.

COMPARKKS DANS LEURS PARTIKS PRINCIPALKS. 21

Toujours ouverte aux vrais chrétiens.

Toujours vive, toujours pleine et surabondante? El n'es-tu pas ce feu toujours pur, toujours saint,

Dont la flamme toujours ardente, Se nourrit d'elle-même et jamais ne s'éteint ?

J^aime mieux ce latin, me dircz-vous? Et moi aussi ^ l'aime mieux ; il a dans sa concision la même plénilu e qu'a le français de notre Coinieille ; il définit et il peint ; il est doctrinal et transportant : il s'échappe en un jet de flamme d'un cœur tout embrasé de la pi^ésence réelle, et qui sent qu'elle est pour lui, dès la sainte Table, un objet à jamais goûté et possédé. Et néanmoins qui dira que l'acte de foi est chez Corneille moindre et plus hésitant, et la réalité sacramentelle moins aperçue et moins ressentie? Il y a plus de mots chez lui ; sa foi s'épanche davantage. Mais ils sont bien là deux croyants assis à la même table, qui y engloutissent et s'incorporent {metlKlIiius) le même et savoureux aliment.

Ecoutons les l'un et l'autre dans cette prière du pécheur ou plutôt du geni^e humain malade et languissant au divin médecin des corps et des âmes. Que nous formulions ou non par des paroles celte universelle supplication, elle s'ouvre un passage à travers nos travaux, nos soucis et nos douleurs, et elle va à celui qui l'entend.

(1) Ego qu'idem laboro in siuloribus vultils mei, doJore cordis torqiieor, peccalis oneror, tenlalionibus inquielor, mullis malts passionibus implicor et prcnior ; et non est qui adjiivet, non est qui îiberet et salrum faciat, nlsi tu Domine, Deus salrator meus ; cui commitlo me et omnia mea, ut me cusiodias etperducas in ritam œternam.

(1) Le travail couvre mon visaj^e de sueur, mon co'ur est pi^nétré de douleur, mes pôohés nruccahleat, les teatalions ui'inquièteut, je suis embarrassé et louruieuté par beaucoup de mauvaises passions; et personne ne vient à mon secours, personne ne me lire de peine, et ne me sauve que vous, mou Seipnenr.moa Dieu, mon Sauveur ; c'est a vous queje m'abandonne avec tout ce qui m'appartient, afin que vous veilliez sur moi, et que vous meconduisiez à la Vie éleruelle. (/</., liv. IVjCb.iv.)

D'une sueur épaisse (mes maux) ils couvrent mon visage, Mon cœur outré d'ennui en est presque aux abois ; Mille et mille péchés me courbent sous leur poids : Mille tentations me troublent le courage : Je ne fais que gémir sous les oppressions

Des insolentes passions Dont je trouve en tous lieux l'embarras qui m'obsède ; Et dans tous ces malheurs où je me vois blanchir

Dénué de support et d'aide, Je n'ai que toi. Seigneur, qui m'en puisse affranchir.

C'est bien des deux côtés le même cri, parti des mômes ténèbres de la chair et des mêmes profondeurs de l'esprit; c'est le même mal inhérent à la chair et à l'esprit ; tous le ressentent, et tous s'en plaignent, ceux-là mêmes qui ont l'air de le porter légèrement. Reconnaît-on assez l'homme mêlé au siècle et que n'ont pas cessé de secouer les passions mondaines, le Corneille blanchissant? Qui ne le reconnaît pas à de tels accents :

Et dans tous les malheurs où je me vois blanchir..?

Les exemples de celte foi toute bonne et quasi rustique, comme l'était celle des apôtres à la Cène, surabondent dans ce livre IV : non moins surabondante est la source de poésie qui jaillit de ce grand cœur agile et dominé par le surnaturel. Cela même, à savoir, le trop de plénitude de la veine poétique fait le défaut de cette œuvre théologale et religieuse de notre Corneille, et gâte en maint endroit ce fruit des premiers jours de l'arrière saison encore tout plein de saveur. Ces répétitions et redites de l'original latin qui sont du genre de l'oraison et le propre des âmes toujours priantes et en épanchemenls devant Dieu ont beaucoup gêné le poète français, (lui-même, il ne manque pas à nous le dire dans sa Préface) et Tout con-

damné à un jeu de pléonasmes très ardu et très puissant, mais qui n'en sent pas moins, ça et là, son industrie. Ce sont des pléonasmes, d'accord, mais des pléonasmes à la Corneille ; et le spectacle est grand de cet athlète qui se multiplie dans ses postures et les tensions de ses muscles, et les tours de son art pour joindre et serrer de près son adversaire, la redite, et pour la rompre, autant que faire se peut, à la diversité. 11 se voit, aux époques de décadence principalement, des manières de tourmenteurs ou tortionnaires des langues, lesquels, à proprement parler, soumettent celles-ci à la question, et les font geindre et se tordre sous le fouel et les coins de fer. Ils appellent cela travailler de génie sur les mots et régénérer l'idiome national : comme si les mots faisaient jamais défaut à celui qui pense avant d'écrire, et à celte fin d'écrire; ou comme si les langues, achevées dans leur formation, avaient jamais manqué aux écrivains de génie ou à ^ceux du commun. Corneille ne fait nullement violence à la langue française; il en use en maître; ce qui est bien différent. Il n'attente ni au génie national, ni au sens déterminé des mots, ni à la propriété de chacun d'eux dans le discours non plus qu'à la dignité du sens commun et de la raison. Tout l'effort du poète, contraint de joindre le pas avec l'original latin et de se reprendre aux redites du saint homme, va à diversifier autant qu il se peut les images et les figures propres à faire resplendir aux yeux de l'esprit les choses mystiques, et à les mettre un peu plus près du sens humain. Ce n'est pas là un travail de superficie, et où l'on ne s'amuse qu'aux mots : c'est un travcTil de fond, puisqu'il atteint au substantiel lui-même des choses divines, et qu'il lui donne du lustre et de la couleur. Il semble que la foi, ainsi soutenue de poésie, en est plus illuminante. Si l'on veut bien regarder à cette redondance du langage poétique, de laquelle le poète ne peut pas se défendre à peine de ne pas dire et redire comme l'original latin, on sentira qu'elle procède plus de vigueur et de plé-

24 LRS DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CIliUST

nilude que d'industrie et d'artifice d'école. Jusque dans l'abus de la paraphrase et des ornements extérieurs, où la main du poète paraît se jouer, on saluera le grand Corneille. El l'on aura de lui cette opinion qu'en ayant fini où à peu près avec la muse tragique et la gloire du théâtre, il s'est relevé de là poète religieux et lui-même possédé des saints transports de son Polyeiicte.

Voici dans ce même chapitre XI une suite de strophes qu'on peut dire achevées, et d'où la redondance est absente. Le souffle poétique y soutient partout et porte haut la précision : en aucun endroit, la langue ne manque par les fondements. La suprême propriété des termes fait toute la force de ceux-ci et tout leur éclat. N'est-ce point par là que notre poésie française vaut tout ce qu'elle vaut, et qu'elle est assurée de vivre et de durer aussi longtemps, hélas ! que notre France et encore par de là.

L'original latin, après avoir traité de la présence réelle comme il se voit en ce chapitre XI et parlé du mystère superexcellent en des termes qui n'arrivent pas à l'égaler en dignité, se demande avec un saint effroi qui peut avoir ici-bas qualité pour faire (1) (confœere Dcum, disent les canons de l'Église) et célébrer le Dieu trois fois saint de l'Eucharistie. Homme et prêtre, commis à ce haut et redoutable office de consacrer le pain et le vin, il examine et il approfondit l'objet et les obligations du saint ministère. Rien de plus pur, de plus chaste, de plus divin et par conséquent de plus terrible à la faiblesse humaine que le portrait qu'il nous fait du prêtre officiant et consécrateur. Madame de Sévigné nous dirait en sa manière à elle de dire les choses que « cela donne de la chair de poule ». El il est vrai que, lisant ces choses dans l'auteur et dans le traducteur, mettons une fois pour toutes dans les deux originaux, on serait tenté de se poser cette question pas peu

(1) Voir les très remarquables Conférences à Notre-Dame de Paris, du R. P.iMonsabré : Sur la diguilé et les grâces du sacerdoce.

nOMPARKKS DANS LEUItS PAIlTIRS PniNCIPAI.ES. 28

téméraire : comment un homme peut-il être prêtre ? ]S'élait-ce que la grâce de vocation ou d'élection de la part de Dieu emporte tout de l'homme, y purifie, y pacifie tout. Quel idéal du sacerdoce catholique! Quelle sainteté plus de l'ange que de l'homme I Qu'on en juge par ce qui suit.

(1) 0 quant magnum et honorabile est officium sacerdotum, quibus datum est Dominum majestatis verbis sacris consecrare, labiis benedicerc, manibus tenere, ore proprio swiiere, et cœteris ministrare !

0 quàm miindœ debentesse ma nus illœ, qaàm purum os, quàni sanctum corpus, quàm immaculatum cor erit sacerdotis, ad quem loties ingreditur auctor puritatis !

Ex ore sacerdotis nihil nisi sanctum, nihil nisi honestum et utile procedere débet verbum, qui tàm sœpè Christi accipit sacramcntum .

Oculi rjus simpUces et pudici, qui Christi corpus soient intueri. Manus purœ, et in cœlum elcvalœ, quœ Creatorem cœli et terrœ soient contrectare.

Saccrdotibus specialiter in Lege dicitur : sancti estote, quoniam Ego sanctus sum Dominus Deus rester.

0 Prêtres, qu'illustre est votre office ! Que haute est cette dignité Dont vous tenez l'autorité De faire ce grand sacrifice 1

(1) Que le ministère des prêtres estïrnnd! Qu'il est honorable! Ils ont re(^u le pouvoir de consacrer par de saintes paroles le Seipneur de Majesté, de le bénir de leurs lèvres, de le tenir entre leurs mains, de le prendre de leurs bouches, et de le donner aux autres.

Que les niaius du prêtre, qui re(;nit daus lui l'auteur de toute purelr-, doivent être nettes, que sa bouche doit être pure, que sou corps doit être saint, et que sou cœur doit être exempt de taches et de souillures !

U ne doit sortir de la bouche du prêtre, qui reçoit si souvent le sacrement de Jésus-Chri.-t, que des parules saintes, lionuêles et utiles.

Ses yeux qui ont accoutumé de repar 1er le corps de Jésus: -Christ doivent être simples et pleins de pudeur; ses mains, qui ont accoutumé de tenir le Créateur du ciel et de la terre, doivent être « pures et élevées au ciel » (Tiui. ii, 8).

C'est aux prêtres particulièrement qu'il est dit dans la loi: « soyez saints, parce que je le suis, moi, votre Seipneur et votre Pieu » .

Imil. de J.C., liv. IV, ch, xi.

Deux mots sacrés et souverains Font descendre Dieu dans vos mains; Vous le prenez dans votre bouche ; Et, dans ces festins solennels, Cette même main qui le touche Le donne au reste des mortels.

Que ces mains doivent être pures I Que celte bouche, que ce lieu Où loge si souvent un Dieu Doit ôire bien purgé d'ordures !

0 prêtres, que tout votre corps Doit avoir dedans et dehors Une intégrité consommée !

Et qu'il faut voir de sainteté Dans celte demeure animée De l'Auteur de la pureté 1

Une bouche si souvent prête

A recevoir le Sacrement,

Doit prendre garde exactement

Qu'il n'en sorte rien que d'honnête;

Loin tous inutiles discours

D'un ori^ane qui tous les jours

A Jésus- Christ sert de passage !

Point, point d'entretien que fervent ;

Point d'œil que simple, chaste et sage.

En qui l'appri.che si souvent.

Vos mains qui touchent à toute heure L'Auteur de la terre et des cieux.

Doivent accompagner vos yeux A s'élever vers ia demeure :

Songez bien surtout que sa loi Vous demande un sévère emploi Qui réponde au grand nom de prôlre.

Et que, lorsqu'il y dit à tous, « Soyez Saints comme votre Maître »

11 parle aux autres moins qu'à vous.

COMPARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. fî

VU

Tout ce livre IV De Sacramento abonde en passages où ce mysticisme haut et orthodoxe de Corneille se soutient, quoique d'une manière inégale, sur la parfaite propriété des termes poétiques et sur les fondements mêmes de la langue française. Je pourrais m'en tenir à ces citations; elles suffiraient pour donner au lecteur le goût de connaître par noire Corneille le livre IV de Vlmitatio Christi : encore faut-il que le lecteur ne mette pas pour la première fois le pied dans ce sanctuaire, et qu'il n'aille pas à la présence réelle comme il ferait à l'une des mille questions de dialectique ou de psychologie que l'esprit humain se complaît à débattre. Ici le surnaturel est d'un inaccessible tel que pour atteindre à un échelon seulement de cette échelle de Jacob, et pour entrer dans cette nuée lumineuse, il y faut le coup d'aile de la foi, et laisser, comme fit Moïse, ses sandales poudreuses au pied de l'Horeb. Les mystères païens d'Eleusis n'étaient pas livrés à la curiosité des passants ; l'entrée en était ouverte aux seuls initiés ; combien plus enfoncé dans ses obscurités saintes et redoutable à pénétrer le mystère des mystères, l'Eucharistie des chrétiens ! Et qui entendra quelque chose à ce divin lyrisme de notre Corneille, s'il doute, ou s'il se moque du Dieu que le poète du Pohjeucie a confessé, a adoré, lui Corneille, dans les volontaires abaissements de son génie? Où est la honte, où le ridicule à [)loyer les genoux à cette table mystique où Pierre Corneille a ployé les siens? Et depuis quand les beaux et les médiocres esprits de ce monde ont-ils bonne grâce à ne pas croire et à ne pas faire ce que les plus sublimes ont cru Gt fait, s'anéantissant devant Dieu par l'acte le plus convenable et le plus facile à la nature humaine? Ils n'y venaient pas seulement comme à une obligation de religion,

commune à tous ceux de la même créance et pour satisfaire à la coutume; ils venaient poussés par un besoin de soulagement et de réconfort intérieur; ils prenaient de la main du prêtre de Jésus-Christ ce cordial de haut goût à la manière des malades, lesquels prennent de la main de leur médecin le breuvage accommodé à leur langueur et fait pour les ranimer. N'est-ce pas que c'est cela dans la sainte communion? Lisez la chose chez nos deux originaux.

(1) Super honilate et magnà misericordià tiiâ. Domine, confisiis, accedo œger ad salvatorem, esuriens et si tiens ad fonlem vitœ, egeniis ad Begem cœU, servus ad Dominum, creatiira ad creatorem, desolatus ad meiim pi uni consolatotem.

(2) Je m'approche. Seigneur, plein de la confiance.

Que tu veux que je prenne en ta haute bonté ;

Je m'approche en malade, avec impatience

De recevoir de toi la parfaite santé.

Je cherche en altéré la fontaine dévie ;

Je cherche en affamé le pain vivifiant ;

Et c'est sur cet espoir que mon âme ravie

Au Monarque du ciel présente un mendiant.

Aux faveurs de son Maître ainsi l'esclave espère,

Ainsi la Créature aux dons du Créateur;

Ainsi le désolé cherche dans sa misère

Un doux refuge au sein de son Consolateur.

Lequel des deux textes est le meilleur et le plus plein d'onction? Le plus bref sans doute, le plus ramassé en sa propriété mystique, le plus sentant sa langueur spirituelle, et le fond de notre nature malade, le texte latin. Il n'y a pas à en disputer. Mais la foi de l'un ne vaut-elle pas celle de

(1) Seipneur, me confiaut en votre bonté et en votre grande miséricorde, je m approche de vous, du divin mèdeciu ; pressé par l.i faim et la soif, de la fontaine de vie; pauvre, du Koi du ciel ; créature du Créateur; désolé, de mon doux Consolateur. Im. J.-C., liv. IV. ch. 11,

(2) Lire dans les Médilallons sur l'Évangile de Bossuet tout l'admirable XLYlU^jour: s'éprouver soi-même.

l'autre? là est le point d'égalité qu'il faut chercher entre nos deux auteurs, aux endroits où la langue du poète français tire un peu trop à l'amplification et à la paraphrase. Ils portent tous deux le surnaturel, l'un d'une manière toutà-fait robuste, l'autre comme il peut et autant que son génie s'y veut bien réduire ; l'un en humble consommé, l'autre dans l'humilité, (ne l'oublions pas) en croyant qui n'a pas dit adieu au monde.

Anima mea corpus tuiim concupiscit; cor meiim tecum îiniri desiderat (1).

Trade te mihi et siiffîcit.

Telles sont les avidités spirituelles des saints. Cela fait penser à la communion de saint Jérôme du Dominicain, et aux communions d'une sainte Thérèse, s'avançant vers la sainte Table avec la vivacité familière d'une amie de Dieu, ouvrant la bouche avec je ne sais quelle hâte d'engloutir Taliment divin, et les yeux brillant de la joie de voir le vrai corps du Christ en sa splendeur tempérée, et sous ces espèces sensibles. Telle nous l'ont représentée les maîtres de l'école espagnole. Corneille a le dessous et de beaucoup dans la version française : mais n'a-t-il pas la même foi que son modèle? et ne la marque-t-il pas jusque dans l'effort excessif qu'il a fait pour égaler le langage humain à ces états inénarrables d'une âme où Dieu vient habiter, il a dit ailleurs « loger » substantiellement?

C'est le plus cher désir, c'est le seul qui m'enflamme; Et, comme tout mon corps soupire après ton corps. Comme il le reconnaît pour sa véritable âme, Mon âme pour s'y joindre unit tous ses efforts. Donne-loi donc, Seigneur, donne-toi tout à moi ; Par ce don précieux dégage ta parole ; Tu me suffiras seul, je trou\e tout en toi.

Cette langue théologale et ces discours des mystiques, •môme les moins emportés dans leur modus credendi sont

(l) « Mon âme soupire aprcs votre corps, mon cœur désire d'être uni à Vous. Douucz-vous ù moi, cela suffira {Id-, liv. IV, cLi. m).

30 LES DEDX IMITATrONS DE JÉSUS-CHRIST

pleins de figures d'une liberté et d'un concret qui fait peur, ce n'est pas trop dire. C'est dans toute sa force la foi sensible, qui a des yeux, des lèvres et une bouche et une sorte d'appétit intense pour regarder, goûter, engloutir et s'incorporer son objet. Appeler cela un cas de maladie mentale n'est pas l'expliquer. On avoue par là qu'on en est soi-même exempt ; on ne démontre rien de plus. Mais on ne supprime point la capacité supérieure et nullement extravagante qu'a l'esprit humain, une fois touché du surnaturel, de s'enflammer d'amour pour lui, d'y adhérer de toutes ses puissances, et, dans l'excès de la passion, de le revêtir d'une forme saisissable au seul enthousiasme (1). Voici en quels termes notre Saint nous parle du mystère, pour lui si perceptible, de la sainte Eucharistie et de la manière, dirai-je de corps à corps, dont le Dieu de l'univers, le Dieu incarné se communique, en sa divinité et en son humanité, à rhomme,sa créaturepar la chair etparl'esprit: (2) Omiracircà nos tuœpietatis dignatio,quôd iii,Domine Deus, Creator et mvificator omnium spirituum, ad paiiperciilam dignaris venire animam, et cum totâ dkinitate tuâ ac humanitate ejus impinguare esuriem (3) /

Ce que notre Corneille rend ainsi :

0 merveilleux effet de ton amour pour nous. Que toi, source de vie, et première des causes, Le Créateur de tout, le Rédempteur de tous, Le Souverain arbitre enfin de toutes ctioses, Tu daignes ravaler cette immense grandeur Jusqu'à venir vers un pécheur,

(1) L'Ecriture donne de l'âme à ce qui n'en a pas, du corps à ce qui n'en a pas, pour nous rendre plus sensibles les opéralions visibles, et s'accomiuûder à notre faiblesse. (Bossuet, Pensées chréliennes et morales).

(2) Mais votre parole est véritable ; je croirai cette absurdité, je dévorerai cette dureté. (Bossuet. Méd. sur l'Evangile).

(3) Vos boutés et vos miséricordes pour nous sont merveilleuses, Seinneur Dieu ; car, vous qui avez créé tous les esprits et leur donnez la vie, vous ne dédaignez pas de venir à une pauvre âme et de rassasier sa faim avec toute votre divinité et votre bumanilé. {Ibld., liv. IV, ch. m).

Jusqu'à le visiter, homme et Dieu tout ensemble 1

Tu descends jusqu'à lui pour le rassasier,

Par un abaissement devant qui le ciel tremble,

(1) D'un homme tout ensemble et d'un Dieu tout entier.

La foi du poète en la présence réelle n'a pas plus bronché ici qu'ailleurs dans ce livre IV. Ce sont les termes équipollents qui lui font défaut. Comment en effet égaler par le français le naturel effrayant de cet impingiiare esuriem? N'est-ce pas là proprement une sorte d'appétit physique du divin non tangible à nos sens? Quoi ! la foi connaît de telles intempérances? Oui, chez les saints.

YIII

Ainsi le chrétien, le catholique effectif est tout vivant dans celte poésie, que j'appellerai sacramentelle; tant elle participe du sacrement lui-même I Tant elle est d'un homme ferme en sa foi et vrai avec lui-même ! Cette poésietoute pleine del'esprit ducloître,cetteoraison intérieure, chantée au Dieu voilé et présent de l'Eucharistie, a des défauts non médiocres et qui sautent aux yeux. Tout le monde les voit, et je me garderai bien de les pointer à la plume. Corneille lui-même, dans sa Préface, di eu l'honnêteté de nous les signaler et marquer du doigt, ô l'humble grand cœur ! Il ne nous donne pas, lui le grand Corneille, celui du Cid, de Cinna, des Horacesei ûii Polyeucte, ses défauts pour des qualités surérogatoires et pour du tropplein de génie. Il appelle le mauvais le mauvais, comme il appelle bon ce qui l'est en effet, ce qui l'est spécifiquement, nous disent les théologiens; et s'il lui arrive dans la paraphrase de ce livre IV {De Sacramenlo) de faillir sur le latin

(i) Cette viande renouvelle, elle en?rai?se. — Celte vianrle ne se diaère pas; mais c'est elle, pour ainsi parler, qui nous di^'ère el nuu- chaupe eu elle-même. Elle nous rend l'embonpoint. Bossuet. Méditations sur l'Evangile,

32 LES DEUX IMITATIONS DE JI-SUS-CHHlST

et de se rompre le jarret dans cette lutte avec l'Ange, il se tire encore de là en se ramassant sur lui-même; si bien qu'il accommode à ses propres pensées une langue poétique, toujours suffisante et au delà, et qu'aux endroits même où il amplifie et surabonde, il a l'air d'inventer; et je ne dis rien de trop. Le Corneille dont Racine vint consoler Paris, n'a, en aucun moment de son déclin, manqué d'haleine et de force. Il a eu du feu jusqu'en ses épuisements. Et ce qu'il en a gardé se sent bien dans cette Imitation de Jésus-Christ, qu'il a faite sienne. Et comment sienne? Parce qu'à force de penser en chrétien à la petite distance qui sépare la vie de la mort, et aux choses d'au de là, il s'est lui-même pris pour le sujet et le héros de sa poétique méditation. Un traducteur proprement dit n'est rien de plus qu'un homme d'esprit et de quelque littérature ; mais quand ce traducteur est un grand poète, un Corneille, il traduit de la même manière qu'on invente. Il transporte à sa propre personne ce qu'il y a d'original chez autrui : il le rend sien; et comme l'esprit humain, à cause qu'il est l'esprit humain, ne peut s'empêcher de méditer sur les mêmes choses, transcendantes ou terribles, Dieu, l'àme et la vie future, il arrive que les génies de tous les temps, doués d'une force pareille dépenser, tombent dans les mêmes méditations et vont aux mêmes profondeurs de l'incompréhensible. Le travail ne fait que se répéter de l'un à l'autre de ces méditatifs. Il est tendu et lisent son effort personnel. Il témoigne en chacun d'eux d'un reploiement énergique et douloureux de l'âme sur elle-même; il est chez l'un et chez l'autre semblable et original. Comment cela? Parce que ces penseurs devant Dieu prennent pour ainsi dire à leur charge tout le mystère de notre misère naturelle, et le concentrent en euxmêmes. Ils sont pour nous, qui ne le sommes pas, recueillis; pour nous, qui nous évaporons au dehors, profonds et d'intuition intérieure sur la vie, sur les passions, sur la mort et le futur, à quoi nous n'aimons pas à nous arrêter.

Ils ont des tristesses infinies et une pitié de nos maux en quelque sorte débordante. Et ces maux attachés à la condition humaine, ils ont une facnlté snréminente de les connaître, de les mesurer, de les déplorer. On dirait qu'eux seuls ils en portent pour nous tout le fardeau : tant ils sont plaintifs et gémissants devant Dieu! tant il y a d'angoisses et de larmes dans la méditation ou Toraison de ces sages, visités de TEsprit-Saint, de ces humbles dont la vue porte, en haut, au plus près de l'être de Dieu; en bas, aux derniers abîmes du cœur de Thomme. Gomment ne consentiraient-ils pas, originaux et traducteurs, ceux du douzième siècle et ceux du dix-septième, dans la foi, la théologie, la métaphysique, la science des passions et du plus intérieur, du plus abstrus, du plus renfoncé du moi humain? Qu'est-ce qui peut échapper de ces choses à qui les considère à la lumière du Christ, et presque avec les yeux doux et perçants du Docteur des docteurs?

11 convenait à l'objet principal de notre parallèle d'en chercher les traits les plus forts et les plus expressifs dans ce livre IV {de Sacramento). Outre que des quatre livres de Vlmltatio Christi c'est celui qui a donné le plus de mal à Corneille, et qui a mis le plus son art à la gène. Nulle part le croyant enthousiaste du Polueiicle, le théologien illuminé et plus grand clerc en la chose qu'on ne pense, ne se dénonce à nous avec autant de force et de sublimité. Il importait avant tout, pour le bien-fondé de notre confrontation, de chercher ces deux vrais croyants là où ils ont établi tous deux leur repos, et mis leurs âmes en sûreté, au plus haut des cieux, aux sommets les plus lumineux du surnaturel. Quelle concordance de la foi et de l'enthousiasme, des choses théologales et des termes spécifiques delà contemplation et de l'oraison entre ces deux esprits I Ce sont les mêmes abaissements du sens humain au sujet du mystère des mystères ; c'est le même silence commandé à la raison, après que celle-ci a connu ses bornes et donné de la tête contre elles. Le même et candide génie, chez l'un et chez

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l'autre, s'évertue, après que la foi s'est rendue maîtresse de tout le sensible, à la soutenir par les raisons les plus plausibles, et à lui trouver un support dans l'esprit humain lui-même, avide de ce qui l'excède. Ni l'un ni l'autre n'estiment que la foi doive opprimer la raison. Entre elles deux la question est simplement de priorité. La foi doit précéder, et la raison suivre. La foi met d'emblée l'esprit en possession de ce qu'il lui importe le plus de connaître, et dont il ne peut connaître par ses seules lumières. Elle le porte (1), comme l'aigle fait pour ses petits, aux sommets inaccessibles, aux choses invisibles, et non changeantes, à l'être de Dieu en sa triplicité ineffable, au futur qui demeure un mot vide de sens, s'il n'emporte avec lui la résurrection de la chair, le jugement, les peines et les récompenses ; quoi de plus ? à la Présence réelle dans le sacrement des sacrements. La foi est la première à parler à l'esprit de tout cela, que seul il n'aurait pas même supposé par hypothèse, et qui le remplit des certitudes les plus consolantes et les plus salutaires. En un mot, comme il est dit au chapitre xviii« et dernier de ce livre IV, la raison doit suivre et non pas devancer et détruite la foi.

Ratio humana dehilis est et falli potest, fides autem vera falli non potest.

Omnis ratio, et naturalis imestigatio, fidem sequi débet, non prœcedere nec infringere (2).

Plus la raison s'efforce, et moins elle comprend ; Aussi comme elle est faible, elle est souvent déçue : Mais la solide foi jamais ne se méprend. Tous ces discernements que la nature insp.re, Toute cette recherche où le sens peut guider, Doivent suivre la foi qu'ils veulent précéder, Doivent la soutenir, et non pas la détruire.

(1) Bossuet.

(2) La raison liumaine est faible et sujette à se tromper, mais la foi véritable ue peut pas être trompée.

La raison et toutes les recherches naturelles doivent suivre la foi, n'aller jamais devant elle et ne la point combattre. {Ibid., liv. IV, ch. XVIII).

Plus l'esprit s'y travaille, et plus il s'y confond ; (aux ouvrages de Plus il les sonde avant, moins il en voit le fond ; [Dieu)]

Ils sont toujours obscurs, et toujours admirables ; Et si par la raison ils étaient entendus, Le nom de merveilleux et celui d'inellables, (Juelquehaut qu'on les vît, ne leur seraient pas dus.

Ils ne mériteraient pas le nom « d'ineffables » : cela tranche le nœud, ce semble ; et l'incompatibilité entre la foi et la raison n'est pas telle que le prétendent nos rationalistes, puisque l'une et l'autre conviennent de choses ineffables, même dans l'ordre naturel. La raison, pas plus que la foi, ne comprend d'une compréhension topique comment d'un grain de blé enfoui en terre cent autres sortent qui garnissent les cellules d'un épi : l'ordre naturel a ses mystères qui le disputent en profondeur à ceux de Tordre surnaturel : il nous faut toujours abaisser nos entendements, pour subtils et fiers qu'ils soient, sous l'entendement du fabricateur souverain des mondes; et nos petites manières de raisonner iront toujours s'abîmer dans le Dieu sans commencement ni fin (1).

Deus œlernus et immensus, infinitas que potentiâ facit uiagna et inscrutahilia in cœlo et in terra, nec est invesligatio mirabilium opcrum ejiis (2).

Le pouvoir souverain de cet absolu Maître Que ne peuvent borner ni les temps, ni les lieux. Opère mille effets sur terre et dans les cieux, Que l'homme voit, admire, et ne saurait connaître.

Le IV® livre De Sacramento a épuisé dans le plus adorable des objets le fond et les appartenances du surnaturel.

(1) Si talia essenlopera Dei ut facile ab humand ratione caperentur, non essent mirabilia nec ineffabilia dtcenda. (Imil. Chrisli, liv. IV.chap. xvm.)

Si les œuvres de Dieu étaient telles que la raison Iiumaine le? put aisémeut comprftudre, on ne pourrait pas dire qu'elles sont merveilleuses et iiU'lTiibles. f/b^d., liv. IV, ch. xviiij.

(2) Dieu, qui est éternel, sans bornes et infiniment puissant n'a fait dans le ciel et sur la terre que des choses grandes et qui ne peuvent être sondées. On ne peut pas approfondir ses merveilles. » ( Uaruclt, iil, 2"i. Ibid., liv. IV, ch. xvm. Iiiiil. Chrisli.)

Est-ce à dire qu'il n'ait rien laissé qui surnage de la raison et que n'engloutissent pas les abîmes de ces sublimités mystiques? Tant s'en faut : Ne passons pas outre à ces premières lignes du chapitre :

Plus valet Deus operari, quàm homo intelUgere potest. Tolerahilis, pia et humilis inqiiisitio veritatis (1).

Puisqu'un mot de sa bouche opère davantage Que tout l'esprit humain ne saurait concevoir. . . . Je ne te défends pas la recherche pieuse Des saintes vérités dont tu dois être instruit.

L'esprit humain ou la raison est, je pense, remise à sa place, à moins qu'elle ne se regarde comme antérieure à Dieu, et n'ayant pas eu elle-même de commencement ; ce qui la mettrait de pair avec Dieu. Mais étant ce qu'elle est, dérivée et subordonnée, pourvu qu'elle n'en oublie, elle est faite pour la recherche du vrai {inquisitio veritatis), non pas uniquement du vrai transcendant et surnaturel, mais des choses naturelles qui remplissent cet univers visible et qui tombent sous le sens humain. Ces belles paroles du livre IV ne réduisent pas la raison à examiner pieusement les motifs supérieurs qu'elle a de se rendre à l'opération toute-puissante de Dieu dans le Sacrement des sacrements : elles portent non pas plus haut que la théologie, qu'on ne dépasse pas, mais plus au large dans les choses naturelles ("îzafî/rarenf/j^j queDieu a livrées à l'investigation incessante et infatigable de l'esprit humain. L'auteur de Vlmitatio Christl a tous les anéantissements de la foi en l'objet eucharistique, et il y établit son repos : mais le Dieu qui se donne à lui « avec toute sa divinité et toute son humanité » n'est pas aux yeux de ce grand et raisonnable croyant un autre Dieu que \eDeus scientiarum de la catholicité (factorem visihiUum omnium et invisihiiium), à moins que l'homme ne soit ce créateur des choses visi-

(1) Dieu peut faire plus que l'homme ne peut concevoir.

COMPAnÉES DANS LRURS PARTIES PRINCIPALES. 37

bles et invisibles. - « Eh bien, ô petit Dieu 1 lui dit Bos-

swei (Sermons). ,

Ce qui fait la bonté et la grandeur unique, après 1 Evanajle de Vlmitatio Christi, c'est que, dans la partie excellemment mystique comme est le livre IV, De Sacramémo, la piété, au plus fort de ses ellusions spirituelles et dans ses plus hauts états, ne sort point du raisonnable, pas même de l'usuel, et que la plus vive et la plus immédiate lumière des mystères ne lui cause nuléblouissement. Jusque dans ce Traité spécial de l'Eucharistie, nous trouvons non seulement notre direction à cet effet de nous acquitterd'unesainteCommunion,etdenoustenirpursdevant

Dieu mais encoredesprescriptionsde simple senscommun appropriées au journalier de la vie : en sorte que l'esprit le plus rétif au surnaturel et le plus fermé à la grâce illuminante est tout étonné de rencontrer fort au-dessous de celte science et de cette sagesse des saints une science et une sagesse à sa mesure. Tant la vue des mystiques auxquels nous venons peu, les tenant pour des malades et pour des fous, s-abaisse aisément aux affaires et aux passions humaines, et s'étend à tout le commerce de la viel Ils nous font l'effet d'esprits suspendus entre le ciel et la terre, et qui ne touchent pas celle-ci même de la pointe du pied; mais, pour peu que nous les fréquentions, nous les trouvons plus au fait que nous-mêmes du total de nos occupations, des troubles et des misères de notre cœur, des ressorts secrets de nos actions, du plus intentionnel de nos pensées. Leur perspicacité en toutes les ;choses, la pertinence de leurs jugements, et l'autorité de leurs censures ont de quoi déconcerter et, selon la gravité des cas, épouvanter les plus enveloppés dans leur moi, les plus cuirassés contre les regards et les traits d'autrui. Telle est chez les saints la pointe de l'intuition pure ou de la vision immédiate 1 En pleine contemplation mystique,Vet jusque dans le face à face, ils ne négligent rien de l'homme, rien du corps et de l'âme, rien des mœurs et des emportements

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de la concupiscence. H faut s'agenouiller, je ne dis rien de trop dur et de trop sacerdotal, aux pieds de ces scrutateurs de nos consciences malades, de ces confesseurs qui savent tout, qui présupposent tout, et qui ne se trompent pas d'un iota dans cette pathologie spirituelle. Qu'on lise de la première à la dernière ligne, dans ce livre le chapitre YIl (1). De discussione propriœ conscientiœ et emendaiionis proposito, et le même de Corneille, et qu'on s'en applique à soi-même les paroles : ce qu'elles révèlent à chacun de nous de son propre fond et des corruptions les plus subtiles de son cœur met en défaut les consciences les plus clairvoyantes et les plus rompues aux enquêtes du dedans. Le gros et le menu de nos misères morales et de nos manquements à la loi divine sont au propre enregistrés dans le questionnaire du confesseur. Celui qui ne se connaît pas après cela (2) intus et in ciite, voir même medulUtùs, (les païens sont allés jusque-là et comme anticipant sur la casuistique chrétienne) c'est qu'il ne veut pas se voir tel qu'il est, ou qu'il a peur de se regarder.

La merveille de ce livre IV De Sacramento et en particulier de ce chapitre YI (3) du même livre, la voici. — C'est que dans l'espèce il semble ne regarder que la viemonastique; on y respire en effet d'un bout à l'autre l'air et la discipline du cloître ; et néanmoins il n'est pas un seul de ces mots dits à voix basse dans l'ombre et la poudre du confessionnal par les plus humbles de ces pénitents qui ne retentisse jusqu'au monde et jusqu'à nous les séculiers. Nous avons beau essayer de spécialiser cette confession du moine, et de l'enlerrer en quelque sorte entre les quatre murs de ce cloître, elle les a franchis et elle s'est répandue au dehors avec le livre de Vlmitatio Christi. Ce

(i) De l'examen de conscieace, et de la résolution de se corriger.

(2) En dedans de lapt^aii, dans les moelles. (Horace et Juvéual.)

(3) Interropatio de exerciiio antè commuuioaeni.

Où l'on demande ù Dieu quel exercice il convient de faire devant la communion.

pénétrant confesseur connaît et manie mon cœur, comme si je le lui donnais cliaque jour à connaître et à manier. 11 m'eût cent et cent fois corrigé, si je n'étais pas cent et cent fois incorrigible. Mais rien de moi ne lui échappe; c'est là l'essentiel, et il suffit à empêcher que j'aime ma pourriture, et que je m'y complaise et m'y vautre.

Ainsi, dans cette divine synthèse du christianisme, il n'y a pas, à proprement parler, des choses faites pour l'intellect de celui-ci et qui ne le sont pas pour l'intellect de celui-là, des choses à l'usage des saints et qui ne concernent pas la plupart des honnêtes gens et des croyants, des choses du plus intérieur du cloître et de doctrine strictement monacale, et d'autres qui ne sont pas communes et populaires. Tout convient à tout le monde dans la religion du Christ, l'adoration, la prière, la discipline des mœurs. Les saints sont tout proches de nous, quoique infiniment élevés au-dessus de nous ; ils s'acquittent en perfection des devoirs auxquels nous venons nous autres en nonchalants ou en insoumis. Leur vertu, pour toucher au ciel, n'est pas d'une autre espèce que celle des petits vertueux de ce monde; elle est plus conforme au Christ, au doux et mâle exemplaire de tout bien. Nous sommes vaincus en mérites par les saints, mais non pas rejetés de leur communion. Par les mêmes raisons de catholicité ou d'unité dans la foi nous ne sommes pas à une dislance des mystiques telle qu'ils ne puissent pas venir à nous et nous à eux. C'est notre peu de méditation et « de récollection en Dieu, » comme ils disent, qui nous les fait paraître tant différents de nous et presque hors de notre sens commun. Faisons seulement quelques pas vers eux ; entrons par la pointe de l'intellect en commerce avec ces esprits d'une angélique subtilité et qu'enflamme un certain amour de Dieu, comme si Dieu leur était un objet moins insaisissable qu'à nous; et nous serons émerveillés de ce qu'ils savent du for intérieur de chacun de nous, et avec quelle aisance ils descendent de leurs sommets ra-

dieux jusqu'aux moindres misères de nos âmes; comme ils nous en disent bien le principe et jusqu'aux occasions courantes; quelle science triste et profonde, et néanmoins, charitable, ils ont du péché et de l'archétype dégradé du premier homme. On est percé dans son moi le plus ténébreux et le plus ami des ténèbres par ces scrutateurs impitoyables de leurs propres consciences et des nôtres. Qui voit bien en soi par humilité et par goût de perfection voit bien en autrui. Je me donne volontiers à pénétrer à qui se pénètre si bien lui-même ; et je fais bon marché de mes pudeurs mentales avec qui n'en réserve aucune pour lui-même et se met bonnement à nu devant Dieu.

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