‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 19 sur 30 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

Poursuivons notre confrontation des deux auteurs dans les livres I, II et III de Vlmilalio Christi, passim, et sur les principaux chefs de la morale chrétienne. Allons au plus considérable dans l'espèce, à la mort, à notre changement total, comme parlent les chrétiens (Exspecto dàm veniat îmmutatio mea) (1). Certes s'il est un sujet où nos deux originaux doivent se fondre l'un dans l'autre à ce point qu'on puisse dire que le plus moderne a été englouti parle plus ancien, c'est le sujet, pourquoi ne pas dire le lieu commun de la mort. Quelle chose en effet est plus un lieu commun d'école (fabula) que la mort? Et qui n'est pas en fond de bel esprit pour le traiter,comme il convient, et non sans quelque pathétique? Oui, la mort, elle est triviale en ceci qu'elle est l'affaire de tous et d'un chacun, et qu'il ne se voit rien de plus commun que de mourir, et rien de plus difficile que de bien mourir.

Le naître emporte le mourir depuis le péché d'Adam, et par la loi de succession des êtres qui veut que le genre humain sans cesse se récupère de ce qui sans cesse lui manque. Le génie chrétien lui aussi, qui ne répugne pas

(1) J'attends que mon chaagement se fasse fJob.j

à donner des explications physiques des choses, et qui le prend avec la matière comme elle veut qu'on le prenne avec elle, rondement et sans délicatesse, a parlé, comme il convient, par la bouche d'un Bossuet, de la loi physique de la mort où la Nature se montre bonne et prudente économe de son bien. (1) Je cite tout le morceau; rien de plus grand et d'un positif plus désagréable à nos petits nerfs n'a été écrit par un homme.

« Qu'est-ce que ma substance, ô grand Dieu? J'entre « dans la vie pour en sortir bientôt; je viens me montrer « comme les autres; après il faudra disparaître. Tout « nous appelle à la mort : la Nature, comme si elle nous « était presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, « nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne « peut pas nous laisser plus longtemps ce peu de matière « qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les « mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le « commerce.

« Elle en a besoin pour d'autres formes; elle la rede- « mande pour d'autres ouvrages. Cette recrue continuelle « du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, « à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent « nous pousser de l'épaule, et nous dire : « retirez-vous, « c'est maintenant notre tour. » Ainsi, comme nous en « voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous « verront passer qui doivent à leurs sucesseurs le même « spectacle. 0 Dieu ! encore une fois, qu'est-ce que de « nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini « où je ne suis pas I Si je la retourne en arrière, quelle « suite effroyable où je ne suis plus, et que j'occupe peu « de place dans cet abime du temps! »

Mais où la Mort cesse d'être un accident et une simple transmutation physique, c'est quand elle est l'affaire propre et privée de chacun de nous, la vôtre aujourd'hui, et

(1) Sermons,

COMPARÉES D.V.NS LEUllS PAUTIES PRINCIPALES. 43

demain la mienne, ou, si vous tenez à ce que je vous devance d'un jour, la mienne aujourd'hui et demain la vôtre. Ali ! pour le coup nous sungeons à la mort : tant elle est notre chose! Nous la méditons chacun à notre manière, selon notre génie et selon notre complexion, ceuxci faiblement et sans presque appuyer, ceux-là fortement et avec tout le sérieux du chrétien, lepetitnombre, cesont les Saints, avec un généreux mépris de la chose et une sorte d'amour de la dissolution dernière — cupio dissolvi. La jeunesse, la santé, l'infirme vieillesse, la richesse, la pauvreté, nous font voir sous des aspects divers la mort, qui est pourtant la chose la plus semblable à ellemême. Celui qui se porte bien et qui a, comme dit le peuple, bon pied, bon œil, parle impertinemment de ce fantôme creux du Tartare des païens. J'en connais d'un âge plus que mùr, auxquels pas une dent ne manque et « des mieux établis aux choses de la terre » qui vous disent, Dieu me pardonne! en ricanant : « mourir! mais rien n'est plus « facile. Scuvenez-vous donc d'un tel de ma connaissance « et de la vôtre. Est-il pas bien mort celui-là sans prêtre « et sans eau bénite, et sans huile, ferme jusqu'à la der- « nière poussée de souffle, en son assiette naturelle I « Comme il étaitsorli on nesait d"oùil y est rentré sans plus « creuser l'énigme. On ne peut s'acquitter mieux de la « chose. Il est mort comme Socrate, devisant avec nous, « ses amis, et nous édifiant, comme vous dites vous autres « de la superstition Romaine, par sa parfaite imperturba- « bilité. » L'exemple en effet n'est pas du premier venu de la séquelle des libres penseurs; et ne soutient pas qui veut en une pareille passe un tel personnage. Mais Socrate est de trop dans la cérémonie, lui qui croyait à l'immortalité de l'âme, el au jugement de Rhadainante, et qui, la ciguë avalée et le froid lui gagnant le cœur, se savait assez homme de bien pour ne pas craindre d'être précipité aux lieux pleins d'horreur habités par les sophistes, épilogneurs ou contempteurs de la Divinité.

44 LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CIiniST

Ainsi se comporte l'esprit humain à l'égard de la mort. Indifférent à l'accident commun, quand notre personne est de l'affaire, il y apporte une application singulière ; et cela le plonge en des réflexions sous lesquelles, laissé à ses propres ténèbres, il succomberait d'épouvante et d'horreur. Or, il est d'expérience que, la lumière de la religion écartée ou niée, un homme ne supporte pas une minute de méditation sur la mort.

Il nous faut pourtant venir bon gré mal gré à ce soliloque amer; et, quoique l'objet soit le même pour tous en sa simplicité terrible, nous ne laissons pas de le tourner et retourner dans notre esprit, chacun à notre manière et selon l'humeur où nous mettent l'âge, la condition, le corps et les intérêts temporels. Que l'un pense à la mort et qu'il en parle comme en l'air ; qu'un autre y avise pour tout de bon et « qu'il rumine tout le cas en sa tête » comme le Bœuf du Bonhomme, l'accident et ses effets futurs ne touchent personne médiocrement : personne ne perd sa vie unicam meam, dit le Psalmiste, comme il ferait sa mise sur une carte ou sur un dé.

Si mourir donne à penser au commun des hommes et aux plus écervelés parmi eux, quelle pâture succulente et désirable aux spirituels dégoûtés des choses transitoires et affamés des éternelles ! Et sans être de ces détachés, qui par la masse charnelle adhèrent encore à la terre, pour lequel d'entre nous, si peu qu'il y songe, mourir n'est-il pas une secousse du dedans unique et décisive qui le tire de la plus invétérée torpeur, et qui l'oblige à se remuer enfin pour se connaître? Quelle conscience n'est pas debout, et à se secouer? (1) Te ipsum concute, ont dit les païens eux-mêmes. — Quel homme suis-je|? Quel ai-jc été? Quelles passions m'ont dominé? Desquelles me suis-je rendu le maître? Ai-je été un homme de bien selon le monde seulement et sa casuistique relâchée? C'est peu,

(1; Secoue-toi toi-même (Horace).

et médiocre est la mesure. L"ai-je été dans toute la plénitude de la chose, ou, autrement dit, devant Dieu et sous le rayon de son regard? Rien de plus commun que la probité qui s'étale. Cette sorte de vanlerie court les rues, « il n'y pas plus honnête homme que moi.») Quand le paysan chicanier ou processif a dit: «je ne dois rien à personne » il se croit quitte avec sa conscience. Paysan ou citadin, qui ne dit cela à haute voix et portant la main à son cœur?

Le moment est venu de ne le plus penser ni dire ; c'est lorsqu'on se sent mortel jusque dans les moelles, et qu'on s'est pour tout de bon averti « de la fin finale » de son individu, encore que l'heure en soit indéterminée. Quelle lumière inattendue se lève alors dans notre conscience, et en illumine tout le fond? Et qu'est-ce qui subsiste à notre propre compte de ce parfait homme de bien que nous portions (1) sur notre figure, et que nous jetions à la face du public? Voici que nos plus grandes fautes sortent de l'endroit le plus ténébreux de notre cœur, et se dénoncent à nous qui ne les savions plus. Quoi? J'ai pu perpétrer ceci I j'ai commis cette acte d'indélicatesse ! Et que n'avons-nous pas immolé à «ce moi haïssable » des plus chers biens et presque du sang d'autrui ? Nous avons désolé des cœurs qui s'étaient donnés à nous; nous les avons brisés et foulés aux pieds; et quand, misérables qu'ils étaient et saignants de nos coups, ils nous revenaient et se remettaient à notre merci, nous les avons rejetés sur leurs blessures, nous tenant quittes à leur égard des plus tendres et des plus sacrés engagements : jeux cruels de la passion et de l'inconstance ! Ingratitudes dont le monde s'amuse I et pour les poètes matière à d'agréables élégies ! Le devoir est le devoir en dépit des subtilités d'esprit qui le faussent et qui le dénaturent. De quels sophismes ne nous sommes-nous pas payés pour l'éluder? A quelles

(1) Speciosâ pelle decorus,

Inlrorsuiii luvpis (Ilorace-Epîtres.)

lâchetés de la conscience ne sommes-nous pas descendus ? Quels tours de force n'avons-nous pas fait faire à la morale commune? El de celle-ci combien n'avons-nous pas multiplié les espèces, ordonnant au gré de notre intérêt personnel d'une règle que Dieu a faite et fixée, et non pas nous, les esclaves nés de nos sens et de notre tempérament.

Penser à la mort par rapport à soi, qui est la seule manière d'en soutenir un peu l'idée et le terrible face à face, ce n'est pas tant regarder aux causes naturelles de la ruine du corps et du déclin de l'animal qu'aux abus effroyables que nous avons fait de ce corps et de cet animal. Ce sont là « les vieux dérèglements » comme les dénomme, et, peu s'en faut, les spécifie notre Corneille dans sa Méditation sur la mort, et sur lesquels :

« Cette dernière heure venue

« Donne bien d'autres sentiments. »

Le vieux Nestor, vaincu du temps, ne fait que regretter sa jeunesse passée et sa vigueur généreusementépuisée aux travaux de la guerre. Il a regret à son bon temps de jeune homme et d'homme fait; mais il n'a point sujet de rougir devant les jeunes qui l'écoutent de ces biens à jamais perdus. En est-il de même pour nous? Et n'avonsnous pas aidé en mille manières qu'on ne nomme pas à la puissance destructrice du temps? Quelle dépense folle de notre être physique ! Quelles fureurs des sens I Quel gaspillage (1) « du bien des biens », delasanlé! Nous avons laissé un peu partout de ce sang et de celte vie exubérante dont nous avait gratifiés la pure bonté de Dieu. Et, chose touchante même en son excès 1 ce qui emporte

(1) RJudame de Sévigué.

les plus jeunes, c'est l'impunité assurée à ce bel âge, au moins aussi longtemps qu'il dure. Lesquels n'ont pas donné tête baissée dans ce leurre de la bonne Nature? Sontils nombreux ceux dans notre temps qui peuvent, à l'exemple du vieillard de Pylos, se plaindre de l'injurieuse vieillesse, et non pas d'avoir eux-mêmes attenté à l'intégrité de leurs forces ?

Cet examen final de conscience, et pour l'appeler de son nom sacrementel, cette confession in extremis, (je ne l'imagine pas afin d'accroître la terreur dont est rempli, chez nos deux Méditatifs ce chapitre XXIII sur la mort) (1) est toute entière contenue, chez l'un, dans ce beau verset : « Quandô illa extrema hora venerit, multuin aliter sentire « incipies de totâ vitâ tudprœteritâ et valdè dolehis quôd « tam negligens et remissus fuisti; et chez l'autre, dans ce couplet-ci, d'un christianisme si délibéré :

Cette dernière heure venue Donne bien d'autres sentiments, Et sur les vieux dérèglements Fait bien jeter une autre vue ; Avec combien de repentirs Voudrait un cœur, gros de soupirs.

Pouvoir lors haïr ce qu'il aime, Et combien avoir acheté Le temps de prendre sur soi-même Vengeance de sa lâcheté!

Méditation delà mort ou méditation du jugement dernier, c'est tout un pour nos deux penseurs chrétiens. L'une nécessite l'autre, comme parle la théologie. La terreur des jugements de Dieu remplit ce cliapitre XXIII. On y ramène l'homme à tous les points de sa vie vécue, à commencer par les belles années de sa jeu-

(l) Quand cette dernière heun' sera venue, vous commencerez à, pHiiser autrement que vous n'avez fait touti^ votre vie passée, et vous si'cez bien fâché d'avoir été si négligent et si lùclie. (liait. Cli)'., liv. I. ch. XXIII.)

nesse, et à finir par son arrière-saison. On fait en sorte qu'il ne passe pas outre à la personne qu'il est, une et continue, pécheresse et responsable à Dieu de ses fautes, et qu'il n'essaie pas de se dérober, par une physique superfine ou par une métaphysique absurde, à son idendité indestructible. La généralité des hommes meurt; c'est le fait commun et tumultueux si l'on peut dire : oui, mais c'est moi, c'est vous nommément qui mourez ; et Fabstraction pompeuse d'un genre humain dévolu à la seule chimie naturelle ne sufîit pas, hélas I à nous consoler de notre destruction personnelle. Que fait à mon âme et à la vôtre ce genre humain qui meurt partout, ce grand défunt anonyme 1 Mettons-nous au lieu et place de cet hommeci qui trépasse sous nos yeux, qui nous est quelque chose par le sang, la parenté, l'amitié, et qui nous enseigne par raison démonstrative comment est-ce que l'on meurt, à Texemple de ce philosophe ancien, lequel démontrait le mouvement en marchant. Voilà notre vrai modèle pour ce qui est de s'acquitter de cette fin dernière. Ce n'est pas la collectivité humaine de nos atomisliques; c'est un autre moi-même qui trépasse dans son lit, (1) « qui rend les abois » et qui rentre dans la nuit noire où vous et moi nous entrerons à notre heure, disons à Theure de Dieu. Quel sommeil ! et quel réveil I quelle nouveauté des choses va commencer pour nous! et comme on s'y porterait d'une allégresse extrême et de toute la soif de connaître que Dieu a mise en nous; n'était le jugement, n'était la( reddition des comptes (2), antècUem rationis, comme il est dit dans la prose du Dies irœ t

Nulle part on ne signifie plus particulièrement à ma personne qu'elle mourra de mort qu'on ne le fait, ici et là, dans Vlniitatio Christi et dans la paraphrase Cornélienne.

(i) Corneilla.

(2J Avant le jour d escouipLei:

COMPARÉES DANS LKUIIS PARTIES PRINCIPALES. i9

« Si vkfisti altqaandô hom'uieni morientem, coyita quia « et tu pcr eamdeiii ciaiu transibis (1).

Ce per eamdein viam transibis n'est-i! pas d^un naturel effrayant ? Un moine seul, un familier de la mort et du sépulcre, a de ces simplicités d'un christianisme robuste et imperturbable. C'est proprement le chemin que chacun de nous fait de sa maison au cimetière. Et ce qui suit part du même fond de récollection intérieure, respire la même paix des Saints.

« Cu)n manè fuerit, puta te ad respcrum non perven- « turani.

(2) « Vespere autem facto, mane non audeas tibi polli- « ceri.

Ce sont les matinées, ce sont les soirées de la cellule; ces matinées des chastes et des tempérants commencées dans Toraison, les cœurs en-haut, sursiim corda, les sens légers de toute pesanteur mauvaise, et que n'ont point hantés les fantômes de nuit, Et noctium phantasmata, (l'Hymne te lucis antè terminum), les soirées pures de la pureté des feux du soleil à son couchant, charmées par rincessante prière et par de douces visions du Père des esprits, toutes employées aux pensers éternels; si bien que pour ces mortifiés la différence du mourir et du dormir n'est pas.

Le poète français lui n'a pas rompu de même avec le monde : il en est encore parle nom glorieux qu'il s'est fait parmi les hommes; il en est aussi par les soucis temporels, par le fardeau et les délaissements du vieil âge vers lequel il s'achemine, par les amertumes et les dégoûts qui corrompent tout ici-bas, et la gloire elle-même. C'est pourquoi le vivant, l'homme, le cœur blessé de la vie qu'il n'a pas tout-à-fait rejetée, se fait sentir bien davan-

fl) Si von? avez jamais vu mourir quelqu'un, sonçtez que vous «levez passer par le même chemiu. (Liv. I, ch. XXIir).

(i) Le matin, imasinez-vous que vous n'irez pas jusqu'au soir, et le soir, n'espérez pas voir le matin du lendemain. (Ibid., liv. I, ch. xxiil.)

tage dans ces strophes de Corneille, au même endroit. Le moine est à peine ému de cette chose contingente et vulgaire qu'on appellelamort. On dirait qu'il s'en est déjà lui-même acquitté, et qu'il n'a plus à le faire. Il nous donne la règle du bien mourir à lui familière; il nous la donne magistralement et en toute tranquillité d'esprit. Le poète y va de toute la force de son imagination. Il ne nous cache pas son trouble; il prend corps à corps le noir fantôme ; il nous le décrit tel qu'il est; et la peur qu'il en a, peur toute chrétienne et d'édification, il nous la communique avec une éloquence et par des traits dont notre mortalité se sent comme transpercée. Où le moine nous a parlé nùment de la mort et par voie d'exemple commun, le poète venant après lui et sur ses traces pousse tout à la prosopopée et au tragique. C'est sa manière à lui de donner à sa méditation du corps, de la visibilité, du mouvement.

Qu'un saint penser t'en entretienne (de la morl)

Quand un autre rend les abois ;

Tu seras tel que tu le vois,

El ton heure suivra la sienne.

Aussitôt que le jour te luit,

Doute si jusqu'à la nuit

Ta vie étendra sa durée ;

Et la nuit reçois le sommeil,

Sans la croire plus assurée

D'atteindre au retour du soleil.

Tiens ton âme toujours si prête Que ce glaive en l'air suspendu, Jamais sans en être attendu, Ne puisse tomber sur ta tète.

Souvent sans nous en avertir, La mort, nous forçant à partir, Eteint la flamme la plus vive ; Souvent tes yeux en sont témoins, Et que le Fils de l'Homme arrive Alors qu'on y pense le moins. »

On n'avertit pas un lecteur des beautés d'un Corneille

aveugle qui ne les Yoit pas : elles sont faites non pour les cœurs de pierre, mais pour les cœurs de chair. Encore est-il d'une honnête critique de s'avertir elle-même des choses qui la rendent heureuse à force de lui donner raison.

« Quand un autre rend les abois », n'est-il pas bien humain et extrêmement touchant? Qu'en pensent ceux de nous qui ont vu quelqu'un mourir, et, comme le cerf livré à la meute furieuse, « rendre les abois? » L'effrayante réalité I « Voilà qui est peint, ma fille 1 » (Mme de Sévigné.)

Et maintenant dites-moi lequel des deux, du moine ou du poète, aimez-vous le mieux dans ce verset 4? Lequel TOUS arme d'une armure meilleure et plus fortement trempée contre l'ennemi pour invincible qu'il soit ? Jugez-en.

Qiiam feUx et prudens, qui talis nunc nititur esse in viîâ qualis optât inveniri in morte ! (1)

Oh qu'heureux est celui qui montre A toute heure un esprit fervent, Et qui se tient tel en vivant Qu'il veut que la mort le rencontre !

Est-ce le chrétien de [Imitatio Chrisii qui parle ainsi, ouïe vieil Horace en personne? Combien d'autres endroits de son Imitation de Jésus-Christ où nous retrouvons ces coups de vigueur du génie tragique (2) ! Il « s'y tient tel » qu'est son vieil Horace et son Polyeucte.YoWh pour un poète s'acheminer vers la vieillesse assez gaillardement, et sans haleter à la manière d'un cheval déjà sur le retour. Corneille croit à ce qu'il écrit ; de là cette bonne contenance que nous lui voyons. Ha le souffle de foi chrétienne qui le

(1) Qu'heureux et sase est celui qui s'efforce d'être pendant sa vie le niCme qu'il souhaite d'être trouvé à l'heure de la mort! (Ibid.,l\v. I, ch. xxiii.)

(2) Véniel quandô imuni diani seu horam pro emendatione desiderabis; et nescio an impelrabis.

Eia, G'irissime, de quanta perieulo te poteris liberare, de qudm wagno timoré eripere, si modo semper timoratus fueris, et suspecAus de morte. (Ibid.).

porte à (les hauteurs étonnantes dans la contemplation du divin, ou qui le soutient vif et clairvoyant au-dessus des ténébreux abîmes du cœur humain. Ecoutons en quels termes il avise chacun de nous de sa mort, et le presse de pénitence (1) :

Les soins tardifs de l'amender Auront alors beau demander Encore un jour, encore une heure, Il faudra partir promptement...

Penses-y sans cesse et sans feinte, Ce grand péril se peut gauchir...

Quiconque à la mort se résout, Qui la voit et la craint partout A peu de choses à craindre d'elle ; El le plus assuré secours Contre les traits d'une infidèle, C'est de s'en défier toujours. "

La mort traitée d'infidèle, comme par un amant de comédie ! quoi de plus inattendu dans l'affaire la plus tragique du monde ? El quoi de mieux trouvé? S'il vous plaît de ne voir là qu'une pointe de bel esprit, c'est que vous n'êtes vous-même pas beaucoup sérieux et pas sur vos gardes avec l'infidèle (2).

On n'a jamais appelé la mort d'un nom plus gaillard et plus brave. Le sérieux de la vie chrétienne s'accommode de toute dénomination des choses, pourvu que le cœur de l'homme soit piqué au vif et réveillé de sa torpeur. Lequel de nous, vieux ou jeune, n'a pas à se plaindre de l'infidèle? Ses traîtrises et ses pièges sont innombrables. Ils sont de jour, ils sont de nuit; ils sont de tous les instants,

fl) Le moment viendra que vous demanderez un jour ou une heure pour vous corriger, mais je ne sais si vous l'ublieuilrpz. Courage, uion cher frère, vous ne pouvez coucevoir de quel danc^er vous vous tirerez, de quelle frayeur vous vous délivrerez, eu regardant la mort avec défiance (Ihid. lin. de J.'C).

(-2) C'est une affaire manqure... Paroles de Mgr de Ségur, ayant manqua mourir. La vie de Mgr de Ségur, par le Marquis A. de Ségur.

COMPARKES DANS LEURS PARTIES PitINCIPALES. 53

de tous les lieux, et toujours foudroyants. Mourir de mort subite, et, comme le dit crùtnent noire moine en son terrible petit latin (1) « être tiré inopinément du corps (quot suntinsperatè à corpore extracti !) (2) a été le souhait de très magnanimes âmes chez les anciens. La manière n'en déplaît pas non plus à beaucoup d'hommes de notre temps, et parmi ceux du commun et parmi ceux d'élite. Elle leur semble aisée et commode, de peu d'embarras pour euxmêmes et pour leurs proches. Est-ce à eux peur ou bravoure? Lequel des deux? Souhaiter d'en finir vite n'a rien qui sente fort sa contenance; et cela diffère infiniment de la sainte im[)erturbabilité des martyrs. Que parlé-je de martyrs? de la simple soumission du chrétien à la volonté de, Dieu. Ces faux amants des morts subites qui ont le verbe haut, avant l'affaire et dans l'apparente tranquillité du doute suspensif, n'ont vraiment rien du chrétien (3;.

Qui peut mettre sa conscience Au chemin d'une bonne mort.

OÙ n'est pas la conscience, il n'y a pas de bonne mort ; et môme en ceci nos faux braves se trompent sur l'accident physique des morts inopinées. Qui les assure que le coup sera pour eux si rapide qu'ils n'en auront pas si peu que ce soit conscience, et qu'ils ne se verront pas mourir? Etre sujet à la mort c'est, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, être préparé à la chose, et comme en faction pour recevoir l'ennemi. Rien donc n'exempte d'y penser, en philosophe, ou en chrétien, en humble ou en superbe, par rapport au génie humain, ou par rapport à soi, par manière d'abstraction, ou dans des vues de salut propre

(1) Stude tune ialiler vivere, ut in hord mortis valeas polius gaudsre qudni limer e.

(2) Appliquez-vous à vivre d'une manière qui, ù l'heure de la uiorl, vous mette en état de vous réjouir plutôt que de craindre. (Ibid.)

(3) « Je serai mort un peu iroprc,» disait assez bravement un homme d'esprit de notre temps, que l'apoplexie avait à demi foudroyé et qui attendait de minute en minute le dernier coup.

et personnel. Et ces grandes paroles de l'une et de l'autre Imitations demeurent dans leur vérité inquiétante :

« Ah, stîilte, quid cogitas te diù victurwn, ciim nullum habeas diem seciirum (1).

Qtiam multi piitantes diù vivere decepti sunt, et insperatè de corpore extracti. »

Et le poète :

D'où vient cette folle espérance De faire en terre un long séjour, Toi qui n'as pas même un seul jour Où tes jours soient en assurance ?

Combien en trompe un tel espoir !

Et combien en laisse-t-il choir Dans le plus beau de leur carrière !

Combien tout-à-coup défaillir, Et précipiter dans la bière La \aine attente de vieillir !

Nous nous piquons aujourd'hui de découvrir de l'inconnu, de l'inédit par tout le domaine des grandes lettres, par exemple, un Bossuet, un Corneille, un Molière, un Racine inédits, et que la postérité ne savait pas ; inédits, passe encore ; inconnus, non. Dirons-nous de ce couplet de Corneille, des six derniers vers principalement,

Combien en trompe un tel espoir ! . . .

quec'estduCoi^neille inconnu ?Dieu nous en garde! C'est duCorneille connu et très connu, du Corneille des //orace5,de Cinna,àQ Polyeucte, et qui porte la marque de ce sublime esprit jusqu'en ces choses de la piété pure et méditative. C'estdu Corneille et du plus magnifique ; et nous n'en avons pas fini avec de telles beautés. Nous ne les avons pas découvertes; nous sommes allés les chercher où elles étaient, où peu de lettrés vont, le lieu n'ayant rien de bien égayant,

(1) Ah, que vous êtes fou de croire qiie vous vivrez longtemps, vous qui pas n'êtes pas assuré d'uu seul jour.

Couibien de personnes out été trompées, sont mortes, lorsqu'elles n'j pensaient pas!

COMPARÉL'S DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 5fJ

et peu de lecteurs aimant à fréquenter les morts. Le sublime n'est pas toujours fait pour nous plaire ; mais n'estce point par ce qu'il nous chagrine, ou parce qu'il nous renverse par terre, à la manière de la foudre, qu'il est le sublime?

L"uu des plus beaux versets des Liumies des Saints est sans contredit celui-ci « d morte subitaneâ libéra nos ». Assurément mourir de mort subite est souhaitable à qui n'attend rien au delà, et ne craint rien tant ici-bas que de languir dans la souffrance, et d'en passer par les dernières angoisses de la dissolution naturelle. Ceux-là sont les délicats parmi les mortels qui souhaitent que la nature fasse au plus vite avec eux ; outre que dans l'espèce des morts subites personne n'en choisit une qui soit à son goût, personne non plus ne met son esprit au-dessus des appréhensions du futur; et jusqu'à ces infortunés qui tournent contre eux-mêmes des mains violentes, et qui rejettent la vie, selon la belle et incomparable expression du poète,

Lucem que perosi Projecére animas (1)

Qui nous dit qu'une lueur du futur ne les visite pas dans leur rapide agonie? Qui nous assure que ces désespérés de la terre meurent désespérant tout à fait de Dieu?

Donc il nous faut toujours veiller, et tenir nos lampes allumées comme les vierges sages, Latetullimusdies,^ dit saint Augustin, ut omnes ohserventur (2). Ce terrifiant chapitre xxiii n'en dispense âme qui vive. Le Mailre a mille manières connues de lui seul d'entrer chez nous, de

(1) Vir?ile. Em'ide, liv.

. (2) Noire deruier jour nous est caclié, ann que tous les autres soient observés par nous.

5t) I.KS DEUX IMITATIONS DE JKSrS-CIlUIST

jour OU de nuit, sans se faire annoncer. Ecoutons là-dessus nos deux chrétiens, le moine et le poète. Il s'agit des morts inopinées, de la fréquence et de la diversité des cas, comme s'exprime la statistique médicale. C'est d'une réalité qui fait songer à nos Déclarations de décès par devant le magistrat municipal.

« Qiioties audisti à dicentibtis, quia ille rjladio cecidil, ille suhuiersHs est, ille ab alto mens cervicem fregit, ille manducando obriguit, ille ludendo finem fecit (1) /

Alins igné, alius ferro, alius peste, alius latrocinio interiit; et sic coDtiiranis onmium finis mors est, etvita hoiiiinum tanquâni umbra subito pertransit.

Et notre Corneille :

Combien de fois entends-tu dire ; Celui-ci vient d'être égorgé.

Celui-là d'être submergé^ Cet autre dans les feux expire ;

L'un écraié subitement Sous les débris d'un bâtiment A fini ses jours et ses vices ; L'autre au milieu d'un grand repas, L'autre parmi d'autres délices S'est trouvé surpris du trépas.

L'un est percé d'un plomb funeste.

L'autre dans le jeu rend l'esprit;

Tel meurt étranglé dans Sun lit,

Et tel étouffe de la peste.

Ainsi mille genres de morts.

Par mille différents efforts

Des mortels retranchent le nombre ;

L'ordre en ce point seul est pareil,

Qu'ils passent tous ainsi qu'une ombre

Qu'efface et marque le Soleil.

(1) Combien de fois avez-vous ouï dire : Un tel a été tué d'un coup d'épée, un tel s'est noyé, cet autre s'est cassé la tête en touibaut ; cet autre s'est étranglé en mangeant, et celui-ci est mort en jouant ? L'un a péri par le feu, l'autre par le fer^ celui-ci par la peste, et celui-là a été assassiné par des voleurs. C'est ainsi que tous les hommes finissent par la mort : « La vie de l'homme passe aussi vîle que l'ombre »(Ps. CLIll, 4., ibiU. liv. 1, chap. xxiii).

COMPARKKS DANS LEURS PARTIES PRN CIPALES. S7

Cet alias manducando obrigiiit, que Corneille paraît avoir éludé, au moins qu'il a fort affaibli, qu'en pensezvous, et de l'accident de table, et de la piteuse grimace du mangeur suffoqué? Comment bien rendre cet obriguit? N'est-ce pas « s'est raidi en mangeant? » Cette manière de trépasser à pareille heure, en pareille fête, ne tient-elle pas du tragique et du comique? Les plus grands hommes d'Etal ne sont pas exempts de finir ainsi sur leur dernière bouchée. Tel est le naturel unique de l'Évangile, et ces manières d^appeler les choses par leur nom qui étaient propres au Christ, à la Vérité elle-même disant ce qui est et comme il est ? Nous retrouvons Corneille avec sa force et sa concision dans ce trait où chacun de nous se voit et se reconnaît à plein.

« L'un... a fini ses jours et ses vices...

Qu'est-ce que l'homme, sinon un vicieux, un pécheur parcomplexion et bassesse originelle, le vice en personne? La sagesse chrétienne seule a osé dire cela de l'homme, parce qu'elle seule sait bien ce qu'il est, d'où ce corps et d'où cet esprit, leur union violente et tourmentée, leurs discords ou leurs mutuelles complaisances, les rébellions de la chair et l'empire intermittent de l'esprit, ou, ce qui est le plus ordinaire, hélas ! les entraînements communs de Tune et de l'autre substance : si bien que vivre est ne cesser pas de pécher, et que mourir « est finir et ses jours et ses vices » in peccato vestro moriemini. Cela n'a rien de l'Éthique d'Épicure. Zenon lui-même n'est pour rien dans celte triste et profonde notion de l'homme. Elle nous vient du Verbe qui nous a créés et qui nous sait par cœur. Elle sort des profondeurs de la sapience chrétienne. Qui n'entend que, sans un Rédempteur, l'homme vil et meurt dans le mal, et qu'il n'a rien de plus à espérer que la pourriture du tombeau?

La mort étant ce qu'elle est, universelle, irrésistible, imprévue pour tous, quels qu'en doivent être l'espèce et le moment, il reste que l'homme se tienne sans cesse sur le qui vive ; non pas en ce qui touche la ruine du corps, mais pour ce qui regarde la survie de Tàme. Ici apparaît à la conscience de chacun, en son évidence terrible et en sa forme comminatoire, le jugement définitif de Dieu. Non pas que ce soit un épouvantait propre au seul christianisme. Le jugement après la mort a été de toutes les religions; il est la dominante de tous les systèmes théologiques : tant cette manière de craindre Dieu nous convient! tant elle est un fait de conscience 1

Le jugement dernier, en sa double qualité de dogme et de règle morale, a reçu du fils de Dieu, qui s'en est réservé tout Texécutif, sa perfection et son efficace dès ici-bas. Quoi de plus fort pour réprimer les plus effrénés, pour contenir les plus adonnés à leurs sens, pour abattre dans la poudre, aux approches de la mort, les fanfarons de la secte d'Epicure? Aussi toute cette méditation de la mort se termine chez nos deux chrétiens au jugement, et à ce dernier apurement des comptes auquel personne ne se dérobera. Demeurons donc sur ces pieuses et pathétiques paroles du moine et du poète. Méditons avec eux sur le peu qui restera de nos corps mis en terre. Méditons davantage sur le peu que nous laisserons dans la mémoire des hommes de notre personne actuellement vivante et pensante. Une fois emportés hors de notre maison, elali, ah, la belle et forte image des Latins I qui se souvient de nous? Ceux de notre sang, oui; mais pour combien de temps? Nous sommes tellement accoutumés à ne nous voir les uns les autres qu'en chair et en os, avec les yeux du cov[^s (carneis ocuUs,i oh), el h chair toucherla chair, que.

celle-ci détruite et toute changée par la mort, nous ne savons pour ainsi dire plus à quoi nous prendre de la personne disparue : et nous souvenir d'un esprit veut de nous un effort non médiocre de réllexion, et suppose un concept métaphysique des plus hardis. D'où ces chrétiennes paroles de Fénelon, désolantes tout ensemble et pleines de consolation... « avant que la mort corporelle arrive, mettez vos fautes à profit pour vous huiuilier, oubliez l'oubli des hommes (1) ; Dieu qui est l'ami fidèle ne vous oubliera jamais. » De la vue de la mort dans la vieil' lesse.

Quis memorahitar tiiî post morteni? Et qiiis orabit pro te?

Age, âge nutic, carissime, quidqiiid agere potes; quia nescis quando morieris ; nescis etiam quid te post morleui sequetur.

Duiit tempus hahes, congrcga divitias immorlales; prœter salutem tiiam nihil cogites, soluni quœ Del sunt cures.

Fac nunc tibi amicos, venerando Dei sanctos et eorum actus imitando ; ut, cuni defeceris in hdc vitd, illi te recipiant in œlerna tabernacula (2).

Gomme tout cela est tristement vrai, et nous est signifié avec la mâle franchise (-xp'^r^^'.x) d'un chrétien ! Mais aussi comme le Christ y fait sentir sa douceur et sa tendresse! Je voudrais bien connaître le philosophe, soit du Portique, soit de l'Académie, qui me parlerait ainsi de la mort, quand j'en serai là. Je l'aurais volontiers à mon

(1) Qui se souviendra de vous après votre uiort, et qui priera pour vous? Travaillez,' faites pi-èseuteuieul, uiou clier frère, tout ce qui dépeud de vous„parce que vous ne savez pas quand vous mourrez, ni ce que vous deviendrez après votre mort.

[il Amassez des richesses pour l'Eternité pendant que vous en avez le leiups Ne soupcz qu'à votre salut, ne vous mettez en peine que de « ce qid reL'arde le service de Dieu » » faites-vous présentement des amis, en honorant les Saints, et eu imitant leurs actions » « afin qu'ils vous re(ioivcnt dans les tabernacles éternels » quand vous viendr^ z à mourir. (Ps., UuL, Malli., Luc, Pierre., Hébr.,tbid., liv. I, chap. xxui).

60 LES ni:ux imitations de JÉSUS-CHRIST

chevet de mourant. Voici les mêmes choses dans le poète; c'est à choisir entre les deux viatiques. Le cordial est aussi bon administré de la main de celui-là que de la main de celui-ci :

Parmi les vers et la poussière, Qui daignera clierciier ton nom, Et pour obtenir ton pardon ' Hasarder la moindre prière?

Fais, fais ce que tu peux de bien.

Donne aux saints devoirs d'un chrétien Tout ce que Dieu te donne h vivre ; Tu ne sais quand tu dois mourir.

Et moins encor ce qui doit suivre, Les périls qu'il y faut courir.

Tandis que le temps favorable Te donne loisir d'amasser.

Amasse, mais sans te lasser, Une richesse perdurable :

Donne-toi pour unique but Le grand œuvre de ton salut Autant que le peut ta faiblesse :

N'embrasse aucun autre projet.

Et prends tout souci pour bassesse, S'il n'a ton Dieu pour seul objet.

Fais des amis pour l'autre vie :

Honore les Saints ici-bas ; Et tâche d'alfermir tes pas Dans la route qu'ils ont suivie; Range-toi sous leur étendard.

Afin qu'à l'heure du départ Hs fassent pour toi des miracles, Et qu'ils viennent te recevoir Dans ces lumineux tabernacles Où la mort n'a point de pouvoir.

La Rochefoucault (Maximes) a dit ceci de la mort « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » Admirable pensée I Tout y est de génie; tout en est saisissant, le rapport qu'ont entre eux les deux objets, la justesse et la vivacité de l'image, et cette connaissance triste et mo-

rose de l'homme animal pour lequel la mort a été faite, et dont toute la machine en tremble dans les nerfs et les jointures. N'y a-t-il donc que cela à dire de la mort? Après quoi il n'y a plus, comme le même nous le dit dans une autre maxime, qu'à mourir « par coutume » et parce que tout le monde meurt. 0 la stupide besogne pour tous et pour chacun de nous en particulier ! Et ne ferons-nous pas mieux que les pécores sous la massue ou sous le couteau du boucher? Quelqu'un dans l'histoire de l'hum.anité « n'a-t-il pas regardé fixement la mort » afin de nous apprendre par une intrépidité unique en sa douceur à faire comme lui? C'est l'Homme Dieu à la croix. Nul étalage de courage ; nulle forfanterie avant le moment du supplice; rien du personnage public qui se sait regardé, et auquel cela donne une contenance au-dessus de nos communes défaillaiftes. Le lieu, un calvaire, est peu propice à cette ostentation, généreuse en soi, que les païens ont louée, et à laquelle nous n'ôtons rien de sa grandeur d'opinion. L'Agneau n'a pas fait que nous enseigner comme il faut mourir : même après lui la chose est restée infiniment dure et amère, amara valdè. JNIais il a emporté d'un seul coup la difficulté naturelle ; il a tué en sa personne sacréece qui nous tue; il a vaincu la mort. Celle-ci n'est plus que le changement de ce qui périt en ce qui ne périt pas (immutatio) : bien mieux elle est un gain {lucnïm), puisqu'elle nous enfante à la vie éternelle. Un vrai chrétien peut donc « regarder fixement » la mort, comme l'aigle fait le soleil, non pas avec les yeux du corps dont la lumière doit s'éteindre, mais avec le regard ferme de la foi. Les martyrs ont fait cela; ils ont regardé fixement et embrassé la croix. Les saints à leur tour ont celte fixité de la vision mentale. Ils ont si bien tourné et retourné au dedans d'eux la mort, cet atïreux objet, que non seulement la peur leur en a passé, mais qu'ils ont lait leurs délices de la plus sombre des élucubraiions de l'esprit humain. Ne sesont-iispas engoués, ces amants du se-

pulcre, d'un ornement de chambre qni se Yoit peu dans nos demeures, d'un crâne d'homme évidé et grimaçant? Ce leur est une manière de prie-Dieu tout à fait agréab le et commode. Qu'est-ce que la mort apporte de nouveau et d'insolite à ces mourants de toute heure de nuit et de jour. Elle est de leur privé; ils la logent, ils l'hébergent, ils l'ont à leur table; elle est à leurs côtés sur leur pauvre couche ; quel mal peut faire la mort à ces affamés de vie éternelle?

Celui qui nous parle de la mort comme il le fait (dans le Chapitre XXIII du Livre I) est, qui en doute ? l'une de ces âmes saintes et dès ici-bas séparées de leurs corps mortels. Infiniment au-dessous de ces aigles de la contemplation, il y a, Dieu merci, un bon nombre de chrétiens du commun qui soutiennent avec assez de fermeté la pensée de la mort, et que le bon état de leur conscience met en posture de faire tête au fantôme. Ils ne se vantent de rien à l'avance. Ils ne savent pas comme ils se comporteront à leur dernière heure; ils ne se paient point de sentences stoïques et de fausses braveries. Ils seront à cette passe ce que Dieu voudra qu'ils soient; et comme il leur a donné la vie par un acte incompréhensible de sa tonte puissance, il la leur ôtera par un acte, non moins incompréhensible, de cette toute-puissance. La grande affaire à nous c'est d'y prêter le flanc d'assez bonne grâce, et de ne pas nous cabrer trop sous l'aiguillon ; encore que le Christ en ait brisé la pointe au Golgotha, 0 îiiors, nbi est acnlcus tuiis (1)? Mais l'armure par excellence à revêtir à ce dernier combat, c'est la foi aux choses futures, au jugement, quel qu'il doive être, rigoureux ou tempéré de miséricorde. Tout nous vaut mieux, même la peine éter-

(1) 0 mort, où est ton aiguillon?

nelle^ que le néant d'Epicure ou la résolution de la personne en les infiniment petits de la science atomistique. « Je veux vivre, dit Bossuei, je veux vivre », ce cri est du plus intérieur de la créature raisonnable qui a commencé d'être. Et indépendamment de la foi qui nous répond de notre survie, n'est-il pas vrai que nous avons cent fois plus de peine à nous imaginer nous-mêmes retombant de l'être dans le néant que continuant à subsister d'une manière que Dieu seul connaît (1) et qu'il saura effectuer ? Ceux-là sont de tristes plaisants, qui, étant sains de corps et d'esprit, se jouent en paroles du néant où ils espèrent bien retomber. Ne vont-ils pas jusqu'à prendre de l'avance par la pensée sur laruine de leur corps et sur «les abois» de la dernière heure, et à s'accommoder dans leur lit de maladie pour le trépas le moins angoissant et le plus aisé? Ce que l'empereur Auguste appelait en grec (ijOava-ia), et qu'il obtint de la nature {Suétone, Octavius II), le mourir bien ou le plus doucement qu'il se peut; chose toute différente de la bonne mort, telle que nous chrétiens nous l'entendons. Et afin que rien ne gâte cette LOavajta ils n'y veulent ni avertissement de la part des hommes, ni sommation a eux de la part de Dieu d'avoir à déguerpir de céans, leurs comptes réglés et leur conscience nettoyée: et le cordial des mourants, réconfort nécessaire en cette passe terrible, ne leur parlez même pas de cette jonglerie sacerdotale ! Et voyez comme ces bons drilles, d'humeur gaie et foraine, ont d'avance arrangé leur dernière farce 1 ils ne veulent finir qu'en riant. Telle a été leur entrée en scène, telle ils veulent que soit leur sortie, exhilarante et désopilante. Et s'il advenait que Dieu ne fît pas tout à fait les choses à leur goût, et que leur agonie traînât dans les douleurs et les troubles de la dissolution, ils se sont arrangés pour que leur personne, aujourd'hui saine et gaillarde, soit comptée pour rien à Thcure des dernières mi-

(1) Tertullien, De Resurreclione, apologétique.

séricordes, et des prières qui délient; comme si le jugement se pouvait éviter, et qu'il fût loisible à pas un de nous de faire défaut. C'est l'impiété bouffonne !

Tout autre est la contenance que Dieu veut de nous à l'article de la mort, et que nous ne devons pas nous lasser de lui demander par nos prières :

Et pousse jusqu'à lui tes prières Par de sacrés élancements.

Il est donné à peu d'entre nous de mourir, comme cela se dit des saints, « en odeur de sainteté » ; état surnaturel et du corps et de l'âme merveilleusement caractérisé par cette mystique métaphore I Mais comme la bonne vie fait la bonne mort, et que l'une « met au chemin » de l'autre, le gros des honnêtes gens, sans s'excéder aux vertus supérieures, sont préparés à recevoir le choc, sinon avec une sainte intrépidité, au moins d'un cœur chrétien et soumis. C'est ce que notre Corneille, formant ce souhait pour lui-même, a exprimé par ces beaux vers qui ne perdent pas à être redits :

0 qu'heureux est celui qui montre A toute heure un esprit fervent^ Et qui se tient tel en vivant Qu'il veut que la mort le rencontre! »

Qui lient cet humble et mâle langage I Quelqu'un de la famille des trois Horaces, ou l'homme de bien selon le Christ? Les deux ensemble, le Romain et le Chrétien. Il semble en cet endroit et en cent autres de cette version originale auxquels nous renvoyons les lecteurs, que le génie dramatique de Corneille recommence à agir en vigueur dans les saintes lettres et la morale chrétienne. Très certainement il s'est retrempé aux sources elles-mêmes de la vie spirituelle, à la parole efficace du Christ, à la vertu sacramentelle de la grâce. Cela parachève Toriginaiilé du poète religieux que nous connaissions déjà parle

COMPAREES DANS LEURS PARTIES PIUISCIPALES. 65

Polyeucte, mais qui dans ces méditations et retours sur lui-même, à mi-chemin vers la mort, s'est donné de tout son cœur au Dieu de l'Evangile. Il n'est pas jusqu'aux redondances de cette langue cornélienne qui ne témoignent de la vigueur spirituelle de l'homme et des obsessions en (juelque sorte du Dieu intérieur. Cet homme ne sait pas tout son génie ; disons mieux, il ne le sait qu'en le faisant produire et s'excéder aux effets de fécondité. Qu'on examine, si l'on veut, en Aristarque, les couplets les plus relâchés de ces Hymnes de l'âme, de « ce chant intérieur » qu'elle se fait à elle-même, a dit Bossuet (Lettres de Direction à Mme de Luijnes), on n'y remarquera aucun de ces artifices misérables propres à la rhétorique ou plutôt à la faiblesse ingénieuse des poètes des décadences, ou de ceux à qui la vogue lient lieu de la gloire. En Corneille c'est partout de la force, partout du souffle ; et le trop de l'un et de l'autre est encore de la plénitude.

Le spectacle est grand, à s'en tenir à la simple confrontation des deux Imitations. Il fait beau voir en effet ces deux esprits, appliqués aux choses d'en haut de la même manière et avec la même acuité du sens contemplatif, emportés par la même foi vers les cimes de l'incompréhensible, et y demeurant sans en être trop éblouis ; ayant l'un et l'autre des paroles d'une propriété étonnante pour nous parler de l'ineiTable ; mystiques là où les choses le demandent et où l'esprit humain tourne à elles par un amour inné du sacramentel ; théologiens moins par science que par intuition, comprenant les grandeurs de Dieu et y entrant {Introibo in potentias Dei (1), comme fait le psalmiste, par une sorte de claire vue départie aux âmes des humbles.

(i) J'entrerai dans les puissances du Seigneur. 65.

lis sont l'un et l'autre de leur temps, et ils nous le marquent bien chacun par sa manière de dire. L'un a la foi pleine, ingénue, tranquille, intacte : il prie, médite et écrit, étant tout à soi, dans une cellule. Il croit comme ceux du peuple croient, bonnement, le cœur à l'abandon, et Dieu chez eux qui fait comme chez lui. Il est mort au monde ; et il connaît le monde comme s'il en était, que dis-je? comme si le commerce des hommes lui était d'un usage quotidien. Il les voit de la lucarne de son oratoire qui s'empressent, s'intriguent, se démènent aux choses temporelles, qui se traversent et s'entre gênent pour des biens périssables, et qui tâchent à s'y établir ; comme si le moins que signifie mourir n'était pas d'être dépossédé. Ce moine lit dans mon cœur d'un regard simple et sur qui me manque à moi-môme pour me voir tel que je suis. Il m'examine mieux que moi-même je ne le fais. Quand je veux m'échapper de mon for intérieur, où le trouble est grand, pour me répandre au dehors, et y dissiper mes vapeurs, il me rappelle à moi-même par des paroles d'un à propos frappant et d'une bénignité exquise. Je m'iuiagine que c'est la voix et jusqu'à l'accent du divin Maître luimême. Le Christ n'a-t-il pas émis de tels sons de sa bouche divine? Si je passe outre à mes faiblesses, à pis que cela, à des manquements graves qu'il m'ennuie de spécifier, ce confesseur clairvoyant et délicat me secoue en douceur, et il m'avise du mauvais cas que j'avais pensé à lui dérober, ou qui m'était passé de l'esprit. Il sait mieux que moi-même mon cœur et tous « ses plis et replis. » Il a des ouvertures sur ma conscience dont je demeure stupéfait; je ne peux ni la lui fermer ni la lui soustraire. L'œil de ce saint homme me perce de part en part comme celui de Dieu. Rien n'égale la douce péuétralion de ces mystiques, et personne ne les fréquente impunément, si peu qu'il les fréquente.

De mon corps et de mon âme ce psychologue candide me parle savamment, et cela sans aucune science d'École.

COMPARÉES DANS LEDRS PARTIES PRINCIPALES. (jf

Les deux natures, la corporelle et la spirituelle, leur union incompréhensible, leurs contrariétés et leurs combats incessants, le poids dont l'une accable l'autre et la rend toute appesantie, malgré la différence et d'essence et d'opérations, il me le démontre, sans, pour ainsi dire, me le démontrer, par la seule persuasion qu'il en a lui-même, et dans laquelle il est tout tranquillement établi. Comment résister à la force secrète et charmante de cette persuasion? Oui, sa foi en l'être pensant et indestructible quUl est fait la mienne, et l'avant-g-oùt presque sensible qu'il a de l'Éternité se communique de lui à moi, et me met comme en possession de la chose.

Personne ne m'entretient de « la fin finale » (saint Fratiçois de Sales) et du jugement dernier, comme il le fait. C'est encore la foi simple qu'il a en cet inévitable dénouement des choses qui me fait y croire et y acquiescer de toutes les forces de ma raison. Cette vie-ci est une énigme qu'il faut désespérer de jamais résoudre, et sur laquelle la mort ne fera qu'amonceler les ténèbres : ou bien tout sera tiré au clair par un jugement et par une sentence qui tomberont sur chacun de nous. 11 est absurde et insoutenable que je meure sans même m'être connu moi-même dans mon fond et sans avoir su avec quels gens j'ai vécu icibas et ce qu'ils valaient au juste. Or, à proprement parler, je ne tiens ici-bas ni l'un, ni l'autre, ni ce que je suis, ni ce que me sont les autres, où je comprends mes plus proches par le sang et par la société. Je vis donc dans le même aveuglement à l'égard de ma propre personne et à l'égard d'autrui. Cela n'est pas supportable ; et il n'est pas possible que cela n'ait pas une fin. D'où le dogme et la nécessité de deux jugements, d'un jugement particulier qui saisit chaque âme à sa sortie du corps, et d'un jugement universel (1), lequel nous découvrira à tous ce que nous avons été ici-bas les uns pour les autres dans ce mi-

(1) ïerlullieu, upolopitique : Dé resurreciione Garnis.

lieu tourmenté et confus des sociétés humaines. La résurrection des corps et des âmes qui (i) « ont péché dans la chair et par la chair » n^a rien de choquant pour ma raison ; au contraire elle la satisfait d'ores et déjà par cette manifestation publique et dernière des justices divines.

Ce moine a une éloquence on peut bien dire unique sur le dogme du jugement. Il l'a « douce et terrible » (Pascal) comme sera la voix du Christ en ces assises dernières du genre humain. Dans ce chapitre xiv du liv. I"". (De judicio et pœnis peccatorum) qui fait suite à celui de la Mort, et qui en est la conclusion doctrinale, j'ai sous les yeux toutes les terreurs du jugement avec toutes les compassions du juge, tout l'appareil et le cérémonial requis, pour une telle assemblée. J'ai Dante et Michel-Ange, le premier avec son Enfer et ses catégories de damnés, le second avec sa Résurrection soudaine et universelle et la mêlée encore indistincte des bons et des méchants, des brebis et des boucs, et ce discernement des uns et des autres que Le Fils de l'homme se met en devoir d'opérer. Il n'y a aucun art dans cette composition, toute dogmatique, où les choses sont dites ainsi que dans l'Évangile, verset par verset, avec une force d'affirmation qui convainc et qui fait peur. La foi seule, et quelle foi 1 celle de ces temps-là, est tout l'art qu'on y voit : d'elle seule a pu sortir une telle prosopopée des morts ressuscitant pour le Jugement. Tel est le génie du cloître, tel du moins il était alors ; exalté par la solitude et par l'absorption mystique en Dieu. 11 anticipait sur le futur jusqu'à s'en former des images actuelles, et le tenir pour accompli. Il le voyait en quelque sorte se développer du sein de Dieu, et apparaître à la lumière du siècle en sa vraie figure et avec ses réels épouvantements. A force de demeurer sur la lettre de l'Évan-

(i)Ideo que reprœsentabuntur elcorpora,quia neque potestpatiquidquam anima sola sine materid stabili ; el quod omnino de Judicio Dei pati debent ani.nœ, non sine carne iiieruenint intra quam omnia egerunt. (Iniilalio CUrisli, liv. I, chap. xxiv.)-

COMPARÉES n.VMS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 69

gile et sur la parole du Fils de Dieu, par les promesses et par les menaces ces mortifiés du cloître se figuraient présents les derniers temps du monde et la catastrophe suprême par laquelle il doit finir. Ils en avaient des visions nettes et tragiques, et presque circonstancielles, que nous voyons reproduites avec un art naïf et vigoureux sur la pierre de nos antiques cathédrales. C'est le jugement dernier tel qu'il sera, tel que notre mortalité se le préfigure, jusqu'à se donner la terrifiante et salutaire représentation de cette grande journée.

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