LES SAINTS. -LEUR PIETE.- LEUR ORAISON
Les Reclus, abîmés dans l'oraison, les saints détachés' du contingent et du transitoire, ces mourants de chaque jour ont seuls l'attention qu'il convient d'avoir à cette fin finale du monde. Ces âmes-là seules osent regarder fixement le terme de toutes choses, et dès ici-bas « s'étendre » par l'espérance et le combat vers le lieu des rémunérations éternelles. Aussi voit-on qu'elles seules nous parlent de ce jour des comptes (de die rationis) en la manière et avec le même naturel que nous faisons chez nous réglant nos comptes avec nos gens. Ce n'est même pas de l'intrépidité à rencontre de la mort ; vertu que les saints craindraient de voir tourner chez eux à l'emphase et à la for-, fanterie ; c^est de familiarité qu'ils usent avec la mort, l'ayant avec eux à toute heure et en tout lieu, à table, au lit, au promenoir, ne la trouvant pas aussi laide qu'on le dit et tant affreuse à voir, ni sotte aux entreliens et de compagnie importune, elle qui les divertit par ses considérations railleuses sur le monde, sur ses biens, sa gloire et ses plaisirs, elle qui leur démontre que, hormis Dieu, tout est une apparence, un fantôme de Tétre. Les saints sont les plus simples des hommes, et c'est parmi eux qu'il y a le moins de dupes. Ni leurs sens, ni leur imagination, non plus que nos manières de sentir et de penser ne les déçoivent. Avant de s'établir dans le solide des choses, ils
rommencent par en tâter le faux et le creux. Ils vont de ce qui paraît à ce qui est, de ce qui passe à ce qui ne passe point, de l'accidentel à l'éternel. La mort, en tant qu'elle a puissance sur le corps, n'est pas ce qui les touche; mais comment l'âme est soustraite à ce dur empire, c'est cela qui les occupe et les applique. Et comme nul n'est meilleur psychologue et ne connaît plus à fond l'origine, l'essence et les propriétés de l'àme que celui qui, vivant (1) uniquement de la vie intérieure, s'est le plus examiné, et s'est le plus vivement saisi de sa personne spirituelle, les saints ne doutent pas, même en cet état imparfait de nos connaissances, que l'âme, à cause de son origine divine, ne soit exempte de la mort du corps; bien plus, qu'elle ne soit rappelée et réunie au principe dont elle est sortie, et qu'elle ne subsiste en son être propre et particulier au sein de la divinité. Dieu, qui l'a poussée hors de lui comme un souffle de sa poitrine, n'a garde de la retirer à lui et, pour ainsi dire, de la réabsorber. Il s'ôterait par là le droit et le pouvoir de la juger ; ineptie monstrueuse qui n'est pas de notre christianisme.
Telle n'est pas la divine métaphysique des saints. Ils entendent d'une autre sorte le retour des âmes au lieu de leur origine. Ils plaignent les exilées que tourmente, en dépit qu'elles en aient, la mémoire du pays natal, et quelque agitation qu'elles se donnent pour ne pas y songer. Eux-mêmes ils connaissent, pour les avoir expérimentées au degré le plus intense, ces langueurs de l'exil, et cette satiété delà terre. Quelque chose les attire puissamment vers le centre de toute vie naturelle et surnaturelle, vers Dieu, le créateurdes corps et desesprils. Cequelquechose, dont pas une âme n'est dépourvue, même les plus enfoncés dans la matière, ils l'appellent le divin amour. Ils l'entendent d'un véhément désir de revoir le lieu des esprits, le ciel, la « Patrie » comme ils disent. Ainsi la force des
(1 Descaries.
7Î LES DEUX IMITATIONSfDE JÉSUS-CHRIST
origines célestes finit par prévaloir sur les bassesses de riiomme animal. La mort dégage nos esprits de la fange, et les enlève au ciel, leur paternelle demeure ; « notre maison est ailleurs » (Bossuet).
Voici en quels termes le saint homme de Vlmitatio Christi nous dit la chose du fond de sa cellule, et comme au sortir d'un entretien avec notre Seigneur Jésus-Christ :
( I ) QUOD IN DEO SUPER OIVINIA BONA ET DONA REQUIESCENDUIfl EST
(2) OJesu, splendor œternœgloriœ,solainenperegrinaiilis animœ, apud te os meum sine voce, et silentiiim meum loquitur tibi.
Usquequô tardât venlre Domimis meus?
Veniat ad me pauperculum suum, et heattim faciat. Mittat maniim suam etmiserum eripiat de omni angnstia.
Veni, veni, quia sine te nulla erit lœta dies aut hora; et sine te vacua est mensa mea.
Ineffable splendeur de la gloire éternelle, Consolateur de l'âme en sa prison mortelle, En ce pèlerinage où le céleste amour Lui montrant son pays la presse de retour. Si ma bouche est muette écoute mon silence.
Combien dois-je encore attendre ?
Jusques à quand tardes-tu, 0. Dieu tout bon, à descendre Dansjiion'courage abattu?
(1) Qu'on doit trouver son repos an Dieu plus qu'en toutes sorles île biens et d'avantapes.
{•2) 0 Jésus, splendeur de la ploire éternelle, consolateur <1e l'âme égarée, ma bouche est sans parole devant vous et mon silence vous parle.
Jusques à quand mon Seigneur différer.vt-il de venir?
Qu"il>ienne à moi, son petit et son pauvre serviteur, et qu'il m'apporte la"^ joie, « 'qu'il me donne la main » et me délivre de toute misère (l^s.).
Venez, venez, car sans vous je ne saurais passer en joie un seul jour.'ni même une heure : vous êtes ma joie, et sans vous ma table est vide. (Im. Ch., liv. 111, chap. xxr.)
Viens, mon Dieu, viens sans demeure :
Tant que je ne te vois pas.
Il n'est point de jour ni d'heure Où je goûte aucun^appas.
Ma joie en toi seul réside ïu fais seul mes bons destins ; Et sans toi ma table est vide Dans la pompe des festins.
Les délicieuses i>flroles chez l'un et chez l'autre I Mais Quelles sont les plus délicieuses, qui le conteste? c'est chez l'original latin ! Et néanmoins comment ne pas mettre au-dessus de tout élan de l'âme vers Dieu, au-dessus de toute prière formulée, ces deux traits de notre poète :
En ce pèlerinage où le céleste amour
Lui montrant son pays le presse de retour.
Tel est le poète, cet homme divin, comme rappelle Platon. Il imagine, il pense, il s'exprime divinement. L'universel est son domaine; les corps et les esprits, les propriétés des uns et des autres et les mystérieux rapports qiVils ont entre eux, le poète n'en ignore; et pourtant il n'est ni physicien ni psychologue, ni théologien de profession. Mais Dieu lui a donné une compréhension infinie et une sensibilité qui ne languit à rien.';^Le poète n'a pas besoin de discourir, à la manière des philosophes, de la nature de Tàme et d'analyser par lejnenu ses propriétés cl facultés. Il en considère plutôt les mouvements, les troubles, et les souffrances profondes. Il la sait gênée, appesantie, et misérable dans les liens de la chair, dans ce corps oii elle n'est pas] bien, et qu'elle aime d'un incurable amour : ce^qui n'empêche qu'elle ne ressente toul au fond de sa substance angélique les peines, Toxil, et le mal des expatriés. C'est cela que le poète exprime mieux que personne, et de quoi la plus épurée psychologie n'approche pas. Oui n'aime mieux se sentir « pressé de re-
tour » vers la patrie que de raisonner du spirituel jusqu'à l'épuisement et la défaillance I C'est plutôt fait de croire et d'espérer.
Endure, espère, attends.
Telle est la piété chez les saints, telle leur foi cordiale et aimante. Les grossiers la raillent brutalement ; les beaux esprits ne voient là rien qui soit du composé de l'homme, rien qui tombe sous le sens du psychologue, encore moins du physiologiste; et ils passent outre. Les savants et, parmi eux, les atomistiques, trouvent là matière pertinente à diagnostiquer des névroses ou de la folie religieuse. C'est ne pas connaître son âme et ce qui la fait être une âme, à savoir, un vide du fond que rien ici-bas ne remplit, une soif d'apprendre qu'on amuse au jour le jour, et qu'on n'apaise pas, une inquiétude naturelle et des remuements occultes qui ressemblent à une sédition du dedans, des passions complexes qui sont tout ensemble et de la chair et de l'esprit, et qui nous font douter de l'unité du moi pensant; des obscurcissements inouïs de la raison, de misérables défaillances de la volonté, des distinctions du bien et du mal pas toujours lumineuses; qu'ajouter à cela? des tristesses du dedans, obsédantes, inexplicables, et comme un poids de mortalité duquel il nous tarde d'être déchargés, et, si amoureux que nous soyons de cette vie-ci, un désir instinctif, ineffable, inextinguible de quelque chose de meilleur:
0 néant, ô \rai rien ! mais pesanteur extrême, Mais ctiarge insupportable qui veut s'élever I
Voilà l'homme î voilà nos âmes en ses étals les plus intérieurs, et telle qu'elle se découvre aux saints, à ces purs, à ces psychologues d'intuition immédiate, à ces humbles
COMPARKIiS PANS I.KI US PARTIKS PK1."NGIPALES. 7«
du petit troupeau, auxquels Dieu a donné la vue des natures angéliques, à ces possédés du divin amour, que notre Corneille exalte à sa manière, et dans l'excès d'un pieux lyrisme; comme eux de passage en ce monde n'est-il pas comme eux, « pressé de retour? » (1).
Le saint personnage de VJmitatio Christi, non seulement ne fait pas paraître notre Corneille moindre qu'il n'est en son génie et en sa langue ; mais il est cause que le grand tragique s'est pourainsi dire renouvelé en spiritualité par la méditation et par l'oraison intérieure. Il est vrai que la différence des temps, et comme nous parlons aujourd'hui, des milieux sociaux, n'est pas petite entre les deux auteurs. Autre est le moyen âge croyant et tout au Christ, à la victime immolée, au docteur des nuiltiludes; autre le dix-septième siècle et ce grand monded'alors consommé en politesse, amateur et maître connaisseur des belles choses de l'esprit, élégant et raffiné dans ses mœurs et ses corruptèles, d'une foi peu embrasante et plutôt de formalistes que d'hommes intérieurs. Aussi je n'établis pas de parallèle entre un saint du douzième siècle et un
(1) Qu'un plein ravale uieut ainsi m'est nécessaire I
Que je me dois pour moi des sentiments abjects !
Et quand je fais du bien, si quelquefois j'en fais,
Le peu d'état, Seipneur, qu'il m'est permis d'en faire I (ibld).
Quam humiliter et abjecte de me ipso sentiendum est? Quam nihilpendendtim, si quid boni videur habere ! (ib d., Inilt. de J.-C).
Oli I que je dois avoir de moi des sentiments humbles et bas 1 Que je dois peu estimer tout le bien que je parais faire ! (ibid., Imit. de J.-C). 0 quam profundè submittere me debeo sub abijssalibiis judiciis tnis, Domine, uhi iiihil alind me es.-ie invenio, quam iithil et nikil I
Oh ! que la soumission que je dois avoir pour vos juçemenls impénétrables doit être profonde, Seigneur. Que suis-je devant eux qu'un néant, un pur néant! (ibid).
0 pondus immeiisum! 0 pelagus intransnatabile.ubinihildeynereperio, quam in tolo nikil I
0 poids qu'on ne saurait soulever 1 0 mer qu'on ne saurait franchir, et où je ne retrouve rien de moi qu'un néant dans ce qui est tout! (ibid., Imit. de J.-C).
0 néant ! 6 vrai rien ! mais pesanteur extrême,
Mais chart-'e insupportable ii qui veut s'élever !
Mer sans rive, oi\ partout chacun se peut trouver,
Mais sanstrouverparlout qu'un néanteu soi-même I (Corneille,îi//rf.)
séculier du dix-sepliéme. Mais de cette différence même des temps et de l'état des personnes je tire mes meilleurs exemples de ce faire nouveau du grand Corneille, et de cette adresse originale, non douteuse, à manier la langue des spirituels. Lui il est un mondain qui n'a pas rompu avec le monde, mais qui le quitte à des heures propices au recueillement et à la méditation. Ce ne sont pas des fuites au désert ; il s'en manque de toute la grâce de mortification. Ce sont des retraites au sens ecclésiastique du mot que le poète du Polyeucte s'est ménagées pour son propre amendement spirituel, et afin, lui aussi, de procurer quelque paix à son âme. (Et invenieîis ammàbus vestris requiem, Im. Ch.) (1). Et de même que le moine de L'Imitatio Christi visitéjusqu'ensa cellule par les fantômes d'enfer et par les « puissances invisibles» combat et prie sans intermission ; de même, et quoique infiniment au-dessous des prouesses des saints, le poète du Cid tient tête du mieux qu'il peut aux recharges d'un ennemi qui lui est bien connu, et dont nul n'a dépeint la puissance avec un charme plus dominant. Cet ennemi c'est, dans le chaste langage des saints, la chair, le monde; c'est l'amour chez le poète, qui a chanté la magnanime passion de Chimène; non pas qull le nomme de son nom profane en aucun endroit de son Imitation, mais telle est sa manière à lui Corneille de le décrire en son espèce propre et dominante, sous le titre commun des troubles de la chair, qu'on ne peut pas ne pas reconnaître à ces traits caractéristiques le tyran des mondains, le démon insidieux et implacable des saints. Et c'est ici que les mêmes choses chez nos deux auteurs comportent desdifférences du discours bien dignes qu'on les signale. Cela fait comme la ligne de démarcation entre le cloître et le monde, entre ceux du siècle et les religieux. Le saint de Vlmitatio Christi désigne sans la uomnjer par son nom commun la plus terrible des concu-
tl) Et vous trouverez du repos pour vos âmes... (ibid., Mit, de J.-C.)M
piscences. Enfant d'Adam il n'ignore aucun des aiguillons qui piquent cette chair de péclié : ni la solitude, ni l'oraison, ni le généreux combat spirituel ne la préservent tout à fait des visites du inaliu, de l'esprit immonde. Avec quelle hauteur de mépris, et combien muni de tous côtés et sur le pied de guerre il nous parle de « ce malheureux *> notre tentateur de jour et de nuit! Il l'injurie Vuldè couteinneiidus est miser (1); il le maudit, il conjure ses sorcelleries parla haute oraison; quoi de plus? il l'exorcise en sa qualité de prêtre de Dieu.
« Vade, inimunde spiritus, erubesce miser, valdc im- « niiindus es tu, qui lalia infers auribas meis. Discede a « me, seductor pessime ; tace et obiuutesce (2) » et le reste qu'on peut lire au ch. iv du liv. III; au ch. lvii du même livre, et principalement au ch. x du liv. IV. Là vous vous arrêtez à des mouvements du pur esprit, à des termes de la langue ascétique comme ceux-ci :
Ilonti) es, non Deus ; caro es, non angélus (3). Vous retrouvez le Xequani spiritus de Job, et cette tactique à l'usage des immaculés du cloître (i;. « Sed non est quid-
(i) Il faut le mépriseï' le malheureux, et cela de toutes ses forces...
(2) Retire-toi, « esprit immonde » (Marc) rougis de ta liuute, mallieureuxl L'excès de tua impureté est bien grand de lu'luspiivr i! ? semblables ordures.. .ïais-toi; jene veux plus t'écouter(/nu(.c/ey.-( .liv. 111, chap. VI).
(3) Tu es un homme, et non pas Dieu, tu es chair et non pi.s auge (ibid) .
(4) Mais on ne doit pas se soucier de tous ses artilices et d-.s lu aginalions qu'il fait naître, quelque honteuses et terribles qu'elles soient ; il faut rejeter tous ces fantômes sur sa tête.
C'est un malheureux qu'il faut mépriser et dont on doit se nijifuer ;
et toutes ses insultes, tous les troubles qu'il excite ne djiv.ut pas
empêcher de communier. (Imit. de J.-C.,\iv. IV, chap. x.)
Quelijuos horribles saletés,
Dont contre toi sa rage excite la tempête.
Tu n'as qu'à te moquer de leurs impuretés,
Et tu renverseras leurs foudres sur sa tète...
Tu n'as qu'a traiter de mépris
Ce Roi des malheureux esprits.
Pour le dépouiller de sa force.
Ris donc de sou insulte, et, quelque émotion
Dont il ose à tes yeux jeter l'indigne amorce,
Xe te relâche point de la communion. (Corneille, ibid.)
quàm curandttvïdè vermtiis et phantasiis illius, quantumlibet turpihmet horridis : sed cuncta phantasmata in capiit ejus suîit retorquenda.
Contemncndiis est miser et deridendus ; née pr opter insultus ejus et commotiones quas suscitât, sacra est omittenda commiinio.
Le plus souvent, la vie des saints ayant un cours doux et réglé,notresaintle prend avec l'ennemi du genre humain ou plutôt avec l'homme animal sur un ton de pitié supérieure et comme du sein de l'impassible béatitude. On voit bien qu'il a pour tout de bon vaincu ses sens, et qu'il n'a plus affaire, selon sa manière de dire chaste et épurée, qu'à des fantômes du mal (phantasmata vitioriim). Encore ces visions charnelles ne veulent pas être négligées, et qu'on les laisse faire; et la prière ne doit pas sommeiller même sur le grabat de l'ascète, et tant que l'ascète est dans les liens du corps, dans ces attaches mortelles de la concupiscence. Ecoutons de quelle force il pousse à Dieu sa prière.
Clarifica nie, Jesii houe, claritate interni luniinis ; et educ de hahitaculo cordis mei tenebras nniversas. Cohibe evagationes militas, et inm facientes elide tentation es {\).
Piigna fortiter pro me, et expugna nialas bestias, con-
(1) Eclairez-moi, bou Jésus, de la lumière dont vous éclairez l'homme intérieur, et dissipez tontes les ténèbres de mon cœur.
Arrêtez mes éaarements qui sont infinis, et rompez la violence que les tentations me font Combattez conratreusemeut pour moi, et domptez les bêtes féroces, je veux dire les désirs illicite? « afin que la paix s'affermisse par votre puissance » et que vos louancres retentissent dans la Cour sainte, c'est-à-dire dans ma conscience devenue nette.
« Commandez aux vents et aux tempêtes; dites àlamerdese calmer et à l'Aquillon de ne plus souffler^ et le calme viendra. (Marc).
Relevez mon âme accablée du fardeau de ses péchés, et tournez tous mes désirs vers vous, afin qu'après que j'aurai goûté les douceurs du ciel, il me répugne de penser à celles de la terre.
Détachez-moi, arrachez -moi de toutes les consolations des créatures, dont la durée est si courte : tout ce est qui créé n'est pas capable de satisfaire pleinement et d'apaiser mes désirs.
Unissez-vous à moi : vous êtes seul capable de contenter Celui qui vous aime; et sans vous toutes choses ne sont rien. (Imit. y.-C.,liv. 111, chap. XXII.)
CO.MPAIIÉES n.OS LEURS PAUTIES PRINCIPALES. 79
cnpiscentias dico illecehrosas ; ut fiai pax in virtute tuâ, et ahandanlia laudis tuœ rcsonet in aiilâ sanctd, hoc est, in conscientiâ para.
Iinpera venti'y et tempestatibus ; die mari : quiesce ; et aquiloni, ne {laver is : eterit tranquiUitas magna.
Eleoa mentent pressam mole peccatornm, et ad cœlestia totum desiderimn meum suspende, ut, gustalà sua. vitale supernœ felicilatis, pigeât de terrenis cogitare.
Râpe me, et eripe ah omni creaturarum indurabili consolatione, quia nulla res creata appetitum, meum valet plenariè qaietare et consolari. »
Junge me tibi inscparabili dilectionis vinculo ; quoniam tu .^olus sufficis amanti, et absque te frivola sunt universa.
Ce malas bestias, ces mauvaises bêtes, est-il d'une réalité assez crue? Et néanmoins il fait bien sur ces lèvres pudiques. En écoutant de tels accents on n'a plus de doute sur la divine propriété qu'a Tàrne de discourir avec ellemême, sans user de paroles articulées, comme celles que nous échangeons avec nos semblables. C'est proprement le Verbe intérieur; il s'échappe plutôt en gémissements qu'en discours liés et suivis ; il n'est entendu que de Dieu par un moyen immédiat et mystique. L'entretien se passe entre le père des esprits et ces saintes âmes d'une manière qui surpasse infiniment pour le secret nos réflexions les plus concentrées. Et cependant l'entretien n'est pas tellement épuré du côté des plus saints que les mouvements de l'humaine éloquence ne trouvent à s'y faire jour, et que les images, les figures, les objets de ce monde en leur réalité sensible n'interviennent pour donner un corps à ces spiritualités sublimes : sans quoi elles ne nous seraient accessibles par aucun côté ; elles demeureraient pour nous sans édification d'aucune sorte
IH
La haine du vice chez les saints n^a rien d'emphatique et de déclamatoire, rien qui sente le convenu de l'école et la vitupération de métier. C'est une haine qui part de la raison la plus haute et la plus lucide, et en même temps du trésor le plus suave de la charité du Christ. La comédie et la satire poussent au monstre impur ou féroce que le monde nourrit de ses louanges et qu'il engraisse de sa substance, à la luxure, à la crapule, à l'avarice; c'est pour faire cela qu'elles sont la comédie et la satire. Tel est leur office, telle aussi la puissance d'opinion dont elles jouissent parmi les hommes. Les saints, à rexem[)le de leur divin Maître, détestent le péché et plaignent le pécheur. Eux-mêmes sont si nets au dedans, et si peu aigres, n'ayant en eux aucun venin, ni aucune ordure. Les malades ne sont pas doux aux malades ; leur cas est le même, même aussi leur humeur, lis n'ont de bons traitements à attendre que des gens en santé. Ainsi en usent les saints avec les vicieux. Exempts de corruption, ils ont la main douce au pansement de nos ulcères. Ils traitent des passions en hommes qui, par cela même qu'ils les ont étouffées dans leur cœur, connaissent bien le foyer où elles s'allument, et où s'entretient ce feu d'enfer. Merveilleuse pénétration que la leur I Psychologie toute divine I Ils sont purs comme des anges, et c'est cette pureté elle-même qui les introduit au plus secret de nos corruptions, et qui leur rend perceptibles les mouvements du plus profond de la concupiscence. Chose étonnante ! Ils me savent mieux que je ne me sais moi-même; que dis-je? Ils me savent jusqu'à m'en donner de la honte. Qui doute, à les entendre ou à les lire, qu'il y ait une science de l'homme toute intuitive et dérivée des sources supérieures du vrai, communiquée du père des esprits — de quelle façon et à
COMPAKKES DArSS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 81
quel degré? C'est son secret; — osée et infaillible dans sa manière de juger, maîtresse du plus délicat des instruments jusqu'à fouiller dans le vif de mon mal, sans me torturer trop cruellement ; bénigne à m'avertir et à me reprendre, et jamais n'enflant les espèces et les vocables des vices pour m'en accabler ; traitant Thomme pas plus durement que ne le comporte sa malice originelle, et, sans rien préjuger de la justice de Dieu, m'atlendant au plaid du plus miséricordieux des juges.
De là ce doux et chaste discours de l'auteur de Vlniitatio Christi, parlant à l'homme de la plus misérable et de la plus violente de ses faiblesses, à l'égard de laquelle le monde est ou tout indulgence, ou tout connivence. Il a nommé une seule fois la femme, au liv. ^^ chap. viii; avec quelle finesse de discernement, et quelle charité délectable I
Non sis famiUarls alicîii mulieri, omnes honas inulieres Deo cummenda.
Caritas liahenda est ad omnes, sed familiaritas non « expedit » (1).
Evite avec grand soin la pratique des femmes. Ton ennemi par là peut trouver ton défaut. Recommande en commun aux bontés du Très-Haut Celles dont les vertus embellissent lésâmes; Etj sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu, Aime-les toutes, mais en Dieu.
N'est-ce pas là cette science de l'homme infuse d'en haut en quelques âmes plus particulièrement agréables à Dieu, et pour laquelle notre cœur, la chose la plus nôtre, n'a plus nulle cachette ni échappée? N'est-il pas vrai que
(1) Ne vivez familièrement avec aucune femme, mais en général recommamlezà Dieu toutes celles qui ont de la vertu.
11 faut avoir de la charité pour tout le monde, mais il est dangereux de se familiariser... (Imil. de /.-C., liv. I, chap. viii.)
(1 bis.) « Et sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu » est-ce pas d'une finesse morale exquise ? Et cela sent-il pas bien son homme du monde et des belles compagnies ?
82 LES DEUX I.'\!!T.VHONS DK JÉStlS-CIllUST
la sainteté seule plonge clans cette fange originelle sans dégoût ni haut-le-cœur, s'y môle sans en être souillée, et ne laisse pas dans cet effroyable tumulte de nos passions de raisonner de celles-ci avec un savoir doctrinal, tout lumineux, et une imperturbabilité du sens participée de Dieu ? Celte psychologie des saints, commune et transcendante, humble et séraphiquetout ensemble, n'a rien de l'illuminisme maladif. Quoi de plus expérimental que sa manière de procéder? Quoi de plus raisonnable et de moins hasardeux que la méditation, intense et poussée en vigueur, comme est celle des saints? Plus on est appliqué à soi-même et à se connaître, plus on se rend familière et lucide sa propre âme. Ce n'est pas à dire que les saints n'ont de prise que sur les idées pures, et qu'ils vaquent au spirituel seulement. S'ils ne fesaient que cela, ils seraient inintelligibles pour le commun des esprits ; et leur éthique, dépourvue d'efficacité, n'aurait aucun rapport à nos mœurs et au gouvernement de notre vie. Us comprennent donc dans leur méditation la plus intérieure l'homme tout entier avec ses deux natures, la corporelle et la spirituelle. Ils sont plus que nous à cet étonnant et perpétuel combat de l'esprit et de la matière, de la raison et de l'appétit ou de la concupiscence ; non pas qu'ils en soient travaillés avec la même violence que nous, et qu'en l'état présent de cette vie ils expérimentent les mêmes misères des passions, passionuiii mise' 'lias (2), comme les qualifie dans sa confession profonde le penseur de Vlmitatio Christi. Mais la notion théologale et naturelle qu'ils ont du péché originel, à savoir, du principe même de nos corruptions leur livre tout le dedans de l'homme, et tous les mouvements contraires dont se sent agitée cette noble et misérable créature. Ils n'ont du tout anéanti en eux ce principe du mal que la mort
(1) « Otez le legard » a dit bossuet.
(2) Les misères des passions.
COMPARÉES DANS LEUUS pARTlIiS PRINCIPALES. ^3
seule détruit. S'il ne vivait pas en eux comme en nous, ils ne nous parleraient pas avec celte force et celte propriété psychologique des restes vivaces de l'ancien Adam. Et la grandeur des saints, auprès de laquelle nos vertus communes sont moins que rien, consiste précisément en ceci que, pour les élever en quelque sorle à perte de vue au-dessus de nous, elle ne les sépare point de nous et de notre corruption de fond.
Ils savent le monde, et ils ne sont pas du monde : où l'ont-ils tant connu? En eux-mêmes, dans cet homme composé d'un corps et d'un esprit, dans celte chair « qui convoite sans cesse contre l'esprit, » dans « la loi des membres (1) » laquelle ne veut pas laisser l'âme en paix. {NecpatitHr rcgnnm aniniœ esse quieium. Imit. Ch.) Ces continents dissertent avec une liberté pudique des appétits et des emportements de la bêle. Ils disent le mal, ils disent le remède, comme lait dans sa partie le médecin du coriis. Ces détachés voient plus clair dans les conduites de l'ambitieux que l'ambitieux lui-même. Ils l'épouvantent par tout ce qu'ils savent de lui, et que lui-même ne sait pas. Qui s'entend mieux à remuer les ordures de l'avarice que ces amants de la pauvreté? Qui a mieux dit qu'eux les grandes et les petites infamies des avaricieuxf Et ainsi de toutes les pestes et maladies de l'âme, de tous les cancers du cœur. Leur thérapeutique vaut leur diagnostic. Les deux leur viennent en droite ligne du bon et doux médecin de l'Évangile. Ah, combien ils sont au courant des manèges du iMalin, ainsi qu'ils appellent l'esprit du mal, et des chemins couverts par où il se coule au cœur de la place! Ce Malin, le diable des tentés de ce monde, n'est pas un être fabuleux, un monstre cornu à faire hausser les épaules de mépris à votre superbe métaphysique : c'est au propre et non au figuré la passion qui vous tient ; c'est votre vice; c'est le mien. Écoutez ce que Bossuet nous dit
(1) M.iis il y a la lui des iiieuibres (Uossaet.
de ce maître et tyran de chacun de nous, de son humeur, de son génie, de ce qu'il peut et ne peut pas, de l'étendue et des limites de son empire. C'est toute la doctrine des saints ; c'est la pathologie du cœur humain, du sujet vivant et palpitant : « L'antique ennemi n'est fort que con- « tre ceux qui l'écoutent ; il est faible contre ceux qui lui « résistent. Si l'on cède à ses suggestions, à sa première « attaque, il est formidable comme un lion, il est vain- « queur. Mais si on le combat, on l'écrase comme une « fourmi. Il est fort contre les lâches et les timides; mais « il est très faible, il est impuissant contre les courageux. « En outre il ne peut rien sur nous que dans une mesure « déterminée. Il a sa nature, mais nous avons la nôtre « aussi : et si, depuis le péché, une portion de notre être « lui semble livrée, une autre, tant que nous le voulons, « lui demeure inaccessible. Il a une grande action sur nos « sens et nos appétits inférieurs : notre imagination est « un champ qu'il exploite assez librement ; mais quant à « lui, c'est sa limite extrême. Il ne saurait agir directe- « ment sur notre intelligence, et encore moins sur notre « volonté. S'il gagne là quelque chose, nous en sommes « la cause décisive : c'est le fait de notre abdication bien « plutôt que de sa conquête. Il nous a persuadé de des- « cendre ; mais il n'est point monté jusqu'à nous : et en « somme il ne met jamais le pied que sur ceux qui d'abord « se sont jetés par terre ». « Et c'est pour cela sans « doute que Satan demande à Jésus-Christ de tomber à « terre pour l'adorer (1) » .
Combien notre Corneille a le cœur et le discours plus émus et plus troublés en cette même matière de la concupiscence, des faiblesses de la chair, et des dissipations du
(1) L'abbé Gueyrard, Méditations quolidiennes.
COMPARÉKS DANS LELRS PARTIES PRINCIPALES. 83
siècle! Et comme on sent à un certain excès de chaleur et, pour ainsi dire, à des redoublements de sa poétique fièvre qu'il est encore du monde, et que ce fidèle amant « de la beauté » mortelle se débat contre des fantômes d'où le sang, la vie et les couleurs ne se sont pas tout à fait retirées (1) I Un cœur d"amant bat toujours dans cette poitrine. La trace de « feux mal éteints » s'y fait reconnaître. C'est bien du poète du Cid, revenu sur le tard à la contemplation de Dieu et à l'examen de soi-même qu'il serait vrai de dire après Bossuet : « L'imagination chez lui est un charme que le malin exploite encore assez librement et qui est sa limite extrême. » Ici nous n'avons plus les combats spirituels du cloître et de la cellule, ni les états surnaturels des saints, ces états angoisseux où néanmoins la paix prévaut contre l'angoisse. Ici des strophes presque brûlantes et où surabonde un feu secret que la plus sincère piété a peine à mater; des images qui regorgent comme pour étoufïer par leur affluence les mauvais désirs et les rébellions de la chair; le monde qui se réveille et se ranime dans ce cœur nullement attiédi ; des efforts extraordinaires de la partie haute de l'esprit pour la tenir le plus au-dessus qu'il se peut de nos bassesses naturelles ; une défensive de tous les moments contre l'antique et actuel ennemi par la méditation, l'oraison, le recours à Dieu, par les effusions de la filiale prière au père des esprits; que sais-je? par des cris de détresse dont on a soi-même le cœur percé; une manière d'invoquer Dieu, de le sommer d'agir qui nous rappelle Job entrant en jugement avec son créateur; un étalage de ses misères intérieures et du trouble le plus enraciné en cette chair de péché; un aveu magnanime et candide des tourments et des lâchetés d'un libre arbitre qui résiste et qui cède, qui fait ferme et qui
(i) Tant qi;e le sans; bout dans nos veines,
Tant qnn l'àine soutient le corps.
Nous avons u combattre ot deJans et dehors.
Les tentations et les peines.
retombe sur lui-même ; les deux hommes que nous avons en nous-mêmes, emportes dans la jeunesse d'un mouvement unique et simple de concupiscence, plus divisés au déclin de la vie, et plus tirés de la raison aux sens, et des sens à la raison : tout ce combat d'esprit, où nous voyons notre grand Corneille payer vaillamment de sa personne et crier au Dieu des chrétiens, n'est plus du cloilre, et n'a plus rien de la paix affairée et de l'imperturbable vigueur des saints. Il est du monde où le malin règne et parle eii maître, chez nous, hors de chez nous, avec tout empire sur les sensuels, avec une action moindre et plus disputée sur les continents, mais ici et là avec une oppression et un tumulte des âmes qui les fait toutes misérables et plaintives.
C'est pourquoi elles s'écrient toutes, et de tous les bas lieux de ce monde, avec notre Corneille (liv. IIl, chapitre XXXV.) :
« Hélas ! malgré tout mon effort,
» Le vieil Adam encor respire :
« 11 n'est pas bien encor crucifié et mort ;
« 11 veut encor sur moi conserver son empire,
« Ce vieil esclave mal dompté
« Emeut une guerre intestine,
« Pousse contre l'esprit un orgueil emporté,
« Et ne veut point souffrir que l'câme le domine.'
« Vous donc qui commandez aux flots,
« Qui des mers calmez la furie,
• Venez, Seigneur, venez rétablir mon repos;
« Accourez au secours d'un cœur qui vous en prie.
« Rompez, dissipez les bouillons
« De ces ardeurs séditieuses ;
« Et, brisant la fureur de leurs noirs bataillonSj
« Faites ujordre la terreaux plus impétueuses.
« Adhuc, pro pudor ! Vivit in me vêtus homo ; non est « totas crucifixas ; non est perfeclè morluus.
« Adhm concupiscit forlUer contra spiritum, bella mo-
« l'ct hitestina, nec regnum aiiiniœ patilnr esse qiiiatam : « scd TU qui dominaris ijoteslati mari, el motim jliicnmiii « pJHs wiligas, exiirge, adjura me.
« Dissipa gentes quœ bella vol un t : conlere cas in vir- « tu le tuà (1).
Certes le sentiment de la misère adamique de l'homme et de l'implacable guerre qu'il nourrit en lui-même est aussi profond, de part et d'autre, chez le saint et chez le poète. Tous deux sont enfoncés et l'un aussi avant que l'autre dans la vieille doctrine du péché originel. Mais qui doute à entendre le poète, que dis-je? à le voir s'agiter, comme il fait, dans sa chair de mondain que le « vieil homme » vit davantage en lui, et ne lui laisse pas une miimte de trêve. Le saint se possède au fort du combat, rompu qu^il est à de tels assauts, et n'ayant jamais fait à l'ennemi du genre humain l'honneur de le tenir pour invincible. Il prie Dieu, néanmoins l'humble et chaste combattant; mais il prie assuré qu'il est d'être exaucé. Le poète a plus à faire en lui, autour de lui, tout proche de lui. Il se sent, il se voit pressé de toutes parts; il va être écrasé : aussi il ne prie pas en quelque endroit retiré et inatlaquable de son cœur, là où les saints ont leur refuge; vraiment il crie dans le feu de la bataille au dieu des armées ; il lui demande aide et un coup de sa dextre contre 0 ces ardeurs séditieuses», afin que «brisant la fureur de leurs noirs bataillons, » il fasse « mordre la terre aux plus impétueuses. »
Ainsi rien n'a été réservé, rien n'a été retenu ni « mis sous le boisseau » de ce grand et populaire (2) christia-
(1) Hélis I quel luallieurl « le vieil homme » vit encore en moi; il n'y est point encore crucifié, ni mort.
« U s'élève encore follement contre l'esprit », il fuit en ni<ii une guerre intestine, et ne permet pas à mon âme de répuer eu repos.
Mais vous « qui maîtrisez la puissance de la mer, et qui trompez la violence de ses flots, levez-vous, secourez-moi » « Dissipez les nations (jui veulent la guerre » « détruisez-les par votre force » (/'s.,I , Cor. lioiii.. Gai., fs.. l'assiiii)- •
(2) Comment ne pas citer ici Bossuet à propos de cette lumière uni-
nîsme. 11 est fait pour tous même en ses excès les plus divins. La sainteté a ses hauts états qui ne la sépareut point des communes pratiques et des petites vertus : nous sommes fort au-dessous d'eux, pas infiniment au-dessous ; et le rapport n'est jamais rompu entre la perfection et la médiocrité des déportemeuts en morale. Les parfaits et nous gens de moyenne intégrité nous avons à nous régler sur le même idéal du bien qui est Dieu. Eux y atteignent et encore pas du premier coup d'aîle; nous, comme le dit avec sa justesse et sa grâce accoutumées saint François deSales, « nous voletons à l'entour, » et ne fesons que retomber à terre faute d'esprit et de vigueur native. Ce sont les vicissitudes de notre volonté quelquefois agissante, le plus souvent assoupie et inerte, ces ténèbres quis'interposent entre Dieu et nous et que percent çà et là des traits de la flamme d'en haut; ce sont ces dominations incessamment transportées de l'esprit à la chair, de la chair à l'esprit; ce sont tous ces remuements de l'hommeintérieuretde l'homme spirituel que les saints savent par cœur, qu'ils s'abaissent à nous décrire avec une charité infinie, avec une propriété psychologique incomparable, quoi déplus, avec une sorte de précision médicinale. Ils nous enlèvent sans le plus petit miracle aux hauteurs qu'eux-mêmes ils habitent ; et par leur
verselle et partout pénétrante de la parole de Notre-Seigneur ? Voici en quels termes Bossuet entend et explique d'après Saint-Paul cette sorte d'illumination qui se fait au plus intérieur de chacun de nous sous le coup de cette parole.
« Elle entre jusque dans les jointures et les moelles » Elle découvre la liaison secrète de nos pensées et de nos désirs, jusqu'aux moindres fibres, et voit jusque dans nos os, c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus caché, de plus intime, aussi bien que ce qu'il y a de plus délicat et de plus subtil dans nos pensées. « Tout est à nu et ù découvert devaut elle » comme on ouvre les entrailles d'une victime, à qui on a coupé la gorge, ainsi tout est ouvert à cette parole dont uousjparlons.
Elle nous jupe donc, parce que c'est par elle, -et selonlelle, que nous serons jucés. Elle fait la séparation de toutes nos pensées, de tous nos désirs, de toutes nos intentions, de colles qui viennent de notre amour propre. Cette parole est un (lambeau allumé dans notre cœur, et la lumière en pénètre partout pour tout distinguer. Elle discerne où le bien et le mal se sépareut, et l'endroit secret où ils se mêlent. Qui pourrait soutenir la rigrueurdc ce jugement ?(.1/edt<a</0}!SS«rr£t)aMâ'//t',LV'' jour.)
manière familière de traiter nos passions, ils ne nous tirent pas de la morale communeet des règles usitées pour bien vivre. Tel est le souple et universel génie du christianisme , ses excès les plus mystiques ne dérangeant rien à l'ordinaire de l'homme de bien, ne changeant pas un iota à la lettre des commandements de Dieu et du catéchisme : en sorte qu'on peut dire des saints, de ces possédés de la folie de la croix, qu'ils ne sont au demeurant que les plus honnêtes gens de la terre.
Telle est en substance l'oraison des saints. Il y a de tout en elle, de la théologie, de la métaphysique, de la morale, et les choses du monde que l'esprit de sainteté est d'autant plus apte à juger que, ne dépendant pas d'elles, il les voit dans une lumière supérieure et telles qu'elles sont. Nous ne sommes donc pas avec les saints en extases perpétuelles et ravis aux cieux des cieux. Le commerce ne serait pas tenable pour nous hommes du siècle, qui avons le front abaissé vers la terre. Aussi bien est-ce parmi les difficultés de la vie présente, parmi nos travaux, nos sueurs et nos larmes que Toraison des saints nous est bonne à écouter. Elle n'est pas moins aimable « en sa nue et sèche obscurité, (1) que quand elle étincelle et qu'elle flamboie. » Elle est de direction commune et proportionnée. Elle instruit et redresse; elle exhorte et console. Elle a des sublimités doctrinales pour ceux qui peuvent vaquer à la connaissance de Dieu et de soi-même ; elle a des règles d'une sagesse moyenne pour les plus occupés et les plus affairés de ce monde. Il n'est pas d'état de l'àme doux ou violent, tranquille ou tumultueux, dans la dilatation ou les angoisses, auquel ne convienne cette formule unique de supplication intérieure, dont les paroles, bien ou mal ar-
(!) Bossuet.
i^^' LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
ticulées, sont entendues de Dieu, et l'inclinent vers sa pauvre créature. 11 n'y a pas â s'en défendre, ou à passer outre. Les plus superbes ou les plus secs esprits, les plus évaporés on ceux dont le sens interne est le plus obtus, prient, qu'ils le veuillent ou non, cette prière des moelles et des os du psalmiste (et ossa kumUiala) que tout homme murmure dans le travail et la souffrance: à vrai dire, elle est l'àme de Vlmitatio Chrtsn; elle en vivifie les maîtresses parties. Elle y est partout infuse. Tout le littéral en est pénétré, et tire de là vigueur, onction, grâce persuasive, et le reste qu'on sent mieux qu'on ne peut l'exprimer. Jamais oraison mentale n'est sortie de telles profondeurs de l'homme, je dis, de l'homme animal autant que du spirituel, la chair et l'esprit formant la même plainte à cause des contrariétés insurmontables et du combat sans répit des deux substances. C'est là vraiment cet esprit de saint Paul qui prie en nous, en tout temps, à chaque heure, à chaque minute du jour ou de la nuit, avec nous, si nous voulons en être, et que nous nenous dissipions pas au dehors ; esprit tout intime qui ne fait qu'un avec l'homme, qui est inhérent à la créature; si bien qu'il prie et gémit en elle, et comme sans elle, par indigence, par impuissance de connaître ici-bas le solide bonheur. Les prophètes hébreux, avec le génie qu'ils ont des similitudes, l'ont comparé au doux et monotone gémissement de la colombe, meditahor utcolumba: Cantique d'Ezéchias. Toute l'espèce humaine se plaint de cette manière, le voulant ou ne le voulant pas. Tous invoquent Dieu en cette langue intérieure ; et ceux-là mêmes qui pensent de par lui, se plaignent à lui dans leur athéisme inconséquent, ayant horreur de nommer le Dieu de leur invention, Tinnommable néant.
« Je suis pauvre et fragile, assiégé de malheurs; « Dès mes plus jeunes ans l'angoisse m'environne, « Et mon âme à l'ennui quelquefois s'abandonne « Jusqu'à l'indignité des pleurs. "
Etnonnunquam animamea contristatur iisquè ad lacrimas. (1)
Cet esprit de l'oraison intérieure qui a fait Vliuitatio Christi, et qui en soutient toute l'économie, notre Corneille l'a recueilli de la bouche du saint auteur, son ancien et son maître en la science du Christ. C'est le même souffle de prière et de méditation divines, qui enlève ces deux génies aux mêmes cieux de l'invisible, mais qui n'a pas (les textes en font foi) les mêmes caractères de quiétude, de tempérance, de sens captivé et réduit, d'humilité terre à terre et tranquille en ses anéantissements. Le contraste se soutient avec des diversités et des nuances du plus vif intérêt entre le cloître et le siècle, entre le saint qui, ayant la victoire assurée sur le malin, n'en fait pas moins bonne garde autour de son âme, et l'homme du monde qui, n'étant sûr de rien du côté de l'imagination et des sens, a la pointe de son épée toujours tournée vers l'ennemi, et qui, autant de fois l'assaut lui est donné, autant de fois il redouble de vigueur pour le repousser. Ce n'est pas à dire qiie je fais un ascète de notre grand Corneille. Nous perdrions trop au changement de l'habit et du personnage. Encore est-il manifeste à ceux que touche le sublime, d'où qu'il vienne, que cette poésie de Corneille au chemin de la vieillesse respire la guerre à soimême et à des restes bien vivants de concupiscence. L'homme, que ne disons-nous le pénitent? se débat entre deux attraits, l'amour de Dieu qui ne s'est pas encore rendu le plus fort, et l'amour du monde avec lequel il n'est pas commode de rompre entièrement, quand on continue à frayer avec les hommes. Il paraît bien à la fougue ingénue avec laquelle le chrétien se replie sur lui-même et secoue le vieil homme, qu'il a peine à se défaire de celuici, et à se purger du venin originel.
• Tel est le sang impur et le suc infecté « Que tu tires de ta racine »
(1) Et quelquefois mon âuie eu est constristée jusqu'aux larmesi
Et ailleurs, en appelant à Dieu de sa faiblesse, et criant à l'aide d'en haut :
« De peur que de la cliair l'insolence rebelle « A son tour ne range sous elle « L'esprit qui doit être son roi... »
Si c'est là ne faire que traduire ou paraphraser son original, et ne pas parler de soi-même et de son propre fond, qu'est-ce donc que l'éloquence des vers? Qu'est-ce que la poésie cornélienne?
Poursuivons notre parallèle ; et tenons-nous côte à côte de nos deux auteurs.
De diversis motibus Naturse et Gratise.
Des divers mouvements de la Nature et de la Grâce.
L'importance théologique et morale de ce chapitre, chez nos deux originaux, n'échappe à personne. La question, si épineuse et si complexe, du libre arbitre et de la grâce, y est résolue, sinon selon les procédés rigoureux de la syllogistique, à coup sûr à la plus grande satisfaction de la foi. Cela vient de la simplicité même des termes sous lesquels la question nous est présentée. On nous prend nous-mêmes à témoin des deux moteurs qui nous poussent à agir, et qui se combattent l'un l'autre au dedans de nous, à savoir, la nature et la grâce. La nature, on ne l'entend pas seulement du corps, des nécessités et appétits de l'homme animal ; on l'entend de la personne humaine en son tout, du moi le plus concentré et le plus s'appartenant, de l'esprit, du caractère, de l'imagination, de l'humeur, des passions les plus qualifiées et les plus dominantes, ou des faiblesses les plus communes et les plus vulgaires de la volonté. La grâce, c'est le secours extraordinaire qui nous vient de Dieu, le supplément de
force nécessaire à notre infirmité naturelle, le coup d'en haut qui donne le branle à notre libre arbitre, et le fait aller à une bonne fin. Ceux d'avant le Christ, les païens n'avaient-ils pas quelque idée de la chose, et de ces re. muements en eux de l'instinct divin qui leur suggérait des pensées magnaniuies et les poussait aux actions héroïques? Ceux qui se raillent de ces touches divines le font bien à leur aise; ils ne les ont jamais senties. Le saint de Ylmitatio Christi ne se fatigue pas à nous définir la grâce, théologiquement et selon l'École; à quoi bon? Il Fa sent qui opère en lui ; il est tout plein d'elle ; il est du petit nombre de ces âmes illuminées desquelles Dieu, sans qu'il les consume du feu de sa face, approche de tout prés, et qu'il remplit d'une science de l'homme transcendante et infaillible. De telles âmes, que nous traitons de chimériques à cause de la médiocrité des nôtres, ont des discernements d'elles-mêmes où il semble qu'elles le disputent à Dieu en pénétration.
Fili, diligenter adverte motus naturœ et gratiœ, qum valdè contrarié et sahtiliter moventur; et vix nisi à spiritiiall et intimo illiuninato homine discernuntur (1).
Ce que notre Corneille dit, comme il suit, à sa manière et dans sa langue qui convient à ces spiritualités hautes et délicates :
Considère, mon fils, en toul ce qui se passe
De la Nature et de la Grâce Les mouvements subtils l'un à l'autre opposés ; Leurs images souvent en lieu même épandues,
L'une dans l'autre confondues, Ont des traits si pareils et si peu divisés, Que les plus grands dévots, après s'être épuisés
En recherches assidues, A peine, quelques soins qu'ils s'en puissent donner, Ont des yeux assez vifs pour les bien discerner.
(1) Mon fils, examinez soifmeusemeut les mouvements de Jj^ Salure et .le la frrâce ils sont extrêmement contraires, et s, «"1^^' [^"«j^f;^ clleu.eut soul-.ls bien couuus, sinon par les personne spirituelles et intérieurement éclairées, (/m. J.-C, iiv. 111, chap. Liv.;
9^ LES DpUX. IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
Gomme on le voit, ni le saint de Vlmitatio Christi, ni le poète théologien ne nous donnent de la grâce une définition d'École. Ils se tiennent à croire et à affirmer ce secours divin; et, partant de cet acte de foi, ils vont sans plus s'éblouir de la lumière du pur divin, aux faits d'expérience, aux preuves sensibles des contrariétés de la nature et de la grâce, et de l'étonnant et perpétuel combat qu'elles se livrent l'une l'autre dans notre cœur. Ils ne feront donc pas de la pure théologie ; ils n'agiteront pas de pures et « d'adorables » idées, lesquelles passent le commun des esprits, et ne se laissent appréhender que par l'élite des saints. Ils vont nous mettre au point de nous entendre nous-mêmes sur nos propres contradictions, et sur les deux hommes dont notre moi se compose. Le flagrant délit, pour ainsi parler, de l'insuffisance de notre libre arbitre cfans les affaires ordinaires de la vie, à plus forte raison dans les extraordinaires, va nous être dénoncé au moyen d'exemples probants de notre misérable façon de vivre. Nous toucherons pour ainsi dire du doigt les deux forces qui interviennent dans nos actions, et dont l'une, la nature, nous emporte à ses fins avec une aveugle impétuosité, l'autre, la grâce, nous relient, quand elle nous retient ! sur des pentes d'un abrupt effroyable.
Voilà pour le mal ; voici pour le bien. Où la nature nous manque par médiocrité, pesanteur, ou lâcheté, la grâce anime, ébranle, porte, enlève. Comment? Qui a vu venir à soi cette force supplétive? Qui s'est senti, tel jour, à tel moment poussé de Dieu où Dieu voulait qu'il allât? Comment cela se passe-t-il entre Dieu et l'homme? C'est beaucoup demander.
C'est dommage, Garo, que tu n'es point entré Au conseil de Celui que prêche ton curé.
Une définition de la grâce n'en fait point la démonstration. C'est de l'avoir expérimentée aux petites choses et aux grandes qui nous la démontre. Or lequel de nous ne
COMPARKES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 9p
s'est pas senti mainte fois en sa vie à bout de forces et desespérant de lui-même qui pourtant a rebondi de terr§ par un ressort indépendant de sa propre énergie et comme surérogaloire à son libre arbitre? Saint Paul a été l'expérimentateur par excellence de la grâce. « Je puis tout eu celui qui me fortifie ». Après un tel maître, et à des degrés infiniment moindres, nous sommes tous sujets à la divine secousse ; nous la recevons comme sans la recevoir : tant elle nous arrive inaperçue et mêlée à nos mouvements volontaires, tournant ceux-ci au bien, et rangeant sous elle ou contrepesant la nature insolente et égoïste ! Génie et science unique chez les saints et les mystiques ! On s'imagine qu'ils ne font que rêver des choses d'en . haut; on se les représente absorbés dans l'oraison men- • taie, tout à leurs soliloques perpétuels, et tellement séparés de la chair qu'ils n'en sentent plus le poids ni les chatouillements, ni les insolences. (Caro insolesceret. Imit. Gh.). Ou nous les gratifions commodément d'une béatitude anticipée; ou nous disons d'eux par manière de moquerie qu'ils sont sages comme des images coloriées. Ni l'un, ni l'autre n'est vrai. Ils sont au combat comme nous, quoiqu'ayanl l'air d'en être hors. Pour eux ne cesser pas de prier c'est ne cesser pas de méditer, que dis-je, de philosopher au plus serré des choses. Ils sont à euxmêmes le sujet vivant de leur psychologie merveilleuse. Ils n'opèrent point sur l'abstrait tout pur. G'est bien un composé de chair et d'esprit, l'homme, qu'ils considèrent, qu'ils approfondissent en leur propre et actuelle personne, et cela devant Dieu, en toute simplicité de cœur, à la lumière de leur innocence, avec ce discernement presque divin qui appartient aux impeccables. Leur méthode est donc, en son espèce, expérimentale au même titre que celle des psychologues de profession. Tout y est de première vue, prompte, perçante et sûre. Tout y est d'intuition, mais pas tellement immédiate qu'elle passe outre à l'observation des faits internes, à l'analyse profonde des
secrets mobiles du libre arbitre, au jeu compliqué des intentions et des passions, — pourquoi ne dirai-je pas le mot, il est de notre temps — à la pathologie de la concupiscence. Quelle particule de mon âme (divince particulam aurœ, ont dit les païens) ne tombe bas sous la lentillegrossissantedecespénitentSjlesquelssontà eux-mêmes d'impitoyables confesseurs et ne se passent rien du péché ni en son espèce, ni en ses divisions les plus menues? Oui, le fond et le tréfond de mon être moral est connu d'eux autant qu'il l'est de Dieu ; il s'en manque de bien peu 1
Venons aux exemples ; ils abondent dans ce chapitre uv. Tout y roule sur ces deux termes, la nature et la gràee, et sur la perpétuelle et réciproque opposition des deux énergies, de la naturelle et de la spirituelle. Arrêtonsnous aux belles parties de la doctrine telles que nos deux originaux les ont traitées. A quoi nous incite la nature? Vers quoi nous tire la grâce? Où celle-là nous pousse-telle à sa manière machinale, impétueuse, irrésistible? D'où celle-ci nous fait-elle nous ravoir et nous ressaisir dans le moi esprit par une secousse inopinée, suave et d'un attrait extraordinaire et non moins invincible? Qu'estce que ce combat de la bête et de l'Ange, admirable à contempler chez les saints, ces combattants toujours et partout victorieux? Si ce combat n'était l'affaire que du petit nombre des immaculés, il nous surpasserait par trop nous autres du siècle ; et le prodige nous tiendrait quittes de la lutte. Mais au-dessous du sublime il y a l'ordinaire et le commun. Nous combattons nous aussi, que cela nous plaise ou non, du lever au coucher du soleil : nous sommes un esprit uni à un corps. Nous nous traînons sur cette terre portant deux hommes en nous, et ayant peine à les faire s'entre- accorder.
« Pour subsister sur ce lourd élément, » comme dit notre Corneille (livre !•", ch. xxv) il faut que nous ayons guerre avec la bêle, qui veut être seule à ses passions et à ses appétits, guerre avec l'esprit qui est plus souvent maté par elle qu'il ne la mate, guerre avec l'automate qui va par des ressorts à lui propres, guerre en un mot avec la volonté qui lâchement ploie sous lui. Ainsi l'homme ne respire pas de celte lutte douloureuse; ainsi se comportent en lui la nature et la grâce, l'une qui veut être tout et qui s'y excède, l'autre qui lui est un adjument divin faute duquel elle succombe à la bataille de la vie. L'homme, tel que nos deux auteurs vont nous le montrer à l'action, nous est en vérité un grand spectacle. Ici nulle enflure, nulle pompe, nulle vanterie stoïcienne. Le christianisme n'exagère ni ne surfait. Il prend l'homme tel qu^il est sorti d'Adam avec celte chair pécheresse {peccaminosa caro) qu'il tient d'Adam, avec celle âme qu'il a eue un temps innocente et maîtresse, et qui depuis ne fait plus, avec un reste de libre arbitre, que disputer l'empire à ses passions ; à quoi la grâce l'aide grandement, et même l'y fait victorieuse (1).
Naturel inmtè vult mori, nec premi, nec superari, nec subesse, nec spontè suhjtigari (2).
S'il faut mourir en soi, se vaincre, se soumettre
Se laisser opprimer, se voir assujettir, La Nature jamais ne veut y consentir, Jamais n'ose se le permettre.
Ce latin, qui ne le voit? est beau dans sa brièveté et sa concision. Peu de mots, beaucoup de substance, tel est le signe unique de la sapience chrétienne. Chacun de ces verbes-là ne marque-t-il pas une vérité d'expérience dans Tordre naturel, et eu égard à l'économie physique de
(1) Lucrèce appelle ce corps, liv. IV, onus, un fardeau.
^2) La Nature ne meurt qu'à regret, elle ne souffre jamais volontairement qu'on l'abaisse, qu'on la soumette, qu'on la dompte. {Im. J.-C, liv. III, chap. LIV.)
l'homme. Quoi de plus inhérent hélas I à notre individu que ce « natara invité vuU mori? » C'est la répugnance à mourir toute charnelle et prise sur le fait. Le même verbe îHori, par plénitude de sens, et transporté, comme il l'est, à l'ordre moral, dit quelque chose de plus que le mourir naturel. Il emporte tout détachement volontaire, toute humilité et toute patience. Il importe pour l'intelligence des mêmes termes dans Corneille de s'assurer qu'ils ont une propriété égale au latin, et qu'ils contiennent le même sens théologique ou métaphysique. Or cela est ainsi presque partout; et l'erreur serait grande de prendre pour des à peu près de traducteur ou pour de faibles paraphrases certaines expressions françaises en apparence négligées.
N'oublions pas que Corneille parle ici une langue nouvelle, qui n'est plus celle duthéàtreetdes mœurs dramatiques. C'estproprement la langue de l'âme etde la spiritualité militante. Elle demandée être pénélrée ; à quoi le latin de Vlmitatio Christi n'aide pas peu, comme on pourra le voir par toute la suite du parallèle.
Regardons chez nos deux auteurs aux maîtresses propriétés et différences de la nature et de la grcàce. Voyons ce qu'y vaut le latin, ce qu'y vaut le français ; et ne nous étonnons pas de ce que la brièveté, la concision et partout leplus substantiel des choses se trouvent du côté du latinisant. Cela est du génie romain.
Natiira caUida est, et multos trahit, illaqueat, et decipit et se semper pro /lue hahet (1).
C'est ainsi que souvent à forces d'artifices La Nature enchaîne et déçoit, Se considère seule aux vœux qu'elle conçoit, Et se prend pour seul but en toutes ses délices.
Le poète s'étend et gagne au large par les mots; cela est évident. Mais la définition des choses n'y perd pas et n'en
(i) La Nature est fine, elle attire beaucoup d'hommes, les engagé dans ses filets, les abuse, et u'a jamais eu vue qu'elle-même. (Ibid.)
f:oAiPARv:!:s dans lduus pauii^s priiscipai.es. 99
paraît pas énervée. « La nature encliaiiic et déçoit » ne le celle pas au latin, le princi[)al des choses est énoncé. Voyons pour la gi'àce :
Sed ijratia simpliciter amhulal ; ah omui specie rnalâ 11m (Icelinal ; fallacias non prœtendit, oiimiaproptcrdeam ajit, in quo el finalltcr reqmescit{\).
Mais la Grâce chemine avec simplicilé, Ne peut soullVlr du mal l'ombre ni lapparcnce, Ke tend jaiuais de piège à la crédulité, Voit toujours Dieu par préfé: ence, Ne fait rien que pour lui, le prciid pour seule lin, Et met tout son repos en cet être divin.
C'est parfait; cela égale pour Tingénuité du dire le saint de Vlmilalio ChrisU.
A chaque trait du contraste, nous entendons davantage l'homme naturel et l'homme spirituel, l'un qui ne sait que s'aimer d'un charnel amour, l'autre qui se hait d'une haine raisonnable, quand pas héroïque et sainte. Cela n'a rien à voir avec le procédé d'Ecole dit l'antithèse. La rhétorique! ces penseurs devant Dieu ne la connaissent même pas de nom. Ils sont tout en eux-mêmes et tout à euxmêmes sous l'œil de Celui qui sonde les cœurs et les reins. Ils ne s'amusent pas aux antinomies; c'est aux contrariétés réelles et vivantes de notre double nature qu'ils ont affaire. Ne nous lassons pas de le redire à l'honneur des vrais mystiques et à la confusion des beaux esprits de l'Ecole qui les traitent d'idiots, ou de pauvres métaphysiciens. Ces pauvres métaphysiciens n'ont rien de plus à m'appi^endre sur le fond de mon être que ce qu'ils m'en apprennent; et je me sens si peu entre leurs mains un être de raison, un pur intelligible que je kùm'is, et dans ma chair et dans mon esprit, de leur être un homme si présent, si exploité, si connu.
(1) .M.iis la grâce marche dans lu siinplicil'î ; elle fait toute apparence (lu mal; elle u'u jamais envie do tromper, elle apit toujours purement pour Dieu dans lequel elle trouve sa fin et son repos, {Ibid.)
Natura pro suo commodo laborat, et quid lucri exalio sibi proveniat attendit (1).
Est-ce vous, est-ce moi, que le saint désigne ici ? c'est vous et moi, hélas t Corneille ne nous dit rien de moins fort, quoiqu'il l'étende davantage, étant du monde et voyant de tout prés le détail des mœurs, des menues intrigues, des petites et des grosses infamies.
Regarde comnïe la Nature S'empresse avec activité A la moindre couleur, à la moindre ouverture
Qui fait son intérêt ou sa commodité : Dans son plus beau travail tout ce qu'elle examine C'est combien sur un autre un tel emploi butine.
« Un tel emploi qui butine sur autrui » est de tous les temps ; combien plus du nôtre ! Et à qui cela ne remet-il pas en mémoire ce beau vers d'Othon...
à qui dévorera ce règne d'un moment.
Et ceci ne convient-il pas à merveille aux civilisations envieillies dans le luxe, les sensualités, les raffinements de l'élégance, et les fantaisies énormes de l'argent?
« Pecuniam omni modo torquent, vexant (2) » avait dit Salluste. Qu'est-ce que ce saint, ce moine ne sait pas, ne voit pas de la vie des délicats de son temps? Et que dirait-il donc de nos délicats d'à présent, de ces aba^idonnés à la bonne nature lucrécienne?
Natura qtiœrit hahere curiosa et pulchra, abhorret vilia et grossa{S).
Les nouveautés plaisent à la Nature,
Elle aime l'ajusté, le beau, le précieux :
Le vil et le grossier sont l'horreur de ses yeux,
L'en vouloir revêtir c'est lui faire une injure.
(1) La Nature travaille pour sa commodité et regarde l'avantage qu'elle retirera des autres. (Ibid.)
(2) Ils tourmentent, ils fatiguent eu mille manières leur argent...
(3) La Nature recherche ce qui psl beau et curieux et abhore ce qui est vil et grossier. (Ibid.)
COMPARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. lOi
Ah, rien ne dit plus crûment les choses que ce vilia et grossal Le poète a beau le rendre de mot à mot; Le vil et le grossier ne peignent pas comme le font ces vilia et grossa. L'avantage ici est de beaucoup au latiniste du moyen âge et à son bas latin. Notre poète se relève dans la langue de son siècle pour ce qui est de « l'ajusté, du beau, du précieux. » La nature est prise sur le fait par l'un et par l'autre. Chacun d'eux s'y montre l'homme et le censeur de son temps.
Gratia vero simplicibus deleclatur et humilihus, aspera non aspernatnr, nec vetustis refugitindui pannis (1).
La Grâce aime l'habit simple et sans ornement;
Elle n'affecte point la mode ; Le plas vieux drap n'a rien qui lui semble incommode, Et le plus mal poli lui plaît également.
« Le plus vieux drap et le plus mal poli » n'est pas tant différent du vetustis pannis, à savoir, du piètre acoutrement du moine, et des duretés de l'antique vie claustrale. Où les mœurs veulent la couleur qui leur convient et le relief qui les fait ressortir, notre Corneille n'est pas en peine. Il a la touche impétueuse et la fougue première du pinceau. Nous en verrons d'autres et plus étonnants exemples.
Naturel respicit naturalia (2).
La nature a le cœur aux choses de la terre.
Sed gratia attendit œterna (3).
Les seuls biens éternels attirent pleinement L'œil d'une âme qu'elle a gagnée.
Nec inperditione rerum turhalur, neque verhis durioribus acerhatur, quia thesauruni stmm et gaudium mwn in cœlo, ubi nil perity constituit (4).
(1) Mais la pràce aime la simplicité et l'humilité, elle n'évite point ce qui est rude, et ne refuse pas de porter de vieux vêtements, {ihid.)
(2) La nature estime les choses temporelles. {Ibid.)
(.3) Mais 1.1 pnlce n'a d'atlention que pour l'éleruité. (Ibid.)
(4) Les pertes ne la troublent point, et les paroles les plus rudes ne
Elle lient pour iuililTëients Et la perte, et le gain de ces biens apparents. Contre elle sans effet l'opprobre se cb^ploie : Rien ne la peut troubler^ rien ne la peut aigrir; Et ne mettant qu'au Ciel ses trésors et sa joie, Elle ne peut rien perdre où rien ne peut périr.
C'est presque de mol à mot; et c'est merveille de voir comme la langue française, enracinée dans la latine, et, pour ainsi dire, repoussant de la souche mère, a l'air et les traits du latin, maniée comme elle l'est parThoinme de France le plus plein des choses romaines. C'est ce fait généreux de la nourrice de nos esprits, de la louve latine qui bouillonne au cœur du grand Corneille, et qui fait que l'immortelle propriété des termes ne lui manque pas même dans le transport poétique. Le bon sens romain porte et gouverne cette langue cornélienne, quoi qu'elle ose, où qu'elle s'emporte.
« (La grâce), elle ne peut rien perdre oii rien ne peut périr. » Le latin dit uhi nil périt, et rien de plus. Le français dit en ce vers unique tout l'état de la vie bienheureuse.
Natura mipida est {!)...
« La nature est cupide autant qu'elle est avare.
Le vers de Corneille m'explique tout l'abominable delà cupidité, et comme elle se termine à l'avarice; le cupide a les deux fureurs, fureur d'accumuler et fiii^eur d'épargner. L'abominable et malheureux fou! eh, qu'il meure sur son or! Le poète n'est pas moins possédé de son sujet que le saint de Vlmitatio Christi; et il a des mouvements d'un christianisme original qui enchérit sur la tranquille piété de son modèle. C'est une preuve entre mille que noire poète y fait de sa personne, et qu'il travaille, en vue
la clioquent point, « parce qu'elle a mis sou trésor et sa joie dans le ciel, où rieu ne périt. » (Mathieu, liv.Vl, chap. xx.) (1) La Nature désire sans cesse... (Ibid.)
COMPAUfil'S DANS LEURS PAmiES PRINCIPALES. !0:i
de sa propre perfection, sur celte divine matière de la doctrine du Christ. Ainsi, conrime emporté par je ne sais quelle beauté visible de la giàce, il s'imagine l'entendre qui lui dit :
Emprunte, emprunte mes clartés Pour voir où penche la Nature, Comme elle incline aux vanités A la chair, ;\ la créature...
Le saint ne se départ en aucune sorte du ton uni et doux de son discours. Il pense, il parie à la manière des saints : leur conversation dès ce monde est avec Dieu; elle n'a rien de violent et de l'humaine chaleur: Deus non est tuuiuUiis.
Nattira inclinât ad crcatnras, ad carnem propriam, ad vanitates et discursus (1). C'est tout uni, et d'un homme qui a atteint ce point de repos où travailler à se connaître n'est plus, à vrai dire, un travail pour les saints, mais ressemble par la facilité et la lucidité à une opération de l'entendement divin. Telle n'est pas l'assiette de l'esprit de Corneille. Le monde, que le poète n'a pas cessé de hanter, l'a laissé dans le trouble et l'angoisse et les ténèbres du dedans. II n'a pas la lumière suffisante pour les percer; il l'appelle, il l'invoque, il l'adjure comme un homme qui se perd dans la multitude de ses pensées, et qui ne peut se tirer de l'inextricable. Que me veut celte chair? Que me veut cet esprit? ils sont mal ensemble, et il leur faut cohabiter aux mômes lieux. Où l'une m'entraîne, l'autre me retient. Quand l'une m'abaisse à ses fins naturelles, l'autre en ressent de la honte ou du dégoût, et me lire en haut : ni le corps ni l'esprit ne peuvent vivre chacun de sa vie propre et indépendante ; tant ils sont conjoints, et tant ils se gênent Tun l'autre dans leurs démarches ! (2) « Mal-
(1) La Nature adu penchant pour les créatures, pour sa propre chair, pour les vauilés et le divortisHeuieut. [Ibid.)
(2) Pourquoi in'es-tu donné, ô coup mortel, fardeau accahlant, soutien nécessaire, ennemi llatteur, ami dangereux, avec lequel je ne puis avoir
heureux homme que je suis f » C'est le cri de détresse d'un saint Paul ; c'est le cri de détresse de tout homme qui descend en lui-même, à qui sa propre personne est à grand peine discernable dans cette confusion et ce tumulte des contraires.
« Emprunte, emprunte mes clartés . « Pour voir où penche la Nature...
N'est-ce pas que notre poète, vaincu par ce tourment de ne pouvoir discerner assez ce qui est de Thomme animal et de l'homme spirituel, se tourne en désespoir de cause vers celte lumière surnaturelle de la grâce comme l'entend lesaintdel'/wUa^/o Christl. Elle n'est ni pour l'un, ni pour l'autre, d'illumination, simple, immédiate, miraculeuse, et gratuite au sens absolu. Ils usent d'elle comme d'un procédé métaphysique de la plus légitime application. La grâce leur estun supplément nécessaire à la méthode rationnelle, laquelle nous fait connaître le moi pensant, et le dégager haut la main de la matière. Mais en quoi elle les sert le plus excellemment, c'est à se démêler des difficultés créées par la concupiscence au libre arbitre, et contre lesquelles celui-ci lutte chez les vertueux avec un courage touchant et digne que Dieu l'aide d'en haut. Là nous apparaît « dans ses clartés » comme dit Corneille, la grâce efficace de laquelle peu d'hommes, hélas 1 se portent garants pour leur propre compte. Il suffît pour que la doctrine n'en éprouve pas de déchet dans les âmes chrétiennes que le petit nombre des saints en aient rendu témoignage et par leur vie et par leurs écrits : et, quand
ni guerre, ni paix, parce qu'à chaque moment il faut s'accorder et à chaque moment il faut rompre ? ô inconcevable union, et aliénation non moins surprenante ! malheureux homme que je suis ! Et vous vous attachez à ce corps mortel, et vous bâtissez sur ces ruines, et vous contractez avec ce mortel une amitié immortelle!
Je ne sais pourquoi je suis uni à ce corps mortel, et pourquoi élaut l'imaae de Dieu, il faut que je sois ploupé dans cette boue. Je le hais comme mon euneaii capital, je l'aime Cjmme le c mipagnou de njes travaux; je le fuis comme ma prison, je l'honore comme mon héritier. (Bossuet, Pensées.)
le poète des grandes passions du théâtre, un Corneille, tourmenté à la bonne heure de la„ pensée ^du salut, se peint à nous, tiré par le monde et tiré par^ la grâce, partagé entre Dieu qui le veut humble et réduit et le siècle qui l'amuse encore de ses vanités, malmené par ces factions du dedans qui s'appellent les passions, et à grand peine rangé au libre arbitre qui est « du contraire parti, » ne peut- on pas dire que la cause de la grâce triomphe en la personne de cet athlète chrétien, de ce mâle esprit qui connaît bien et les coups de force, et les ruses d'enfer de la concupiscence? La grâce, un'^ôtre de raison, une pure chimère de la théologie chrétienne, un jouet d'enfant à l'usage des âmes faibles, le plus commode des miracles qui s'offre aux gens sans volonté, quoi de plus? la grâce, un saint escamotage du libre arbitre I Ce n'est pas comme cela que l'entend et le confesse le grand Corneille. Nul plus que l'auteur des Horaces et de Polyeucte n'est plus persuadé que l'homme ne peut rien sans Dieu même aux choses ordinaires, à plus forte raison aux extraordinaires, « faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux I » a-l-il fait dire au vieil Horace, parlant à ses enfants.
Ici, en pleine thèse du libre arbitre contrecarré par les passions de la chair « qui convoite contre l'esprit, » il n'y a qu'à se laisser percer des traits de cette poésie cornélienne, et à donner son cœur à ses spiritualités enlevantes pour croire au divin supplément de la grâce non pas seulement d'une foi doctrinale, mais d'une foi de sentiment et d'expérience. De telles affirmations de la grâce opérante et contredisante à la nature ne sont pas d'un simple imitateur des discours d'un saint, et qui redit eu vers ce que le saint a dit en prose ; ellessontd'un homme que le dogme a subjugué et qui tire de son propre fond les prouves psychologiques d'un adjumcnt surnaturel au libre arbitre t Relevons ces preuves au fur et à mesure
106 LES DCr\ IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
qu'elles parlent de la conscience du chrétien, et qu'elles prennent corps et figure dans la paraphrase poétique.
La belle et simple opposition que voici de la nature et de la grâce eu égard aux affaires de ce monde !
Natura libenter (diqnod solalium hahot cxternum in quo delecteUir ad sensum. Sedgratia in .'^olo Deo qnœritconsolari, et insummo bono super omnia visibilia delectari (1),
Les consolations sont même si diverses Que l'une les arrête à ce qu'aiment les sens; L'autre qui les lient impuissants Ne regarde que Dieu dans toutes ses travers'^s, N'a recours qu'à lui seul, et ne se plaît à rien Qu'en l'unique et souverain bien.
On ne saurait trop appuyer sur cette science du monde qu'ont les saints, eux qui sont le plus hors du monde. Elle n'est que plus étonnante en ce moyen âge fécond en caractères et en venus robustes, mais d'un génie civil médiocre, et de nul raffinement pour ce qui est des mœurs. De quel endroit de leur cellule ces moines voyaient-ils donc le monde sans être vus de lui? De quelle cachette ayant jour sur les choses du dehors, è quà spécula'! Cette cachette c'était leur propre cœur. Rien de l'homme charnel, rien de l'homme intérieur, rien de la guerre sourde et sans trêve que se font la chair et l'esprit ne fuit ces psychologues d'instinct, ces illuminés de la mortification. Par cela même qu'ils ont vaincu en eux ou peu s'en faut
(1) Dieu nous tire par notre propre volonté, qu'il opère si douce- Dieut eu nous uièiue qu'on le suit sans s'apercevoir de la main qui nous remue, ni de l'impression qu'elle fait sur nous, (^^os^uet, Médilations sur l'EvangUi', XVl'^ jour.)
(2) La Nature reçoit volontiers des consolations extérieures qui font plaisir aux sens; et la prâce n'en reclierche qu'eu Dieu et ne veut de joie que dans le souverain bien, qu'elle préfère à tout ce qui est visible. (Ibid., Ps.)
COMPAni^:ES DANS LKURS P\RHRS l'RI!SfJP\I,r:S. !07
"muselé la bêle, la concupiscence, ils l'aperçoivent mieux, lâchée, et toute à ses pétulances naturelles chez les séculiers. On ne sait comment ils voient si bien ce qui se passe dans le monde; ni par quel huis secret ils se sont faufilés, qu'on me passe l'image, dans tous nos commerces, commerces de libertinage, de cupidité, d'ambition, d'amitiés vaniteuses et intéressées, d'affaires basses et véreuses, iniques et innommables. La vérité est que ces chastes yeux soutiennent la vue de ce qu'il y a de plus impur, ces mains intègres remuent, sans en être souillées, la matière des prévarications, des fraudes et des rapines, ces cœurs simples percent les intrigues les plus enveloppées, les manèges du monde les plus couverts et les mieux tissés. D'où vient cela, si non de la sainteté elle-même, et d'un sens psychologique d'une étendue et d'une acuité surnaturelles! Un cœur pur a infiniment d'esprit, par cela seul qu'il est pur; et ce n'est pas une petite erreur aux philosophes de profession de le tenir pour inhabile aux exercices spéculatifs, inhabile au discursif et à la dialectique : d'accord, mais il est le maître des maîtres dans la science intuitive de Dieu, de l'homme, des mœurs et des passions.
Cor mundum penctrat cœlos et infcrnum (1).
Un cceur bien net et pur prête k l'àmc des yeux Qui pénètrent l'enfer, cl percent jusqu'aux cieux.
Voici ce qu'on nous dit,dansle latin de Vlmitatio Christi, de la natui^e ou du monde qui s'intrigue et s'agite, et dans le tourbillon duquel nous sommes emportés.
Natiira gaudet de amicismuUis etpropinquis ; gloriatur' de nobill loco et ortu gcneris ; arridet potentihus, hlanditur divUibiis, applaudit sihi simiUhvs (12).
(1) Un cœur pur pénùlre les cinux et Tenfer. {Ibid )
(2) La Nature est bien aisu d'avoir des ami^ et des parents en prând nombre, elle se ilorifie de l.i noblesse de s^on oriaiiie et du lii^u de sa naissance, elie a de la couipLiisauce pour les puisbauls, elle Halle les riches, et applaudit à cejx qui lui ressemblent. {Ibid.)
Combien de choses en peu de mots I C'est le monde en raccourci avec tout le mouvement de ses affaires et de ses passions. Et de quel esprit tranquille cela nous est dit! Ne semble-t-il pas au contraire que notre Corneille se jette au fort de la mêlée pour nous la peindre, à sa manière, dans réchauffement même du contact des hommes?
Si le nombre d'amis, si la haute alliance, Si le vieil amas des trésors.
Si le rang que tu tiens, si le lieu dont tu sors, De quelque vaine gloire enflent ta confiance ; Si tu fais ta cour aux puissants.
Si les riches ont tes encens Pour une molle flatterie ; Si tu vantes partout ce que font tes pareils, Tu ne suis que le cours de cette aiîéterie Qu'inspire la Nature à qui croit ses conseils.
Paraphrase, tant qu'on voudra ! mais paraphrase pleine de force et de couleur, où les mœurs sont agréablement rendues et non sans quelque allusion satirique aux personnages du temps que le poète regarde faire.
Tout autre se montre dans ses conduites et ses affections la grâce qui est tenue de vivre dans le monde.
Gratia mitem et inimicos diligit, nec de amicomm tnrhà extollitîir, nec locwn, nec ortum natalium reputat, nisi virtiis major ibi fucrit (1).
Ainsi pense et s'exprime ce généreux christianisme. Ainsi juge-t-il des biens, d'opinion, de la naissance, du rang, des grandeurs, auxquelles manque le soutien de vertus, elles aussi, au-dessus de la commune mesure. Belle matière et bien faite pour des vers cornéliens ! Ils sont tels en effet par la hauteur des sentiments.
La Grâce agit d'une autre sorte, Elle chérit ses ennemis ;
(I) Pour la grâce, elle aime même ses ennemis, et ne s'élève point pour le plus LTand iioiubre de ses amis ; elle ne fait aucuu cas de la grandeur et du lieu de la naissance, s'il ne s'y joint une plus grauJe venu. {Ibid.}
COMPAREES DANS LEOKS PARTIES PRINCIPALES. 109
Et la foule épaisse d'amis Jamais hors d'elle ne l'emporte :
Quoiqu'elle fasse état des qualités, du rang, De l'illustre et haute naissance ; Elle n'en prise point l'éclat ni la puissance. Si la haute vertu ne passe encor le sang.
Ce dernier vers ne ferait-il pas bien dans la bouche de Don Diègue, si même il n'est pas quelque part dans le Cidi
Rien ne me paraît marqué d^une plus sincère originalité dans cet Imitation du Christ de notre poète que ces manières héroïques de dire rappelées des héros de ses tragédies, et qu'il accomodeà ces hautes spiritualités chrétiennes. C'est le même pathétique, transporté des passions humaines à la vie divine de l'esprit et sanctifié par celle-ci. On est çà et là ébloui par de certains traits de cette vigueur transformée qui survit, pour ainsi dire, au poète créateur de si vivants héi^os.
Où son maître en la vie spirituelle n'est que sentencieux et juste en son propos, lui il s'étend, il s'anime, il s'échaufïe sur le sujet de la nature humaine ; il s'en prend, non plus à la généralité des hommes, mais à tels et tels hommes vivants, et qu'il regarde agir bien ou mal, grandement ou petitement.
Naturel de defectu et uiolestiâ citù conqueritur ; gratta constanter fert inopiam (1).
La Nature jamais ne veut manquer de rien ; Jamais du moindre mal ne veut souffrir l'atteinte; Tout ce qu'elle n'a pas faute d'un peu de bien
Lui donne un grand sujet de plainte; La Grâce n'en vient point à cette lâcheté. Et porte constamment toute la pauvreté.
Ce « faute d'un peu de bien » n'est-il pas fait pour nous arracher à tout ce que nous sommes de gens de médiocre
(1) La Nature se plaint d'abord que quelque chose lui manque ou la fâche.
Et la grâce supporte les privations avec constance. (Ibid.)
ilO LES DEUX IMITAT[0>'S DE JÉSUS-CIIRIST
condition un cri d'assenti:nentoii plutôt d'approbation piteuse? Auquel de ce troupeau des pauvres bien élevés, et tenus à une mise honnête « ce peu de bien » eu sus du nécessaire ne manque-t-il pas? Pour qui n'est-ce pas «un grand objet de plainte» que dis-je?une occasion courante de récriminations aigres, d'envies, de rébellions intérieures contre l'ordre providentiel et les répartitions inégales du « possessoire » en ce monde, d'abattements du cœur, de lâchetés, pis que cela, d'actions basses en vue d'accroître « ce peu de bien » qui manque? Le poète est de sa personne dans ces inégalités sociales, dans cette mêlée des riches regorgeants et desralionnés,de ceuxde la grosse finance et de ceux du petit argent duquel la plupart vivotent. Notre Corneille était, comme l'on sait, petit censitaire, tenuis census, et n'en faisant pas moins fiére figure, ne se serait-il pas dépeint lui-même dans ce beau vers « et porte constamment toute la pauvreté ». Pourquoi pas ?
Cette doctrine de la Nature et de la Grâce et de leurs mouvements divers n'est pas simplement d'espèce théologique. Bien qu'il soit vrai que par ses propriétés mystiques elle occupe les sommets de la science de Dieu, on n'a pas de peine à la faire descendre jusqu'à l'homme, et à l'adapter en quelque sorte à la mesure commune de nos corps et de nos esprits Et ce n'est point ravaler ce qu'elle a de divin que de la faire servir à mieux connaître notre dénuement naturel et la triste insuffisance de notre libre arbitre. La grâce, qui ne le voit par tous ces exemples tirés delà vie commune? revient à une explication de plus en plus satisfaisante de notre être complexe et du travail douloureux dont nous sommes chargés ici-bas, ayant à faire vivre ensemble la chair et l'esprit. Entre les mains des saints la grâce est un instrument psychologique du
COMPAKÉES DANS l.EUHS PAUTIES PRINCIPALES. lll
premier ordre, qui ne s'arrête point à l'abstrait, mais qui va au ceulre même de l'iiomme, à ce cœur de chair, à la passion maîtresse, au trouble vainqueur de la raison, à la volonté défaite et éperdue. Et où tout cela se passe-l-il? Est-ce dans un sujet idéal que ces méditatifs ont iuviginé pour la commodité de leurs exercices spirituels, et pour n'avoir plus à regarder à la terre? Nullement. Le sujet qu'ils étudient et duquel ils nous parlent avec une étonnante pertinence, c'est l'homme tel qu'il se comporte sous le soleil, parmi les affaires (1) et dans les ardeurs de la viecontentieuse, dans les cupidités, dans la passion d'acquérir et de détenir, dans les compétitions, les contradictions, avec ses propres vices, avec les vices d'autrui, avec sa courte sagesse et ses appétits sans frein, libre et chargé de chaînes, né pour endurer et qui ne sait rien endurer, lâche à la douleur, à la mort, qui veut et qui ne veut pas, infatué de ses lumières, et entiché de cette idée impie qu.' Dieu, que l'Etre souverainement bon et éternellement vivant n'a pas des manières propres à lui de subvenir au vouloir et au faire de sa créature. Remuons toutes ces preuves de notre imbécillité et de la nécessité d'un secours divin. De l'une les forts eux-mêmes ne doutent pas, j'entends les vraiment forts; de l'autre les glorieux et les vantards n'ont que faire, à ce qu'ils prétendent. Voici qui regarde ces derniers.
Natara omnia ad se rcflectit, pro secertat et arcju'a (2).
La Nature sur soi fixe toute sa vue, Y jette tout TelTort de ses réflexions, Et n'a point de combats ni d'agitations, Où par l'intéièt propre elle uo soit émue.
(1) Croyez-moi, Dieu, aime les âmes qui sont asiitées des flots et des lempèles de ce inoade, pourvu qu'elles recoiveut de sa luaiu le travail, et que vaillautes guerrières, elle s'efïorçeul de «arder la fidélité parmi les troubles et les combats... or nous y allons (au ciel) parmi les orales, pourvu que nous ayons le cœur droit, l'intention bonne, le conrape ferme, l'œil vers Dieu, et eu lui toute notre confiance. (Saint- François de Sales.)
(â) La Nature rapporte tout à elle, elle co.ubat et elle dispute pour elle. {Ibid.)
Gomme les choses sont ramassées dans ce latin t Est-ce la peine de le faire remarquer? Notre Corneille fait mieux et de son libre génie dans ce qui suit, et qui a trait à la grâce auxilialrice des humbles et victorieuse du sens propre.
« Gratia auteni» ad Deum cunctareducit, undè originalités émanant. Niliil boni sibi adscribit, nec arroganter prœsumit : non contendit, nec stiam sententiam aliis prœfert; sed in.omni sensu et intellectu œternœ sapientiœ ac divino examini se subniittit (1).
Tout l'acte de dépouillement du sens propre et du recours à Dieu dans nos doutes ou nos éblouissements est compris dans ces sages paroles. Il ne s'agit pas de renoncement absolu à notre libre jugement, d'immolation fanatique de notre volonté. Dieu, qui nous a fait libres et capables de discerner le bien d'avec le mal, n'a dispensé personne de décider par lui-même et de prendre parti. 11 s'agit pour chacun de nous de toucher à ce point indistinct de la connaissance où, la lumière nous manquant tout-à-coup et comme s'évanouissant, force nous est de recourir à Dieu pourqu'il veuille bien y suppléer: de même pour l'action que nous avons à faire, si la résolution a peine à se former en nous, ou si, toute formée qu'elle est, nous la sentons qui faiblit et demeure court, où est le fanatisme à attendre de Dieu qu'il donne le branle à notre vouloir imbécile, et qu'il le porte là où il doit aller? La grâce n'a lieu que passé les limites naturelles de la connaissance et de la volonté. Elle est une force d'en haut, que tous nous expérimentons. De quelle manière et en quel degré? C'est sans doute le secret du moteur des esprits. « Elle est coopérante, » nous dit la théologie; elle n'est pas une machine à miracles.
(1) La grâce rapporte tout à Dieu, de qui de toutes choses viennent; elle ne s'attribue aucun bien.
Elle ne présume point d'elle avec arrotrance ; elle ne dispute point, elle ne préfère pas son sentiment à celui des autres; mais elle se soumet dans tout ce qu'elle pense et dans tout ce qu'elle conçoit au jugement de Dieu et à l'examen de la Sagesse éternelle. {Ibid.)
Nil boni sibi adscribit, nec arroganter prœsiimit.
La grâce est bien telle dans ces versci de Corneille que nous la montre notre saint dans son aimable latin, à savoir, agissante au dehors, exercée par le monde, et le surmontant par sa divine et douce vigueur.
La Grâce a d'autres mouvements
Dont les sacrés épurements Rapportent tout ;\ Dieu comme à leur origine ; Elle ne s'attribue aucun bien qu'elle ait fait, Et toute sa vertu jamais ne s'imagine Que son plus grand mérite ait rien que d'imparfait.
Elle n'est point contentieuse.
Et ne donne point ses avis
D'une manière impérieuse
Qui demande à les voir suivis; Jamais à ceux d'un autre elle ne les préfère ; Et, de quoi qu'elle juge ou qu'elle délibère, A l'examen divin elle soumet le tout, Et fait la Sagesse éternelle Arbitre souveraine et de ce qu'on croit d'elle, Et de tout ce qu'elle résout.
Il est visible que le poète, peu maitre de son démon, et lui rendant la main, prend du champ sur ce latin sobre, retenu, et comme fixé aux précisions doctrinales. Auprès de celles-ci notre poète surabonde ; oui, mais non pas en vocables vides et simplement sonores. Il vaque à son sujet (de la grâce) tout autant que le saint de Vlmitatio Cfiristi fait au sien : mais il est plus à ce monde, au milieu duquel il vit, raisonne et se remue : il y voit des effets de la sagesse ou de la folie humaine qu'un solitaire n'a pas sous les yeux, et dont il n'est pas en toute rencontre averti. Or c'est de ce surplus d'expérience séculière que notre Corneille profite, et qu'il surajoute à ses méditations chrétiennes. Dirai-je que la vie séculière elle-même n'est pas incompatible avec l'action secrète de la grâce ? Regardons ce que sont les simples honnêtes gens ici-bas, ce qui les maintient dans l'honnêteté en dépit des coutumes et de la
lit LES DEUX IMITATIONS Dl<: JÉSUS-CHUIST
inorale facile du monde. D'où leur peut venir cette conscience exquise et invincible au mal, si non
. de la Sagesse éternelle Arbitre souveraine, et de ce qu'où croit d'elle, Et de tout ce qu'elle résout ;
La tbèse de la Grâce en ses deux espèces, théolosique et métaphysique, a sou compléiueut nécessaire dans le chapitre suivant (Gbap. LV, liv. III.)
De la corruption de la Nature, et de l'efficace de la Grâce De corruptione Natura^ e1^ ef^icacia ÇJrs^tiae divinae.
Après ce chapitre, rien ne nous manque plus pour connaître dans leurs rapports les plus secrets et les plus déliés les deux hommes que nous portons en nous, à savoir, l'homme animal et l'homme spirituel ou intérieur. Après saint Paul qui a traité, d'une manière divine, soit de l'un et de l'autre, les prenant chacun à part, soit des deux dans leur mixture incompréhensible, le saint de Vlinitatio Cliristi nous dit là-dessus des choses encores admirables qui sont d'un initié à Faction vive et incessante de Dieu en ce monde. Après lui et suivant ses traces lumineuses Corneille tient haut ce sujet où consiste tout le mystère de notre nature. Il fait cela par des efforts de génie qui étonnent et ravissent; la difficulté demeurant pour lui entière qui est de ne pas trop dévier de la précision théologique et doctrinale, et de ne rabattre rien de l'essor de ses poétiques ailes. Ajoutons qu'en aucun endroit de son Imitation deJ. Christ \\ n'a plus donné à la considération de soi-même et au plus intérieur de son âme. 11 y enfonce à la manière des saints, et non sans une pointe de leur lucidité surnaturelle. C'est là en effet, dans ce lieu de ténèbres, dans ces fibres entrelacées de notre chair, gène horrible pour l'esprit! que gît tout le prodige de notre nature.
COMPAKÉES DAÎ<S LEUKS PAUTIES l'UliSClPALES. llo
C'est à démêlfr ceci d'avec cela, ce qui végète d'avec ce qui pense, que toute méditation se consomme. Saint-Paul le l'remier a vu le nœud à la lumière du Christ, et il Ta dénoué. Le saint de Vluiitalio Chrisù, illuminé de la même manière, a dévelo[)i)é « les plis et replis » de l'homme double. Pascal s'y est abîmé. Certainement je me connais mieuxdansmes corruptions naturelles que je ne le fais dans le peu de bien dont mon âme est capable. Je me saisis d'une prise plus sûre, me rendant attentif à mes combats et tiraillements intérieurs, que si je considérais d'un côté mon corps et de l'autre mou esprit. J'embrasse, comme je le peux et autant qu'il m'est licite, les deux dans la même étreinte, et je tâche de me reconnaître dans cet étrange amalgame; et, comme c'est la corruption qui y domine, et cela « dés le ventre de ma mère. » je saisis mon être spirituel, non pas tel que Dieu l'a fait (la chose est au-dessus de l'entendement humain) mais tel que je l'ai et le sens au fort de mes concupiscences, et travaillé par elles du lever au coucher du soleil. Voilà non pas l'homme de l'école, l'objet de la métaphysique discursive, mais le fils d'Adam, le vivant parmi les vivants, le serf du péché, le jouet et la proie de la concupiscence, l'ath-rlète sans repos qui lutte avec la bête (Orip), l'appelle Platon, l'ignorant qui veut savoir quel il est, quel corps et quel esprit et le composé prodigieux de l'un et de l'autre. Or le plus clair sentiment qu'il ait de son être, il ne l'a que par la guerre intestine qui l'exerce et le met à mal, et dont la mort seule est le terme. C'est à retrouver en quelque sorte notre moi au milieu de ces tumultes et de ces déchirements intérieurs que la sagesse chrétienne nous applique et nous donne aide. Le yvoiO-. crsrjicv de la sagesse chrétienne est le bon ; il n^est ni pointilleux, ni vain, ni superbe; infini dans ses découvertes, il l'est dans ses humilités et ses abaissements devant le Dieu auquel nous ne pouvons rien cacher de nos généreux combats ou de nos misérables défaites. Et d'ailleurs se connaître morale-
ment dans le fort et le faible de son cœur, dans les mouvements les plus opposés de la chair et de l'esprit, de la nature et de la raison, n'équivaut-il pas à se connaître métaphysiquement et par le procédé de l'analyse ? qui lit mieux dans son âme que celui qui toujours l'examine, l'interroge, la secoue et la persécute? qui en sait mieux qu'un saint les propriétés virtuelles, les obscurcissements et les défaillances? Plus il la tient en haleine, plus il est à même d'en voir les énergies divines. Quels métaphysiciens que ceux qu'a faits le christianisme, des métaphysiciens que n'épouvantent pas les clartés de leur analytique intuitive ; el celle-ci ils la corroborent par une règle des mœurs infaillible et qui emporte salut !
Ecoutons encore en cettescience consommée de l'homme nos deux docteurs, celui du cloître et celui du monde ; et voyons-les se donner la main sur ce terrain de la vérité révélée et de la commune expérience. « Corruption de la nature et efficace de la grâce. »
De corruptione naturœ et efjîcaciâ gratiœ divinœ .
Gela comprend tout le mystère de notre être, et nous y donne entrée. Le triomphe de la sagesse chrétienne, c'est que si haut qu'elle se soit élevée dans le spirituel pur, elle n'y demeure point absorbée et ravie; mais elle sait en descendre et retomber aux choses communes et d'expérience quotidienne. Jamais elle n'est tout à fait mystique; et là où elle l'est le plus jusqu'à ne raser pas même du bout de ses aîles la fange de la terre, elle ne laisse pas de s'incliner vers l'homme, vers le vivant et misérable esclave de la concupiscence, et de s'ingérer dans toutes les contentions de l'esprit et de la chair. Il n'y a point de lieu, si voisin du ciel que nous nous l'imaginions, où la sagesse chrétienne habite solitaire el indifférente à nos affaires.
Elle qui est sans cesse contre nous, il faut bien qu'elle soit sans cesse avec nous, touchée de nos combats, nous reprenant de notre peu de vigueur à l'attaque ou à la défense, de notre facilité à lâcher pied, nous faisant sentir la force dominante de la nature, l'insuffisance et la misère du libre arbitre. Voici comme elle fait parler les saints du cloître et les méditatifs du siècle, quelle plainte elle arrache à leur cœur. Ecoutons ces accents.
Ut vincam pessimam naturam meam trahentem in peccata et perditionem (1).
Je ne puis autremeut (sans la Grâce) vaincre l'orgueil caché De ma nature pervertie Qui faisant triomplier la plus faible partie. Me précipite au mal et m'entraîne au péché.
Le poète étend la chose; l'affaiblit-il ? Non pas. Il fait rendre au dogme du péché originel ses conséquences principales; et d'un premier trait il nous marque la perversion de la nature qui fait triompher en nous la plus faible partie, la chair.
Ils entendent l'un et l'autre, et ils expriment avec la même force doctrinale « l'homme « de saint Paul, cet homme divisé d'avec lui-même, et qui se soutient comme il peut dans cette maison de boue battue des eaux de la concupiscence. Celui qui ne se reconnaît pas dans cet homme-là c'est qu'il ne veut pas se voir tel qu'il est; c'estqu'il nie son identité.
Seinio enim in carne nied legem peccati cnntradicentnn legi mentis meœ, et captimm me duccntem ad ohediendum sensaalilati in multis (2).
Malgré moi j'y succombe (au péché), et j'en sens malgré moi Régner sur tout mon cœur l'impérieuse loi
(1) Afin que je puis-se vninere ma mauvaise nature qui m'entraîne au p.V.lié el à la p. nlilion. 'Im. J. C . liv. 111, cliap. i.v.) , , , •
(2) Je ressens dans ma chair « la loi du péché qui s'oppose a la loi .le mou esprit » qui me force comme captif d'obéir eu beaucoup de choses à la sensualité. (Ibid.)
lis LES DFCX iMltATIÔNS DE J^SUS-CITRIST
Aux lois de l'esprit opposée :
Esclave qu'il en est il l'aide h me trahir
Jusqu'?! me forcer d'obéir Aux sensualités de la chair abusée...
Le saint nous dit son mal avec une fermeté tranquille, en homme qui l'a, sinon vaincu, au moins assujetti à la grâce habituelle. 11 le sent qui toujours adhère à sa chair, mais à une chair dont il a achevé d'abattre les insolences. Il en est encore mal mené, il le sera jusqu'au mourir; mais il n'est pas terrassé. Il n'en va pas ainsi pour le poète, pour l'homme du monde, qui se déclare à nous dans ces vers avec la mâle ingénuité du chrétien que la sensualité obsède pour tout de bon, et qui nous confesse toute la peine qu'il a à résister, jusqu'à nous instruire ou peu s'en faut du particulier de ses épreuves. Attendonsnous à le voir s'échauffer à la peinture de ses combats intérieurs, et nous en décrire tout ce qui s'en peut chastement décrire. Il aura des accents de candeur, des mouvements mal étouffés, des désolations, des cris de détresse pareils à ceux du grand pénitent des. psaumes. Et vous jugerez si c'est là traduire et paraphraser poétiquement du bas latin du moyen âge, et non pas penser, imaginer et écrire pour son propre usage, et non sans quelque surcroit de gloire pour la langue et les letti^s françaises.
Opus est gratiâ tiiâ, et magnà gratiâ, lit tincatur natiira ad maliim semper prona ab adolescentiâ sud (1).
Oui, Seigneur, il faut grâce, il en faut grand seconrs, Il en faut grand effort^ qui croisse tous les jours.
Pour assujétir la Nature ; Elle qui du moment qu'elle peut respirer,
Sans aucun soin de s'épurer Penche vers la révolte et glisse vers l'ordure.
N'est-ce pas là le cri du dedans d'un homme qui n'en
(1) Ou a besoia de votre prâce, et de voire grande fïrfice pour vaincre la nature « qui a du peuchaut au mal dès sa jeunesse. »
COMPA'iÉKS OANS LKin»^ PA-.TIES PRINCIP Al.KS. 110
peut mais, et qui allend d'ailleurs une assistance qu'il ne trouve pas en lui-même. Ce n'est pas du désert seulement et delà caverne d'un saint Antoine que s'élance vers les cieux la fiévreuse oraison des cœurs obsédés du malin et tout près de capituler. Le monde a, lui aussi, ses infirmes et ses angoissés dans la chair, qui appellent Dieu à leur aide avec cette insistance et ce trouble. Il n'est pas nécessaire pour en venir à ces supplications d'un vaincu que l'on soit un grand dévot ou un mortifié de profession. Il ne faut que se savoir un peu par le dedans et par la dominante de l'homme animal. Cela, et d'être quelque peu homme de bien, suffit pour donner lieu chez les plus tentés à cette prière mentale, sans formule et sansparoles expresses, par laquelle nous demandons à Dieu « grâce et grand secours » contre un libre arbitre en train de se livrer et de « glisser vers l'ordure. »
Rien de plus lumineux psychologiquement parlant que cette doctrine de la grâce ; rien de plus vigoureux en qualité de règle des mœurs. Quel homme connaît plus à fond son âme, et en discerne mieux les états divers que celui qui, s'examinant devant Dieu en toute simplicité, constate les manquements de lumière et d'énergie intérieure par lesquels il est empêché de faire le bien? Quelle force et quelle acuité de réflexion cela donne ! Et partant quel sens métaphysique! D'autre part, en morale, la règle vous peut-elle obliger plus étroitement que si vous vous liez de vous-même au bien, après avoir éprouvé que yos passions vous en avaient presque ôté la notion, et que celte notion vous a été rendue avec l'énergie efficiente par Dieu luimême? Il convient à votre pusillanimité et à votre nonchalance de traiter « d'illuminisme » ces lumières supplétives des saints jointes à une action vive et généreuse.
Mais comment sont-ils si forts sur ce sujet de la grâce, si abondants en raisons qui touchent et qui persuadent, si pleins de la science de la chair et de celle de l'esprit? D'où leur vient cette persuasion si entière et si tenace de la déchéance originelle et des pertes à jamais déplorables de la nature humaine en Adam? Tant s'en faut qu'ils renient et haïssent cette nature humaine : au contraire ils l'aiment pour ce qui lui reste de sa première beauté et vigueur ; ils la plaignent de ce que le péché l'a tant diminuée. C'est qu'ils jugent de ce qu'elle est par ce qu'elle a été. On ne se lasse pas de les entendre disserter de ce profond mystère, supérieur à toute métaphysique d'école, s'il n'est lui-même toute la métaphysique nécessaire; outre qu'il m"est à lui seul une explication suffisante et de l'homme que je suis, et de l'homme que je serai au siècle futur. Quel langage que celui-ci I II est de l'Esprit Saint.
Nam modica vis, quœ remansit, est tanquàm scintilla quœdam latens in cinere.
Hœcestipsa ratio naturalis, circumfusa magnâ caligine, adhùc indicium. habens boni et mail, veri falsique distantiam, licet impotens sit adimplere omne qiiod approbat, nec pleno jam luiuine veritalis, nec sanitate affectionum siiarum potiatur (1).
Malgré tout ce désordre et sa morne langueur, Il lui demeure encor quelque peu de vigueur,
Mais qui ne la saurait défendre; Ce n'est du premier feu qu'un rayon égaré. Une pointe mourante, un trait défiguré,
Une étincelle sous la cendre ; C'est enfin celte faible et tremblante raison
Qu'enveloppe un épais nuage, Qui mêle tant de trouble à son plus clair usage Que souvent son remède est un nouveau poison.
(1) Le peu de vertu qui Un est resté n'est proprement qu'une étincelle cachée sous la ceudre. C'est là cette raison naturelle, euvironnée d'épaisses téuèbres, qui jupe encore du bleu et du mal, et qui discerne le vrai et le faux, quoiqu'elle ne puisse pas faire tout ce qu'elle approuve, qu'elle ne jouisse pas pleinement de la lumière de la vérité, et que ses affections ne soient pas entièrement saintes. (Ibid.)
COMPARTtES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 121
Elle peut discerner aux dehors inégaux
Le bien d'avec le mal, le vrai d'avec le faux,
Ce qu'elle doil aimer ou craindre ; Elle a pour en juger quelquefois de bons yeux ; Mais pour mettre en effet ce qu'elle a vu de mieux
Ses forces n'y sauraient atteindre, Et ne la font jouir ni des pleines clartés
Que la vérité pure inspire, Ni d'un ordre bien sain dans ce qu'elle désire, Ni d'un droit absolu dessus nos volontés.
La brièveté et la rigueur doctrinales sont du côté du saint du théologien; cela ne fait pas de doute. Les bonnes définitions se reconnaissent à ces caractères. Tel est le vrai en sa substance ; et néanmoins tout n est pas tellement ramassé dans les principes qu'on n'y sente pas vivre et en quelque sorte respirer la conscience d'un chacun et l'expérimentation douloureuse que nous faisons de notre raison. C'est cela que Corneille étend et amplifie avec une abondance de preuves auxquelles nul de nous ne peut contredire. Notre poète s'est pris, cela est visible, pour sujet de cet examen mental. Il est ici, lui Corneille, comme dans toutes les parties de cette œuvre. Il se passionne pour cette matière de premier ordre en psychologie Il est tout agité par ce mystère de lumière et de ténèbres qu'on appelle la raison. « Ce rayon égaré du premier feu », « cette pointe mourante, ce trait défigure » le ravissent, en tant qu'ils sont un écoulement de la sagesse divine Mais ces ténèbres environnantes, « cet épais nuage » le déroutent et le contristent. Qu^est-ce que cette raison d'une origine si haute et que tant de choses de l'ordre inférieur offusquent et rabaissent? Qu'est-ce que cette raison qui ne me fait ni ne me maintient raisonnable? Qu'est-ce que cette raison qui n'est :
« Ni d'un ordre bien sain dans ce qu'elle désire, . Ni d'un droit absolu dessus nos volontés? .
Le docteur des saints, le plus expert et le plus lucide des psychologues, saint l>aul a porté dans son sein la rai-