‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 2 sur 30 · PRI^FACE. VII · texte numérisé non relu

PRI^FACE. VII

monde point mal élevé et point sot. Nous avions une part égale clans celle lourde tâche ; si ce n'est que lui, qui avait de meilleurs flancs que moi, latera oratoris, n'enlendait pas que le moins robuste des deux fît autant que le plus robuste. Je ne pouvais pas l'empêcher de prendre à son compte ceci ou cela de ma besogne. Nous étions bien, lui et moi, les deux bœufs attachés au même joug. Il y en a toujours un qui lire plus du col que l'autre. Ah ! la bonne confraternité des anciens temps ! On dit qu'on ne la rencontre plus guère dans la moderne Université. Alors nous avions encore afl*aire à des jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans, à des mineurs selon la nature et la loi civile. Aujourd'hui, passé quatorze ans, ils sont majeurs et citoyens. Que ne fait-on d'eux des électeurs et rt fo/'fîo?'/ des éligiblcs? En ceci on mettrait la loi d'accord avec les mœurs.

Quand celte édition me fut donnée par mon excellent confrère, j'allais prendre possession, en province, de ce qu'on appelait alors un des beaux postes administratifs de l'Université. Je quittais renseignement pour l'administration, le commerce des jeunes gens pour le commerce et, Dieu me pardonne, pour une sorte de gouvernement in partibus minimis des hommes. Ah ! que les deux conditions dilTèrent l'une de l'autre ! Et qu'il n'en va pas de même de gouverner de tendres imaginations et de manier des amours-propres irréductibles ! L'un vous anime et vous remplit de magnifiques

vni PRÉFACE.

espérances ; l'autre vous afflige et vous décourage. N'estil pas vrai qu'avec les hommes vous êtes communément au-dessous de ce qui convient, ou à côté? L'autorité vous enfle ouelle vous écrase. Avec les jeunes gens vous tenez toujours la bonne mesure, parce que vous leur êtes vraiment supérieur. Gela m'a induit à penser que mon bon collègue, de qui j'allais me séparer (il restait, lui, avec nos chères brebis), ayant prévu les tribulations qui m'attendaient là-bas, m'avait remis ce petit livre en qualité de spécifique spirituel bon à prendre en toute rencontre. 11 avait écrit de sa propre main, à la première page, le jugement que Fontenelle a porté sur VJmitation de Jésus-Christ, jugement parfait dans sa brièveté : « Ce livre, le plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque l'Évangile n'en vient pas, n'irait pas droit au cœur, comme il fait, et ne s'en saisirait pas avec tant de force, s'il n'avait un air naturel et tendre, à quoi la négligence même du style aide beaucoup. » Durant l'exercice de ma charge, il ne se passa pas un jour où je n'eusse à faire usage de la médecine divine. Dire à propos de quoi et de quelles tribulations grandes et petites ne serait pas exorbitant à quelque saint homme. Les saints, quand ils nous parlent d'eux, ne tombent pas dans le moi haïssable ; ils sont même tenus de nous édifier par ces communications familières et parées épanchements de leur âme militante et souffrante. Ils sont si forts dans le combat, et si rarement ils y défaillent qu'ils nous doivent à nous, les femmelettes de la Croix, des peintures vives et expresses des actes de vigueur spirituelle accomplis par eux. Mais quoi dire de soi, misérable homme, qui puisse faire exemple et servir à

PRKFACK IX

aulriiidanslc travail de lapcrfeclion inlérieure? Oiidira bien, et vous direz cela tout aussi bien que moi : telle chose m'advintdans l'exercice de mes fonctions qui mit mon amour-propre en feu, et qui manqua de me jeter hors de loute mesure. Je pris temps pour lire quelques lignes de VJmilation de Jésus-Christ, les premières qui me tombèrentsous les yeux. Elles me rendirentlout honteux de moi-même, et cette levure d'orgueil tomba dans mon cœurplusvite qu'elle ne s'y était formée. Telle injonction, qui ressemblait àunfirmancmané de quelque cour d'Orient, me vint des puissances de qui je dépendais. On demandait de moi une chose qui excédait la raisonnable obéissance. On insistait avec une dureté inouïe et comminatoire pour que la chose fût faite dans les vingtquatre heures. On me tentaitpresque dans mon honneur. J'allai demander conseil à ma chère édition, elle ne me laissa pas longtemps perplexe ; elle me dit : Ne fais pas cela, et, si l'on te presse davantage, résigne ton poste. Je ne fis pas la chose, et mon poste -me fut gardé. Peut-être celui qui m'avait commandé cela en avait-il référé de son côté à son édition, chapitre Des devoirs des supérieurs envers leurs inférieurs ; et ce chapitre l'avait averti qu'il allait abuser de sa maîtrise. J'ai toujours aimé à le penser et à le lui imputer à bien.

Un autre jour c'est la maladie qui entre chez moi, et le médecin tôt après. Il n'y a pas de pires épreuves et de troubles de la chair comparables à ceux-là. Si peu de chose sépare la maladie de la mort que l'une nous figure le maître des cérémonies de l'autre. Ce fils que Dieu m'a donné, et que dans son extrême bonté il a bien voulu me conserver, Dieu va-t-il me l'ôter?

X PRÉFACE

Et pourquoi m'épargncrait-il dans mon sang, lui qui n'a pas épargné tant de braves pères meilleurs que moi? Dans ces heures d'angoisses extrêmes, où notre cœur, pour ainsi dire arraché de son fond, ne sait même plus former de prière, que devenir ? A quoi se tourner ? Et nunc^ Pater dilecte, quid dicam'! On trouve cela et le reste qu'on peut y lire dans le chapitre xxix du livre TU : Qu(diter, inslnnte trihulntione, Deus invocandtis est et henedice7îdus . J'ai recours à ce chapitre xxix, et je le mets au lieu et place de mon misérable cœur ; je ne peux pas prier de moi-même. Celui qui a écrit ce chapitre pour les désolés de ce monde prie pour moi ; et je redis toutes ses paroles comme un enfant auquel on fait réciter son Pater ou son Credo. A cela, des braves de l'Académie ou du Lycée me disent: Comment peut-on s'abêtir ainsi, ayant été un bel esprit de collège et ne Tétanique trop encore? — Que voulez-vous ? Apportez-moi un bon raisonnement philosophique de votre Académie ou de votre Lycée qui me rende fort contre moi-même, et qui m'aide à me comporter un peu plus bravement chez moi. Je le prendrai de n'importe quelle main, et j'avalerai tout d'un trait votre cordial. Hélas ! combien n'en ai-je pas pris de ces cordiaux de l'école 1 ils ne m'ont absolument rien fait.

Autres sont les secours de la philosophie, autres ceux de la religion. Ceux-là sont pour l'usage externe, comme parle la médecine ; ceux-ci pour l'usage interne ou pour l'entretien de la vie spirituelle. Et pour qui veut bien examiner l'état de son âme, après qu'il l'a traitée par la méthode philosophique ou rationnelle, il se trouve aussi malade qu'avant. 11 n'a de la santé que les

PRKFACE. XI

apparences et le vermillon dont les femmes de théâtre enduisent leur visage avant de se produire à la rampe. Quel livre que l'Imitation pour le dedans de la maison ! C'est le bréviaire du séculier. Voici un chapitre qui a été écrit pour moi, non pas pour moi seidemenl, en tant que je suis homme et partie prenante au fond commun des misères de la pauvrv^. humanité, mais pour moi, en l'état où je suis aujourd'hui. Je me vois, dans cet autre chapitre, tel que je me suis levé ce matin, le cœur barbouillé de mélancolie, qu'on me passe le nriot s'il dit bien la chose, l'esprit enseveli dans d'épaisses vapeurs, inerte et comme assujetti à l'organe qui secrète en nous la bile. Se lever stupide et n'avoir pas du tout d'ouverture aux choses qu'on a à faire, est-il rien de plus désespérant et qui vous rende plus insupportable à vous-même et à autrui? D'où cela vient-il? de la tête ou de l'estomac? Bas examen, outre qu'il ne m'apprend rien sur la cause de cet épaississement de mon âme ! A cela, mon chapitre qui m'attend à mes mauvais levers me dit que je suis un homme à dispositions changeantes, journalières, que je n^'ai rien de Dieu, pas môme de l'ange, et que ces états de bêtise, pour les appeler du nom qui leur convient, sont de l'ordre de Dieu. Ils sont très propres à m'empêcher de m'infatuer les jours où je me lèverai dispos, un peu limiineux, et voyant clair à mes affaires. Alors je m'humilie ou je tache de m'humilier, et je m'applique à l'endroit malade le doux topique de ces paroles : Si me vis esse in tenebris, sis benedictus ; et, si me vis esse in luce^ sis iterumbeiiedictus... [lÀw lil, ch. xvii.)

Mais, pour ne pas sortir de cet ordre des petites mi-

Xir PRÉFACK.

sères de Vàme, parlons moins ningnifiqiiement des petites misères du sens propre. En est-il une plus cuisante, et qui soit, comme certaines fièvres, moins sujette à rémittence que n'est celle-ci ? Vous relevez de quelqu'un en ce monde, et vous relevez immédiatement de ce quelqu'un. Il est votre supérieur de par les lois ou conventions qui règlent les prélatures, et qui veulent qu'il y ait ici-bas des subordonnés et des obéissants. Vousavez le col à la chaîne,, et vous l'avez pelé, souvent meurtri, comme celui du chien de la fable. Gela est dur ; mais il importe au bon ordre d'un État ou d'une communauté qu'il en soit ainsi. Ce n'est pourtant pas le plus dur de la chose. La plaie, la vraie meurtrissure du cœur, c'est que l'homme auquel vous êtes obligé de vous soumettre ne vous vaut ni par les lumières, ni par le caractère, ni par les mœurs. Vous le jugez tel, et le monde aussi avec vous. Vous avez beau peser et soupeser dans le creux de votre main cette autorité bouffie, pompeuse, médiocre et même au-dessous, qu'un vent de fortune ou le caprice tout-puissant du souverain a tirée du néant et m.ise sur votre tête. Il ne vous faut pas moins la reconnaître et y déférer. La mortification est grande, dites même qu'elle est sanctifiante. Qui me la fera recevoir ? Ma raison ? mais ma raison enrage de ce qu'on veut d'elle ; et c'est en frémissant qu'elle se range, si on appelle cela se ranger. Mon esprit? mais pour peu qu'il domine ce supérieur de hasard qu'on lui a donné, et qu'il se paye le malin plaisir de le déshabiller et détailler, comment se rangera-t-il lui aussi ? C'est lui, encore plus que ma raison, qui est l'insoumis. Que faire donc? me rabattre à ma condition, qu'il a plus à

PRÉhACK. \m

Dieu de faire petite et dépendante ; mais surtout me rendre à la vérité et à la douceur contraignante de ces belles paroles du chapitre xix du livre lll : Insipiens est talis coijitatio quaevirtutem patientiae non considérât, sed mugis personas. We^jurdo non pas ù la personne de celui auquel il te faut obéir, mais à la vertu même de la patience ou de l'obéissance ; en d'autres termes, au bon plaisir de Dieu, du souverain dispensateur des conditions humaines.

Que suis-je, que sommes-nous tous ceux dont les tempes ont blanchi et dont le sang commence à se glacer, que sommes-nous, dans ces effroyables commotions du monde qui s'appellent la guerre, les invasions, les sièges, les discordes civiles, les démembrements de la patrie? Qu'est-ce que nos personnes inutiles, à charge à l'État et à la cité? Qu'est-ce que nos bras languissants, et à peine bons à pousser le trait sans portée du vieux Priam, peuvent, soit pour arrêter l'ennemi du dehors qui s'avance d'étapes en étapes jusqu'à nos provinces du milieu, soit pour combattre l'ennemi du dedans et les factions qui achèvent d'égorger la patrie ? Nous ne pouvons rien, sinon gémir de ces misères extrêmes, dévorer nos larmes et nos hontes, et prier Dieu qu'il ait enfin pitié de cette nation qui s'arrache à elle-même les entrailles. Nos turba inermis, disaient les Latins ; ineimis, oui, mais point insensible ni indemne. Les hommes qui agissent en de pareils temps pour le bien ou pour le

Page 1