‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 3 sur 30 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

mal de leur pays, et qui ont l'une et l'autre vigueur, celle du bras et eelle du conseil, les mauvais citoyens eux-mêmes, les brouillons ou les factieux, dépensent leur activité à des choses qui sont de leur génie et qui leur plaisent. Ils travaillent ou ils s'agitent. Mais les plus misérables dans ces conjonctures sont les hommes qui, ne pouvant rien pour la chose publique en mal de mort, se donnent le répit de penser, et soutiennent la vue de toutes ces choses confuses, violentes et caduques. Ce ne sont pas des contemplateurs à la manière béate du Sage de Lucrèce, auxquels il est doux de contempler du rivage le naufrage d'aulrui. Ce sont des contemplateurs en participation de la misère publique, de bons fils de la France, que tous les coups portés à leur mère atteignent et font saigner. Je dis que ceux-là sont les plus misérables des hommes, parce que, n'ayant les mains à aucune action perverse ou simplement intéressée, rien ne s'interpose entre leur sens et les objets qui l'alïligent et le consternent. Ils souffrent d'autant plus ce qui se fait sous eux ou contre eux, qu'ils le voient d'un esprit plus libre et avec des lumières qui manquent aux joueurs embarqués dans les jeux équivoques ou difficultueux de la politique. Ces contemplateurs connaissent une autre misère de l'esprit qui, elle aussi, est bien grande; et néanmoins ils s'y attachent et ils s'y complaisent. En lisant les histoires anciennes, ils y relèvent des faits entièrement semblables à" ce que, vivants, ils voient s'accomplir autour d'eux, et s'enchaîner les uns aux autres par l'invincible nécessité des intérêts et des passions. En ceci l'identité persévérante de l'homme réjouit beaucoup leur intelli-

PUKKACL. XV

gencc; mais elle abat leur cœur, parce qu'ils voient leur pays s'affaibliret se consumer par les mêmes maladies qui ont perdu les nations lesplus célèbres de l'antiquité.

A qui donc crierai-je du fond de ces abîmes V A Dieu sans doute. Et comment articuU-r ma plainte, sijen'ui pas recours à la langue elle-même des tristesses et des supplications de l'esprit les plus intérieures et les plus propitiatoires, à la langue de Vîmilalion de Jésus^ Christ ? Je dis plus, je ne ferais pas ainsi mon propre de celte langue dérivée de la croix, et toute pleine du Verbe fait chair ; encore moins irais-je à elle pour l'accommoder à mes états de désolation, s'il n'était manifeste pour moi que le livre du disciple se ressent en chacune de ces lignes des chocs qu'a reçus de tous les côtés l'àme d'un bon citoyen^ d'un brave homme et d'un chrétien candide, l'une de ces âmes qui ont bâti sur Jesus-Christ, Fundali in Christo. Que ce livre soit de Gerson ou de quelqu'un d'avant lui, c'est aux érudits à en décider, et ils en disputeront longtemps encore. Je vois donc un état de l'âme conforme au mien, et une fortune peu différente de la mienne, dans le personnage, quel qu'il soit, de qui nous tenons Vlmilaiion de Jésus- Christ. La manière d'être et de penser, disons simplement la manière de vivre de ce personnage est celle d'un homme affaibli et molesté au temporel au delà de ce qu'on peut imaginer. 11 n'a pas où se mettre à couvert des pièges ou des attentats des méchants ; et, quoiqu'il soit des moins en vue parmi ses concitoyens, à cause de son mépris pour le monde et du néant d'humilité dans lequel il s'est enfoncé, il n'a même pas l'assurance d'être le peu qu'il est jusqu'au lendemain : tant

XVI PUÉFACE.

les lois qui le devraient protéger sont faibles 1 Tant est vain le recours à elles ! Il ne voit que des gens armés et sur le pied de l'offensive ou de la défensive, qu'oppresseurs et qu'opprimés, cris de guerre ou cris desédition, soulèvements des misérables, l'anarchie partout maîtresse,le bien et la vie d'autrui au plus fort ; partout voleries et pilleries ; mille tyranneaux qui tiennent en échec l'autorité royale^d'effroyables violences impunies^ la foi en Dieu et en la Rédemption qui s'en va des cœurs des petits, à cause de l'excès de leurs misères. C'est dans ce mauvais monde que vit notre pieux personnage, sujet à tous les coups pour ce qui est de la chair, l'esprit pacifié et « fondé en Jésus-Christ. » Cor meum pacifica. Où n'imagine pas en de pareils temps un lieu si retiré et si bien muni, que ce serviteur de Dieu ait pu y mettre sa personne à couvert du tumulte des affaires et des violences des hommes. Comment s'est-il préservé? Où. s'est-il caché, lui qui fait consister le souverain bien à être ignoré du siècle : Nesciri in hoc saeculo.

N'en doutez pas: c'est la misère des temps, ce sont les misères de tout le monde, qui, opprimant cette àme bonne et grande, et l'empêchant de se dilater à l'air et à la lumière du siècle, ont fait qu'elle s'est ramassée en elle-même avec une intensité de réflexion et une douceur et profondeur de charité qui n'ont pas été égalées depuis le Christ elles apôtres. Je ne prétends pas apprendre à personne rien de nouveau sur VlniitationdeJésus- Chrisl. Je n'ai ni plus ni moins de lumières sur ce manuel du chrétien que n'en ont tous ceux de ma foi et de ma communion. Si je m'attache, avec une vivacité qui a l'air de m'être personnelle, à ce grand personnage.

l'UKl-ACI':. Wll

auteur de limitation, c'est ma clièrc édition qui en est cause. A force de l'avoir eue avec moi et sur moi, comme disent de leur portefeuille les gens de finance ; à force de l'avoir interrogée et pressée sur tout ce qui regarde Dieu, l'homme et ce misérable monde, hiuic miserwn mundiim, j'ai pu croire que ce discours, écrit pour les âmes souffrantes, et dont j'expérimentais l'eflicace incomparable, avait été écrit pour moi, et que ce consolateur, plein de force et d'onction, portait avec moi, et mieux que je ne faisais, le poids des maux publics. J'en usais avec lui comme avec un homme do mon siècle. Et ces temps de violences sauvageS;, d'oppression du faible par le fort, de remuements politiques et sociaux, ce moyen âge, qu'il nous sied bien de mépriser aujourd'hui, était-il donc si différent de notre barbarie savante, de nos mœurs caduques et sanguinaires, de nos méthodes brevetées de tueries et d'incendies, de notre liberté incontinente et stérile, de nos égalité et fraternité qu'on dirait être les filles jumelles de la païenne Erynnis"?

Sur quoi ne me suis-je point épanché avec lui durant les mauvais jours de 1870—71, qui, empirant par leur succession, semblaient devoir être les derniers jours de la France ? Ceux qui ne virent pas les affaires aussi bas qu'ellesétaient alors, et qui, leur bourse et leur personne mises en lieu sùr^ goûtant les douceurs de la santé sous un ciel tépide et toujours bleu, espéraient que tout irait au mieux, dans la quinzaine de Pâques, pour la France, pour notre chère moribonde : ceux-là, j'en ai rencontré de tels, je les tenais pour des gens bien sottement heureux et bien cruels à leur pays. Et je

±\m PllÉFACK.

m'en irritais jusqu'à manquer à la sociabilité avec ces personnes d'ailleurs honnêtes et bien élevées. Combien de fois, sous le coup des nouvelles mauvaises ou mensongères qui nous venaient de nos armées, ai-je prié le bon disciple de me répéter ces paroles, d'une tendresse fortifiante (elles sont du Père du genre humain, de Dieu lui-même) : Ego sum qui eruo sperantes in me usqiie in finem. Et plus vous êtes proche delà désespérance, plus vous les entendez et mieux vous les recevez en vous. Elles me récréaient par une lumière qui ne venait pas de moi et par une force d'enchantement qui m'était inconnue. Oui, c'est sans illusion que je parle aujourd'hui de cela, comme j'étais sans illusion pour le recevoir dans mon esprit. Ces divines paroles me faisaient tenir contre tout, contre le témoignage de l'ouïe et du toucher, contre les triomphes brutaux du nombre et de la dynamique, contre les preuves accumulées de nos défaites et l'écrasement de nos armées, et surtout contre la déclamation affichée, les forfanteries et les faux en écritures des pseudo-Machabées d'Israël anéanti. Ego sum qui eruo.

Et la mort, la mort amère, amara mors l qui parle mieux d'elle à ma chair et à mon esprit que ne le fait ce livre? Qui m'applique plus fortement ou plus doucement à cet objet, banal, s'il regarde la totalité du genre humain, extraordinaire et unique, si c'est moi qu'il louche ou quelqu'un de mes très-proches ? « Chacun est un tout à soi-même. Car, lui mort, le tout est mort

PRÉFACE

pour soi. El de là vient que chacun croit être tout à tous. .. (Pascal, Pensées, art. xxv, § 19, édition Ilavef.) Il n'est que Pascal pour dire ainsi les choses, et pour nous épouvanter de ce moi qui fait à chacun Vem d'être tout le monde. Or cette vue du trépas, ou trop générale, ou trop particulière, le chapitre xxui du livre I, De meditatione mortis, la redresse en moi et la rétablit dans le point de justesse de la morale chrétienne. Ici on me parle de la mort comme d'une peine attachée au péché d'Adam, et transmise par notre premier père à toute sa race, et j'entends qu'elle n'est pas pour nous, comme pour les bêtes, une simple nécessité naturelle la dernière à laquelle succombe l'organisme animaL J'entends qu'elle est pour tous un châtiment, le coup le plus dur que Dieu inflige à la chair, la plus grande douleur que nous puissions connaître, ou par ceux do notre sang ou par les personnes de nos amis. Ce vingt-troisième chapitre, à la fois doux et terrible, doux à'ma faiblesse, terrible à mon égoïsme, me tire de l'ordre des faits de nature par lesquels je confine à la bête; et il m'élève à une vue toute spirituelle de la mort. C'est en elTet la seule manière d'envisager notre dissolution corporelle et d'en soutenir l'horreur. Ou bien il n'y faut pas penser du tout, même en médecin ou en philosophe atomistique ; car, croyez-le bien, le moment venu, on n'est pas plus brave dans ce camp-là que dans le nôtre. Or, comme il ne s'écoule pas une seconde ici-bas où quelqu'un n'exhale son dernier souffle, un père, une mère, un cher enfant, un ami, vous faites sans doute comme moi ; et vous inscrivez à la marge de ce vingttroisième chapitre de votre édition les noms de ceux que

^^ PKÉKACE.

la mort vous a enlevés dans l'année. Ce ne sont pas là des tables de mortalité semblables à celles que dressent lesstatisticiens.Yous ne tenez paslesregistresdelaLibitine publique. C'est un mémento à votre usage, et qui ne laisse chômer en vous l'idée non plus que la méditation de votre propre mortalité. Moyennant cette méthode, on n'a pas sujet de se flatter et de s'en faire accroire sur quoique ce soit en ce monde, santé, argent, solidité delà condition et des affaires, verdeur des ans, maturité florissante ou vieillesse impunie. Il faut être sur le qui-vive, et tout prêt à faire son paquet. Voyez plutôt ce qu'on nous dit des morts subites dans ce verset? : Ah, stuUe,quidcogitaste diii victurum?C'es\.km pas mettre le pieds hors de chez soi sans songer qu'on vous y rapportera mort ou mourant avant la fin de la journée. Jeunes, vieux ou de moyen âge, nous sommes tous au moment de manquer. La dominante ici-bas, vis lethi, disaient les païens, c'est la mort. Et comme ce chapitre xxiii nous dit cela, et nous le ressasse, à la manière des maîtres de grammaire, afin de nous le bien inculquer à nous tous, qui avons l'entendement dur à cet Abécédé du mourir ! Quel ressasseur, en effet, de la vérité la plus élémentaire et la plus redoutable î II nous assomme avec sa mort. Dirai-je les morts ou les mortes que j'ai inscrits en marge de ce vingt-troisième chapitre ! Les jeunes ! on en a le cœur et la raison toute renversée. Cela va jusqu'à vous tenter du côlé de Dieu. Qu'ont à faire les jeunes de mourir avant moi '^ Quel mal ont-ils fait, quelle coulpe est la lear, pour que le châtiment leur aitété si prématurément infligé?

Cette jeune femme, elle est morte le mois passé, en

PRlîlKACli. XXI

donnant la vie à un enfant que Dieu lui a permis de prendre dans SCS bras et de toucher de ses lèvres brûlantes de fièvre ; et puis c'a été (ont. Elle m'était quelqu'un de bien proclie par le sang. Je l'avais vue naître, et croître d'année en année, et devenir une personne tout à fait gentille. Elle ignorait le mal — il est pourtant si près de nos filles! — Elle l'ignorait, pour n'avoir jamais voulu le regarder, et pas même y penser. On ne le croira pas: elle avait l'innocence de l'imaginalion. Dirai-je que c'est la vraie innocence d'une fille ? A quel homme donner ce trésor, et le lui donner en propre ? On la maria, puisqu'il est bon qu'une fille se marie, médiocrement, mais assez avantageusement pour elle, comme parle le monde. Elle épousa un honnête homme, c'est beaucoup ; digne d'elle? quel homme est tout à fait digne d'une pudicité aussi exquise? Elle a à peine connu la douceur d'être mère ; et c'est dans la mort qu'elle s'est reposée du travail de l'enfantement. Toutefois Dieu, avant de la rappeler à lui, a bien voulu lui accorder quelques minutes pour se réjouir « d'avoir mis un homme au monde. » Elle est morte à vingt ans, avec quelle angélique douceur ! on ne saurait s'en faire une idée. Et se peut-il qu'à vingt ans on se fasse si peu prier pour quitter la vie ? Est-ce magnanimité naturelle aux jeunes ; ou bien, n'ayant fait que goûter à la coupe, l'ont-ils rejetée à cause de l'absinthe que déjà ils sentaient monter du fond à leurs lèvres ? Sans doute il plait à Dieu, à cette heure suprême dont personne n'a d'idée, si ce n'est les mourants, de les charmer et tirer à lui par une lumière de sa face d'autant plus manifeste que ce corps miné et cette chair réduite à rien empê-

3ÇXII PRÉFACE.

client moins de la voir. Celle aimable enfant a passé à Dieu, comme si Dieu lui eut apparu de la manière la plus douce et la plus tempérée. Gomme elle lui abandonnait ce corps, ces grâces et celle malernilé de vingt ans ! Et ces yeux qu'elle linl attachés à la croix jusqu'à ce qu'ils se fermassent ! c'élaient les yeux de la foi ellemême. Et, son dernier souffle exhalé, dans quel repos elle est entrée ! C'était une morte encore charmante, si cela peut se dire d'un objet aussi pitoyable. Ah ! cachonsnous dans noire honte, nous, les vieux amants de la vie ! Toutes morts sont bonnes à noter en marge de ce chapitre xxm. Je l'entends de celles qui nous touchent en quelque chose, et auxquelles nous pensons un peu plus que passé la journée. Mais la leçon par excellence de mortalité, c'est celle qui nous vient de nos contemporains ou de nos aînés de peu dans le siècle. L'avertissement est net, et nous le trouvons brûlai. « Comment? un tel, notre camarade de classes, est mort ! — On l'enterre demain. — Il n'était pas bien âgé .; il n'avait que soixante-quatre ans, et encore les avait-il ? — De quoi a-t-il pu mourir ? — Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est mort, et que nous sommes priés de son convoi pour demain. » Nous assistons à ce convoi et, l'eau bénite donnée, nous nous en revenons chez nous pour vaquer à nos affaires : nous sommes tous si occupés I « Le cas est rare qui a emporlé notre ami ; c'est un pur accident que cette mort. «- Je le veux bien. Le coup n'en a pas moins porté juste, si pas très profondément. » Et me voilà prévenu pour mon propre compte. C'est ici que ce chapitre xxm me dit la chose avec une force à laquelle je n'avais jamais songé. « Écoutez, raé-

Page 1