i.vs DEFX IMiTATtoMs HR .irsr>;-rnnisT
sou et la concupiscence, ces deux sœurs ennemies, et elles l'ont ou peu s'en est fallu broyé dans leurs discordes intestines. Il en a gémi devant Dieu avec de tels accents quejemetsaudéfi les plus fiers rationalistes de les écouter sans inquiétude et sans trouble. Par lui nous tenons d'une prise ceriaine les deux hommes, celui de la nature et celui de la raison accrue de la grâce. Le supplice de la chair qui contredit à l'esprit a recommencé pour Pascal ; on sait avec quels redoublements de violence, et ce que ce chrétien, tiré comme par un poids égal de la foi au doute et de Tune à l'autre, a laissé échapper du misérable état de son âme. Quelles angoisses pour lui f Mais pour nous quel bien de nous connaître par lui autant qu'il importe à la morale et à notre sort futur I Notre grand Corneille n'est pas lui non plus trop au-dessous du mystère et de ces illuminés d'en haut auxquels il a été révélé, moins ce qu'en a retenu et réservé l'auteur de notre être. Ecoutons comme il entend la chair et l'esprit, et l'état de guerre des deux puissances, et comme il s'en explique après les maîtres mystiques ; considérons à quel point il y est de sa personne et en sa qualité de chrétien sincère et avide de la vérité.
Hincest, Dens meus, quod condelector legi titœ secundum interiorem hominem, sciens mandatum tmim fore bonwn, justiim et sanctum, arguens etiam omne maliin, et peccatiim fugiendum (1).
(1) Ces L ce qui fait, mon Dieu que « selon l'homme iulérieur votre loi me plait >, car je sais que vos comiuaudeuient? t^ont, bons, justes et saints eu ce qu'ils condamnent le mal, et qu'ils ordonnent d'éviter le péché ; mais, * selon la chair j'obéis à la loi du péché » en suivant les mouvements de la sensualité plutôt que ceux de la raison. C'est ce qui fait que « j'ai la volonté de faire du bien, sans en avoir la force. >
C'est ce qui fait que je me propose beaucoup de bonnes œuvres ; mais la moindre résistance me décourape et m'abat, parce que je n'ai pas la pràce pour soutenir ma faiblesse.
C'est ce qui fait que, voyant clairement ce que je dois faire et connaissant le chemin de la perfection, le poids de ma corruption m'entraîne et m'empêche d'avancer. {Berii., Rom., VU, 2:2, VU, 23.)
CftMPAnKFS DANS LEURS PARTIRS PRINCIPALES. 133
. Carne aaleinsermo leyl peccati, dùm mugis sensiiulitall obedio quàm rationi.
Hinc est quod velle bonuni mihi adjacet,perfïcere autem non invenio.
Hinc sœpe milita hona propono ; sed quia gratia drest ad adjuvandnm infirniitatem meam, ex levi resistentia resilio et deficio.
Hinc accidit quod viam perfectam agriosco, et qualitcr agere debeam, cl are satis video.
Sed proprio corrnplionis pondère pressas, ad perfectiora non assurgo (S. Paul.)
De là vient, o mon Dieu, qu'en tout ce que je fais L'esprit me porte en haut, et fait que je me plais
En la loi que tu m'as prescrite :
Je sais que ton précepte est bon, et juste, et saint ; Je sais qu'il montre à fuir le vice qui l'enfreint,
Et le mal qu'jl faut que j'évite ; Mais une loi contraire où m'asservit la chair,
Forte de ma propre impuissance.
Me contraint d'obéir à la concupiscence Plutôt qu'à la raison qui m'en veut détacher.
Ainsi je vois souvent tomber à mes côtés Les efforts languissans des bonnes volontés
Qu'à l'effet je ne puis conduire; Ainsi pour la vertu contre les vainâ plaisirs J'ai force bons propos, j'ai force bons désirs.
Mais qui ne peuvent rien produire ; La GrAce n'aidant pas d'un secours assez plein
Ma faiblesse et mon inconstance.
Ce qui jette au-devant la moindre fé-istance Me fait perdre courage et changer de dessein.
Vacillante clarté qui manque de pouvoir, liaison, pourquoi faut-il que lu me fasses voir
La droite manière de vivre ?
Pourquoi m'enseignes-tu le chemin des parfaits. Si de soi ton idée, impuissante aux effets,
Ne peut fournir d'aide à la suivre ; Si cet inlàme poids de ma corru|)tion
Rabat l'elfort dont tu m'élèves,
Et si ces grands projets que jamais tu n'achèves Ne peuvent me tirer de l'iiuperfection.
Certes si les choses valent d'autant plus qu'elles sont dites en moins de mots, et que l'esprit s'en saisit plus vite, l'avantage est du côté du moins lettré et du moins ingénieux de nos deux auteurs. Rien de plus plein de la substance doctrinale que cet humble latin du cloître; rien aussi qui me rende un compte plus exact des mouvements de mon cœur et de ces alternatives sans fin du vouloir et du non vouloir : si bien qu'il semble que l'état de dérèglement soit l'état naturel de l'esprit humain. Qu'est-il besoin de faire remarquer ici et la sainte gravité du discours et le sérieux de l'esprit chrétien, et les immenses tristesses de celte âme engagée dans la masse épaisse de la chair, et qui ne peut pas se ressaisir, en ces bas lieux, de sa simplicité toute céleste? Est-il une métaphysique d'école qui égale celle-ci et pour la pointe de l'instrument et pour l'investigation effective? Pour qui l'âme est-elle une réalité plus vivante et plus nue que pour les saints? Tout chez ces mortifiés va à leur aiguiser le sens et affiner l'intellect ; la solitude, l'oraison, une méditation perpétuelle, converser avec soi-même et avec Dieu qu'on s'est rendu familier à force d'être à lui ; nul commerce au dehors où l'esprit se dissipe par la langue ; rien de vain, de bruyant, de trivial ; habiter en soi-même, non point par une haine des autres farouche et dure, mais pour connaître mieux soi et cette maison de boue où loge un esprit, un tel hôte! Ne point s'abstraire, comme le fait toute métaphysique excessive, des choses adjacentes, du monde des corps et de la région des sens, mais tenir sous son regard les deux hommes ensemble, le charnel et le spirituel et « entrer vaillamment au combat (liv. II, c. VIII, mmcpotens fit ad omnia) de la nature et de la raison) ; en un mot, se porter de la même vigueur d'attention de l'un à l'autre, du corps à Tesprit, des mouvements de la machine aux idées pures, des sens qui s'ameutent à l'âme qui a puissance sur eux :
COMPAUliES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 125
un tel exercice du moi pensant ne fait pas seulement la bonne discipline claustrale ; comment douter qu'il ne donne lieu à une psychologie parfaite en ses voies et moyens ? En effet l'intuition el l'expérience conviennent du même et du plus important, à savoir du mal originel et de l'incurable antagonisme de la chair et de l'esprit déchus de leur première institution. Ceux (1) qui savent d'une science consommée cet homme là et qui le portent le plus patiemment en eux approchent le plus du mystère de notre procession divine et de notre déchéance en Adam. Au moins ont-ils à un degré supérieur la science de la morale ou du salut, puisque nous serons jugés en toute miséricorde non pas sur le bien que cette chair nous empêche d'accomplir en perfection, mais sur notre constance à ne pas faire tout ce que veut de nous l'homme animal. Il ne faut rien spécialiser en morale, pas même la grâce, le don des élus. La grâce n'est pas absolument une espèce théologique. Tout homme, qu'il s'en rende compte on non, bénéficie de ce secours divin dans le gouvernement de sa vie. C'est le nescio quis Deus des païens; mais nous le connaissons bien, nous chrétiens, ce Dieu des volontés indigentes et infirmes.
L'instrument des saints ne s'est pas beaucoup émoussé, comme on le voit, entre les mains de notre poète. On en conviendra davantage, le suivant jusqu'aux derniers confins de cette sublime doctrine, jusqu'à ce point où la raison, tout à fait à bout de forces, tend les bras à Dieu et à sa grâce. Ici le parallèle entre le saint et le poète atteint au plus haut degré du pathétique. C^est chez les deux la passion de se connaître soi-même, et à quel point on
(1) Uu saint Paul.
l-itJ LES DEUX LMITAIIONS DE JKSUS-CIIIUST
dépend de Dieu non seulement pour l'êlre, mais encore pour le vouloir et le faire.
0 verè cœleslis gratia, sine quâ niilla sunt propria meritaj niilla quoque doua naturœ pondcrauda ! ISihil artes, nifiil divitiœ, nihil piilchritudo vel fortitiido ; nihil ingeniuni vel eloquentia valent apiul te Domine, sine gratià (1).
Sainte Grâce du Ciel, sans qui je ne puis rien, Que tu m'es nécessaire à commencer le bien,
A le poursuivre, à le parfaire!
Oui, Seigneur, oui, mon Dieu, je pourrais tout en toi. Pourvu qu'elle m'assiste à régler mon emploi;
Pourvu que son rayon m'éclaire.
Il n'est point de mérite où la grâce n'est pas,
Et tous les dons de la Nature, S'ils n'en ont point l'appui, ne sont qu'une imposture Dont l'œil bien éclairé ne peut faire de cas.
JSlam donu naturœ bonis et mails sunt communia ; electorum autem propriwn donum est gratia sive dilectio ; qud insigniti dignl hahentur rità œternà (2).
Laïichesse, les arts, la force et la beauté. L'éloquence et l'esprit, devanlt^ IJajesté
Ne sont d'aucun poids sans la grâce ; La Nature est aveugle a départir ses dons; Elle en est libérale aux méchants comme aux bons,
Et n'y mêle rien qui ne passe; Mais la dilection que ta grâce produit
Est la marque du vrai fidèle.
Qu'on ne porte jamais sans devenir par elle Digne de ce grand jour qui n'aura point (jle nuit.
La poésie fait bien à cette magnifique et consolante doctrine; non seulement le dogme n'en est point affaibli
(i) 0 grâce, véritablement céleste, saus laquelle tous mérites et tous dpns de la nature ne sont rien !
Les sciences, les richesses, la beauté, la force, l'esprit ou l'éloquence ne sont d'aucun prix chez vous. Seigneur.
(2) Les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants, mais la grâce ou l'amour est le propre don des élus, et ce qui les rend dignes de la vie éternelle.
COM MXÉES DA^'S LEUUS PAUTILS PIU.NCIPALKS. J37
ni daus son espril, ni dans sa lettre : mais i'un et l'autre gagnent en force et en éclat. Voici un bel exemple de la chose. Allons du latin au frauçais.
Sed neque fiées, neque spes, nequc allœ cirtutea tibi acceptœ saut sine charltate et gratta (1).
L'espérance, la foi, le reste des vertus,
Sans la charité^ sans la grâce, Pour hautes qu'elles soient, tombent devant |a face Ainsi que des épis de langueur abattus.
Louer la simplicité et la grâce toute naturelle de l'image de « ces épis de langueur abattus» c'est n'en pas dire assez. Imaginer et peindre sont en quelque sorte de la complexiou du poète. Cela lui est aussi naturel que vivre et respirer. Mais où il fait véritablement œuvre de génie, c'est quand il voit bien, comme le marque Arislote, les rapports des choses h Oeo)p£'.v et de certaines convenances qu'ont entr'eux le monde extérieur et l'âme, la nature et la morale, en d'autres termes, quand il embrasse d'une seule vue l'universel. Homère, l'immense Homère, comme les Latins l'ont appelé, n'est-il point quelque chose par la parenté théogonique au Jupiter qui voit tout TtavT dpwv? Ici, dans cette doctrine dô la grâce, quoi de moins compatible avec le pur divin que les choses de ce visible univers? Néanmoins le poète chrétien n'y laisse rien de sa puissance d'imaginer et de comparer. Sa foi lui fait voir de mystiques rapports entre le sensible et le spirituel. Son cœur, misérablement divisé et tout languissant au bien, cheixhe parmi les objets de cet univers ceux qui se rapportent davantage à ces misères et à ces langueurs du dedans. Il a besoin d'inventer une langue , appropriée au mal dont il pâtit, et qui donne à ce mal corps et figure. Sans cette langue on ne dit pas bien, ou l'on ne dit qu'à peu près ces peines exquises, les plus iu-
(1) La foi, l'espérance et les autres vertus, sans la charité et la crâce, ue peuvent vou;? pluire.
térieures, connues de Dieu seul. Ainsi nos états spirituels, souvent obscurs et indistincts, s'éclairent par les rapports de similitude qu'ils ont avec les choses de la nature, et qui tombent sous le sens divinement clairvoyant des poètes. Par là le jour se fait dans la psychologie la plus mystique, et notre moi nous devient tout lumineux ;
Ainsi que des épis de langueur abattus.
L'invocation qui termine cet exposé doctrinal de la grâce achèvera de nous convaincre que l'universel est le domaine propre du poète, et que la divine imagination se prend à tout même au dogme théologique. Allons du latin au français, du moine au poète.
0 beatissima gratia, quœ pauperem spiritu divitem facis, et divitem multis bonis humilem corde reddis, veni, descende ad me, reple me mane consolatione tiiâ, ne deficiat prœ lassitudine et ariditate mentis anima mea (1).
0 trésor que jamais le monde ne comprit I 0 Grâce, qui répand sur le pauvre d'esprit
Des vertus les saintes richesses, Et rend sainte à son tour l'abondance des biens Par cette humilité qu'en l'âme tu soutiens
Contre l'orgueil de nos faiblesses.
Viens dès le point du jour, descends, verse en mon cœur
Tes consolations divines^ De peur qu'aride et las dans ce champ pleins d'épines Il n'y demeure enfin sans force et sans vigueur.
Chez les deux l'effusion de l'âme est la même; aussi tendre et aussi pressante est la prière. Dans le siècle et hors du siècle, moine ou homme du monde, personne ne se soustrait à ces accablements de l'humaine condition,
(i) G Grâce très heureuse, qui enrichissez de vertus « les pauvres d'esprit » et qui rendez « humble de cœur » celui qui est devenu riche en vertus I
Venez, descendez en moi, « remplissez-moi dès le matin de consolatiou » de peur que la lassitude et la sécheresse de mon esprit no fassent tomber mon âme en défaillance.
à ce poids de mortalité, sous lequel les plus robustes ne laissent pas de haleter. Le cœur a chez les meilleurs des aridités dont lui-même il ne sait pas la cause. Le sang qui le fait battre a cessé d'y affluer. Tout mouvement vital paraît suspendu. La source des tendresses est tarie. En ces états sans nom que les docteurs de l'éthique chrétienne ont si bien appelés « des sécheresses » vous n'êtes ni bon ni méchant; vous n'êtes pas. Ce sont en effet les sécheresses des saints comme ils l'entendent de leur commerce avec Dieu, quand Dieu s'est tout à coup retiré d'eux et qu'il leur manque. Et nous aussi séculiers nous expérimentons d'une manière commune ces sécheresses des mystiques. Les hommes nous manquent à chaque moment, et ceux-là par privilège sur lesquels nous faisions fond. Le bras de cet ami sur lequel je m'appuie cheminant à sa droite se dérobe au bord de ce fossé où je tombe. Les déceptions nous accablent; les trahisons nous portent le dernier coup. Il se fait en nous un resserrement de tout le sensible; et n'était l'amour naturel de soi-même, qui habite en nos entrailles, nous prendrions en haine et la vie et la société de nos semblables. Tous ces dégoûts se rabattent à des aridités du cœur qui nous fatiguent, et auxquelles néanmoins nous nous complaisons. Ce sont vraimentnos sécheresses des saints à nous gens du monde. Mais les saints y savent un remède, et nous aucun. Ce remède c'est la grâce que nous traitons de pure illusion, parce qu'elle n'est point catégoriée parmi les recettes de nos manuels de morale.
Il n'importe qu'une force surnaturelle reçoive une définition exacte, s'ajaste au sens humain : c'est par ses effets qu'il la faut juger. Or .(à Dieu ,ne plaise que je veuille mettre en parallèlenolre éthique mondaine et la discipline
130 LES DEUX IMITATIO NS DE JÉSUS-CUniST
des saints I) nous ne sommes pas les uns et les autres sans avoir expérimenté je ne sais quelle aide inespérée à notre imbécillité naturelle et aux épuisements de notre vouloir propre. Lequel de nous n'est pas tombé tout à fait à terre, pensant y rester? Lequel ne s'est pas relevé sur ses genoux meurtris? Comment a-t-il fait, et oserait-il se vanter d'avoir été seul à se remettre en la posture d'un homme debout? Nous prétendons exclure le divin de tous nos actes libres ; et le divin remplit et remue tout (mens agitât molem). Les saints ont une attention continuelle à Dieu ; et c'est ainsi que rien ne s'effectue de la part du moteur des corps et des esprits qu'ils ne l'aperçoivent et ne le sentent d'une manière autant dire précise. Auprès d'eux nous sommes des évaporés : et néanmoins dans nos affections et nos détresses que ces familiers du Tout-Puissants appellent « les moments de Dieu » nous crions à lui, les uns pieusement et par habitude de prier, les autres en désespérés et qui demandent merci. Quelle espèce de secours nous vient alors, et d'où nous vient-il? Quel est ce soudain ressort qui nous fait rebondir sur nous-mêmes? Et de quel nom l'appeler I Un supplément de force seulement à notre volonté défaillante? Oui, mais surtout un supplément de lumière à nos distinctions ténébreuses. Chez les saints la chose ne souffre pas plus de difficulté que les opérations ordinaires de leur esprit; tant la grâce leur a passé en nature, et tant ils sont bien avec Dieul Mais comment se fait-il que les mondains eux-mêmes ne sont pas exempts de ces mouvements, aussi délicats que forts, d'une volonté, hier malade et abattue, aujourd'hui rétablie et récréée? Pourquoi cet esprit, qui hier était si vifj est-il aujourd'hui pesant et obtus? Quelle est cette lumière qui va et vient, qui nous visite et dont nous ne sommes pas les auteurs? Qu'on nous explique parle discursif de l'école et par le fin du fin de l'argumentation ces faits d'un ordre spirituel tout divin. Pour extraordinaires qu'on les tienne, ils n'en tombent pas moins sous le sens
CUMPAUÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. Itl
de qui s'examine et s'étudie. Ces faits ne sont pas si miraculeux, puisqu'ils nous sont intérieurs ; et Dieu sans doute, de qui nous tenons le souffle et la pensée, est plus en nous que nous n'y sommes uous-mêmes. Que savonsnous de son opération secrète et toute efficace dont la niélapliysique puisse s'enquérir et disserter savamment? Laissons la parole aux saints sur ces touches divines. Ecoutons aussi l'auteur de Pohjcmle exaltant les merveilles de la grâce, et l'empire qu'il assigne à celte fille du ciel sur le cœur faible et troublé de l'homme.
Ces expériences d'une spiritualité exquise et solide ne sont pas une petite marque de la candeur chrétienne de ce mâle génie. Nul doute que, priant comme il le fait ici à la manière et dans les mêmes termes que le saint de Vluiitatio Christi, Corneille ne prie pour son propre compte et dans des vues personnelles de salut.
Obsecro, Domine, ut inveniam gratiam in ociilis tnis ; suffîcit enini niihi gratia tua, cœteris non obtentis, quœ dedesiderat nalura.
Si fiiero tentatus et vexatus tribulationibus multiSy non timcbo mala, diun mecam fuerit gratia tua.
Ipsa forlitudo mea, ipsa consiliumconfertet auxilium.
Cunclis hostibns potentior est, sapientior tmiversis sapientibus (1).
Accorde-moi ce don, et j'accepte un refus
De quoi qu'osent chercher les sentiments confus
De rinfirniité naturelle.
Ta grâce me sulïit, et, si je suis tenté, lialiu d'alllictions, trahi, persécuté,
(l) Je vous prie, Seigneur « que je puisse trouver grâce rJevant vos yeux • quaud je a'oblieudrais rieu do tout ce que la nature deuiaude, « je serais couteut pourvu que j'aie votre arâce »
Au milieu des toulatioas et des tribulatious « je ne craindrai rien, si voire prâce est avec moi. »
Elle est toute ma force, tout mou couseil et tout mon secours.
Elle est plus imissante que tous les ennemis et plus sage que tous les sages.
Je ne craindrai rien avec elle ; J'y mets toute ma force^ et j'en fais tout mon bien ;
Elle secourt, elle conseille ; Il n'est sagesse aucune à la sienne pareille, Ni pouvoir ennemi qui soit égal au sien.
Magistra est veritatis, doctrina disciplinœ, lumen cor dis, solanien pressurœ, fugatrix tristiœ, ahlatrix timons, nu. trix devotionis, productrix lacrymarum.
Qiiid sum sine eâ, nisi aridum lignum, et stirps inutilis ad ejiciendum ?
Tua ergo me. Domine, gratia semper et prœveniat et sequatur, ac bonis operihus jugiter prœstet esse intentum, per Jesum Christum fiUum tuum, amen (i).
C'est elle qui du cœur est la>ive clarté, Elle qui nous instruit et de la vérité
Et de l'heureuse discipline; C'est elle qui nourrit dans la dévotion,
Et bannit tout ce qui chagrine; Elle ne souffre en l'âme aucun indigne effroi,
Elle en dissipe les alarmes.
Et donne au saint amour des soupirs et des larmes Qu'elle même prend soin d'élever jusqu'à toi. Sans elle je ne suis qu'un arbre infortuné. Une souche inutile, un tronc déraciné Qui n'est bon qu'à jeter aux flammes.
0 grand Dieu, dont la main nous prête un tel secours, Fais-moi donc prévenir, fais-moi suivre toujours
Par cette lumière des âmes :
Fais qu'elle m'affermisse aux bonnes actions ;
Père éternel, je t'en conjure Par ton fils Jésus-Christ, par cette source pure D'où part le doux torrent de ses impressions,
A ne regarder que la traduction ou la paraphrase dans
(1) Elle enseigne la vérité, « elle forme à la discipline », elle éclaire le cœur, elle console dans les afflictions, elle chasse la tristesse, elle ôte la peur, elle nourrit la dévotion et elle donne des larmes.
Que suis-je, sans elle, qu'un bois sec et une souche iuulile qu'il faut jeter ? • Que votre grâce donc me prévienne et me suive toujours, Seigneur, et qu'elle me rende continuellement attentif à faire le bien, par Jésus-Christ, Votre Fils. Ainsi soit-il.
COHPARfiES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 133
ses procédés artificiels, Corneille parait faible et relâché en dépit de l'elTort qu'il fait pour être partout concis. I est mal aisé de mettre en vers la doctrine purement théologale de la grâce, telle que ce latin canonique excelle à l'exprimer. Il n'y a pas même à disputer de la supériorité du modèle latin dans l'espèce et même dans la forme; et, si nous avions à démontrer que le latin, tout dégénéré qu'il est de ses pères les Romains, demeure, par privilège d'hérédité, la langue doctrinale et officielle de l'Eglise, le latin de Vlmitaîio Christi ferait à lui seul la démonstration. On voit ce qu'il vaut aux définitions par la manière dont les maîtresses qualités de la grâce sont rassemblées et spécifiées dans celte fin de chapitre. C'est la doctrine en sa substance, avec je ne sais quel sentiment tendre, profond et pathétique de son efficacité divine. Tel est l'enthousiasme des saints; tels les remuements que fait dans tout leur être une présence de Dieu immédiate et presque sans voile.
La matière doctrinale de la grâce n'est nullement infirmée par les développements poétiques de Corneille. Elle a conservé toute la rigueur dogmatique. Elle porte^ sans en paraître surchargée, ces ornements de la poésie; et Corneilles'}' montre un docteur aussi instruit du fond des choses que l'est son pieux ancêtre. Qu'avons-nous donc à signaler chez le poète qui fait de lui un original dans la même et transcendante théologie? Le séculier qui se prend soi-même à partie sur le peu d'unité de sa personne morale, sur les troubles et les ténèbres de son entendement, sur les fiuctuations incessantes de sa volonté, sur le vouloir et le faire qui semblent séparés par des abîmes, et pour dire comme lui,
« Sur les sentiments confus « De l'infirmité naturelle... >
Ces « sentiments confus » il les connaît, et il les expérimente avec une toute autre diversité qu'on ne le lait dans
194 LES DRUX IMITAîfOISS DE JÉSUS-CHfiïST
îa solitude du cloître. Cette «infirmité naturelle» il la porte ou plutôt il la traîne en tout lieu ; elle le mène, que dis-je ? elle le surnnène plus souvent qu'il ne veut, ici par les sens et le tempérament, là par les imaginations grossières ou quintescenciées. Combien de fois « l'effort dont la raison le porte et l'élève, » pour parler sa langue est rabattu par « l'infâme poids de la corruption ! »
Combien de fois « tenté, Battu d"afflictions, trahi, persécuté.,.
Il n'est qu'un homme, conversant avec les hommes, pour crier ainsi sous les coups, et exhaler à Dieu les amertumes de son cœur. Un bel esprit n'a pas de tels accents ; encore moins sait-il de quelles profondeurs de l'homme ils partent. Un chrétien seul s'épanche à Dieu avec cette véhémence cordiale qui nous fait lui tout dire. Il n'appartient qu'à la philosophie chrétienne d'habiter au plus intime de l'esprit humain, et de le sentir vivre sa vie, soit dans les clartés qui lui sont essentielles, soit dans les ténèbres participées du corps, avec un libre arbitre mal équilibré et fautif. Certes on ne parle pas du bien supérieur de la grâce d'après autrui et par un jeu d'esprit, quand on parle d^elle comme le fait Corneille. Le poète chrétien y va de son âme à lui qu'il sait bien qu'il est incapable de sauver à moins de quelque secours divin. 11 combat, à sa manière et autant que faire se peut dans le commerce des hommes, le bon combat des saints. Il s'y montre vaillant pour un mondain, plus souvent vaincu que victorieux, quelquefois debout et se soutenant sur ses blessures, et, parmi ces vicissitudes de la bataille, ne cessant pas d'invoquer le Dieu des forts et des faibles, le Dieu bon aux humbles et même aux présomptueux, (i) Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
Je ne fais pas Corneille plus dévot qu'il n'a été. Que sais-je de lui d'ailleurs et de cette grande conscience chré-
(1) Les Horaces.
COMPaRÉKS dans LECIIS PAMTIES PRINCIPALES. 135
tienne? Encore moins fais-je de lui une manière d'ascète qui se flagelle à l'insu du public, au pied de la croix, dans le privé de l'oratoire. Mais je le prends tel qu'il se montre à moi dans cette strophe sacrée, et pleine de l'esprit du Christ : je recueille les accents poétiques de cette langue intérieure que tous nous parlons bien, et excellemment les Messes de la vie. Je me persuade, étant homme et tout percé des pointes de cette chair mortelle, que Corneille n"a pas imaginé la misère naturelle dont je suis affligé, et les peines que je souiîre. Il me les dépeint avec une telle vivacité de sentiment et de compassion que je l'en crois atteint aussi à fond que moi. 11 m'exhorte à tenir bon dans la bataille, comme il a fait lui-même et à ne pas me coucher à terre pour un peu de sang que j'ai perdu.
Sois fort, sois courageux, endure, espère, aUends.
Et la chose n'est pas douteuse, à moins de prendre pour de l'agréable littérature et pour rien de plus cet examen de soi-même d'uu christianisme si franc, et cette confession d'un cœur mal habile ou impuissant à faire de soi et sans la grâce le bien qu'il aime. « J'y mets toute ma force, et j'en fais tout mon bien. » Ceci ne vient pas d'un lettré, et de quel lettré I mais d'un croyant, mais d'un honnête homme qui l'est devant Dieu et à la face du public. La candeur, hélas! ne convient pas beaucoup avec le génie; elle n'est pas de ses principaux attributs. Combien peu parmi ces élus du siècle ont été des hommes candides! Ils se sentent trop dans leurs moelles; ils connaissent trop de quelle force ils sont doués pour pouvoir se ravaler au rang des humbles, et pour en prendre les sentiments ; et partant ils n'ont pas pour lire au dedans d'eux-mêmes la pénétration divine et les lumières extraordinaires des petits devant Dieu : à qui se sait tant au-dessus deja commune'mesure il ne plaît guère de considérer son infirmité naturelle, et d'approfondir les deux mystères qui fâchent
le plus le sens humain, le péché et la mort. Notre grand Corneille, il y parait bien aux qualités toutes spirituelles de cette poésie, est venu, d'un pur mouvement de foi et par candeur de génie, à ces vérités doctrinales du christianisme sous lesquelles se ranger, c'est oser et vouloir se connaître.
A vrai dire, on n'abaisse pas son esprit à la foi, puisqu'on ne le tient jamais plus haut qu'en s'appliquant à connaître tout son être, sans passer outre à la chair et au sang. Or le mélange est tel en nous et telle l'union des contraires que la foi seule porte la lumière dans ces ténèbres actuelles, et nous rend raison d'un étal si laborieux en cette vie et si peu consistant. C'est à cause de cette foi, compagne et coopératrice du génie, que la doctrine de la grâce n'étonne pas Corneille, et qu'il soutient partout les précisions de la théologie, quand il ne va pas jusqu'à les égaler dans la langue des vers. 11 n'y a pas à s'y méprendre; le Dieu, auteur et dispensateur de la grâce, est bien le même dans Vlmitalio Christi qu'il est dans Vlmitation de Jésus-Christ âe Corneille. C'est le Dieu auquel on n'a rien à celer des mouvements impérieux de la concupiscence et des énergies contraires de la raison, le Dieu qu'on prend à témoin des discordes de l'homme anima! et de l'homme spirituel. On ne l'arouse point par des raisonnements d'école et par des combats d'arguments. Il est le Dieu des chrétiens, en qui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes (in qiio vivimus, movemur et sumus) et portons douloureusement le mystère de notre nature. Ce Dieu est en nous, et nous en lui; ce qui revient à dire, comme le remarque Bossuet, que le rapport du créé à l'incréé, de l'ouvrage à l'ouvrier « ne périt pas. » Nous croyons que ce Dieu, et en cela nous ne nous haussons
pas jusqu'à lui, ni ne l'abaissons jusqu'à nous, n'est pas indifférent à nos manières de nous comporter dans la chair et parmi les violences que l'esprit souffre d'elle. Gomment lui, de qui nous tenons notre liberté, semblable à la sienne, demeurerait-il insensible à la peine, pour nous incessante et inéluctable, d'user bien de ce don divin ? Ce n'est pas à un Dieu « inexorable et sourd » comme l'étaient les dieux des païens que nous en appelons des manquements de notre volonté dans les grandes tentations où elle n'est plus à elle, et même dans le train journalier de la vie. Qui se vante d'un vouloir toujours droit et fort? Lequel de nous n'est pas à court de lumière et de décision dans celle affaire-ci ou dans celte autre? Et d'où nous vient certain ressort pour agir qui met sa force à la place de notre faiblesse, et que nous ne soupçonnions pas en nous ? D'où le branle ? 11 ne vient pas sans doute d'autrui. Nul n'est en moi, en mon lieu et place, pour me déterminer. Nul ne me supplée dans ce qui est le plus à moi, dans mon libre arbitre. De même dans mes découragements et mes défaillances, nul ne substitue sa force à mon infirmité, son courage à ma lâcheté, son esprit de ressources à ma stupidité et à mon indigence. Chacun de nous est bien seul à la peine et au combat. C'est pour cela qu'il attend d'ailleurs des moyens qu'il ne trouve ni en lui-même, ni en autrui. De qui les attendre sinon de Dieu à cause de noire rapport à lui « qui ne péril pas I » La grâce n'a donc rien qui implique un fatalisme mystique et un abandon machinal à Dieu. Elle n'engloutit pas le libre arbitre; elle ne fait que lui prêter aide; et ce qui le prouve, c'est que nous ne venons à elle, et elle à nous, qu'après que nous avons touché pour ainsi dire aux exlrémilés du libre arbitre, et épuisé toute notre force agissante. De là ces recours spontanés à Dieu et ces supplications intérieures qui ne sont pas particulières aux seuls saints, mais que les plus exercés de ce monde envoient aussi au moteur tout puissant des cœurs. Est-ce que les
mieux établis dans leur libre arbitrée! les plus se suffisant à eux-mêmes croient à un ciel d'airain où la prière va rompre ses ailes, et d'où elle retombe à terre inefficace et vaine ? Est-ce qu'eux aussi, et des pires infatués de ce monde, demeurent toujours le cœur sec et muet avec Dieu? Cela n'est pas; ils nous en font accroire sur leur fortilude singulière et sur les lumières toujours égales de leur raison. Ils prient aux occasions difficiles, quoi qu'ils s'en défendent comme d'une faiblesse de bonne femme ; ils prient sans prier, en qualité d'hommes, et de cette manière mentale, commune aux enfants d'Adam, et qui ne les laisse jamais seuls à leur incurable misère.
Tel est le Dieu dont notre Corneille est plein, et qu'il confesse dans cette belle ihése de la grâce, avec la foi et l'enthousiasme de sou Polyeucte.
Mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec njême eflicace; Après certains moments que perdent nos langueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ; Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré : Le bras qui la versait en devient plus avare, Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien. Tombe plu^ rarement, ou n'opère plus rien...
Néarque à Polyeucte (acte ^^ scène ^^) Et à l'acte II, scène Vl% le même Néarque à Polyeucte :
Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime; Comme encore tout entière elle agit pleinement, Et tout semble possible à son feu véhément; Mais cette même grâce en moi diminuée Et par mille péchés sans cesse exténuée, As^it aux grands effets avec tant de langueur, Que tout semble impossible h son peu de vigueur.
Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier Me donne votre exemple à me fortifier.
Certes tout snjet'^ de discours, qu'il regarde Dieu ou rhouime, est du domaine du génie ; et le poète, s'il a des forces de reste et de la fécondité à répandre sur les objels les plus divers, est en état de traiter de la théologie non sans quelque pertinence et vigueur d'esprit. Il peut toujours faire preuve d'audace et de souplesse. Mais il n'en sera que cela, s'il n'a pas la foi qui l'illumine, l'échauffé et le transporte
... de cette aveugle foi qui t'illumine l'âme.
Or qu'est-ce que nous parler de Dieu avec esprit seulement, et au moyen d'une belle littérature. C'est jouer avec le divin et avec le charbon ardent qui brûle les lèvres des saints. L'auteur de Polijeucte n'en est pas à ces adresses du génie et de la langue poétique dans le sujet transcendant de la grâce. Tenons pour certain qu'il se porte de toute sa créance catholique à ce Dieu modérateur actuel et infatigable des âmes qu'il a créées libres, mais libres d'une liberté non indépendante de son souverain empire. Chrétien et catholique il ne procède pas par la dispute qui n'a pas de fin, qui s'échauffe aux subtilités, se nourrit de ses propres sécheresses, et n'aboutit^ à rien. Il rentre en lui même, il s'étudie, il s'interroge, il s'éprouve aux attaques de ses propres passions, et aux résistances de sa raison. Il s'étonne du peu que nous sert l'esprit à mater la chair, quel pauvre mailre il est, mal écouté, et mal obi'i, quand pas vaincu et lié. Devenu humble à force de s'examiner et nonobstant, les enflures' d'une imagination puissante, il a vu ce que de lui-mêine|il pouvait, et ce qu'il ne pouvait pas pour le gouvernement de sa^vie; 1! a pris une juste idée de ses forces ; il a tenu la juste mesure de son libre arbitre. Non pas qu'il ait songé, — cela se sent à la
vigueur intérieure de l'homme — à se décharger sur Dieu de toute liberté propre ; il n'a fait, à l'exemple des saints, que regarder ce qui limite cette liberté et le point extrême où, venant à nous manquer faute d'un ressort suffisant, elle retombe, pour ainsi parler, à la charge du moteur tout puissant des âmes. Et voilà comment ce théologien séculier, notre Corneille, enseigné par le saint homme de Vlmitatio Christi, fait comme lui, et comme lui tend les bras au Dieu des humbles et des infirmes, et s'en remet à la grâce de tout ce qui manque à la nature, de tout ce qui laisse la raison à son insuffisance et à ses obscurités. Il faut bien se rendre à la beauté et à la vérité de tels accents; et cette invocation à Dieu, au Père des lumières, ne serait jamais sortie du fond sec, dur et hautain d'un bel esprit.
0 grand Dieu dont la main nous prête un tel secour?, Fais-moi donc prévenir, fais-moi suivre toujours
Par cette lumière des âmes...
Fais qu'elle m'affermisse aux bonnes actions,
Père éternel, je t'en conjure Par ton fils Jésus-Christ, par cette source pure Dont part le doux torrent de ses impressions.
Si Corneille n'a pas tiré ceci de lui-même, du catholi(|ue baptisé et catéchisé, oùTa-t-il donc pris, el dans quel vieux fond de rhétorique lui le moins rhéteur des poètes et chez qui tout vous a un air candide, même le mauvais guùt. Les occasions ne nous manqueront pas dans la suite de ce parallèle de relever les confessions du chrétien et du génie qui se connaît ; ce qui est la même chose que se faire petit devant Dieu.
COMPARÉES DANS LEURS PARTigs PRI-'^CIPALES. 141
De via repia Crucis.
Du chemin royal île la Croix, (Liv. II, chap. xii.)
Ce chapitre XIÏ du livre II de Vlmilatio Christi est sans contredit le premier en importance de ces méditations d'un haut ascétisme, et d'une pratique commune et populaire. VLnitatio Christi se fait reconnaître à cette marque unique ou à peu prés, en théologie. Comme la source d'où elle sort, l'Evangile, et dont elle a retenu la limpidité doctrinale, elle est tout à la fois ce qu'il y a de plus s'élevantvers les cieux, et de plus s'abaissant vers nous misérables hommes, de plus sublime et de plus terre à terre, de plus spirituel et de plus pertinent à la chair et à ce corps de boue. Le Christ n'est-il pas venu pour l'esprit et pour la chair, afln de rappeler l'esprit à ses célestes origines et d'empêcher qu'il ne les oublie, afin de vaincre et de faire triompher en son humanité d'emprunt la chair réparée et glorifiée par la résurrection. Vlmitatio Christi continue l'Evangile ingénument et sans aucun esprit de littérature sine littérature, dit le psalmiste ; sans nulle surcharge de commentaire ou de critique. Vous avez là une diffusion, qui n'a pas cessé, de la parole du Christ et des enseignements apostoliques. Combien Fontenelle a dit vrai de ce beau livre « qu'il est le plus beau qui soit sorti de la main d'un homme, puisque l'Evangile n'en vient pas. »
Venons à ce « Chemin royal de la Croix » de compagnie avec le moine de Vlmitatio Christi et avec l'homme du siècle, notre Corneille, nous appuyant en quelque sorte au bras de l'un et au bras de l'autre. La manière n'est pas tant à dédaigner de monter à ce calvaire. 11 ne faut rien particulariser du christianisme ; à vrai dire, il ne com-
Ii2 LES DEDX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
porte ni divisions, ni espèces, étant ce qu'il est, la règle par excellence du vivre et du mourir. Celte règle oblige au degré suréminent ceux du cloître. Elle les met au chemin de la vie éternelle; elle fait les saints; mais elle ne fléchit pas pour cela aux petites commodités des gens du siècle. Elle veut d'eux les mêmes choses avec des tempéraments proportionnés à notre pauvreté spirituelle et à nos médiocres vertus. Nous ne portons pas tous la croix sous laquelle le Christ a rendu Tâme, par trois fois, gravissant le calvaire. De celle-là un Dieu seul, le Dieu-Homme peut charger ses épaules. Mais nous portons tous nos croix comme parle le peuple chrétien; tous nous haletons sous ce bois; tous nous nous traînons sur cette voie douloureuse. Le chapitre de via regiâ crucis regarde donc tout le monde, et non pas seulement les vingt ou trente auditeurs qui vont entendre Platon et Aristote dans les jardins de l'Académie.
La conformité au Christ par la douleur, tel est, sans atténuation aucune de l'exemplaire, l'objet principal du christianisme ; tel l'effort surhumain que le Christ veut du « misérable homme que je suis ». Qu'est-ce qu'il y a de plus rebutant et de plus contraire à la nature? En vérité c'est à détourner ses regards et sa pensée de la croix, et à se rejeter d'un bond du côté de l'attrayante et facile nature. Aussi combien se sont ravisés, et combien : tous les jours se ravisent pour l'épicurisme pratique 1 Mais le beau, le grand, l'universel de la doctrine chrétienne c'est qu'on ne fait que nous y prêcher Tinévitable nécessité de pâtir. Jésus-Christ est venu, non pas pour exagérer en sa personne humaine les maux communs de l'humanité, encore moins pour en inventer de nouveaux et d'inouis, mais pour nous enseigner par son exemple comment il faut s'accommoder de ce qui est, comment accepter l'inévitable, et de quel cœur le subir. « Il a transporté de nous à lui (Bossuet), avec tout notre péché, toutes les peines qui en sont la suite. Mystère qui demeure cent et cent fois incompréhensible à l'es-
COMPiRÉES DANS LEURS PVRTIES PRINCIPALES. l48
prit humain même après que celui-ci se l'est expliqué par l'amour immense d'un Dieu pour les hommes (adeà dilexit munduiu); et néanmoins mystère qui, plus nous l'approfondissons par la foi, plus il lire à lui notre cœur, et par notre cœur,notre raison si dure et si chatouilleuse I Qu'on nous prouve que la douleur au physique et au moral n'est pas la dominante des choses humaines, qu'elle n'est pas aujourd'hui chez vous, et que demain elle ne sera pas chez moi; et, la démonstration faite contre le sentiment et l'expérience du genre humain, ôtons de ce monde le Christ et la Croix : ni l'un ni l'autre n'ont plus de raison d'être, même à l'état d'opinions théologiques. Le christianisme n'aurait-il pour lui que ceci, par dessus toutes les autres religions, qu'il nous fait voir dans le Christ notre semblable par la douleur {cirian dulorim), que toute sa force de persuasion lui viendrait de là. Comment ne pas incliner naturellement à Celui qui a bien voulu se rendre semblable à nous jusque dans le sensible, et pàtir dans notre chair, si ce n'est que lui il l'a gardée impeccable? Des infinis nous séparent de Dieu ; l'homme, le flls de Marie, est de notre sang et comme des nôtres. Notre chair touche la sienne; quelleconsanguinité,quelattrait pour lafoi ! Celleci n'a qu'un pas à faire pour aller à lui.
La conformité au Christ ne souffre pas de difficulté; je ne l'entends pas des actes qui nous coûtent infiniment et au-dessous desquels nous tombons tous ; je l'entends, avec l'auteur de Vlmitatio Christi, delà condition humaine qui est telle que, le voulant ou ne le voulant pas, y donnant la main ou ne l'y donnant pas, nous souffrons toujours dans notre corps ou dans notre esprit; nous sommes bon gré mal gré de la suite du Christ portant partout sa croix, quoi de jjIus? Nous sommes lui, et il est nous, moins le péché (1). Il nous est expédient de parcourir sous la conduite de nos deux auteurs, de rhomme d'oraison et
(i) Excepta peccalo.
du poète, le « chemin royal de la croix, » de nous arrêter, manque de force et d'haleine, aux endroits où ils s'arrêtent, et de nous frapper la poitrine comme ils font, considérant la victime que nos péchés ont obligée de s'immoler pour nous.
Tu vois ton Maître en croix où ton péché le tue.
beau vers que celui-ci f dirions nous, si nous n'avions affaire qu'aux beaux vers ; disons ce qui est plus vrai et des entrailles mêmes de ce pathétique sujet, le grand cri de foi d'un Corneille 1
« Tu vois ton maître en croix où ton péché le tue ! » Attachons-nous à cette conformité au Christ, la cherchant non seulement au calvaire et à chacune des stations douloureuses de THomme-Dieu, mais dans ce monde-ci où nous vivons notre vie de chaque jour, dans le tumulte de nos affaires, parmi nos travaux, nos mœurs et nos passions ; l'incomparable originalité du livre de Vlmitatio C/wisr/ consistant, on le sait de reste, en ceci qu'il est tout à la fois un manuel d'ascétisme et de morale universelle. C'est le vade mecum des gens de bien. Noire Corneille en a pris toute la substance, et il l'applique à sa propre gouverne et à la nôtre.
Porter sa croix; voilà le commandement divin; il est dur à entendre, plus dur encore à obéir ; et même il serait pour l'homme d'une hauteur et d'un chimérique insoutenables, si vivre et pâtir n'était pas le même, et une nécessité de nature.
Quid quœris hïc requiem, cùm natus sis ad lahorem (1).
(1) Pourquoi cherches-tu ici-bas du repos, puisque tu es né pour le travail. (Imit.J.-Ch., ibid.)
COMPAKÉKS DANS LEIKS PAKTIES l'KINCIl'ALES. liS
Oh ! (|ue lu sais mal te connaître, Mortel, et que mal à propos, Toi, ([ue pour le travail Dieu voulut faire naître. Tu cherches ici du repos !
Nous voilà mis en demeure ; il faut en passer par là, ou cesser (Fétre des hommes. C'est ce qui s'appelle rudoyer le pauvri' monde ; mais le moyen de changer les choses ! La conformité au Christ s'accomplit en nous du fait même de notre condition d'hommes, et quoiqu'il en cuise à notre délicatesse ou à notre orgueil.
Dtints iiiultis vidi'Uir hic serniu: abiieua le ipstan, toile crucem Itiain, et sequere me (1).
Hommi^, apprends qu'il te faut renoncer à toi-môme, Que pour suivre Jésus il faut porter ta croix : Ce sont de fâcheux mots pour un esprit qui s'aime
Des deux parts le commandement est clair et net. Le sa intne ménage pas plus notre chair que ne le fait le poète; si ce n'est que l'un dit la chose en toute charité, et l'autre non sans un grain de cette ironie agréable que le commerce des hommes met sur les lèvres d'un grand esprit.
Porter sa croix, c'est donc ne faire que vivre ; c'est porter la vie ; c'est être homme selon la chair et selon l'esprit; et la conformité au Christ, à savoir la prescription religieuse la plus ardue et la plus contrariante pour la natui^e humaine, nous a passé en coutume par la seule nécessité des choses, et par l'usage commun qu'ilnous faut faire icibas du mal et de la douleur. Mais comme nécessité n'implique pas soumission, il reste que nous portions de bon cœur ce qu'il ne nous est pas possible de rejeter de nos épaules. Et c'est où le Christ nous attend, au pâtir volontaire, à l'amour, comme parlent les mystiques, personnes consommées dans la science du cœur humain, et accoutumées à manier le principal et le plus puissant de
(I) Fiiisii'urs Irouveut ce discours rude : < renoncez à vous-même, portez votre croix et suivez-moi. »