‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 22 sur 30 · II · texte numérisé non relu

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^j4^ LliS DEUX ni HAT ION S "DE JÉSUS-CHIUST

ses ressorts, l'amour, afia de le faire tendre tout à Dieu, à l'objet aimable par excellence.

Comme l'expérience a toujours fait connaître Que le nœuJ de l'amour est la conformité.

01) aiiioreni confortnitalis Cliristi (1).

Il importe de suivre dans ses points principaux, chez nos deux auteurs, cette méditation sur la croix d'un dogmatique transcendant, et néanmoins qui tombe dans une {)ratique commune. Tout le support des vérités chrétiennes est dans le jugement dernier; ôtez de la pensée de l'homme le dogme des peines et des récompenses futures ; essayez de passer outre à cette justice comminatoire de Dieu, et après demandez-vous ce qui vous peut refréner si peu que ce soit dans le mal-faire; vous ne sentirez plus en vous, absolument parlant, que la bête déchaînée, leBr^p de Platon, le fera des Latins. Le poète Eschyle a dit ceci dans ses Euiitcnklcs : « Celui-là ne peut être un homme de bien qui ne craint rien » (2; . C'est notre vérité chrétienne d'avant le christianisme; elle est en effet de ce christianisme antérieur à la venue de Jésus-Christ, et que Tertullien et après lui Bossuet ont appelé, Tun, « le christianisme naturel, « l'autre, « le christianisme du genre humain » . Le saint de VLiiitatio Christi \\enl d'emblée aux terreurs du jugement dernier, ne sachant rien déplus efficace pour nous réduire à accepter les souffrances de cette vie, et à les réputer pour légères en comparaison de l'événement obscur et douteux de notre salut. Au moins le redoutable dilemme du salut ou de la damnation pèse de tout son poids sur nos têtes. Quel signe doit nous apparaître en cette grande journée, sinon la croix, à laquelle nous nous serons conformés, ou de la quelle nous nous serons détournés, la trouvant trop amèreet par trop contredisante « à la loi des membres ».

(1) Par amour de la conformité au Christ. (Ibid.)

(2) Ti'î yàp oiorj{yj,)i ar,oÈv. rjLr,oiv Èvor/oi ÇcÔtwv.

r.OMPARÉKS DANS LEIUS PARTIKS PUNCIPALES. 147

Hue siijuum cruels crit ca'lo, d'an Dma nd juiJicaïuhim rvueril (1).

C'est une vraie prosopopée des choses, et en si peu de mois I Le poète ne pouvait manquer de s'en emparer et de la faire sienne parla vivacité des images et avec un accroissement de couleurs d'un éclat extraordinaire. C'est un coup de pinceau à la Micliel-Ange.

En ce jour étonnant qui du sein de ia poudre Fera sortir nos os à leur chair rassemblés, Les bergers et les rois également troublés Craindront de cet arrêt l'épouvantable foudre.

Tune omnes servi crtieis qui se erneifixo eonforniaveniiit, aeeedeiitad Christnin judieeni cum maijnâ fidneid (:2).

Co signe au baut du ciel tout brillant de lumière, Quand Dieu se fera voir en son grand tribunal. Sera de ses élus le bienheureux fanal.

Et des victorieux l'étonnante bannière.

Lors du Crucifié lesdignes serviteurs Qui, pour en être ici les vrais imitateurs, Se sont faits de la croix esclaves volontaires, Auront à son aspect de pleins ravissements, Et ne s'en promettront que d'éternels salaires. Quand le reste en craindra d'éternels châtiments. ... D'entendre au dernier jour les dernières paroles : « Loin de moi, malheureux,- loin, maudits criminels, « Qui des biens passagers avez fait vos idoles, « Trébuchez loin de moi dans les feux éternels »

Ce « trébuchez loin de moi » n'est-il pas d'un vulgaire tout à fait étonnant et effimable? Cela est dit pour tout le monde, grands et petits, rois et bergers.

La foi du saint demeure tranquille même en ces appréhensions de la chair et de l'esprit dont n'est pas exempte la

(1) Le signe de la croix paraîtra dans le ciel lorsque le Seigneur viendra pour juger.

(2) Alors tous les serviteurs de la croix, qui auront conformé leur vie à celle du Crucifié.j s'approcberout avec une entière couriauce dé Jésus-Christ le Souverain.

148 LKS nEU\ IMIT.VTIONS DK JKSUS-CIIUIST

conscience la plus irrépréhensible. La foi du poète s'en agite davantage, comme si elle était moins rassurée sur le total du salut. 11 y paraît au mouvement qu'il se donne pour imaginer ce jugement des jugements, et à l'espèce de vision qu'il a du Dieu de l'univers tenant ses dernières assises. La paix dans la foi, la paix du Saint-Esprit, comme ils l'ont eux-mêmes qualifiée, appartient aux saints par privilège d'état et du droit des victorieux. N'ont-ils pas vaincu et mis sous leurs pieds la chair ? Ils croient en toute petitesse d'esprit; mais ils croient d'un cœur haut, profond, et pur comme les cieux. Ils affirment l'invisible comme s'ils le tenaient déjà. Pour eux le futur n'a pas de succession, d'instants mesurables comme les parties du temps présent ; il est tout arrivé pour eux, et tout dévolu à leur foi. C'est une prise de possession de l'éternité bienheureuse par l'excès de l'espérance. Tout autre' est l'état des âmes engagées dans le monde, et qui n'ont pas rompu avec le charme des sens. La religion, si peu qu'elle les occupe, les inquiète et les trouble, quand cela ne va pas jusqu'à l'épouvante. La netteté et le poids des dogmes les jettent hors de leur assiette ordinaire. Des certitudes de cette importance-là ne sont pas faciles à porter, bien moins encore à faire s'accorder avec une vie d'affaires ou de plaisirs. La foi de ces enfants du siècle (c'est du commun des chrétiens que je parle, et non pas des incrédules déclarés ou athées; n'a pour ainsi dire pas de lieu où se reposer; elle est comme en l'air ; et, quant elle se rencontre avec le génie et l'imagination d'un Corneille, c'est alors qu'elle souffre des troubles singuliers, des angoisses douloureuses, et çà et là des agitations d'un pathétique à toucher les plus durs et les plus fermés aux: choses divines. Ah ! que cela est loin de la quiétude en Dieu, de la quiétude des saints !

r.OMPARl'ES n.\NS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 119

Ce chapitre De rcgiâ via cruels — du chemin royal de la croix— est l'un de ceux où ces deux états de la même foi chez nos deux chrétiens sont le mieux marqués. Ici la foi nue, vigoureuse, atfirmante et tranquille; là une passion et comme une fièvre de l'esprit qui s'échappe sur le dogme, et des épanchements surabondants de poésie, comme si le poète y voulait noyer les tentations du doute et les révoltes toujours imminentes de la raison.

Qnid i(/if/ir tinir.<i follcrc rniccm, jht iiinitn il/ir ad i-r- (/nmii (1)?

Aime donc cotte croix par qui tu dois régner... ...Je veux bien te le dire et redire cent fois. Si tu ne veux périr charge sur toi sa croix.

Sur les vertus sanctifiantes et confortatives de la croix notre saint ne se possède pas dans la joie qu'il ressent à nous les dire. Il les énumère, il les spécifie, il les exalte; il nous retient sur ce in crtice salus avec des répétitions du mot et de la chose, avec des redoublements d'affirmations propres à terrasser nos sens sous la croix, et à nous enfoncer dans l'esprit cet objet qui nous est si peu compréhensible. Quelle foi, quelle force de persuasion, quelle expérience des choses spirituelles et de la grâce infuse, dans les paroles que voici :

/// entre infnsio suprrnœ suaritalis, In eiiur rohiii- }ii('iilis, iii eiiiec (/(iinliinii sjiirllus (^) 1

(1) Puiinjuoi doue apprclieudez-vous de porter ia cruix, puis(p!e c'est par elle que vous devez règuer ?

(2) On trouve daus la avals, une s^oiiroe de douceurs célestes, la force de IMuie, la joie de l'esprit, le comble de la vertu, et une sainteté parfaite.

Voici ù ce sujet un prière à la croix de Thomas A. Kempis laquelle prière ressemble tellement par le ton et les paroles au texte latin de ce cliapitiw! De i-i'ijui vid criicis, qu'elle empiule presque la

150 LES DEUX IMITATIONS PE JÉSUS-f.HRIST

Si l'ascL'lisme n'avait pas existé sous le soleil, s'il n'avait pas eu ses prodiges d'immolation effective, on pourrait imputer à pure démence de telles paroles et d'autres encore proférées par les saints ; et ce serait le cas de plaindre pour tout de bon ces pauvres fous de la croix. Mais comme ils ont expérimenté en leurs personnes tout ce qu'ils nous vantent des douceurs surnaturelles de l'immolation, leurs paroles n'ont rien de vain ni d'emphatique. Elles sont égales aux effets de foi qu'ils étalent à nos yeux avec une humilité incomparable. Elles ont force d'exemples; si bien qu'elles rejaillissent à la morale commune et à la conduite privée de chacun de nous. Tant ce divin livre de Vluiitatio Christl, à le considérer dans ses parties les plus surnaturelles, regarde tout le monde I

Notre Corneille approche à peine de ces divins mouvements de la piété ascétique, et de l'enthousiasme mâle et

preuve, tant cherchée par les érudits, que l'auteur de l'Iniitatio Christi est de ce même Thomas A. Kempis. Ce n'est, si l'on veut, qu'une preuve de sentiment; mais elle a bien de la force ; qu'on veuille bien s'y appliquer, et y donner quelque peu la main. « 0 Croix de mon Sauveurs << Je vous adore et je vous baise avec le plus profond respect ; vous êtes « heureuse, ô Croix 1 Sur vous s'est appuyée celle tête du Saint des « Saints, qui ne savait pas on se reposer; Vous êtes le lit de douleurs '< qui avez entendu ses dernières paroles, et reçu sou dernier soupir; '< Vous avez été sanctifiée à jamais par le corps de Jésus, et consacrée « par sou sang : Vous êtes l'escabeau des pieds du fils de Uieu agoni- « saut, l'autel où il s'est offert pour nos péchés; Vous êtes l'arche « d'alliance, portant l'auteur des deux Testaments, l'urne d'or renfer- « mant la manne cachée, le trésor des richesses du ciel. Croix bénie! "■ De vous sont sortis les sacrements de l'É'-'lise; c'est par vous que les 'i prêtres sont consacrés, que les infirmes reçoivent l'onction dernière, « et que les morts sont protégés et soulagés. 0 Croix! votre douceur <( et votre puissance sont ineffables pour guérir les cœurs blessés ! Vous « avez apporté le salut et la joie au monde, et refoulé dans les enfers « le deuil et l'affliction. Vous êtes l'espoir des croyants, le bouclier des « martyrs, la force des confesseurs, le diadème des vierges, la consola- « tion des veuves, le soutien des vieillards, la règle des jeunes gens et « le refuge de tous ceux que la tribulation éprouve. Arbre précieux, « qui avez porté sur vos branches le fruit de vie, et qui avez été té- « moin des angoisses de la mère de Jésus, faites qu'à ma mort je sois « reçu par Celui à qui vous avez servi d'instrumeut puur me ra- « cheter. «

(liecueU de prières, par Midamela couitesse de Flavigny.)

COMPARKKS DANS LKURS PARTIKS PRINCIPALI::S. loi

tendre de ces vainqueurs de la chair. N'ayant pas fait comme eux il se tire comme il peut de la dillicullé.

La croix ouvre l'entrée au trône de la gloire. Par elle ce royaume est facile à gagner : Aime donc celte croix par qui tu dois régner; En elle est le salut, la vie et la victoire, L'invincible soutien contre tous ennemis ; Des célestes douceurs l'épanchement promis Et la force de l'âme ont leurs sources en elle; L'esprit y voit sa joie et sa tranquillité ; Il y voit des vertus le comble el le modèle, Et la perfection de notre sainteté.

Combien il se relève, arrivé aux endroits où le saint de Vlniitaiin Chri.sti, étendant sa vue sur le monde et sur les affaires du siècle, nous montre la vie « toute parsemée de croix,» a quia iota ista cita morta]i8...est circunmiinata crucihus! » Ici en effet nous sommes en pleine pratique de la vie et de ses misères, et comme embarqués dans l'inévitable. Ici notre barque, celle du lac de Génésareth, fait eau de tous les côtés ; nous sombrons, si nous n'éveillons pas le maître du ciel et de la terre qui dort à l'arrière, selon nos manières communes de parler, mais qui dort sans dormir, en Dieu toujours clairvoyant et prompt à nous secourir. Etd'oiî lui vient cette vivacité pour nous, selon la bonne doctrine? De ce qu'il s'est fait homme, et rendu conforme à nous. Or à celui qui de si haut est si bas descendu le moins que nous devions, n'est-ce pas de nous rendre à notre tour conformes à lui? Et la manière consiste à porter comme lui notre croix. En logique, cela a la rigueur d'un syllogisme; en morale, c'est d'obligation étroite. Toutes les vertus chrétiennes ont leur principe et leur raison d'être dans l'Incarnation. L'Incarnation emporte pour les forts et pour les faibles, héros de l'immolation, ou chrétiens du commun troupeau, la nécessité de se conformer au Christ. Quoi de plus persuasif, dirais-je de plus contraignant que ces paroles de notre saint, nous exhortant à marcher dans la voie du doux Crucifié :

132 LKS DEI'X 1MITATI0>JS M. .IKSIS-CHBIST

Pnecessit illc hajalans ipsc cnicen), et worltiKs efst pro te in cruce... Quia si commorUms faeris, etiam cum illo pariter vives; et si socius fîieris pœnœ, eris et gloriœ (1).

On a beau être cicéronien dans la moelle des os, on ne se dégoûte pas des beautés snl (/rueris de ce petit latin. Elles vous sont toujours nouvelles. Savez-vous rien qui rende plus au vif l'homme du calvaire que ce bajulaus crucem? C'est un vocable des métiers. Voilà bien le divin porte-faix qui, montant au Golgotha, tirait des larmes des yeux de ses amis et même de ses ennemis. La pitié, portée à son comble, a fait la grandeur du drame antique. Ici c'est peu dire qu'elle prend par les entrailles tout ce qui a le nom d'homme; elle nous terrasse.

Corneille n'a pas manqué ce hajulans crucein : « charge sur toi sa croix » dit bien la même chose en notre français. La peinture est achevée dans les vers suivants :

Il a marché devant, il a porté la sienne... Situ meurs avec lui, tu vivras avec lui ; La part que tu prendras à son mortel ennui Tu l'auras aux grandeurs qui suivent sa victoire ; La mesure est pareille...

Le christianisme a mis fin aux opinions probables; par lui l'esprit humain est délivré des entortillements et des angoisses du scepticisme. Il n'y a plus lieu pour nous d'aller d'une école à une autre, de l'Académie au Politique, d'Épicure à Pyrrhon, de cette espèce-ci du vrai à celte autre, sans rencontrer oreiller ou pierre oii reposer notre tête. Le Christ nous a mis en possession de la vérité vraie. Il n'y a de défini que ce qu'a défini l'Évangile. La somme de la sagesse est ramassée en ces quelques mots, durs à entendre, plus dui\s à mettre en pratique, mais qui

(1) Il nous a précédés eu poitaul sa cvois. et il est mort pour vous sur la croix.

« Parce que si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui, » et si vous participez à ses peines, vous participerez aussi à sa ploire. (Im. J.-C, Jean, Rom., liv. VI, chap. vni; XiX, xvif.)

COMPAHl'ES DANS LEURS PAKTIES PRINr.lPAI.ES. lo3

signifient la vie elle-même telle qu'il nous la faut vivre ou plutôt mener mourante ici-bas.

Ecee in cruce tolum cuustal, et in uiuriendu loluni jacH (1).

Tout consiste en la croix, et toutgit à mourir.

Cela est dit de mot à mot, parce que cela est pensé de même par nos deux, chrétiens, à cette différence près qui n'est pas petite. L'un des deux personnages le dit dans le proslernement de sa foi et couché sur son crucifix ; l'autre ayant les yeux tournés vers le monde où il est encore de mise, et contemplant des hauteurs de la sagesse chrétienne les biens et les maux de cette vie, le peu qu'il y a de ceux-ci, la multitude et le poids de ceux-là. Les maux c'est la matière dont est faite la vie de l'homme. Les pessimistes nous le signifient de par leur aigre philosophie; après quoi ils nous laissent à nos peines, et, comme ils disent noblement, « au combat pour le ventre ». Le christianisme n'est pas moins net sur le mal ; il le voit partout, originel, multiple, incessant, inéluctable. Mais comme il fait plus de cas de l'esprit que du ventre, de l'àme que du corps, il en demeure à cette nécessité invincible du mal ; il l'appelle d'un nom moins physique et moins brutal ; il l'appelle une épreuve, une tentation, une matière à exercer et tendre les énergies de l'àme. Il rapporte tout le souffrir à la vertu de patience, vertu douce et robuste, peu plaintive, sobre de paroles et de gestes, de nul étalage, et que Dieu seul voit, loue et attend à merci. Le Christ en porte en sa personne l'exemplaire suréminent, et néanmoins commun, populaire, imitable, au moins en vue de ce monde, aux plus déprimés par la condition, aux plus dépourvus d'esprit et de belle littérature. C'est la croix de tous et d'un chacun. Nous la trouvons, à parler sans figure, à tous les tournants du chemin de la vie.

(I) Tout dépend donc de la croix et d'y mourir. (Marc, viil, 34.)

lo4 LES DEUX IMITATIONS DE .lÉSUS-CHRIST

Aiiihi(l(( tilii ris, qnœre quodcunquc roliicris ; et non incenies alUorem viani suprà, nec securiorem viam infrà, visi riam sanrtœ oncis (1).

Ce que noire Corneille n'a pas peu étendu, coffime on va le voir, et selon sa manière d'abonder dans le dogme et d'épancher sa foi.

Revois de tous les temps l'image retracée, Marche de tous côtés, cherche de toutes parts : Jusqu'au plus haut des cieux élève tes regards ; Jusqu'au fond de la terre abîme ta pensée ; Vois ce qu'a de plus haut la contemplation ; Vois ce qu'a de plus sûr l'humiliation : Ne laisse rien à voir dans toute la nature ; Tu ne trouveras point ni de route plus sûre, Ni de chemin plus haut que celui de la croix.

Le christianisme n'a pas une simple bonté d'opinion, comme les philosophies humaines qui plaisent à l'esprit par un air de système savamment construit, et par Un ingénieux enchaînement de déductions. 11 est tout ensemble doctrine et action. 11 enseigne et il anime à faire; il exhorte et il donne vigueur. Et surtout il prétend ne leui^rer personne touchant le combat de la vie. Les pusillanimes ne sont pas de sa milice ; il ne recrute que parmi les forts et les humbles. Ni petits moyens, ni petites recettes de vertu; point de fard, point de tt^omperie ; nul fantôme des choses. La vie c'est la vie telle que nous la portons dans ce corps sujet à la mort ; la douleur c'est Tépine enfoncée dans la chair. Vous mentez à vous-même et aux autres, vous qui dites ne la pas sentir et qu'elle fait crier au plus beau de vos hâbleries d'école. Croyez là-dessus le

(1) Marchez où vous voudrez, cherchez qui vous plaira, vous ne trouverez ni en haut de voie plus élevée ni en lias de voie plus sûre que celle de la sainte croix. {Ibid., Imit. J.-C.)

COMPARFoES DA>S I.RURS PARTIES PRINCIPALES. 155

bon dévot de Vlmilatio Christi, et notre Corneille qui n'a point aiïaibli le discours de son maître en Jésus-Christ.

Aiit eitint (lohrciH in corpore firiitim^ mit in ((niinà spiritns triliKlalioneiu sjistincJiis.

Inlrr'fi'dii à Deo rclinqHeris : intenliim à proximo p.rorcildlx'iis, cl, qnod anipUus est, tibimetipsi f/raris rriff (1).

Tu trouveras parlout à soulFrir quelque chose... ... Et nous sentons au corps toujours quelque douleur, Ou quelque trouble en l'âme encor plus intraitable Qui semble tout à coup nous livrer au malheur. Dieu te délaissera quelquefois sans tendresse ; Souvent par le prochain lu seras exercé ; Souvent dans le chagrin par toi-même enfoncé Tu deviendras toi-même à charge à ta faiblesse.

N'est-ce pas que nous sommes ainsi faits -^ N'est-ce pas pour chacun de nous le train de chaque jour? Et qui se vantera de n'être pas du matin au soir cet homme-là? Le pessimisme, en qualité de système, excède la condition humaine ; il exagère les maux ; il les amoncelé à plaisir, comme s'il y avait des vides à combler dans notre trop réelle et trop égale miséi^e. Il enchérit sur le nombre des plaies de ce pauvre corps et de cette pauvre âme. C'est un supputateur minutieux, cruel, méprisant, implacable. Il est toujours ajoutant à la charge que nous portons. Eh ! la bêle ne fléchit que trop sous le bat ! Pourquoi la faire s'abattre parterre? Le christianisme voit ce qui est, et tout autant qu'il est; il n'ôle rien à ma charge, il n'y ajoute rien non plus : il sait à une once près ce que nos épaules peuvent porter. Il a une juste idée de Thumanité. Il ne la précipite pas, ce que fait le pessimisme, dans l'amour du .néant, à force de la désespérer. « Nous trouvons partout à souffrir quelque chose » ; mais nous avons le remède dans

(li Car ou votre corps sera dans la douleur, ou votre âme dans la trihulalion.

Tantôt vous serez abandonné de Dieu, tantôt le prochain vous chagrinera ; et, ce qui est le plu> fâcheux « vous vous déplairez souvent à vous-m^Mne. » (Ibid. , .Toh,\uu2n.)

186 LES DEUX IMITATIONS DK .lÉSIS-CHRIST

notre mal lui-même, dans la croix, laquelle se fait moins lourde aux patients, et qui, à fin de compte, emporte la libération et le salut.

Nec tawen aliquo remedio rel sohitto liherari seu alleviari poteris ; sed donec Deus rohierit, oportet ut stistineas (1).

Ton seul recours alors doit être d'endurer, Par une patience égale à cette gêne, Tout ce qu'il plaît à Dieu de la faire durer.

Afin que ta vertu laisse aller tout ton cœur Oii son vouloir sacré se plait à le conduire...

Le caractère essentiellement chrétien de Vlmitatio Christ i, on ne saurait trop le redire, c'est que ce beau livre convient à tous les états de la vie, et qu'il mesure chacun de nous à sa mesure. Comme il est pour les parfaits un idéal à les enlever aux cieux, il reste de dii^ection ordinaii^e pour les médiocres en vertu, pour les pusillanimes et les insoumis. L'entière conformité au Christ ne regarde que les saints; eux seuls sont capables de s'y porter de cœur et d'y adhérer par un invincible attrait de la grâce, cordlaUter, comme il est dit dans ce touchant verset : « Neino ità cordiallter sentit passionem Chrisli, siciit is oui contigcrit talia pati (;2). » Telle est la félicité anticipée des enthousiastes et des martyrs; telle est pour eux « cette odeur de béatitude >- (Bossuet, Sermons). Le saint auteur de Vlmitatio Clirisli n'a pas manqué à la grammaire; quoi de plus juste et de plus correct que ce

(1) Et vous ne trouverez ni remètle pour vous guérir, ni congolaliuii pour vous soulager ; mais il faudra que vous souffriez tant qu'il plaira a Dieu. (Ibtd.)

(2) Personne n'a le conir plus vivenicnt touché de la passion de Jésus-Clirisl que celui (|ui a souffert des peines pareilles aux siennes. {Ibid., Iinit. J.-C)

ciinti(j('rit? Le petit nombre a la folie de la croix, et ne veut pas souffrir moins en son corps et en son âme que n'a fait le Christ. Ces excès de l'ascétisme nous passent, ou sont pour nous un sujet de pitié railleuse. Mais la vérité et la discipline chrétienne ne nous dominent pas moins, quoique nous en ayons, et si grande que soit notre adresse à nous dérober à elles. La condition humaine demeure la même pour chacun de nous; et nul ne dépouille l'homme qu'il est. En quelque lien qu'il aille il se porte lui-même. Nous voici bien loin de l'ascétisme et de la sainte folie des mortifiés, puisque être simplement un homme et « se porter soi-même » c'est porter sa croix. Échappez donc à vousmême, si vous le pouvez, à votre moi corps et tâme, à celle chair effrénée en sa fleur et ses premières concupiscences, abattue et languissante au temps de la maladie, humiliée et déformée par la vieillesse, et naturellement mourante. Essayez de secouer cette mortalité aussi adhérente à vous que le sont vos muscles et vos nerfs. Tirezvous de ces tristesses, de ces dégoûts, de ces ennuis, de ces vides, de ces imaginations sombres qui pèsent sur votre âme, et qui lui ôtent toute vigueur spirituelle jusque là qu'elle ploie sous le seul fardeau de vivre, et se couche à terre à la manière des bêles de somme (1). Il s'agit bien pour vous et pour moi d'ascétisme, de régime pénitentiel, et de se donner la discipline entre les quatre murs d'une cellule! Il s'agit simplement de vivre, de vivre dans ce corps, de le porter, et, sans jouer sur les mots, de se porter soi-même en lui. Ainsi le christianisme ne manque pas à son génie universel et populaire même dans les parties de la morale évangélique afférentes à l'état de sainteté. Il s'élève, il s'abaisse, il se mesure, il se proportionne selon la qualité des âmes et l'espèce des vocations. Il est d'un usage suréminent et d'un usage vulgaire. Ce chapitre De

(l) Saiut Fran<;ois de Sales a dit contre le découragement . « 11 funl ne pas s'y coucher u terre. »

158 Lt:S DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST

regiâ vid criicis a élu pensé, écrit, rédigé et, pour ainsi dire, codifié dans ses dispositions pour les solitaires et les saints, amants passionnés de la croix ; et voici que les moins dévots d'entre nous, les moins détachés, les moins ennemis de leur chair, les plus pleins de leur moi superbe, dur, ou délicat et douillet, les plus au monde et les plus confits dans ses délices, trouvent dans ce bréviaire des crucifiés le fond et jusqu'aux formules d'une direction ajustée à leur peu de vertu. On leur apprend au moyen d'une métaphysique innée en nous, peu raisonnante et peu discursive, que tout leur être consiste en une âme bien ou mal réglée. C'est là le centre de chacun. Tous les chocs reçus par le dehors y retentissent. Le dedans a ses peines propres à lui. Ce sont les vains désirs, les espérances vastes et disproportionnées, chimériques, les tristesses mauvaises, pesantes, ineffables, les mélancolies sans cause, le vide des pensées, la faiblesse ou le néant des conceptions, un sentiment invincible de sa pauvreté naturelle, de son peu de lumière eu égard à l'universalité des choses ; en un mot il nous faut, tous et un chacun, cette vie durant, traîner ce poids de notre être qui toujours vacille sur ses fondements de boue (1).

0 néant, ù vrai rien, mais pesanteur extrême,

Mais charge insupportable à qui veut s'élever !

Je suis pauvre, fragile, assiégé de malheurs ; Dès mes plus jeunes ans l'angoisse m'environne, Et mon ànie à l'ennui quelquefois s'abandonne Jusqu'à l'indignité des pleurs.

Qu'est-ce que cela, sinon porter la croix, être à soimême sa ci^oix, comme nous le dit le saint de Vlmitatio Christi'! Et n'admirez-vous pas ces grands sages du cloître, ces familiers de Dieu, tellement intérieurs et appliqués à la considération de leur âme, qu'ils voient en celle-ci l'être au propre, le sujet vivant et pensant, le vrai homme,

(1) El uims toium converlere nostrum. (Liv. l\, Lucrèce.)

COMl'AKLIiS DANS LEUKS l'AKTIliS l'Ul.NCll'ALKS. ^39

celui du dedans qui ne peut ni se renoncer, ni se fuir, ni dissiper au dehors un atome de sa substance. Ils ont une notion du moi d'une simplicité et d'une plénitude extraordinaires. Ce n'est pas là un effort de la philosophie spéculative et raisonnante : c'est un acte de conscience tout candide, et tout lumineux de cette lumière que Dieu verse aux simples, avides de perfection et de netteté intérieures (1). Ceux-là seuls se voient tels qu'ils sont qui osent regarder tout ce qui leur manque et du côté du corps et du côté de l'esprit, et qui se supportent dans ce dénuement originel. Ce « misérable homme que je suis » par qui est-il mieux dépeint sinon parceux qui, l'ayant dompté et établi dans la paix de Dieu, ne laissent pas de le sentir remuer en eux, ou par de brutales saillies, ou par un flux et rellux d'inquiétudes inévitables? Les sages païens n'ont pas ignoré cette simplicité indivisible de l'âme qui fait qu'elle ne peut pas être atteinte en partie, ni blessée el souffrante à demi. Le mal qui la tient la tient tout entière. Elle n'a pas de parties si exquises et si retirées où la douleur et les angoisses ne pénètrent. Elle est bien ce que Dieu a voulu qu'elle fût, l'ayant faite à son image, un sujet simple et tout rauiassé en soi. Nulle part elle ne se divise, soit pour jouir, soit pour souffrir, toute à ses biens ou toute à ses maux. Personne ne sort de soi-même, ne se fuit, ne s'évite, nemo se ejfagit unqiiàm (2). La monture qui l'emporte a beau courir vite sous le fouet ou sous l'éperon; le noir chagrin qui l'oppresse va du même train que la béte.Posf eqniteni sedet atracura, a dit Horace (3;; et notre Boileau, après lui, aussi vif et aussi juste :

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

({) Qiialis unus quisqiir intus esl, laliler Judical rxlerius. (linit, J.-C, liv. II, chap. IV.)

Les lioinmes jugent du lehors par ce qu'ils sont au dedans. (Imit. J.-C.)

Tel il esl au dedans, tel il juge au dehors. (Corneille.)

(2) Persunnc no se fuit soi-inèuie.

('■'>) Le noir chacrrin est en selle derrière le cavalier.

On ne peut pasmienx peindre l'hommeet par destraits plus agréables. Mais la sagesse païenne ne me rend pas raison de ce mal-être incurable dans lequel nous sommes plongés et dont ne peut nous tirer aucun expédient médical ou de philosophie pratique et résolutive. A quoi cela me sert-il que vous me disiez malade, si vous ne me dites et l'origine de mon mal et le moyen de m'en guérir? Que me fait votre pathologie savante?

La sagesse chrétienne nrexplique les deux, le mal et le remède (1). L'un est d'hérédité adamique, etjel'ai dans le sang par mes père et mère. L'autre consiste en la propitiation par le sang d'un Dieu fait homme, en la croix. D'extraction servile et vendu au péché {venam datas peccato), je suis l'un des rachetés du Christ. Mais ma libéralion n'est pas complète en ce monde, et tant que j'habite dans ce corps. Elle sera consommée par la dissolution de l'être physique (2). Jusque-là je serai mal dans cette chair infirme, ou abattue, ou insolente et travaillée d'un indomptable esprit de rébellion. Je verrai le bien à la lumière de ma raison, et je ferai le mal par l'entraînement de mes sens; et moi, le même homme, je souffrirai jusqu'à mon dernier soupir ces contrariétés douloureuses de mes deux natures, qui me tourneront à mérite, si j'accepte le combat d'un cœur vaillant, et si je m'en acquitte bien. Je porte ma croix, celle que Dieu m'a faite, et dont il a mesuré le poids à mes forces. Toute ma personne indivise en est, « mon corps, mon cœur, mon esprit, mon âme et ma volonté, » comme parle Bossueten sa manière compréhensive et sommaire. Vivre ici-bas dans cette chair et dans les misères des passions {inter passionum iniserias, Lu. Ch.), dans les peines de l'esprit et du cœur, en un mot, être homme, fait notre conformité au Christ, sinon

(1) Tel est le saiip impur et le suc infecté

Que tu tires de t.i racine. (Imit. J.-C, liv. 111. cha|). vi.)

(2) Si c'est avec regret, lâche, que tu la portes (la croix). (Ibid., liv. li, chap. XII.)

COMPARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. IGl

par la sainteté de noire personnage, et de nos mœurs, au moins par la commune humanité, llmanijuait aux hommes déconcertés par l'inéluctable loi de la mort, « assiégés de malheurs» (Corneille), un exemplaire divin de mortalité et de patience. Les sages du paganisme y perdaient leurs lumières et jusqu'à leur bien-dire. Ils ne savaient rien de plus que les causes naturelles de la douleur et de la mort ; ils ignoraient qu'elles fussent l'une et l'autre un cas pénal, découlant d'une première faute, un mauvais reste du sang du premier père.

Te redirai-je encor que le premier péché En a semé partout une suite (de croixj infinie Qui te sauront trouver où que tu sois caché.

Ils n'expliquaient rien, ils laissaient l'énigme à dévorer à l'esprit humain : ils ne la dénouaient pas. La croix a mis fin à ce tourment pour tous tant que nous sommes, ignorants et savants, rustres et beaux esprits. Une immense vertu de propitialion a coulé des plaies du crucifié sur tout le genre humain. Notre mal originel nous est connu; il est universel, inévitable. Mais le remède le surpasse infiniment, puisqu'il guérit même de la mort. Il n'y a plus lieu de se désoler de la loi naturelle du trépas, de cette loi d'airain, de s'y heurter le front de désespoir. Il n'y a plus qu'à la subir en grande patience et espérance, à la vue d'un Dieu (l)qui a bien voulu mourir dans notre chair

(1) Ton maître Jésus-Clirist n'eut pas un seul moment Dégaaé des 'louleurs, et libre du tourment Que (le sa pasbion avançait la mémoire; Il fallut comme toi qu'il portât son fardeau ; 11 lui fallut souffrir pour te rendre à la gloire. Et, pour monter au troue, entrer dans le tombeau.

Vil amas de poussière 1

Crois-tu monter au ciel par un autre chemin? Crois-tu vaincre ici-bas sous une autre bannière?

Contemple de Jésus l'affreuse passion ;

Bois son calice amer avec affection {afjeclankr).

Si lu veu.x avoir part ù son grand héritage...

et dans nos membres. Il n'y a plus, comme disent les saints, qu'à porter chacun sa croix.

Crux ergô semper paraia est ; tihique te expectat ; quia nUctmqne veneris, te Ipsum tecum portas, et semper te Ipsum invenics. Comerte te suprà, converte te infrd; et in his omnibus invenies crucem (1).

La croix donc en tous lieux est toujonrs préparée ; La croix t'attend partout et partout suit tes pas ; Fuis-la de tous côtés (2) et cours où tu voudras, Tu n'éviteras point sa rencontre assurée...

Tout homme est pour lui-même une vivante croix, Pesante d'autant plus que plus lui-même il s'aime ; Et comme il n'est en soi que misère et qu'ennui, En quelque lieu qu'il aille il se porte lui-môme. Et rencontre la croix qu'il y porte avec lui.

Corneille ne traduit pas, ne prétend pas traduire; ne nous lassons pas de le faire remarquer : il paraphrase ; et il y a le génie plus ou moins heureux. Mais là même où le poète défaut, le chrétien et l'homme tiennent ferme, l'œuvre personnelle ne se dément pas. Le sublime, le bon et le médiocre sortent du même cœur hardi à se scruter devant Dieu, et à ne rien céler de son fond à Celui qui voit tout. Ne nous amusons pas à chicaner le lettré, parce qu'il a la plume vacillante en cet endroit et en cet autre; attachons-nous au croyant qui raisonne théologiquement de sa foi, et qui s'en explique avec une sorte de redondance de doctrine et desentiment. Là oiî il serre l'original, est-il rien de plus littéral et de plus concis ?

(1) Il y a donc partout des croix préparées qui vous attendent.

De quelque côté que vous couriez, vous ne sauriez les éviter, parce qu'en quelque lieu que vous allit^z vous êtes toujours cliarpé de vousmême, et que vous vous trouverez toujours et partout. (Imil. J.-C.)

(2) Ah ! que ce < fuis de tous côtés » est au-dessous du converte (e suprâ, converte te infrd, qui nous peint l'homme, ce pauvre malade entrepris de partout, qui se tourne et se retourne dans son lit du flanc droit sur le Qauc gauche, sans pouvoir trouver une position qui lui convienne t La vivante peinture de chacun de nous, mala le qu'il est ! {Imit. Chrit.)

Lacroix donc on tous lieux, est toujours préparée, Li croix, t'attend paitout...

El ailleurs celte maxime des chrétiens robustes :

Sois fort, sois courageux, endure, espère, attends.

Tout le christianisme pratique y est.

Ces choses sont dites de mot à mol; et le reste par traits éclatants :

Tout honinie est pour lui-même u.ic vive croix... Eu quelque lieu qu'il aille il se porte lui-iiiêiiie...

Lequel de nous n'est pas cet homme-là, ce crucifié au petit pied, si je peux m'oxprimer ainsi?

Les vérités de la religion ne sont une superfétalion, ni à la plilosophie, ni à la morale.

Ceux qui estiment que les vérités de la religion sont une superfétalion à la philosophie et ta la morale, jugent mal de ces vérités, faute de les approfondir. Une superfétalion! c'est complément qu'il faut dire. Il ne faut pas communiquer beaucoup avec les saints pour se convaincre de la chose. La métaphysique de ces contemplatifs, même dans ses illuminations les plus étonnantes, n'est pas autre par les principes que les métaphysiques d'école les plus approuvées. Mais elle les surpasse grandement en acuité et étendue ; elle a surtout pour elle une supériorité expérimentale de premier ordre. Dans les choses qui regardent rôlre unique, incompréhensible, Dieu, elle atteint, diraije à des réalités? au moinsà un état substantiel qui salisfait l'esprit humain autant que le periuettent et la chair et le terre à terre de celte vie mortelle. « Oserai-je suivre, dit Bossuet, je ne sais quelle lumière sombre qui me parait...?» comme si le voile qui lui cache Tessence de

ir.4 I.ES DE\]\ IMITATIONS DE JÉSUS- CHRIST

Dieu allait se déchirer pour lui. Quelles profondeurs du mystique empyrée sa foi ne lui découvre-t-elle pas dans les Elévations sur les mystères? Personne n'a approché de plus près Dieu que Bossuet; personne non plus n'a parlé de l'Être en soi en théologien plus enflammé et plus révérencieux, en métaphysicien plus familier avec les espèces ontologiques, et plus maître de sa langue. Nul n'a su autant que lui soutenir notre précision française dans les choses qui la portent le moins ou qui l'exténuent le plus. Notre Corneille, lui aussi, a son prix, je pense, dans l'ontologie sacrée : écoutons ce qu'il nous dit de l'être de Dieu d'après le doux mystique de VLnitatio Christi :

Tu autem. Domine, semper idem ipse es, permanens in œternum, semper bonus, jtistiis et sanctus; henè, juste, ac sanctè agens omnia, et disponens in sapientiâ (1).

Toi seul, toujours le même, et toujours immuable. Te soutiens dans un être à jamais perdurable. Toujours bon, toujours saint, toujours juste, et toujours Dispensant saintement ton bienheureux secours. Ta bonté, ta jusnce agit en toutes choses. Et de tout et partout sagement tu disposes.

Sed ego, qui ad defectum sum magis promis qiidm ad profectum, non sum semper in imo statu perdurans, quia septem tempora mutantar super me (2).

(1) Pour vous, Seigneur, vous êtes toujours le même, vous êtes éteruellemeat bon, juste et saint ; vos actions sont bonnes, justes et saintes, vous réglez toutes choses. (L'Im. de J.-Ch., liv. III, chap. xl.).

(2) Mais moi, qui ai plus de penchant au mal qu'au bien, je ne demeure pas toujours dans le même état, parce que je suis sujet à changer sept fois. {Ulm. deJ.-Ch.)

C'est lors entièrement en Dieu (le vrai dévot) qu'il se repose,

En Dieu sa confiance et son unique appui,

En Dieu qu'il voit partout, en soi-même, eu autrui.

En Dieu qui pour son âme est tout en toute chose.

Où qu'il soit, quoiqu'il fasse, il redoute, il chérit

Cet être universel à qui rien ne périt.

Et dans qui tout conserve une immortelle vie;

Qui ne connaît jamais diversité de temps.

Et dont la voix sitôt de l'effet est suivie.

Que dire et faire en lui ne soit point d^^ux instants.

COMPAREES DANS LEDRS PARTIES PRINCIPALES. 165

Mais pour moi qui toujours penche plus fortement

Vers rimpcrfoclion que vers l'avancement,

Je n'ai pas un esprit toujours en même assiette;

Il cherche, il craint, il fuit, il embrasse, il rejette;

Et son meilleur état, par un triste retour,

Est sujet à changer plus de sept fois le jour.

... Sed ponit sr intégré et fidiicialilcr in Dco qui est ci omnia in omnibus ; cui niliil ulique péril nec morilur, sed omnia ei vivunt, et ad nutum incuuctantcr deserviunt (1).

La belle théologie des deux côtés, et la divine métaphysique ! Dieu et l'homme compa-rés l'un à l'autre en leur être et en leurs qualités; le rapport du « perdurable » au non-durable manifesté à notre intelligence qui le soutient, toute faible et bornée qu'elle est; les abîmes do substance qu'il y a entre Dieu et l'homme explorés et presque mesurés; l'homme qui paraît comme englouti dans cet océan de l'être absolu, et qui n'est pas moins le peu qu'il est et qu'il a plu à Dieu qu'il fiil: un néant par rapport à son auteur, mais un néant bien doué, puisqu'il existe, lui aussi, par lui-même, ayant reçu en pur don du père des esprits un esprit immortel, un esprit, hélas ! qui, à cause du corps et de la pesanteur des membres,

N'est pas toujours en même assiette.

La belle théologie, encore un coup, et la divine métaphysique!

Et pour ne pas sortir de cette métaphysique des saints, laquelle est en même temps commune et populaire, où

(I) 11 se repose entièrement et met toute ?a confiance en Dieu, qui lui est « tout en toutes choses, » pour qui rien ne pi'^rit ni ne meurt, en qui toutes choses vivent, et au moindre mouvement de qui tout obéit sans retardement. {L'Im. de J.-Cli.)

Ilaqiie lu. Domine, qui non es alias aliud et aliter alias, sed idipium, et idipsum,et idipsum, Sanctiis, Sanclus, Sanclus, Domimis Dnis Omnipolens. (Saint Augustin, Confess., chap. virr.)

i66 LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CIIRIST

est-il parlé plus simplement et plus doclrinalement de Dieu que dans notre liturgie calliolique?quepeut-on ajouter touchant la nature de Dieu aux définitions parfaites que nous donnent de lui, et le Symbole de Nicée, et le In principio erat verhum, de saint Jean, et la Préface de la TriniléfSï, après cela, il reste quelque chose à dire de l'essence divine, j'entends quelque chose qui fasse pénétrer davantage l'entendement humain dans l'incompréhensible et l'indéniable, il n'y a plus qu'à rendre les armes à la métaphysique de l'école; et nous autres les croyants de Nicée nous ne faisons que brouiller auprès de ces nouveaux initiés d'un nouveau Sinaï. Et pourtant cette divine et publique liturgie ne laisse à qui veut bien l'approfondir rien, rien absolument, à chercher par delà ces concepts mystiques de l'unité d'essence des trois personnes divines. (Et in personis proprietas, et in essentid nuitas, et in majestale adoretur œqualitas (1).— Préface de la Trinité). Si tel n'est pas le dernier mot sur Dieu, quel est-il donc? Et quelles tortures l'esprit humain a-t-il encore à s'infliger pour se démontrer à lui-même le Verbe, principe et créateur de toutes choses, le Verbe sans commencement, par qui tout ce qui existe a commencé, sans lequel rien ne s'effectue dans cet univers visible non plus que dans l'empire de l'invisible?

Il serait insensé d'attribuer aux saints et aux mystiques une sorte de génie intuitif des choses naturelles, exact, et néanmoins indépendant de toute méthode expérimentale. La science des corps est la science des corps, et non pas celle des essences spirituelles. Et pourtant le grand et sage mystique saint François de Sales abonde en observations de l'ordre physique et en menues descriptions de ce monde sublunaire, lesquelles nous ravissent par l'exactitude du dessin et par la vivacité des couleurs. Dieu me garde d'éri-

(1) Voir Bossuet, Méditations sur l'Évangile^ XXV« jour. Origine du Saint-Esprit, ordre des personnes divines.

COMPARÉES DANS I.EUIIS PARTIES PRI?îCIPALES. 167

ger ce doux niaîlre des âmes en naturaliste de profession I Mais qu'est-ce que n'ont pas vu cl dé])eint des grandes œuvres de Dieu (1) ces contem[tlatifs, attentifs d'une attention de l'esprit et du cœur, à tout ce qui témoigne ici-bas de l'art et des desseins du divin ouvrier, à tout ce (jui proclame en petit et en grand les causes finales ou providentielles? Voici venir après eux, dans la Ihûologic proprement dite, un Bossuet qui, de quelque côté qu'il jette la vue, atteint les choses en leur tout, et rend raison en physicien de génie des lois elles-mêmes qui régissent la matière. La quantité de matière employée par la nature demeure la même, pour aussi nombreuses et diverses que soient les formes qu'elle revêt. La chose a passé en axiome parmi nos maîtres modernes de la physique expérimentale. Eh bien, Bossuet, y allant de génie et considérant comment le total de cet univers visible ne perd ni ne gagne dans ses rénovations perpétuelles, s'en explique comme il suit :

« Qu'est-ce que ma substance, ô grand Dieu? J'entre « dans la vie pour en sortir bientôt; je viens me montrer « comme les autres; après il faudra disparaître. Tout « nous appelle à la mort : la nature, comme si elle était « presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous dé- « clare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas « nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous « prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, « et qui doit être éternellement dans le commerce. Elle « en a besoin pour d'autres formes; elle la redemande « pour d'autres ouvrages. Cette recrue continuelle du « genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à « mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent « nous pousser de réi»aule, et nous dire : « Betirez-vous, « c'est maintenant notre tour. » Ainsi comme nous en

(1) Voir le calécbisiue de Louis île Grenarle, traduction de -M. Girard, couseillcr du roi eu ses couseils iu. D. C. LXl.

« Voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous ver- « ront passer, qui doivent à leurs successeurs le môme « spectacle. 0 Dieu! encore une fois, qu'est-ce que de « nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où « je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite « efïroyable où je ne suis plusl Et que j'occupe peu de « place en cet abîme du temps! » (Bossuet, Sermon sur la mort.)

Les plus éloquents dans les sciences naturelles ont-ils jamais égalé cette éloquence du dernier Père de l'Eglise? Quelle vue du général! Quelle intelligence de l'économie de ce monde et des causes secondes, agissant en vertu du branle qu'elles reçoivent de la cause première, et par un déterminisme souverainement raisonnable! Excepter Dieu de l'étude de la nature et « se passer de cette hypothèse » (La Place) n'empêche certes pas le génie, fort de sa seule force, d'embrasser et d'expliquer par la seule géométrie la merveilleuse mécanique du monde. Mais comme « le grand Géomètre, » Dieu, nommé et proclamé, fait bien à ces exposés de son ouvrage ! Combien croire en Dieu et à la beauté plastique de cet univers revient à un même et unique jugement de l'esprit!

La psychologie des saints n'est pas non plus une superfétation de la psychologie d'école : pour être d'intuition et peu disputeuse, elle n'en atteint pas moins Tâme dans sa constitution, ses propriétés, et ses opérations spirituelles. Elle ne le cède pas à la psychologie d'école pour ce qui est de connaître le vrai lieu des jugements, des raisonnements et surtout du libre arbitre. L'àme en son essence, absolument distincte et indépendante de la matière, tombe en quelque sorte sous le regard fin et limpide des saints. Gomment en serait-il autrement? Ils sont tout intérieurs

COMPAHÉES DANS U-l'ItS lURTIES PRINCIPALES. 169

et concentrés dans le moi ; non pas à la manière étroite cl dépravée de ceux qui s'aiment, de ces a petits dieux » (Bossuet) faits de chair, mais à la manière des spirituels et des détachés qui sont toujours « scrutant leurs reins » et qui, pour se mieux haïr, plongent jusiju'aux racines de la concupiscence. Ceux-là, sans contredit, ont la science de rame anssi parfaite qu'on peut l'avoir, et la même, ou peu s'en faut, que celle appartenant à Dieu. Ces psychologues du cloître sont effrayants à lire, et par ce qu'ils ont approfondi de rélre immatériel, du moi pensant, et par ce qu'ils y ont surpris de faiblesse, d'incertitude, de présomption, de lumière vacillante, ou de ridicule enflure. Ils ont toujours mesuré leur esprit par l'esprit de Dieu, leur demisavoir par l'omniscience du Père des lumières : comment ne connaitraient-ils pas le peu qu'ils sont par l'immensité de la disproportion? Comment n'auraient-ils pas une juste idée des capacités de l'esprit humain ? Il faut les entendre sur les origines de l'âme, et comme ils sont persuadés qu'elle est une insufflation de l'esprit du Très-Haut. A voir comme ils demeurent peu dans le sensible, et comme ils passent outre au contingent et au transitoire, on juge de leur foi profonde en l'immortalité de l'àine. Quoi de plus ? Ils jouissent d'ores et déjà de l'immortalité des purs esprits. S'ils n'ont pas la claire vue, empêchés qu'ils sont par le poids et les attaches de ce corps de chair, ils anticipent sur ce bien suprême par la méditation la plus épurée et par des élancements de la raison et du cœur vers l'Être des êtres tels qu'ils ne le cèdent qu'un peu en intelligence et en amour aux natures angéliques (1). « Illiim fecisti panlô minorem Aiujdis, » a dit de rhommela sainte Ecriture. A vrai dire, les saints ne reconnaissent pas de maître pour ce qui est de manier les idées pures, et de faire dialoguer l'àme avec elle-même. Ayant toujours

(1) Vous l'avez fait (l'homme) moindre, un peu seulement, que les anges.

le cœur en haut et perdu en Dieu, ce n'est rien pour eux que de descendre de ces sommets de l'idéal absolu à la considération de leur propre esprit, de ses puissances et de ses procédés. On peut dire qu'ils jouent avec la métaphysique, accoutumés qu'ils sont à parler du divin et de l'abstrait, et l'oraison elle-même étant pour eux un moyen de connaître des faits internes, du fond et du tréfond de la conscience.

Est-il nécessaire de démontrer qu'ils sont passés maîtres dans la morale, l'état de sainteté emportant le principal et le surérogatoire de la bonne vie ? S'ils excédent dans la morale, c'est par amour de la perfection, et par un effort transcendant de leur volonté. C'est leur affaire de se réprimer sur toutes choses, de ne se passer rien de \m\ ou même de douteux.

Vidclici't siiblrahere se violenler ad qiiod nalnra vltiosè inclinalur (I).

Agis donc fortement et fais-toi violence

Pour te soustraire au mal où tu te vois pencher.

Major îahor est resisterc vitiis et passionibus quâm corporalibiis insudare laborihus (2).

II en faut de plus grands (efforts) à résister aux vices, A se dompter l'esprit qu'à se gêner le corps.

Mais les moyennes vertus, celles qui nous regardent, non seulement ils ne les tiennent pas en mépris ; ils en font au contraire grande estime ; ils excellent à les définir dans leur espèce, et à marquer le rapport qu'elles ont aux âmes ordinaires, au commun des chrétiens. Les moyennes vertus leur sont d'autant plus connues, qu'elles leur ont servi de degrés pour s'élever à la perfection de leur état; et ils savent, de reste, que Dieu se contente du

(1) 11 faut résister avec violence aux iucliaations mauvaises que la nature nous cloane. {L'Im. de J.-C.)

(•2) Il y a plus de peine à résister aux vices et aux passions que dans tous les exercices laborieux qui font suer le corps. {L'Im. de J.-C)

COMPARÉES DANS I.ECRS PARTIRS miNCIPAirs. 171

moindre de la part de ceux auxquels il n'a pas fait la grâce de monter au rang des parfaits. Les particuliers de toutes les conditions trouvent dans les livres et les traités des saints des régies de conduite graduées et proportionnées. L'Évangile entendu et pratiqué comme il veut l'être, et conformément au divin exemplaire de toute sagesse, constitue le l)è offtciis ou l'raité des Deroirs \)air excellence. Il n'a pas que des hauteurs accessibles au petit nombre des parfaits, et inaccessibles au commun des hommes; il a aussi ses terres basses et ses vallées, où tous nous pouvons cheminer droit et d'un pas assez ferme. Si le Christ n'était venu que pour faire des saints et des martyrs, il n'eût pas fait d'honnêtes gens. Or combien de ces derniers qui ne sont ni des saints ni des martyrs? Saint François de Sales, dans l'un des plus beaux chapitres de son Traité de VAtuom- de Dieu (ch. vi du tome IL Nouvelle édition, par Vahbé Jtdcs Bonhomme) dit ceci, qui va tout à fait à notre propos, et qui démontre admirablement l'universalité et les délicatesses de la morale chrétienne : « Et Dieu ne veut pas qu'un chacun observe tous les « conseils, ains seulement ceux qui sont convenables se- « Ion la diversité des personnes, des temps, des occasions « et des forces, ainsi que la charité le requiert ; car c'est « elle qui, comme la reine de toutes les vertus, de tous « les commandements, de tous les conseils et, en somme, « de toutes les lois et de toutes les actions chrétiennes, « leur donne à tous et à toutes le rang, l'ordre et la « valeur. »

Que dire de la mort, de ce redoutable inconnu, du senl vraiment redoutable à notre ignorance, et des choses d'au delà, dont il n'est permis à personne de prendre son parti en brave ou en impertinent? Qui nous parle de cela avec une plus tranijuille assurance que ne le font les saints? Ajoutons, qui y voit plus clair qu'eux? Avec ces voyants dans la foi, il n'y a plus à s'amuser aux opinions probables louchant le destin définitif des âmes et des corps.

L'anéanlissement total des unes et des autres ne les intéresse même pas en qualité d'hypothèse sujette à discussion. De même qu'ils confessent le Christ ressuscité d'entre les morts, de même ils confessent la résurrection delà chair. L'immortalité de l'âme, où consiste la permanence de la personne humaine, ne les embarrasse pas plus que ne fait rimmutabilité substantielle de Dieu. En bonne ontologie, c'est le même démontré par le même. Mais que serat-il de cette âme impérissable à sa sortie du corps? Les saints ne Yacillent sur aucun point de la confession catholique. L'âme sera appelée en jugement par celui qui l'a faite libre d'aller au bien ou au mal. 11 lui sera rendu selon ses œuvres. Qu'aurait-elle à faire d'être immortelle, si elle n'était pas réservée au jugement? La tranquillité d'esprit des saints touchant le futur emporte à elle seule la certitude de l'événement. Pascal a dit : « J'en crois volontiers des témoins qui se font égorger ; » de même sur le jugement on en croit volontiers des confesseurs aussi imperturbables dans leur affirmation, et que l'on voit se risquer de cette manière gaillarde et généreuse sur cet océan sans rivages. Ils nous parlent de l'éternité comme nous faisons, nous, du lendemain que nous pensons bien atteindre; non pas qu'ils soient, eux les saints et les irrépréhensibles, sans anxiété pour leur salut; et même l'affaire les met plus que nous dans les transes; mais la foi en la vie future est de soi si importante, et elle est liée à cette vie-ci d'un tel lien de nécessité, qu'il leur paraît meilleur d'être assurés d'un futur, plein d'espérance et de terreur, que de ne pas survivre à la ruine de ce corps, et de rentrer dans le néant. Quelle philosophie d'école, pour spiritualiste qu'elle soit, et de déduction serrée touchant l'immortalité des esprits, vaut cette foi au siècle futur et ces aspirations à l'éternité (œterna anhelare, comme ils disent) dés ici-bas satisfaites ; tant elles se portent d'un mouvement impatient et fort vers cet inénarrable objet, la vie sans fm !

Loi u donc que la doclriiie des saints fasse, si l'on peut parler d'elle ainsi, double emploi aveclespliilosophies d'école, tliéodicée, métaphysique et morale, elle ajoute à ce qui leur manque en fait de preuves supérieures, de conclusions définitives et de certitude invincible. Elle supplée à la raison défaillante. La doctrine des saints ne met pas, comme l'en accusent ceux qui n'y vont pas voir, l'esprit humain entièrement sous le joug de la foi comme on le fait d'une béte de somme. Elle le soulage aux montées où il peinerait extrêmement ; elle marche dans les mêmes voies que lui aussi longtemps que ces voies sont droites et sûres. Là où elles deviennent tortueuses et sans issues du côté de l'infini, elle en sort et prend sa direction du côté où elle voit poindre la lumière, et percer le plus petit rayon de la face de Dieu. Elle raisonne tant qu'il y a lieu à raisonner; après quoi elle se fait humble, et son humilité, dont Dieu sans doute est touché, lui procure d'incroyables lumières, non pas seulement dans les choses de l'ordre mystique et surnaturel, mais dans la métaphysique proprement dite, et dans tout le domaine du cœur et des pas. sions. En un mot, la doctrine des saints est maîtresse consommée aux conduites de chacun et au gouvernement de la vie humaine; et par la foi elle nous ouvre l'entrée aux choses futures, nous donnant en quelque sorte sa parole qu'il y a par delà cette vie un jugement et une éternité.

L'affaire est de conséquence.

Ce chapitre xii, liv. II, du Chemin ruyal de la sainte Croix, est, à vrai dire, l'abrégé du christianisme pratique ou de la morale chrétienne aussi bien chez les forts que chez les faibles. Le cloître et le monde y sont traités de la

même maniùre, ni plus ni moins durement l'un et l'autre. La croix ici et là commande en maîtresse. Où que vous soyez, dans une cellule et couché sur un pauvre grabat, dans un palais et vous étirant sur le duvet et la pourpre, la nécessité de souffrir est la même; même aussi la matière des souffrances, à savoir, celte chair avec ses fibres toutes vives, que tant d'objets offensent, et que si peu délectent, et cette âme qui a ses peines propres, peines exquises, en outre des chocs grossiers lui venant de ce corps auquel elle est conjointe. La grande édification et la mâle beauté de ce chapitre consistent en ceci que l'expérience y donne partout raison et vigueur à la doctrine. On n'y a rien mis qui ne soit des choses contingentes de la vie humaine et du train ordinaire des affaires. On n'a rien inventé dans la matière des peines et des afflictions ; on n'a même pas enchéri sur le mal ; il est ce qu'il est, universel et dominant. Les croix, comme le christianisme appelle nos souffrances, ne répondent en rien au pessimisme systématique de certains philosophes, à l'implacable fatalité de la douleur. Elles sont partout, il est vrai, mais partout ordonnées de Dieu et mesurées de sa main pour la sanctification de quelques-uns et pour l'avancement de tous dans les voies de la soumission et de la patience ; si bien que, depuis le Christ, la douleur n'est plus d'une dureté simplement physique ; mais elle a rapport à la morale et au bon état de l'âme. Les patients s'y trempent davantage ; les impatients finissent par s'y rompre, voyant que nul n'est exempt de souffrances en son corps et en son âme. Et comme l'humaine misère a reçu du Christ son explication définitive, à savoir, que nous commençons dès ici-bas l'expiation de la coulpe du premier homme, et que notre salut s'opère par les épreuves de la vie présente, nous entrons moins difficilement dans le mystère de notre destinée, sachant que tout se doit résoudre en un soulagement immense et une félicité sans fin. Tel sera le prix de celte vie vaillamment supportée,

COMPARltES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 175

et pas (rop coiilaminée. Telle la couroune des humbles, des intègres et des patients (1).

Ce chapitre du Chemin royal de la Croix est bien du cloître par le feu de mortification dont il brûle ; et néanmoins il a été écrit pour le commun des chrétiens. Telle est i'évangélique simplicité, telle la popularité de l'Iinitatio Christi! C'est qu'il n'y a pas deux sortes de christia nisme, un christianisme du dedans, et un christianisme du dehors, lun fait pour les initiés, et l'autre à l'usage des non-initiés. Il n'y a pas davantage deux espèces de piété ; il n'y en a qu'une se rapportant à Dieu, au Père commun des hommes, et au Fils, un avec lui et médiateur entre lui et nous. Cette piété est aussi bien du monde que du cloître. Seulement le cloître diffère grandement du monde par une règle et par des pratiques professionnelles (si cela se peut dire d'un aussi saint lieu), rigides à l'extrême, et au-dessus de notre médiocre vertu, peu compatibles avec nos occupations séculières, encore moins avec cette chair que nous ne savons ni ne voulons mortifier. Telle est bien l'universalité de fond du christianisme ; et c'est ainsi que Vlmitatio Christi, nonobstant son ascétisme et ses spiritualités mystiques, regarde tout le monde, et pénétre tous les cœurs des traits de sa lumière, ou douce, ou terrible.

Ne quittons pas cette méditation capitale sur les croix de ce monde, sans nous être assurés que nos deux auteurs sont bien d'accord et sur la doctrine, et sur les exemples. Qu'il faille souffrir ici-bas du fait seul de notre condition mortelle, cela est d'une nécessité physique. La sagesse païenne n'a pas eu de peine à enseigner aux hommes cette obéissance toute passive à la nature des choses. Elle a fait plus ; elle s'est tendue et enflée sur ce point jusqu'à nier que la douleur soit un mal pour les vrais patients. Elle a

(Ij Plus uu homme à lui-même étudie à mourir,

Plus il Gommeuce à vivre à l'auteur de soq ôlre.

(Goraeille.)

eu SCS exemplaires vivants de fortitude, de constance et presque d'humilité sous la main de Dieu. On connaît Epictète et les belles maximes de cet esclave confirmées par une conduite peu au-dessous du christianisme le plus vigoureux. Mais la raison et le principe antique de la souffrance, à savoir, la coulpe du premier homme, ont échappé à la compréhension des sages païens. Non pas que le dogme religieux de l'expiation ne leur ait été familier ; ils l'entendaient de cas particuliers ; ils ne pouvaient pas, même selon leurs croyances les plus épurées, l'entendre de la généralité des hommes, du genre humain, de ce grand coupable en Adam et par Adam (1). Le christianisme seul nous a révélé l'hérédité dans la vie et l'hérédité dans la mort, l'une entraînant Tautre par la loi du sang et par une participation continue au péché primordial. Tel est le mystère dans toute sa dureté (2). 11 le faut recevoir de la bouche même de Dieu, qui s'en est expliqué à nous dans les saintes Lettres ; ou bien il nous faut demeurer muets et stupides sur cette effroyable parole, « morte morieris, tu mourras de mort. » Il n'y a plus en effet qu'à s'en laisser écraser et à se taire.

La sagesse païenne d'elle-même et par ses propres forces s'est élevée à un idéal de patience; elle ne s'est pas tenue à cela ; elle a excellé chez quelques-uns dans la pratique. Mais de souffrir, d'aimer la douleur et d'y mettre sa délectation ; de haïr son corps et ses sens en tant qu'instruments des appétits charnels et serviteurs « des joies mauvaises » {mala gaiidia mentis. Virgile, Enéide^ liv. IV), c'est là un excès spirituel dont l'âme d'un Dieu fait homme était seule capable, et qu'elle seule pouvait communiquer par infusion surnaturelle à desimpies hommes. N'appelons pas les saints des fanatiques, ni la folie

(i) Ce pouvoir dominant de la concupiscence

Qu'impriaie eu notre chair notre impure naissance. (Corneille, liv. ill, chap. w.) (2) J'avalerai cette dureté, dit Bossuet.

COMl'AKKliS DANS LKUKS lUKlIES PIUNCIIULKS. 177

do la croix une folie d'espèce pathologique, parce qu'il nous plait d'eu juger aiusi avec notre gros bon sens. Toutes les vertus s'avancent à leur point de perfection, lequel atteint, elles ne peuvent plus aller au delà. Or cet amour de la soulirance, éminemment chrétien, est le point de perfection de la patience ; et qu'on ne dise pas qu'il est purement religieux, et qu'il n'a rien à voir à la morale universelle. Qui se rend capable du plus haut et du plus étonnant effort de vertu n'est pas, je pense, hors de la morale ; disons plutôt qu'il la porte à son comble, et qu'il l'élève jusqu'aux cieux. Le Christ est le pre;nier et l'unique exemplaire de la souffrance aimée pour elle-même, et pour ce qu'elle fait à notre Rédemption. 11 a estimé et payé ce prix immense du salut de tous. Les saints, ses plus proches et ses plus exacts imitateurs, se sont délectés eux aussi dans la mortification, non pas sans intérêt, mais quel intérêt I pas moindre que la félicité éternelle et « ce poids immense de gloire, pondus unniensum, dont nous parle saint Paul, proposé aux vainqueurs de la concupiscence. Ils ne sont donc ni des fanatiques ni des fous; ils ont fait leur calcul, si cela peut se dire d'une grandeur d'âme tant au-dessus de ce monde. Ils ont tenu pour rien la vie qui finit en comparaison de celle qui ne finit pas :

Source déUcieuse, en misère féconde, Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés? Honteux atlachemenls de la chair et du monde, Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés ?

(Pulyeiicte, acte IV, scène ii.;

Le marché n'est pas si peu avantageux. Il est vrai qu'on y va de toutes ses aises et de cette tant chère vie ; ce qui tente peu de gens, même des meilleurs, de ce monde.

Il est clair que la pente de la nature n'est pas à embrasser la douleur et à porter une croix. Le christianisme, connaissant l'homme naturel comme il le connaît, ne prét(!nd pas l'amuser d'une vaine opinion de fortitude surhumaine et invincible. Dieu ne veut de nous que ce que lui-

môme il nous donne, et à quoi il contribue. Cest la belle et nécessaire doctrine de la grâce adjuvante. Sans la grâce l'homme s'en fait accroire à lui-même, se méprenant sur ses moyens : où son action manque de vigueur, il est laissé à sa faiblesse naturelle. Au contraire où la grâce intervient et apporte son secours surnaturel, Tliomme, le chrétien « peut tout (1) en celui qui le fortifie. » Et ce n'est pas là une vanterie du Christianisme, une parole creuse et non suivie d'effet, comme le sont tant de belles sentences d'école : c'est une réelle et extraordinaire énergie que Dieu départ à ses saints, et qui, nous faisant défaut à nous hommes de foi petite ou molle, il nous paraît commode et d'un agréable propos de la nier ou d'en rire. Ecoutons l'un, après l'autre nos deux docteurs sur celte dureté sublime des courages chrétiens, sur cette forlitude sans emphase, sur cette patience incompatible avec la chair, et qui néanmoins leur a passé en nature par un prodige de vigueur infuse. Tous ces portements de croix après le Christ et sur les traces sanglantes de l'homme Dieu ont chez les saints une beauté et une force d'exemple au-dessus de la nature humaine; ce ne sont pas moins nos communs portements de croix à nous gens du monde et d'action séculière. Délicats ou lâches, insoumis et maugréants, nous ne marchons pas moins derrière le Christ ; nous portons notre croix, et nous ne rencontrons pas beaucoup de Simon de Cyrène venant à la rescousse de nos défaillances. Encore est il que la grâce prête la main à quelques humbles qui s'y fient.

Ndm (làt)i .spontè se ilJi snhjicit, omne omis trihulationis in fidnciam clivinœ consolalionis convertitiir.

Et qmntù caru inagis per afjllclionem atterltiir, tantù spiritus ampliùs per inleruani (jratiam rohoratar (2).

(1) Saint Paul.

(2) Eu s'y souiiieltunt voloutairemeut, toute la pesanteur des peines se chance eu un espoir assuré de la consolation divine. Et plus la chair est allaiblie par les douleurs, plus l'esprit est fortifié par lu arâce intérieure. {Vlm. deJ.-C, liv. II. Chap. xil.)

COMPAIIÉES DANS LKUUS l'AHTIKS IMUXLIl'ALliS. 17'J

Non est istud honnnis cirtus, sed tjratia Clirisli qnœ Itiiéia polcst et agit in carne friKjiU, ut quod naturaliler scnipcr ahhorret et [agit, hoc fervure spiritûs aggredialur et dUigatiV).

A peine porle-t-il cette croix sans regret Que Dieu par un secours et solide et secret Tourne son amertune en douce confiance : El plus ce triste corps est sous elle abattu, Plus par la grâce unie à tant de patience L'esprit fortifié s'élève en la vertu.

C'est de sa pleine grâce un sacré mouveineiit, Qui sur la cliair fragile agit si puissamment Que tout l'homme lui cède et se fait violence, Et que ce qu'il abhorre.et que ce qu'il refuit, Sitôt que cette grâce entre dans la balance, Devient tout ce qu'il aime et tout ce qu'il poursuit.

Sur ces deux poiuts, de la conformité au Christ par amour de la souffrance, et de la grâce qui couronne le prodige, les deux Imitations ne font vraiment que se corroborer Tune l'auli^e, et dans la doctrine, et dans les effets surnaturels de la volonté aidée d'en haut. Notre Corneille lui aussi y est d'un théologal mâle et exact ; et la propriété des termes ne lui manque pas sur ces sommets de la science divine. II est beau de voir notre langue française entre les mains de ce poète de race faire si bonne contenance presque partout; qui eut osé l'espérer en un tel sujet? — Mais aux endroits les plus âpi^es de la doctrine et dans les exemples les plus pathétiques de l'action chrétienne,quel autrequ'un Corneille eiit dit ceci comme lui

(1) Ce n'est pas l.i vertu «lo l'iiMimiie, lUiiis la firàcc do Jésus-Chrisl ■ lui opère ces effets a Iinirables dans notre faible chair, et qui fait que l'esprit aime et cherche avec ardeur ce que naturellement elle fuit toujours avec horreur. Llm. de J.-C-, liv. 11. CJiap xii.)

180 LlîS DKUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHIUST

Afin que ta vertu laisse aller tout son cœur Où son vouloir sacré se plaît à le conduire...

parlant du goût de conformité au Christ el d'un certain entraînement de la grâce plus fort que tout le moi naturel ?

Et cette exhortation, pleine de vigueur, à chacun de nous, à porter sa croix, et à y expirer avec Jésus-Christ ! elle est tout aussi expresse chez l'original latin, mais non pas sans quelque onction de douceur.

Pone te ergô, sictit honns et fidelis sermis Christi, ad portandam mrlUter cruccm Domlni tui pro le ex amorc crucifixi (1).

La même exhortation sent davantage le militant, et pourquoi ne pas dire le missionnaire intrépide chez Corneille. Ce sont les accents de Polijcucte Je martyr. Le génie du tragique enlève la foi du chrétien.

Résous-toi, résous-toi, mais d'un courage extrême En serviteur fidèle à porter cette croix Où ton Maître lui-même a rendu les abois, Pressé du seul amour qu'il avait pour toi-même.

Un traducteur, fùt-il de l'école habile et ingénieuse de l'abbé Delille, n'eût pas trouvé ce « a rendu les abois » qui nous perce le cœur comme a fait à ceux qui ont entendu le dernier grand cri du crucifié remettant son âme à son Père.

Des hauteurs dogmatiques et doctrinales du christianisme nous descendons sans peine à la simplicité de ses pratiques. On peut dire que les unes et les autres sont une seule et même chose; tant elles reviennent toutes au même objet de la morale, penser et vivre en homme de bien iit juste pièqiie vlvam us ! Les saints, tout amoureux qu'ils sont de la croix, et contempteurs de ce monde, ne

(1) Appliquez -vous doue, comme un boa et fidèle serviteur de Jésus- Christ, à porter courapeusemeut la crois, du Seigneur, qui a bien voulu être crucifié pour l'amour de vous. {L'im. do J.-C, liv, U, chap. xii.)

COMPARi:i:S DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 181

le perdent pas pour cela de vue. Ils l'ignorent d'autant moins qu'ils en sont plus détachés, et qu'ils l'observent d'un esprit plus indépendant. De là ces manières, propres à eux et supérieures, de nous traiter sur le fait de nos conduites mauvaises, douteuses ou d'apparence pharisaïque. Leur discours n'est pas sans une pointe d'ironie fine et charitable. Ces mortifiés l'ont belle avec nous, moralistes pompeux, pleins de vent et de nul exemple, bons pour prêcher la sagesse, et pitoyables aux œuvres vives. Qu'on en juge parce trait entre mille autres :

Vaùenlidui quidem omncs recommcmlant ; scd, lion, fjnàm pauci stint qui pati desiderant! (1).

On recommande assez la patience aux autres, Mais il s'en trouve peu qui veuillent endurer.

Cet hélas I scd hcii ■ fait lacune dans les vers de Corneille ; il est d'une charité presque malicieuse. Quoi de plus commun en effet, quoi de plus aisé, et dont nous nous acquittons plus en perfection que de prêcher la patience aux autres? La Rochefoucauld, le plus profond et le plus piquant des moralistes chrétiens, n'a-t-il pas dit « ce qu'on donne le plus volontiers aux autres ce sont les conseils ? » Qui s'y épargne? Qui est chiche de cette monnaie là ? On en fait des largesses sur la place publique. A quel malade gisant sur son lit de douleur, et qui pousse sa plainte au ciel, ne recommandons-nous pas de prendre patience? — Ça, un peu de courage; la crise est vive; moindre en sera la durée. —Nous disons cela dans la gaillardise de la santé, et du meilleur cœur du monde. Il n'est pas de gens si accablés, et terrassés par la main de Dieu pour lesquels nous n'ayons des paroles de consolation sincères et bien placées. Nous consolons, oui dà, celte mère de la perte d'un fils ou d'une fille unique ; oui, nous avons cette hardiesse ou cette ingénuité ; comme si les inconso-

"(1) Tout le iiioii(l(! recuiuiuaude 1.1. palience, quoique pou, hôlns veuillent en avoir, (///m. de J. C, liv. Il, chap. xil.)

labiés pouvaient ôlre consolés. Nous ne songeons pas assez que consoler passe la capacité humaine : c'est l'affaire de Dieu et non pas la nôtre. Compatir, dans la belle et chrétienne acception du mot, est tout ce qui convient à notre nature elle-même, sans ressource et dénuée de toute vertu confortative. Nous ne cessons pas pour cela de nous dépenser aux exhortations et aux consolations ; et, quand vient pour nous l'heure de pâtir et de payer de constance, nous ne savons pas faire mieux que les infortunés auxquels nous tenions des discours à ravir les sages du Portique.

Tant « il s'en trouve peu qui veuillent endurer ! » Tels nous sommes nous-mêmes et à l'égard des autres, tels nous tombons sous le regard simple et lumineux des saints. Il est bien permis à ces amis et préférés de Dieu de nous plaindre et nous moquer du même mouvement de charité éminente.

Par où donc fuir la souffrance, par quelle échappée, de quel côté de l'enceinte d'airain de ce monde? D'aucun côté, et nous sommes au propre attachés au poteau du divin flagellé. Il reste que nous fassions comme lui. Et qui demande cela de nous, gens délicats et pusillanimes? Luimême, le divin flagellé.

Caliceni affectanler hïbe (1).

Bois son calice avec affection...

Quelle chair ne frémit et ne se récrie à cette parole? L'esprit humain lui-même ne la porte pas, lui si fertile en beaux traités sur la patience. Elle n'eut pas été supportable aux saints eux-mêmes, si elle ne leur eût été signifiée dans toute sa dureté et en la forme simple d'un commandement. Mais le Christ ne veut de nous rien de gratuit sine retributione, lui qui a été de sa personne et à notre égard tout obligation gratuite. Boire son calice emporte une rémunération proportionnée, que dis-je? au-dessus de

(1) Buvez avec joie le calice du Seisneur. (L'Im. de J.-C.

COMPARftKS DANS LEURS PAIîTIRS PRINCIPALES. 18:$

loiitG mesure, et qui n'est rien moins que la vie éternelle. Qnia non suut condujnœ passiones Iikjhs; tcmporis ad fiitnram gloriam proweremlaiit, rliam si soins onmes possvs sustinc-re {\) .

Tes maux, pour grands qu'ils soient, ne peuvent mériter Le bien qu'il t'est promis en la gloire future, Et que, quand^tu pourrais souffrir tous les mépris, SoulVrir tous les revers dont gémit la nature, Tu ne soulîVirais rien digne d'un si haut prix.

Qaandô ad hoc rcncris, qnod tribulalio tibi diilcis est, l't sapit pro Chr'isto ; tune benè esse teciim œstiina, qnia inrenisii iiaradisum in terra (2).

Veux-tu faire un essai du Paradis enterre? Veux-tu le rendre heureux avant que de mourir? Prends pour l'amour de Dieu, prends plaisir à souffrir. Prends goût à tous ces maux qui te livrent la gucrro.

Ce sapit pro Christo n'a rien en aucune langue qui le vaille. Il ditexcellement, il ditd'une manière unique, le goiit (les saints pour la soufirance. Il y a dans ce sapit comme une pointe de sensualité spirituelle. Corneille n'en a pas même approché. Il ne tardera pas beaucoup à rejoindre l'ol'igiiial sacré dans ce qui suit et termine ce pathétique chemin de ci^oix. Ce sapit pro Christo etcesavant-goiitsde vie éternelle n'ont épuisé ni les langueurs spirituelles, ni les soifs d'éternité des saints et des plus beaux génies catholiques. Comment passer outre à ces soupirs à Dieu d'un saint Anselme : « Deus meus, non nom faciem tiiam. Qiiid faciet, allissinic Domine, iste tiiiis longinquns e.rul I (3) Hien n'est comparable dans le langage des mystiques à cet

(1) Car quand vous pourriez souffrir seul tous les maux de la vie présente,- " vous n'en mériteriez pas davantage la gloire de l'autre vie ». (Runi. VIII 18.)

(2) Estimez-vous heureux quand vous serez parvenu à trouver les tribulations douces, et aies goûter pour l'amour de Jésus-CIirist ; vous aiirnz trouvé le paradis sur la terre. (L'Im. de ,I.-C., liv. II. Chip. xii.

(:() .Mon Dieu, je ne connais pas ta face : que fera, cet exilé que je suis et si loin de toi?

iste loiujinqnns cxul. Saint Anselme caractérise d'un mot notre mal naturel, et chez ceux qui le sentent, et chez ceux qui, le portant en eux-mêmes, affectent de ne le pas sentir, le mal de l'exil. Bossuet viendra plus tard qui appellera le genre humain « le grand malade ». Malade de quoi? du désir de ce qui ne finit pas, de la soif des choses non sujettes au changement, à la corruption, à la mort. Laissons parler le dernier des Pères de l'Église et de la grande théodicée catholique. « 0 lumière, je vous adore, « ô lumière, je vous veux suivre I Si vous vous retirez « comme un éclair et que vous laissiez mes yeux éblouis « d'un éclat si vif, je me souviendrai de vous avoir vue. « Je me réjouirai de l'espérance de vous revoir à d'autres « moments. Je tâcherai de mettre à profit tout ce que vous « me montrerez dans ces moments rapides ; et j'aspirerai « nuit et jour à ce jour unique de l'éternité où vous lui- « rez sans vous retirer, sans être obscurcie, où votre « levant sera sans couchant, où nous jouirons de vous, ô « Père, ô Fils, ô saint Esprit, qui êtes la véritable et seule « lumière. » N'est-ce pas l'Aigle qui a fixé Dieu un tout petit moment, le temps d'ouvrir et de fermer les yeux à ces clartés fulgurantes ?

Scias pro rciio qaia iiiorientcni te oporlet diicerc vitaiu : et quantn pln^ifinisque sihi moritur, tanli) wagis Deo riverr inclpit{\).

' Pour maxime infaillilile imprime en ta pensée

Que chaque instant Je vie est un pas vers la mort. Plus un homme h lui même étudie à mourir, Plus il commence à vivre à l'auteur de son être...

(1) Soyez certain que vous ôtes dans la nécessité de mener une vie mourante, que plus on meurt à soi-même, plu? on commence « à vivre à Dieu». (Gai. II, 19.)

Qu'est devenu ce morientcm vilam, celle vie mourante, sous la plume de l'auteur de PoliieHcte? Qu'a-t-il fait de la chose et du mot, l'un et l'autre sortis des entrailles du christianisme, et consommés dans leur signification parla vie du cloître? Un Corneille qui tombe au-dessous du sublime « la chair de sa chair et les os de ses os », et qui manque ce moricnicm vitami Gela vous fâche et vous déconcerte. On s'en console par tant d'autres beautés créées et d'un français cornélien, par celles-ci enlr'autres :

Plus il commence à vivre à l'auteur de son être...

Et ceci qui vaut le morientcm rilani pour qui connaît et sent l'immortelle justesse du français du grand siècle :

C'est contre notre chair, notre fière ennemie Que, tant que nous traînons cette ennuyeuse vie, Nous avons à combattre autant qu'à respirer.

Qui ne sait la force qu'ont chez nos grands poètes le mot ennui et son dérivé l'adjeclif emiuijeux? — Qu'on en juge par les vers que voici, et dont notre sentiment est tout corroboré. N'est-il pas à propos de les redire ici ?

Je suis pauvre, fragile, assiégé de malheurs ; Dès mes plus jeunes ans l'angoisse m'environne Et mon âme à l'ennui quelque fois s'abandonne Jusqu'à l'indignité des pleurs.

Et plus loin sur ce que Dieu veut de nous et sur l'immolation de nous-mêmes au pied de la croix, devant la face sanglante du divin modèle :

Hien n'est plus agréable aux yieux du Tout-Puissant Que d'y souffrir pour lui le coup le plus perçant.

Qu'est-ce que peut être en cette vie « le coup le plus perçant », et d'où nous peut-il venir, sinon de notre propre sang, et de ceux que nous aimons de toute notre chair et de tout notre cœur? D'un père ou d'une mère qui vous sont enlevés par la mort (quelquefois les deux

ensemble), et qui vous délaissent, en votre âge encore tendre et nécessiteux, dans l'indivis d'une petite succession, mangés par les gens de loi, ou pillés au jour le jour par un curateur infidèle. Quel peut être encore « ce coup le plus perçant?» Un époux plein de vie,votre femme encore jeune et féconde, un fils honnête, bien doué et de grande espérance, une fille en son bel âge, et, comme ont si bien dit les Latins, jV/OT plenis nubilis annis; la mort, « la cruelle qu'elle est ! » moissonnant ainsi dans ce qui est le plus nôtre et partie de notre substance 1 Voilà le glaive et sa pointe toute aiguë enfoncée dans notre cœur, et que rien n'en ôtera^ sinon que nous mourions, nous aussi, avec la ferme espérance que nos chers trépassés nous seront rendus et nous à eux dans la maison du père de famille. Le christianisme parle à peine et pour mention seulement de la perte des biens de fortune (1). Il estime qu'ils ne valent pas la peine d'être pleures; encore qu'il connaisse jusqu'en ses racines et ses radicules notre amour du temporel, argent et fond de terre, et combien notre cœur saigne de la perte totale ou diminution d'iceux.

Majore lumultu Planguntur nummi quàm fanera. ..

Plomtur lacrimis amissa pecunia veris (2) ;

A dit Juvénal. Quel chrétien sans le savoir que ce rude censeur des mœurs païennes I

La conclusion de cet exposé doctrinal de la nécessité des souffrances et du mal originel de notre nature que peutelle être, sinon celle-ci, à savoir, la parole elle-même du maître, et de soutenir, autant qu'il est en nous et qu'il veut bien nous y aider, la conformité au Christ ?

Si gHidem alirjuid melius et utilms saltiti hominnm

(1) Contemne vivens quœ post mortem habere non poies. {La Sasesse,)

(2) On pleure avec plus de bruit sur ses écus perdus qu'on ne fait aux funérailles des siens. L'arpent qu'on a perdu est la seule chose qu'on déplore avec de vraies larmes.

COMPARKKS DANS LEUKS PARTIKS PRINCIPALES. 187

qnàiii patl fuissrt, Cluisiiis ntajnc verhu cl c.trmplo os' Ictidissrt (1).

Nani cl sequentcs se discipulos, omnesquc cunt seqiù cupieutes, manifeste ad craccm porlandam hortatnr di' cens : si quis vnlt vcnirc post nie, ahnegcl semetipsam, et loUatcniceni suain, et scquaiur me.

S'il était quelque chose on toute la nature

Qui pour notre salut fut plus avantageux,

Ce Dieu, qui n'a pris chair que pour nous rendre heureux,

De paroles et d'exemple en eût fait l'ouverture.

Ses disciples aimés suivaient par là ses pas ;

Et quiconque après eux veut le suivre ici-bas,

C'est de sa propre voix qu'à soullrir il l'exhorte ;

A tout sexe, à tout âge il fait la même loi :

Renonce à toi, dit-il, prends ta croix et la porte,

Et par où j'ai marché, viens et marche après moi.

Otnnibxs erg à peiiectis et scrutatis, sii liœc conclusio fnalis : quoniam per inultas; tribnlationcs oportcl nos in I rare in regnum Dei (2).

Concluons en un mot^ et de tant de passages. De tant d'instructions et de raisonnements, Réunissons pour fruit tous les enseignements A l'amour des soulîrances, à la soif des outrages ; AITermissons nos cœurs dans cette vérité. Que l'amas des vrais biens, l'heureuse éternité Ne se peut acquérir qu'à force de soulîrances. Que les afflictions sont les portes des cieux. Qu'aux travaux Dieu mesure enfin les récompenses, Et donne la plus haute à qui souffre le mieux.

« Cette parole est dure » disait au Docteur des doc-

(1) Eu vérité s'ii y eiU eu quelque cliose de meilleur et plu^^ capable de contribuer au salut des homuies que de souffrir, Jésus nous l'aurait appris dans son discours et par son exemple : Car il a exhurlé clairement ses disciples et tous ceux qui veulent le suivre à porter la croix, lorsqu'il a dit : « Si quelqu'un veut venir après uioi, qu'il renonce à soimême, qu'il porte sa croix et qu'il me suive. » (.Matl' . XVI, 2i et Luc IX 2.3.)

(2) Concluons rJonc, après avoir bien examiné toutes choses, qu'il faut, pour entrer dans le royaume de Dieu, passer au travers de beaucoup de tribulations. {L'Im. de J.-C , liv. II, chap. xit.)

18H LES DKUX IMITATIONS DE JÉSUf^-ClIRIST

tfiurs l'un de ses apôtres. En effet ces rustiques étaient encore trop ignorants pour la pouvoir porter. Elle n'a pas cessé d'être telle pour nous, tous tant que nous sommes, chrétiens et catéchisés, après bientôt deux mille ans de chrétienté. Et nous ne la portons pas d'un meilleur cœur que ne le faisaient les apôtres. Elle est en vérité cent et cent fois dure à nos entendements et à nos sens ; et ceux qui la portent généreusement et jusqu'aux effets, ce sont les vrais vaillants du christianisme; c'est le petit nombre des saints. Cette doctrine de la conformité au Christ et de la souffrance, aimée jusqu'à la passion, a toujours révolté le monde et contrarié l'homme animal dans le vif de la chair. Les sages de l'école, les philosophes philosophants, les dialecticiens verbeux, n'ont pu que disputer agréablement de cette outrecuidance mystique si peu compatible avec l'extrême sensibilité dont notre corps est doué et avec l'usage naturel de nos passions. L'un de ces beaux esprits, traitant du beau plastique devant ses élèves, comparait l'Apollon du Belvédère dans sa radieuse beauté à la figure piteuse du Crucifié, et il leur disait : « Voyez donc, comme ceci (le Christ en croix) est laid auprès de cela (l'Apollon) ; quelle différence pour la plastique entre ce bel olympien et cet homme pendu à un gibet! » Il disait vrai, raisonnant des deux objets en païen qu'il était et faisait profession d'être.

Cette croix, sur laquelle il nous faut expirer tous et un chacun, n'est-ce pas le renversement de la belle économie de notre corps et de notre âme et de ce concert si parfait des deux substances? Quoi ! pâtir et mourir sont-ils donc si désirables? Non pas, et la spiritualité la plus exaltée ne va pas contre la nature des choses. Pâtir et mourir coûtent aux plus mortifiés, et leur divin maître, l'homme de douleur, n'a rien ôlé à ses sens qui ait amorti pour eux la lente agonie de la croix. Mais pâtir et mourir, outre que l'un et l'autre sont inéluctables, ont une vertu d'expiation, laquelle a passé du Christ en nous, et qui nous rendra

mérilanls de la vie éternelle. Les sages, parmi les païens, n'ont-ils pas vu à je ne sais quelle lumière surnaturelle le don de propitiation et presque le mérite des souffrances? On achève de se nettoyer, dans leur poétique purgatoire, des souillures du corps et de celles de Tàme.

Quin, et sapreino qiinin lamine vita reliqait (1), A^o» tamen omne mahim miseris, nec funditùs omncs Corporeœ excédant pestes ; penitùs qae neccsse est Multa dld concreta modis inolescere viiris. Ergo exercentas pœnis, veteramqae maJoram

Sapplicia expeadant

Doncc longa dies, perfectu teniporis orbe, Concrctam exemit labem... (Virgile, E/?(vV/e, chant Vr.) Cela ne se ressent-il pas de ce christianisme du genre humain, comme Bossuet l'appelle après Tertullien. Pâlir et mourir reçoivent donc dès ici-bas leur explication des mérites ultérieurs qu'ils emportent pour chacun de nous. Le dilemme est épouvantable pour l'esprit humain. Ou nous souffrons et mourons par nécessité de nature, « par coutume » comme dit Larochefoucault, et pour faire comme le troupeau des bêlants qu'on mène les uns après les autres à la boucherie; et voilà le genre humain réduit au désespoir; ou nous souffrons et mourons, nous créatures douées de liberté, en vue de l'expiation et, par après, de la récompense, (2) Qaia merces vestra in cœlis est; et ainsi l'on contente l'esprit humain par de bonnes raisons et par une théologie saine, réconfortante, et populaire. On a beau agiter la question du mal en ce monde, et se consumer sur cette énigme faite pour rendre fous,

(1) Et même an dernier jour, quaiil la vie les a abandonaées, elle? n'ont pas rejeté hors d'elles tout reste de misère, et toutes les souillures qu'elles retiennent des corps; et il est nécessaire que beauconp de ces vices impurs subsistent longtemps en elles et achèvent de s'y iuvètérer. Ici donc le châtiment les éprouve; et elles expient par des supplices divers leurs anciens crimes.

Euiin après de lonf-'s jours, et lorsque le temps, marqué pour l'épreuve, a achevé d'effacer des âmes l'empreinte invétérée de leurs désordres...

(2) parce quevolre récompense est au ciel.

laO LES DEUX IMITATIONS DK JÉSUS-CIIIUST

les plus sages. Les religions seules en tiennent le dénouement, et elles le révèlent avec leurs autres arcanes sacrés à la multitude des croyants. Elles seules apaisent l'esprit humain qui, s'étant heurté à ses bornes naturelles, s'irrite de ne les pouvoir francliir. Le mal, fait brutal, aveugle, irrésistible, « toujours inopiné » (Bossuet), me terrasse, et du coup me laisse stupide. Qu'ai-je à faire de demander à ce mur, qui s'écroule sur moi, pourquoi il m'écrase? Mais le mal, en tant qu'il répond aux fins de la justice de Dieu, et qu'il emporte pour moi expiation et mérite, est une chose qui tombe sous ma compréhension, et qui veut mon agrément. Le mal n'a sa raison d'être que dans les profondeurs de la justice divine et dans le dispositif, si cela peut se dire, des arrêts de l'éternelle justice.

La douleur, quelle qu'elle soit, où qu'elle enfonce ses pointes, dans le corps ou au plus intime de l'esprit, si elle nous trouve patients, nous sera payée au sortir de cette géhenne terrestre (1) un prix immense, nous dit saint Paul, et que toute notre foi ne saurait préjuger. Si cette règle de proportion nous est ôtée, à nous chrétiens, et retranchée des motifs supérieurs que nous avons de nous bien tenir en ce monde, nous sommes de pauvres créatures des quelles Dieu s'est joué (2) ; nous sommes, depuis le Christ, de plus misérables hommes que nous ne l'étions avant lui ; et nous n'avons plus de raison de crier merci au ciel, quand nous souffrons, ni de regarder à la croix du calvaire, quand la nôtre nous est devenue insupportable. Nous n'avons même plus à comparer ici-bas notre méchant sort à qui l'a pire que nous et qui nous est un exemplaire de patience. Pas de Dieu rédempteur ; pas de rétribution là haut pour aucun de nous; pas de Dieu, juste juge, rémunérateur et vengeur ; soit : alors quoi devenir ? ramper un peu de temps sur cette boue terrestre,

(1) Pondus immcnsum ghriœ. (SaiutPaul.)

(2) Saint Paul.

COMPAUÉES DANS LLURS PARTIES PKINCIPALES. ll»l

et s'y vautrer à la manière des porcs en de certains jours de liesse ; et, la joie passée, nous ronger les seins de rage, comme les antiques Euménides, et montrer le poing à ce Dieu de la nature sourd, aveugle, insensible, tout retiré en lui-même, de nulle équité, de nulle miséricorde qui ne m'est rien non plus que moi à lui, duquel je n'ai ni à me réclamer, ni à me plaindre, à qui je ne dois ni eucens, ni supplications, ni aucun secret de mon cœur espèce d'abstraction impersonnelle, inexorable et sauvage infuse à tout ce qui a vie, et n'aimant rien de ce qui a vie ; prodige d'indifférence et d'imperturbabilité, sans rapport d'aucune sorte avec l'homme, ni du sang qui fait notre consanguinité en Jésus-Christ, ni de l'esprit, ni de la pensée; sans empire immédiat sur les volontés humaines; maître, nominal et non effectif, d'un univers où tout se meut par une mécanique à laquelle il n'a pas lui-même donné le premier branle ; spectateur endormi de nos travaux, de nos combats, de nos bonnes ou de nos mauvaises actions; grand justicier qui siège, on ne sait où, sur des nuages, et qui ne juge rien, qui ne condamne et n'acquitte personne, auquel je ne peux en appeler de tant d'iniquités souffertes, de tant de larmes dévorées, aux mains duquel je ne peux pas, me sentant défaillir de ma dernière défaillance, remettre mon corps, mon esprit, mon cœur et tout le poids de mes fautes. Ah, fi d'un tel Dieu, qui ne peut rien pour moi ! — J'aime mieux le Dieu fait chair, mon maître en patience, le pontife capable de compatir à mes maux, le seul homme qui me parle savamment de la douleur, et qui, ayant vaincu la mort et forcé pour moi l'entrée des cieux, m'enseigne par ses plaies vives :

Que les alllictions sont les portes des cieux, Qu'aux travaux Dieu mesure enfin ses récompenses. Et donne la plus haute à qui souffre le mieux.

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