LIV. III, CHAPITRE XLYIII
De dk œternitalis et hujus vitœ angnstiis. Du jonr de l'Élcrnilé et des angoisses de celte vie.
Le dogme catholique de l'Eternité, pour peu qu'on le sépare de toute consolation humaine, et qu'on essaie de l'approfondir indépendamment de cette vie-ci, revient à une magnifique conception théologale dont l'esprit demeure ébloui, mais qui n'emporte pas la créance. On n'arriverait pas même par le plus haut effort d'abstraction à concevoir la vie éternelle, si le rapport qu'elle a de toute nécessité avec la vie présente venait à se rompre dans notre esprit. Il faut donc que ce rapport se soutienne entre ce qui dure si peu et ce qui dure toujours, entre l'être de passage et l'être permanent. Il faut que nous portions sans cesse en nous-mêmes la comparaison, pour douloureuse.qu'elle soit, de nos misères terrestres et des célestes félicités après lesquelles nous soupirons. Cellesci ne prennent figure, pour ainsi parler, dans notre esprit que par l'excès des peines ici-bas endurées, et par le poids des tribulations de chaque jour. Le vie éternelle c'est la fin de nos ignorances et de nos disputes vaines
212 LES DKUX [MITATIONS DE JÉSUS-CIIIUST
des troubles des sens, de la domination de la chair, de toute angoisse. Oui, c'est, au bas mot, une compensation à notre naissance (1) adamique, à notre entrée en ce monde, fortuite, honteuse et vile : non pas que Dieu nous soit strictement redevable de cette compensation infinie, et qu'il y soit, selon nos manières de dire, légalement obligé. Quelle impiété de le penser seulement 1 Mais nous avons la croix ; nous tenons la cédule de notre rédemption; nous sommes des immortels cautionnés par le Christ. Et telle est la validité de la caution que nous en avons pris le droit de prétendre à la vie immortelle, et de nous y établir comme en notre héritage. Ici-bas « l'exil » nous dit Bossuet, et là-haut « la patrie » . Ici-bas espérer la vie éternelle pour le chrétien, c'est chaque jour s'avancer vers elle ; que dis-je? c'est déjà la tenir, la foi ne souffrant pas de menues divisions de son objet, ni des essais d'adhésion, ni des degrés commodes aux âmes persuadées à demi, et qui ne veulent s'élever si haut qu'à leur aise. L'essor vers la céleste patrie est de droit fll, ou il n'est pas ; et ceux-là ne percent pas aux profondeurs du bienheureux Empirée qui ne font que battre l'air de leurs ailes faibles et tremblantes.
Tout autre est le vol de la colombe mystique enlevée par le divin amour aux sphères célestes et déjà perdue dans le radieux éther où respirent les bienheureux. Quelle rencontre ! Quelle société 1 Quelle jubilation de l'âme brûlée du feu des séraphins et par avance déifiée ! Les étonnantes clartés pour des yeux mortels 1 Ecoutons ce cri d'un langoureux désir de l'éternelle vie :
0 supernœ civitalis mansio beatissinia t 0 dies œternitatis clarissima, qiiam nox non obscurat-, sed summa Veritas semper irradiât ; dies semper lœta, semper secitra, et nunquàm statum mutans in contraria. 0 ulinam dies
(1) Qui engendre tue (Bossuet).
illa illiixisset, et cuncta hœc teiiiporalia firiem accepissent (1) I
Notre Corneille ne ressent pas de moindres désirs du futur et de la délivrance, lui qui traîne sa chaîne en ce monde, et qui n'a pas mis son cœur et ses sens en un lieu sûr comme est le cloître. La chair ne s'est pas tue pour de bon chez ce séculier. Il s'en faut que le dégoût des choses présentes soit consommé en cette âme toujours imaginante, toujours vivante de la vie du monde. Aussi a-t-elle plus d'agitation et de tumulte, et je ne sais quoi qui l'empêche de s'établir au repos. Ainsi (2) Augustin, mené par un génie de trempe semblable et par une imagination non moins indomptable, courait ici-bas après le repos et ne le voyait s'effectuer qu'en Dieu et par Dieu. Les génies nous étonnent par leurs œuvres; ils nous émeuvent bien davantage par cet homme intérieur où il leur plaît de nous introduire par la vive et cordiale confession des interminables discordsdela chair et de l'esprit, lesquels se font sentir à eux jusqu'à leur dernier soupir. Et voici en quels termes ils s'en plaignent et ils en souhaitent la fin :
0 séjour bienlieureux de la cité céleste, Où de l'éternité le jour se manifeste,
(1) G très heureuse demeure de la cité d'en haut I ô jour très éclairé de l'étemité, qui n'est jamais suivi des ténèbres de la nuit, mais que la lumière de la vérité éclaire sans cesse, jour toujours heureux, toujours assuré et qui ne chaupe jamais d'état I Plût à Dieu que ce jour fût arrivé et que ce monde eût fini.
(2) Non enim erat quod tibi respondemn dicenti : Siirge qui dormis, et exsurge d morluis, et illuminabit te Christus » Et undique oslendenti te vera diccre, non erat omninô quod rcspoiiderem veritate convictus, uisi tanlùin verba tenta et soinnolenta : modo, ccce modo ; sinepautuliim. Sed modj, et mod> non habebant modum. Et, sine patilulûm, in longnm bal. (S. Augustin. Confessions, liv. VIII, § v.)
Je ne savais que répondre ù toi qui me disais : « Lève-toi, toi qui « dors, et lève toi d'entre les morts, et Jésus-Glirist t'illuminera. Gon- « vaincu de celte vérité que tu.faisaisbriller à mes yeux de tous côtés, « je ne pouvais que te répondre en articulant ces paroles languissantes « et d'uu bouime encore somnolent : Tout à l'heure, tout ù l'heure ; « encore un instant. » Mais ce tout à l'heure n'avait point de terme, et « cet instant allait tirant toujours en longueur »
214 LES DEUXf IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
Jour'que jamais n'oflusque aucune obscurité, Jour qu'éclaire toujours i'astre de vérité. Jour où sans cesse brille une joie épurée, Jour où sans cesse règne une paix assurée. Jour toujours immuable, et dont le saint éclat, Jamais ne dégénère en un contraire état 1 Que déjà ne luit-il? et pour le laisser luire, Que ne cessent les temps de perdre et de produire !
Ce temporaUa est-il assez grandement rendu? mieux que cela, réduit en définition et comprenant toute la mutabilité de la nature, toute la succession des faits contingents? Aucun théologien n'est un faible métaphysicien. D'où vient que Corneille n'est point empêché par son feu poétique de penser fort et juste à la manière de son contemporain Pascal, si ce n'est parce qu'il pense éclairé par la lumière suffisante de la théologie ? Des preuves de ceci nous ne sommes point en peine. Il nous en fournit à ne savoir auxquelles nous arrêter de préférence.
La vue de Téternité, même par la foi, n'est pas soutenable à notre esprit ; à moins de nous rabattre à quelque chose de plus compréhensible, à savoir, au rapport que nous pouvons établir entre ce qui change et ce qui ne change pas, entre ce qui finit et ce qui ne finit pas. Ce qui change nous aide à concevoir ce qui ne change pas ; ce qui périt nous élève à ce qui ne périt pas, et nous en fait souhaiter la possession. Cette vie où tout est si peu égal et de si peu de durée nous forcerait d'imaginer, même sans le bénéfice surnaturel de la foi, un état ultérieur de nos corps et de nos âmes non sujet à la mutabilité, et stable d'une stabilité éternelle. Nous sommes si mal à l'aise ici-bas, même ceux qui s'y trouvent au mieux, que nous ne pouvons consentir à ce que ceci soit la consommation de l'être. La foi emporte la diflîculté, et elle l'emporte d'autant mieux qu'elle convient avec notre sentiment intérieur et avec l'incurable misère de notre condition d'homme. Le temps et l'éternité, les choses qui
passent et celles qui ne passent pas, le transitoire et le « perdurable » tels qu'ils apparaissent aux saints dans la lumière du Dieu immuable, ici les troubles et les angoisses, là-liaut le repos et les félicités perpétuelles, l'homme terrestre et l'homme céleste ou déifié, ces deux termes les plus opposés l'un à l'autre, et dont chacun tire à soi ce malheureux esprit humain, mettent le comble aux grandeurs théologales et aux perfections philosophiques de ce chapitre xlviii.
Nos deux chrétiens sont remplis et comme rassasiés (tune satiahor gloria tuâ) (1) de la même foi en l'éternelle durée de Dieu et de l'àme faite à l'image de son auteur; ils languissent des mêmes langueurs spirituelles après les sacrés tabernacles ; ils voudraient pouvoir s'envoler, comme la colombe du Psalmiste, vers ces demeures bienheureuses et s'y reposer enfin (tune volabo et pausaho){^). Mais la masse de ce corps les tient à terre ; ce n'est pas fini pour eux de la concupiscence; et ces deux esprits, l'un qui est arrivé par l'oraison solitaire et perpétuelle plus qu'à mi-chemin des cieux, l'autre que la divine imagination emporte aussi haut qu'elle le peut sur ses vigoureuses ailes, ne sont ni l'un ni l'autre afl'ranchis du péché et de « la loi des membres » , délivrés des fantômes du vice ou du vice lui-même régnant en maître. De là des ardeurs immenses d'éternité et des aspirations à plein souffle aux béatitudes célestes; et tôt après l'homme naturel qui abat et met sous lui l'homme spirituel ; Dieu goûté dans l'oraison jusqu'à s'y rendre présent et sensible; les splendeurs des saints aperçues par la pointe de la foi, et l'imagination du croyant s'exaltant jusqu'à nous les décrire; et dans le même temps le voile épais de la chair qui s'interpose entre le ciel et la terre, et qui obscurcit ces distinctions lumineuses de la nature de Dieu et de la
(1) Alors je serai rassasié de ta ^'loire. (Ps.)
(2) Alors je volerai et m'y reposerai. (Ps.)
félicité des bienheureux; ces hauts états de l'âme où elle essaie de s'établir et d'où la font tomber les nécessités et les communes occupations de cette vie; l'esprit qui ne peut pas se fixer dans la contemplation des choses permanentes, distrait qu'il est et tiré de tous les côtés par les choses passagères et changeantes : en un mot l'àme dans les liens de ce corps, elle si agile de sa nature I et qui le traîne plutôt qu'elle ne le porte et ne le meut à son gré. Ce composé de contraires qui est l'honime, ce mystère inintelligible de notre nature reçoit dès ici-bas une lumière étonnante du dogme de l'Eternité, et de la béatitude préjugée des saints. Nous n'entendons bien notre mal actuel, nous ne pouvons approfondir toute notre misère naturelle que par la comparaison qu'en sait faire notre foi avec les félicités de l'autre vie, et par une vive idée de ce grand et désirable changement de notre être. Cette comparaison embrasse et pénètre tout l'homme que vous êtes ; elle plonge au plus profond des maladies de mon cœur ; elle m'instruit du travail le plus intérieur de mes passions; elle abonde en rapports délicats et de la plus fine espèce,' lesquels tournent par la nature même du sujet à une psychologie vivante, déliée, d'une propriété et d'une acuité vraiment divines. Laissons le saint et le poète nous parler d'abord des choses du ciel, du lieu de lumière et de paix perpétuelle ; ils ne demeureront pas longtemps sous la nuée du Thabor ; et les bruits de la terre ne leur donneront pas le loisir de planter là leur tente :
Lucet qiiidem sanctis (illa dies) daritate splendida, sed non nisi à longe et per specuhtm peregrinantibus in terra (1).
Il luit, il luit déjà, mais sa vivu lumière
Aux seuls hôtes du ciel se fait voir tout entière.
Tant que nous demeurons sur la terre exilés,
(i) Ce jour à la vérité luit pour les saints d'une lumière cternelU?, mais il n'est vu que de loin et « comme dans un miroir » par ceux qui sont voyageurs et étrangers sur la terre.
COMPARFES DANS LEUUS PARTIES PRINCIPALES. 217
II n'en tombe sur nous que des rayons voilés ; L'éloignement confond ou dissipe l'image De ce qui s'en échappe au travers d'un nuage. Et tout ce qu'à nos yeux il nous permet d'en voir, Ce sont traits réfléchis qu'en répand un miroir.
Le poète en dit plus long que le saint; mais il dit les mêmes choses avec un effort de vue plus marqué, comme essayant de soutenir plus longtemps le spectacle de ces splendeurs voilées. Bien plus le poète enchérit visiblement par l'imagination sur la théologie du saint. Il se paie d'explications plus abondantes et plus saisissables à l'entendement humain. Il semble qu'il veuille nous faire entrer davantage dans le secret de la béatitude des élus, et qualifier le mode transcendant de leur béatitude. Où le saint de VlmUatio Christi tient sa foi pour satisfaite par les divines paroles de l'Apôtre des Gentils (tanquam in speculo et œnigmate) (1), le poète s'empare de la figure ; il la fait sienne; il l'étalé à nos yeux mortels, et la leur rend presque sensible. Ils ne voient pas toute la gloire des béatifiés, mais seulement ce qu'ils en peuvent voir d'ici-bas, et ils en demeurent éblouis. Le dogme est encore si entier dans ces vers, il a si peu perdu de ses précisions théologales, qu'il porte et soutient l'amplification poétique, n'y laissant rien de languissant et de vide.
Montons plus haut, s'il se peut, avec le saint et le poète, vers le bienheureux séjour, vers la cité permanente. Laissons-nous soulever d'un degré inférieur à un degré supérieur par les aspirations de ces deux esprits de plus en plus impatients des cieux et avides de l'éternelle paix. Ne diriez-voiïs pas à la véhémence, à la langueur de leurs
(1) Comme dans un miroir et sou? foruie d'énigme. (S. Paul),
218 LES DEUX IMITATIONS DE JKSUS-CIIRIST
désirs que déjà ils jouissent de Dieu en son unité incommunicable? Ce sont des commencements de la pleine joie.
Quandô memorahor, domine, tiii solius ?
Qiiandô ad plénum lœtabor in te ?
Quandô erit pax solida, pax imperturhabilis et secura, pax intûs et forts, pax ex omni parte firma? Jesu banc, quandô stabo ad videndum tef Quandô contemplabor gloriam. regni tui? Quandô eris mihi omnia in omnibus (1) ?
Quand occuperas-tu toi seul mon souvenir? Quand mettrai-je ma joie entière à te bénir?
Quand viendra cette paix et profonde et solide, Où la sûreté règne, oii ton amour préside, Paix dedans et dehors, paix sans anxiétés, Paix sans trouble, paix ferme enfin de tous côtés.
Doux Sauveur de mon âme, hélas ! quand te verrai-je? Quand m'accorderas-tu ce dernier privilège ? Quand te pourront mes yeux contempler à loisir?
0 quandô cro tecum in régna ttio quod prœparasti dilectis tiiis ab œterno (2) ?
Quand te verrai-je assis sur ton trône de gloire? Et quand aurai-je part au fruit de ta victoire, A ce règne sans fin, que ta bénignité Prépare à tes élus de toute éternité ?
Qui dira que ce n'est pas de part et d'autre la même efîusion de la prière, les mêmes ardeurs et soupirs de la
(1) Quand i-era-ce, Seigneur, que je me souviendrai de vous seul ? Quaul sera-ce que je me réjouirai pn^iiiemeat eu vous ? Quand jouiraije d'une paix solide, d'une paix stable et qui ne pourra être troublée, d'une paix au dedans et au dehors, enfin d'une paix assurée de tous côtés ? Bon Jésus, quand serai-je en état de vous voir ? Quand contemplerai-je la ploire de votre royaume? Quand serea-vous pour moi tout eu toutes choses ?
(2) Quand serai-je avec vous dans votre royaume, que vous avez préparé de toute éternité pour vos bien-aimés ? (Id., id.).
COMPAIUiKS DANS LRURS PARTIES PRINCIPALES. 219
foi, la même vision préconçue de l'Invisible, du Père, du Fils et du Saint-Esprit? La brièveté doctrinale et l'acte de foi pur et nu reviennent au latin ; cela ne fait pas de difficulté. Rien ne vaut le latin pour nous parler de Dieu; il est Ihéologique par ancienneté et par génie. Comme il domina jadis dans la politique et les armes, il n'a pas cessé depuis de dominer dans la Religion. Universel ou catholique n'est-ce pas la même chose? Le latin a parlé aux corps loi, obéissance, sujétion {more imperatorio) aussi longtemps qu'il a plu à Dieu que cela fût. Depuis le Christ, il parle aux âmes avec le même empire uniquement spirituel et fort d'une force doctrinale et de pure persuasion; il commande et il enjoint, mais delà môme manière que l'on exhorte et l'on invite en vue du bon règlement de cette vie-ci et de l'alternative toujours imminente des récompenses ou des peines de l'autre vie. Quelle langue pour nous signifier ces choses d'un vrai sans ambages, sans clarté moyenne ou douteuse, où le pour et le contre ne sont pas de mise, où nier fait horreur, où croire lève un coin du rideau qui nous voile le futur, nous affermit dans le bien, et nous rend notre exil supportable et méritoire. Qui nous dit mieux cela que ce latin presque intelligible aux multitudes illettrées par sa petite mise et son peu d'ornements, d'où lui viennent sa popularité et ses grandeurs liturgiques?
On n'est pas un esprit tout de feu pour demeurer sur le littéral de la théologie. On s'enflamme pour ces vérités supérieures ; on se laisse ravir « à ces adorables idées » . Ainsi fait notre poète. Il a la foi du cœur et de Timagination, et qui sort, une et simple, de ces deux sources. Il l'a chaleureuse et quelque peu verbeuse, étant du siècle, ayant commerce avec toute sorte d'esprits forts, et travaillant sur son propre fonds pour se mieux affermir dans les voies chrétiennes du salut. C'est comme un luxe de preuves au moyen desquelles il se défend de la peste du bel esprit et des opinions licencieuses du monde. L'auteur
de Polyeucte n'y va pas nonchalamment, quand il s'agit des choses de la foi et de la vie future ; et, pour peu que vous jugiez de cette poésie cornélienne de source sainte comme elle veut être jugée, et que vous en sentiez le feu secret et les mystiques ardeurs, vous verrez que le latin de Vlmitatio Christi n'est pas tant débordé par le français qu'il en a l'air, et que le trop-plein de notre Corneille est encore de la substance. D'où vient cela? De ce que le moine et l'homme du siècle se donnent partout la main et cohabitent, pour ainsi dire, dans le même Christ et la même vérité révélée.
Doux Sauveur de mon âme, hélas ! quand te verrai-je ?
Et le reste.
Qui n'est ému de ce grand et si tendre cri de foi ? Qui doute qu^il n'est parti du cœur chrétien de noire Corneille? Après cela tout ce qui suit n'est-il pas de pure effusion et d'une ardeur de désirs qui ne peut ici-bas que se consumer elle-même en paroles? Que m'importe ici et en bien d'autres endroits que les vers excédent le littéral lalin? Ce sont les vers d'un Corneille. Pour ne pas s'entre-suivre avec la même marque d'excellence, ils ne sont nulle part sans chaleur et sans fougue. La foi leur donne une étonnante propriété doctrinale. Or rien ne porte à nos esprits, infatués de leurs médiocres lumières ou tout à fait endormis à l'égard du futur, un plus grand coup et plus décisif que cette foi des simples se rencontrant avec le génie.
Cette vue extatique de l'éternité ne se peut soutenir longtemps. Le moyen que cela soit dans cette chair et avec le poids de ce corps mortel ! La contemplation n'a de permanence qu'au ciel, au lieu des purs esprits. Aussi nos deux génies, le saint et le poète, de retomber de ces hauteurs à terre, et de recommencer à se plaindre delà servitude des membres et de l'inconsislance de l'esprit humain, jouet perpétuel de la concupiscence. Rien de plus
grand et de plus profond en morale que cette étude de l'homme animal et spirituel, poursuivie et poussée à bout en présence de Dieu et de l'immobile éternité. Elle est d'un éclat incomparable et d'une tristesse chrétienne qui nous pénètre jusqu'aux moelles. Le naturel et sa prédominance malheureuse en chacun de nous; ces insurrections de l'insolente chair, ces mouvements de notre cœur aperçus ou inaperçus selon que nous sommes plus ou moins à nous-mêmes; le corps et l'àme inquiets de la même inquiétude à cause de leur union prodigieuse; cette âme, toute simple et tout éthérée et par là distincte de son pesant compagnon et qui ne peut pas vivre de sa vie séparée, ni se recueillir totalement en elle-même et en Dieu son père ; le principal de la psychologie, de l'Ethique sainte, nos manières d'être affectés les plus humaines et les plus communes ; tout est contenu dans ce pathétique discours et dans cette oraison désespérée à Jésus, illuminateur des esprits et réconfort des pusillanimes. Les maîtres de la philosophie païenne ont traité supérieurement des deux hommes, de Tanimal et du spirituel, qui le conteste? Mais d'où vient qu'aucun d'eux ne me parle démon incurable mal, comme l'a fait le Christ et après lui son disciple de Vlniitatio Chrisù, avec science et pitié, en médecin consommé dont la parole me secoue sans m'abattre, et la main ne laisse pas d'être douce à mes plaies. La pathologie des passions, pour doctement qu'elle soit traitée, ne vaut pas ce cri de mon cœur au Dieu qui m'a fait, et qui voit de quelle manière je m'exerce à la vie éternelle par les tribulations de la vie présente. La nomenclature des passions et leur division par espèce piquent fort ma curiosité. Mais un vivant, moine ou séculier, qui m'ouvre sa poitrine et qui m'y montre tout ce qu'elle contient de tentations, de feux mal éteints, de troubles d'enfer ou d'inquiétudes menues et misérables, ce vivant-là ne fait pas l'habile homme avec moi : il m'instruit de mon propre intérieur par des raisons pathétiques; il m'instruit en
vérité et d'exemple. Je vois mes blessures dans les siennes ; c'est la plainte de mon âme, triste et dolente, qu'il me redil(l). Oh 1 la vivante psychologie 1 Et quoi de comparable à cette éthique candide et toute nue des saints?
Dies hujîis tcmporis parvi et mali, pleni doloribus et angustiis ; ubi homo miiltis pcccatis inqninatur, multis passionibus irretitur, multis timoribus stringitur, multis cnriositatibus distrahitur, multis vanitatibus implicatur, multis erroribus circtwifunditur, multis laboribus atteritur, tentationibus gravatur, deliciis enervatur, egestate crucia. tiir (:2).
Cherchez en vous-même, cherchez hors de vous-même et parmi le monde un homme autre que celui qu'on nous décrit ici, travaillé d'autres passions, chargé d'autres misères, tenté d'autre sorte, amusé par d'autres chimèrse, affaibli par le dedans, harcelé à droite et à gauche par des ennemis autres que ceux auxquels vous avez affaire du lever au coucher du soleil : vous chercherez en vain ; à moins que vous ne vous imaginiez autre que vous n'êtes, à savoir, un être de fantaisie, une manière d'original qui ne porterait pas au fond la marque des enfants d'Axlam, l'ineffaçable stigmate de la première malédiction. Rien ne manque à la définition, rien au portrait. Telle est bien la race et telle la personne ; tel aussi le commun train de la vie. On y respire la vérité ; on y est sous l'accablement de l'humaine condition. Joignez à cela une propriété admirable du latin là où elle fait. le mieux, dans les verbes qui contiennent la substance des choses. On dirait le latin d'un Gicéron chrétien. Admirable en est la variété et la convenance aussi. On goûte, là où elle est bonne, celte
(1) C'est bien le christianisme expérimental.
(2) Les jours 'lu temps présent sont courts et malheureux, remplis de douleurs et d'afflictions. L'homme y est souillé d'un grand nombre de péchés, embarrassé de beaucoup de passions, troublé de beaucoup de craintes, inquiété de beaucoup de soins, dissipé par beaucoup de curiosités, occupé de beaucoup de vanités, environné de beaucoup d'erreurs, accablé de beaucoup de travaux, affligé par les tentations, affaibli par les délices et tourmenté parla pauvreté.
COMPAHÉES DANS LliURS PARTIES PlUNCUPALES. 223
latinité du moyen âge avec un renouveau de délicatesse classique. Tous les mots y sont faits pour les choses, et les alï'eclions de notre cœur bien dépeintes, chacune en son espèce, en son lieu, en son moment. Qui osera dire qu'il n'est pas cet homme-là, chair et esprit ?
Voyons Corneille à la même affaire, à la même bataille de la vie, comment il s'y comporte, ce qu'en pense et ce qu'en dit le séculier. Il se prend à méditer, lui aussi, mais en plein tumulte des choses mondaines, et sans sortir de l'action. Il ne s'étudie pas en un lieu tranquille ; il ne règne pas, à la manière de notre dévot, sur son âme tout entière et sur la basse région des sens : il y paraît bien au mouvement extraordinaire de sa pensée et au pathétique de ses paroles, à ces larmes des choses, lacrimœ rcrum qui ne sont véritablement pleurées que par les blessés de la vie. Quoi de plus plein de larmes, de soupirs exhalés et de déchirements intérieurs que ces vers? Quel cri poussé à Dieu dans la mêlée par ce combattant qui n'en peut plus !
Ces jours que le temps donne et dérobe lui-même, Longs pour qui les connaît, et courts pour qui les ainie, Ont pour l'un et pour l'autre un tissu de malheurs D'où naissent à l'envi l'angoisse et les douleurs. Tant que l'homme en jouit que de péchés le gênent ! Combien de passions l'assiègent ou l'enchaînent ! Que de justes frayeurs, que de soucis cuisants Lui déchirent le cœur, et brouillent tous les sens! La curiosité de tous côtés l'engage; La folle vanité le tient en esclavage ; Enveloppé d'erreurs, atterré de travaux, Entre mille ennemis pressé de mille assauts, Le repos l'atfaiblit et le plaisir l'énervé ; Tout le cours de sa vie a des maux de réserve ; Le riche par ses biens n'en est pas exempté, Et le pauvre a pour comble encore sa pauvreté.
Quand verrai-je, Seigneur, finir tant de supplices ?
224 LES DEUX IMITATIONS Dl<: JÉSUS-CHRIST
Certes Corneille ici marche dans les voies de son grand et pieux ancêtre ; mais combien plus dans les siennes propres 1 L'homme dont il connaît si bien le fond et nous décrit avec celte sûreté de traits les déportements au dehors, l'homme que « tant de péchés gênent » dont « les cuisants soucis déchirent le cœur et brouillent tous les sens », cet homme c'est Corneille tout à lui-même, en dépit de la presse du monde, et tout au diagnostic (pour parler la langue du médecin) de son propre cœur et des maladies qui ont là leur siège principal. Cela ne ressemble-t-il pas à l'un des soliloques les plus abondants et les plus pathétiques de saint Augustin ? Qui parle avec une émotion si vraie de ce qu'il sait si bien ? Qui a ces épanchements immodérés avec le meilleur ami de nos âmes, avec Dieu (1), sinon celui qui sort un moment des généralités et des lieux communs de la morale, de la thèse rebattue du mal universel, pour retomber sur son propre cœur, et pour en remuer tout le fond malade. Non pas que vous vous singularisiez en faisant cela, et vous exceptiez du commun des malades; mais parce que vous appliquant
(l) Parle, parle, Seigneur, ton serviteur écoute,
Je dis ton Serviteur, car enfin je le suis ;
Je le suis, je veux l'être, et marcher dans ta route
Et les jours et les nuits.
Mais désarme d'éclairs ta divine éloquence ; Fais-la couler sans bruit au milieu de mon cœur ; Qu'elle ait de la rosée et la vive abondance,
Et l'aimable douceur...
... Et joint du haut du ciel à la lettre qui tue
L'esprit vivifiant...
... Silence donc. Moïse ! Et toi parle en sa place, Éternelle, immuable, immense vérité :
Parle, que je ne meure...
Parle, pour consoler mon âme inquiétée; Parle, pour la coniluire à quelque amendement; Parle, afin que ta ploire ainsi plus exaltée Croisse éternellement. (Id.. id.).
généreusement à vous connaître, et tournant à cela tout ce que vous avez de sens et de vigueur intuitive, vous opérez vraiment sur le vif; vous ressentez la douleur où elle a sa pointe et ses élancements les plus cruels. C'est l'examen de conscience des saints ; et pourquoi pas celui de l'homme du monde, s'il est quelque peu sincère, cl s'il n'a pas peur, touchant à ses plaies, de les faire de temps en temps saigner?
Le voilà bien cet homme du monde, ce chrétien vrai avec Dieu, vrai avec lui-même, vrai avec nous ! C'est notre Corneille. Quels aveux de ce grand homme de bien, qui ne s'abuse ni sur lui-même, ni à l'égard d'aulrui I
Enveloppé d'erreurs, altéré de travaux, Le repos l'affaiblit, et le plaisir l'énervé ; Tout le cours de sa vie a des maux de réserve.
Je parlais de propriété du latin dans l'original ; a-t-elle faibli dans le français? Et « ces maux de réserve » constituent en effet tout le fond patrimonial des fils d'Adam. Cela est mis pour la rime, me direz-vous? Je vous plains de faire tant le délicat avec Corneille, et dans un tel sujet, la misère humaine étalée à nos yeux dans sa diversité lamentable. Ici tout a son prix et pèse son poids, les mots et les choses. Corneille n'est l'esclave de son modèle latin ni pour le littéral, ni pour le tour à donner à la pensée. C'est assez qu'il lui demeure fidèle par l'esprit chrétien. Mais il se meut plus librement, en poète, et parce qu'il converse avec le monde. Rien ne s'y passe dont ce grand cœur soit médiocrement affecté. « Ces maux de réserve » il les a dans sa maison ; il les voit tout proches de lui, dms les maisons des autres. Riches, pauvres, aucun n'en est exempt. Il lit au front des riches, soulevant un peu leur masque de théâtre, les soucis qui leur rongent le cœur : il s'en donne à lui-même la lugubre comédie. 11 coudoie dans les compagnies ces faux heureux, ces sensuels bouffis des délices de la condition, sains à les voir,
226 I^ES DEUX IMITATIONS DK JÉ^US-CtîRIST
et n'ayant delà santé que le fard et le vermillon menteur; gens de satiété, d'ennui, d'orgueil, qui ont toujours quelque blessure au cœur mal bandée et saignante (1). Le poète n'a pas des yeux pour ne point voir, ni des oreilles pour ne point entendre.
Les pauvres ne lui sont pas moins connus. N'est-il pas un peu de ceux-ci? C'est pourquoi il parle d'eux avec une sorte d'émotion du sang et de compassion fraternelle. Il ne les sépare pas d'avec les riches pour ce qui est de la condition humaine et du mal commun de la mortalité. Mêmes tribulations, mêmes troubles de l'âme, même amertume des larmes, et à fin de compte la même mort en bas qu'en haut ; un homme n'est pas autre sous la pourpre que sous la bure. Mais cet homme, le pauvre,
...A pour comble encor sa pauvreté.
Ah 1 c'est trop pour mourir après sur un grabat 1 Ce cri dans la bouche du grand Corneille ne serait-il pas comme un premier cri du socialisme, j'entends du socialisme évangélique? Dieu n'empêche pas la plainte des misérables, pourvu qu'elle ne respire ni la haine, ni la rapine, ni le sang.
Jouir du Christ au ciel, de la présence du Dieu fait homme, de sa divinité et de son humanité, que dis-je?
(IJ Eximiâ veste et vktu convivia, ludi,
Pocula crebra, ringusnta, coronœ, serta parantur ; Necquicquam, quoiiiain medio de fonte leporurn Surgit amari aliquid, qmd in ipsis flonbus angat.
(Lucrèce, liv. IV.)
Riches ameublements, festins, jeux, débauches ; parfums, couronnes, cuirl iniies ; mais en vain. A la ■source lu plaisir, on éprouve je ne sais quelle am'^rtume, et l'on cueille les épines au sein même des fleurs. (Traduction de La?range.)
COMPARltRS DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 827
d'une sorte de commerce épuré et ineffable (1) de la chair avec la chair, c'est le désir du dévot de Vlmitatio Christi, desir brûlant, et toujours ici-bas frustré dans son objet. Il n'est rien de comparable, je ne dis pas dans le langage le plus emporté des passions humaines, mais dans l'oraison la plus ardemment spirituelle, à cette plainte, à ces désolations, à ces langueurs, à celte soif de vie éternelle d'un • exilé que tourmente l'idée de la patrie. Quel homme, quel chrétien resterait insensible à de tels gémissements de l'ame ? Le plus ou moins de religion n'y fait rien ; nous sommes tous ici-bas des exilés. La vie présente nous est dure à tous, aux généreux et aux pusillanimes, aux superbes et ^aux humbles: tous sont excédés et aspirent au repos. Qu'on l'entende du néant ou d'une autre vie; c'est le repos de la pierre pour quelques-uns ; pour le chrétien c est le lieu du rafraîchissement (refrigerii) ; mot sublime et d un sens bien humain. C'est le lieu de la lumière, si désirable a notre ignorance curieuse et toujours questionnante, a notre esprit toujours errant autour de l'inconnu Nous ne pensons pas seulement de foi à l'éternité ; nous y pensons naturellement et parle rapport indestructible qui lie dans notre espiitle contingent au «perdurable. » Nous gémissons tous de ce gémissement de la colombe dont parle saint Paul, de ce gémissement intérieur que les tumultes du monde ne font pas cesser, parce qu'il nous est originel. Il est plus véhément chez les saints et les détaches pour lesquels commence à poindre l'aube de Téiernite. Mais il n'y a pas un cœur ici-bas qui se taise; et tous noussommestristesd'une tristesse muette ou murmurante selon que nous dévorons nos peines ou les jetons en re'
Doire propre chair. J espère ,lonc rd'guer uu jour o.i rè-ue uue nortion P rrirSr'i^T"' ■1%^''" '''^''' «-" ' j'espère avoiru'ajo?." Sèche J anl « ,f^ -^'"'l '^''^' """^ P-^'"^'*^" ''« '"^^ P''«P'-« «'"^ir. Tout IrZZTiZTr ,1 ""^\'' *"■'. "" •'""^- ^'^""' ' cette portioa de u.a propre sub^tauce. Cette m^ma subslauce le demande, quoique me» oéchés a. eu reudeat mdigue. (Saiut Augustin, Manuel ou\oZoyuls.)
2i8 LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
proches à Dieu. Ecoutons cette voix dolente et douce en effet comme le gémissement de la colombe
Ri'Uclus sHin paiiper et exiil in terra hostili, uhl hella quotidiana et infortunia maximal
Ta sais que je languis abandonné sur terre Aux cruelles fureurs d'une implacable guerre, Où toujours je me trouve en pays ennemi.
Consolare exilium meum, mitiga dolorem meiim, quia adte siispirat omne desideriiim meum. Nam omis mihi totum estt quidquid hic mundus offert ad solatium'.
Modère les rigueurs de ce bannissement,
Verse en mos déplaisirs quelque soulagement :
Tu sais que c'est pour toi que tout in<m cœur soupire;
Tu vois que c'est à loi que tout mon cœur a^^pire ;
Le monde m'est à charge, et ne fait qun grossir
Le fardeau de mes maux qu'il tâche d'adoucir.
On ne dira pas que le tendre langage des mystiques ail été aflaibli par Gorneille.il se répand davantage; mais c'est ce même cœur de l'homme, « tout ce cœur » qui respire mal en ce monde, et sur qui pèse tout le poids des soucis temporels, outre qu'il a ses maladies de fond, ses troubles du sang, ses douleurs ou nobles, ou honteuses, et ses captivités partout. Sans doute il ne l'a pas libre et léger l'homme, le séculier qui nous parle ici, avec cette expérience et comme en pleine mêlée de ce monde qui ne peut, rien pour les blessés qu'il a faits, sinon les laisser languir et mourir là où ils sont tombés. Qu'avons-nous à faire des belles paroles de ce monde, de ses consolations em[)oisonnées d'envie, de ses formules de condoléance, de ses larmes cérémonieuses ?
(1) J'ai été abandonné, pauvre « exilé dans le pays ennemi » où les misères sont extrêmes et les comb-its continuels.
(2) Consolez mou exil, soulaiiez ma douleur ; tous mes soupirs sont pour vous, je ne désire que vous. Tout ce que le monde me présente pour me consoler me fait de la peine et me pèse.
COMPARÉES DANS LEUHS TARTIKS PRI>ClPAI,f;S. 289
... II ne fait que grossir Le fardeau de nos maux qu'il tâche d'adoucir.
C'est d'ailleurs et de plus haut que nous devons attendre le réconfort.
Desidero te intimé fnn, sed nequeo apprehendere. Opto inhœrere cœlestibus, sed deprimuni res temporales, et im^ mortificatœ passiones. Mente omnibus rébus superesse volo, carne autem invité subesse cogor.
Sic ego homo infelix mecum pugno, et fartus sum rnihimet ipsi gravis, dùm spiritus sursùm, et caro qnœrit esse deorsiim. Oh, quidintùspatior, dùm mente cœlesùa tracto, et mox carnalium turba occurrit oranti \
Tout le mystère de notre être, de l'homme esprit et chair, nous est développé en ce peu de lignes. La lumière est faite sur l'homme de saint Paul ; aveugle qui ne la voit pas, et qui n'en soutient pas les traits perçants ! La belle théologie ! La divine métaphysique I
Ce sont bien deux sœurs inséparables. Dieu échappant à toute prise, et l'esprit humain qui ne se rend pas sur son im[)uissance à le saisir, attiré qu'il est vers ce centre de la vérité et de la parfaite connaisance ; Dieu le [tins grand attrait et le plus grand tourment de l'âme, laquelle ne peut pas voler à lui el y adhérer à cause du corps dont elle est chargée; celle ciiair qui s'interpose entre le premier des Es[)rils ei les intelligences les plus accoutumées à le contempler, les plus aiguisées par l'intuition intérieure ; (qu'est-ce de nous, grossiers, au sens obtus, alTairés ou évaporés, quand les saints eux-mêmes n'arrivent pas aussi haut qu'ils voudraient?) l'imiuense effort de conception
(1) Je désire iinirjueiuent jouir de vous, mais je ne puis y parvenir. Je veux ui'.ilticlier aux choses du ciel; mais celles de la terre el lues passious que je u'ai point morlifiées m'fentraîuenl en bas. L'esprit nie porte à ui'élever au-dessus de toutes choses, mais la chair m'y suiimet mik'ré mo'. C'est ainsi, malheureui mortel que je suis, que je me combats et que • je s is deveuu à charire à moi-même, » taudis que l'eçprit teui a s'éldver et lu chair à s'abdiseer*
auquel ils se portent pour toucher en quelque sorte de la main l'objet de leur foi et de leur amour, d'où ils retombent à nos pensées et à nos vues médiocres; l'impossibilité pour les plus abstinents de s'arracher tout à fait à la terre (sed deprimunt res temporales) et de vaquer uniquement aux choses du ciel ; la sujétion au corps partout la même, quoique plus surmontée par eux que par nous ; leur esprit sans cesse à l'essor pour monter à Dieu, et là se mettre au-dessus de tout, comme le dit si bien ce latin en sa vigueur théologale (mente omnibus rébus siiperesse)
Aplanis moi la route à monter dans ta gloire ; . . .
ces esprits angéliques, ces cœurs purs qui ne peuvent pas voir Dieu tel qu'il est « au-dessus de toute vision » (Bossuet); la vérité et la paix dans lesquelles ils pensent s'être établis par la méditation outrée et par la prière continue; et cette vérité qui les fuit d'une fuite inûnie, et cette paix qu'ils n'ont pas pleine et imperturbable; — est-il rien de plus propre à nous mettre en possession de la connaissance de nous-mêmes, de l'étrange composé que nous sommes ? Et par qui serai-je mieux instruit de la nature et des états changeants de mon âme sinon par ceux qui, l'ayant pure et stable dans le bien, ne laissent pas d'y ressentir des mouvements violents et douloureux, et l'éternel conflit des deux hommes, du spirituel et de l'animal?
Si les saints conviennent de leur misère originelle, singulièrement atténuée par leur commerce familier avec Dieu, que me sera la mienne à laquelle je suis tout dévolu et dont je m'accommode sans plus de peine que je fais de de ma qualité d'homme? La comparaison entre l'état des parfaits et le mien est accablante à ma petitesse ; de même leur divine métaphysique me fait trouver la mienne bien pauvre. Mais c'est justement de cette comparaison que me viennent les plus étonnantes lumières touchant mon être
pensant. Ce que je croyais y avoir découvert par la méthode discursive et analytique, eux l'ont aperçu par la vivacité de l'inluilion. J'ai beau me reprendre à moi-même et me consumer dans cet examen du dedans, je me trouve toujours dépassé en cela par les saints, et mon instrument est émoussé auprès du leur. iMais pour s'avouer vaincu par ces divins psychologues, il faut être de bonne foi avec soi-même et avec eux, et ne pas commencer par les traiter d'idiots ou de cerveaux malades.
La tristesse du penseur tout à Dieu, à Dieu qui n'a que faire de notre syl logistique, est ce qui nous frappe le plus dans ces admirables soliloques. L'âme se plaint comme elle peut par une parole intérieure qu'elle exhale plutôt qu'elle ne la prononce. Les mots ne lui viennent pas toujours pour exprimer ce qu'elle désire. Qu'est-ce que le langage a d'égal au fond le plus retiré de notre âme, là où se forment nos pensées? Qui saura dire comme il les éprouve et autant qu'elles le tiennent, les oppressions de son cœur, les servitudes de sa volonté, et toute la domination des sens? Cela n'est donné qu'aux saints, et encore dans une mesure insuflîsante ; eux-mêmes en conviennent. Aussi rien n'approche de leurpathéthique langage, quand les mots leur viennent distincts et pleins de sens pour nous dire, soit leur bienheureux état de contemplation lumineuse et soutenue, soit leurs ténèbres mauvaises, et la nuit qui se fait plus épaisse dans leur entendement, et dans ces abaissements misérables vers le lieu des corps (chmi spiritns stirsûm et caro qitœrit esse dcorsùm), d'où ils se relèvent vers. Dieu par un renouveau de vigueur spirituelle, par des élans d'oraison qui percent les cieux.
Tout se tient dans l'esprit humain ; toutes les parties en sont liées les unes aux autres. Le mysticisme ne fait pas une espèce à part; si cela était, ce serait une maladie mentale de la pire espèce. Or on ne peut pas l'étudier chez les maîtres qu'on ne retombe par l'analogie dans la métaphysique la plus profonde et la plus instructive.
Corneille est- il bien au-dessous de cette pathéthique éloquence du saint de Vlmitatio Chrisli ? A-t-il l'âme moins atteinte et moins pénétrée de ces tristesses de l'esprit chrétien? Et la lumière d'en haut, la seule immédiate et discernante, lui a-t-elle été moins infuse qu'à ce bon serviteur et ami de Dieu? Il me semble qu'un homme n'a pas plus son âme en ses mains et ne la traite plus en sincérité que re le fait noire poète chrétien. Il n'a pas la pande intérieure moins forte; et plus débordantes encore sont les trisiessi'S du mondain qui a le monde entre Dieu et lui, ei à qui manquent les ailes des saints pour s'enlever aux mêmes hauteurs, et comme à la région moyenne des cieux. Il est bon d'entendre, après les hommes d'oraison, ce séculier dans sa cause et ses affaires privées : non pas qu'il en sache plus que les divins illuminés sur le mystère des deux substances et sur leur union violente; mais il est lui de toute sa personne dans la querelle; il y est tous les jours et à toute heure; la chair ne le laisse pas tranquille, et l'esprit lui fausse compagnie au fort de la bataille. Nous sommes bien plus avec Corneille dans le vif de l'affaire; nous sommes bien plus, hélas I des mortifiés de ce monde que des mortifiés du cloître. Regardons faire ce vaillant; il est des nôtres; écoutons ces plaintes vaines, ce sont les nôtres :
Ni de lui (le monde), ni de moi, je ne dois rien attendre; Je veux te posséder (Dieu), et ne te puis comprendre. Je forme à peine un vol pour m'allacher aux cieux, Qu'un souci temporel le ravale en ces lieux. Et de mes passions les forces mal domptées Me rendent aux douceurs qu'elles m'avaient prêtées ; L'esprit prend le dessus, mais le poids de la chair Jusqu'au-dessous de tout me force à trébucher.
Ainsi je me combats et me pèse à moi-môme ; Ainsi de mon dedans le désordre est extrême ; La chair rappelle en bas quand l'esprit tire en haut, Et la parlio faible est celle qui prévaut. Que je soulîre, Seigneur, quand mon âme éljvée Jusqu'aux, pieds de son Dieu qui Ta faite et sauvée, Un daranable escadron de sentiments honteux Vient troubler sa prière et distraire ses vœux.
a Un damnable escadron 1 » Quelle prosopopée du monde et de ses enchanteurs les plus redoutables, j'allais dire de ses enchanteresses; tant la chose est transparente I Et tant le diable est ici de la partie ! Un Corneillo ne s'amuse pas à la métaphore comme le premier poète venu. « Ce damnable escadron » fait ici son office, et peint ce qu'il doit peindre. La lutte contre la chair, au cloître, est grande, magnanime'et sainte, d'une sainteté que Dieu loue et que les anges exaltent. Mais dans le monde elle est ce qu'elle peut être, yiolente, inégale, pleine de défaites et pitoyable. Aussi le spectacle nous émeut-il plus dans notre faible humanité. Nous sommes juges et parties au combat. Ici (la remarque est à faire en plus d'un endroit du Livre de Corneille), le tragique se reprend à son vrai génie, aux sentiments et aux passions de ses héros et de ses héroïnes. Le grand chrétien non plus n'y perd rien. Ils ne sont pas d'un imitateur, même d'un imitateur de génie, passant du latin au français, ces deux vers d'un christianisme déclaré, d'une foi nue et souffrante :
Que je souffre, Seigneur, quand mon âme élevée Jusqu'aux pieds de son Dieu qui l'a faite et sauvée. . .
N'est-ce pas Néarqiie qui s'élève ainsi jusqu'à son Dieu, Néarque tout sortant dubaptême^
Ce n'est pas que nos deux militants, celui du cloître et celui du monde, ne se rejoignent et ne se touchent les coudes, comme cela se dit entre soldats, sur le champ de
23i • LES DErX IMITATIONS DE .H'iSUS-CHitlST
bataille de la tentation. La chose a par elle-même une grandeur saus égale. Cela paraît dans la prière ou l'oraison des détresses, quand l'un et l'autre, à bout de forces et tout près de succomber, invoquent le Dieu des braves, et crient à Taide. Dans l'épopée antique, aux champs d'Ilion, où les dieux et les hommes combattent pêle-mêle, ceux-ci appellent à leur aide, qui Mars, qui iMinerve, qui Apollon. Il n'y a rien de comparable à ce cri formé d'esprit et de chair, que le chrétien, affaibli de tentations et ne sachant auquel de ses ennemis faire face, pousse tout d'une haleine fiévreuse au Dieu, témoin de sa vaillance, et qu'il a pris pour son second dans ce champ clos des concupiscences. Que sont Minerve, Mars et Apollon auprès de ce Vivificateur tout puissant des âmes, qui l'invoquent en foi et en espérance dans leurs travaux et leurs combats? Ce sont des machines de Théâtre Deus ex machina, auprès de ce Dieu qui habite en nous {in nohis es), (1) à qui nous parlons sans paroles et qui remue nos volontés sans pour cela les faire siennes, sans nous déposséder de notre être propre. Lorsque nous crions à lui, c'est que nous sommes au plus mal avec nous-mêmes et que déjà nous ne nous appartenons plus. La passion a tout envahi; elle ordonne de tout dans notre maison ; quoi de plus ? elle nous en chasse pour la mieux mettre au pillage. Quelle n'est pas alors notre détresse ! et toute parole ne nous estelle pas bonne pour invoquer le secours de Celui qui donne à Satan pleine licence de nous tourmenter, afin que nous nous tournions vers notre Libérateur? Cet appel n'est-il pas d'un homme misérable à l'extrême ?
Fiilgura coruscationem ttiam, et dissipa eas; emitte sagittas tuas et conturhentur omnes phantasiœ inirhici (2).
(1) Vous êtes en nous.
(2) Lancez vos éclaires et dissipez ces éparement? I Tirez vos flèches et mettez dans le trouble toutes les fantaisies que l'ennemi m'envoie.
Toi qui seul de mes maux liens en main le remède,
En ces extrémités n'éloigne pas ton aide,
Et ne retire point par un juste courroux
Le bras qui seul pour moi peut rompre tous les coups.
Lance du haut du ciel un éclat de ta foudre
Qui dissipe leur force et les réduise en poudre ;
Précipite sur eux la grêle de tes dards ;
Rend les à leur néant d'un seul de tes regards.
Et renvoie aux enfers, comme souverain Maître,
Les fantômes impurs que leur Prince fait naître.
De quel côié l'attaque est-elle la plus vive et la plus pressante, et les assauts plus répétés? Du côté du séculier, qui en doute? Cette plénitude, (n'appelons pas cela de la redondance) de l'oraison, ces effusions d'un cœur qui est au plus mal, ces appels à Dieu fiévreux et redoublés, a ce foudre, cette grêle de dards, ces fantômes impurs », que veut dire tout cet appareil de la puissance divine et des vertus triomphantes de la Croix, sinon que la tentalion importune, obsédante, et néanmoins surmontable au saint, a terrassé le mondain et le tient sous elle, et qu'en cet étal il ne laisse pas d'avoir tous ses sens à lui, toute sa chair vivante et émue, tout le souflle ardent de sa poitrine pour crier au Christ, au dompteur de Satan, au vainqueur de la mort? Pures imaginations, direz- vous, attirail de poésie, métaphores, hyperboles et le reste, dont notre Corneille n'était point avare.
Il n'y a pas là d'alhléte chrétien proprement dit; de haire et de discipline, pas davantage. Qui connaît cela dans le siècle, et qui en fait usage? iNon, l'ascète est Tascète, et le mondain est le mondain. Mais on est partout un homme;' l'habit ne fait rien à la chose. Or nul ici-bas n'a le cœuren repos; et Corneille l'a, je pense, assez grand et assez audessus des nôti'es pour que nous ne rapetissions pas à un vain étalage de poésie ces troubles intérieurs qu'il soutient lui aussi au milieu du monde et dans les engagements du siècle. Il est vraiment là de sa personne avec son salut pour enjeu. Il n'imagine pas, il voit venir à lui, forts
235 LES DEUX IMITATIONS DE JftSUS-CHRIST
de leur pernicieuse industrie, armés de leur regard fascit nant ces « fantômes impurs ». — « Otez le regard, a di- Bossucl, avant que le coup soit porté. » — Il prèle un corps, une figure, une attitude
.... A ces délices fardées Dont le vice blanchit ses plus noires idées : . . .
C'est le phantasmata vitiorum de l'original latin. Corneille traduit, pour le monde et dans la langue qui y a cours, les chastes vocables par lesquels les saints désignent les choses impures. 11 n'a pas leur pudeur immaculée; il n'est pas tenu de leur ressembler par les mœurs et par les discours. Le monde le retient dans ses liens et l'amuse de ses spectacles. Esclave ou maître de la chair, selon qu'il la régente ou se laisse régenter par elle. Corneille n'a rien d'un personnage d'emprunt dans cette confession de ses faiblesses et des nôtres, rien de l'imitateur et du copiste. Il n'est pas l'ombre de l'original ^eVImita' tio Christl, même aux endroits où il l'excède par son trop de fougue, ou l'affaiblit par exubérance du discours. Il est homme selon toute la propriété du mot, un homme tel que vous et moi, du commun des pécheurs, un chrétien de fond et de doctrine qui s'examine à la lumière du Christ, c'est-à-dire à la pleine lumière de la vérité. Il ne fait pas le saint, ce qui eût été mentir à sa propre nature et manquer de révérence à l'égard du saint homme, son moiièle latin ; il est ce qu'il est, partout et toujours le grand Coinodle, vivant au milieu des hommes qu'il conn;iil bien, les politiques, les libertins, les affairés, ceux de homies et de mauvaises mœurs, témoin de leurs entraînements, de leurs lâchetés, de leur peu d'empire sur euxmêmes, de l'inutile contrepoids de la seule raison opposée à la chair. l*.ir uu acte réfléchi de foi et de candeur chrétiennes il s'applique à lui-même tout ce qu'il a remarqué en autrui de faihlesse et d'inconstance misérables. Il est donc, à n'eu pas douter l'auteur de son Imitation de JésuS"
Christ; je dis plus: il y fait un personnage principal; il en est le héros devant Dieu et au regard des hommes.
Vlmitatio Christi, au lieu d'être le manuel universel des chrétiens, ne passerait pas en importance un formulaire d'oraisons, si tous les moralistes n'y trouvaient pas matière à disserter de l'homme, et un fond inépuisable de psychologie descriptive. A plus forte raison un Corneille n'aurait pu s'y mouvoir avec autant de force et d'aisance qu'il l'a fait, et y melire au large sa propre originaliié. Penser pour tout le monde, et laire que chacun de nous s'examine dans le plus vivant et le plus ti-néhreux de son for intérieur, c'est vraiment continuer le Christ, et parler, même après lui, « comme nul homme n'a parlé ». Corneille, venu le troisième dans l'enseignement évangéliijue, en soutient la douce et sainte vigueur, et ne le laisse ni péricliter ni déchoir.
Qu'est-ce que l'œil simple et perçant du Christ n'a pas pénétré de notre être complexe, de notre cœur enveloppé en lui-même? Rien ne porte droit et à fond comme cette métaphysique illuminante. En voici, au même chapitre, un beau trait entre mille ; il est, comme tout le reste, d'après le maître :
Confiteor enim verè quia valdè distractè me hàbere consuevi (1).
Nam ibi muJtototies non sum tihi corporaJiter sW mit sedeo ; sed ibi magis sum quô cogitationibus feror.
Ibi sum ubi cogitatio mea est; ibi est fréquenter cogita^ tio mea ubi est quod amo.
(1) Je confesse qu'il n'est que trop vrai que je suis sujet à avoir beaucoup de distractions. Je suis souvent très éloisué «l'esprit de l'endroit où mon corps est assis ou debout ; je suis bien davantage où mes pensées m'emportent. Le lieu auquel je pense est celui où je suis véritablement ; et je pense fort souvent à celui où est ce que j'uime.
Car enfin je l'avoue à ma confusion, Je ne cède que trop à celte illusion ; L'ombre d'un faux plaisir follement retracée, S'empare h tout moment de toute ma pensée; Je ne suis pas toujours où se trouve mon corps ; Souvent j'occupe un lieu dont mon cœur est dehors ; Et, mon extravagance emportant l'infidèle, Je suis bien loin de moi quand il est avec elle.
Certes il n'y a pas à le disputer en simplicité à notre saint, inimitable aussi en précision et en profondeur. Cette manière d'accuser la dualité de mon être, cette personne que je suis, une et divisée tout ensemble, c'est l'homme tel que le Christ le voyait par le dedans, à travers ce corps de boue, après qu'il avait arraché son masque à ce comédien. Corneille a-t-il rafïiné sur le sujet? Qui l'oserait dire^ Est-ce un homme autre que celui de Vlmitatio Christi qu'il nous décrit dans ces vers où chacun de nous se retrouve, je pense, dans l'unité substantielle et dans les contrariétés et divisions étonnantes de son être moral? Corneille a prise sur ce sujet complexe « ondoyant et divers » tout autant que notre saint. Les deux définitions se valent en métaphysique et en morale. Mais on n'a pas le feu sacré de poésie pour demeurer court sur une définition, et pour ne pas peindre là où il y a lieu de le faire — ut pictura poesis. On n'est pas du monde des vivants, de ceux qui s'agitent « sous ce soleil » pour n'y pas ressentir des secousses non médiocres de la chair et du sang, à l'abri desquelles nous met le cloître. L'esprit et le cœur aussi, emportés çà et là, sont le jouet d'illusions voltigeantes ou la proie de monstres d'enfer, ayant un corps et une figure, maîtres consommés en l'art de tendre des embûches. Ombres ou réalités, tout est péril dans le monde, et péril de mort. Corneille ne se bat pas les flancs à se figurer ce qui n'est pas et à se plaindre « d'Iris en l'air » . Croyons-le sur ces beaux vers « serrés et pressants», mais point « obscurs », où il redouble d'expressions et de tou*
comparkes dans leurs parties Principales. 239
ches, n'ayant pas trop de couleurs à son usage pour rendre la vie par la vie, le mouvement par le mouvement, les folles imaginations de l'àme par des traits d'une poésie presque intempérante :
Et, mon extravagance emportant l'infidèle, Je suis bien loin de moi, quand il est avec elle.
Etplus 1 oin :
Fais que par les efforts d'un prompt et saint mépris Il rejette soudain ces délices fardées Dont le vice blanchit ses plus noires idées.
Si c'est aux mots seulement que nous avons affaire, l'afféterie, espagnole ou italienne, — elle est du temps, — nous saute aux yeux, elle nous frappe en bien d'autres endroits. Mais si nous nous prenons au vrai des choses, au vif du sujet, « au sérieux de la vie chrétienne » (Liossuet), ce qu'il faut toujours faire avec Corneille, nous serons bien vite rappelés de ces images trop charmantes à la personne elle-même du séculier, du chrétien qui n'est plus le mailre de son cœur et qui nous en dit les entraînements avec cette bonne foi toute catholique; sans compter que l'excès d'esprit ne sert pas peu à sauver la pudeur de l'honnête homme nous déclarant ses faiblesses. Ce qui importe surtout dans ce parallèle des deux Imitations, c'est de ne pas quitter des yeux la personne considérable de Corneille; c'est devoir revivre ce cœur qui saigne comme les nôtres le sang des passions, et qui n'espère qu'au Christ pour la guérison.
Il y a des images qui ne sont que pour la montre : elles n'ont aucun rapport avec les choses visibles ou avec les invisibles ; elles ne disent rien ni aux yeux du corps, ni à ceux de l'àme : telle est leur inanité. Il arrive aux images de Corneille de surpasser les choses plutôt que de ne leur être pas égales et proportionnées. Le sublime fait cela, quand le poète y est comme dans son naturel.
Ces damnables escadrons de sentiments honteux, Ces fantômes impurs, ces délices fardés, Dont le vice blanchit ses plus noires idées.
ne sont pas des métaphores vaines et qui ne répondent à rien. Il n'est que de descendre en soi-même et d'y remuer non pas tant le fond de nos concupiscences naturelles que cet amas de cupidités innombrables dans l'espèce, indéfinissables à ceux-là même qui les ressentent, honteuses à nommer, et qui, à vrai dire, ne tombent dans aucune casuistique. Dieu seul a des yeux pour les discerner et des balances pour les peser. Il s'y mêle autant d'esprit que de chair, d'Imaginative que de sensualité. Ces fantômes du mal se forment en nous comme d'euxmêmes. Ils obsèdent les cœurs les plus forts parmi les vertueux; et notre libre arbitre se livre à eux et se donne à lier, comme s'il n'était le libre arbitre que de nom. Corneille sait donc bien ce qu'il dit ou plutôt ce qu'il essaie de dire par ces figures expressives et fortes jusqu'en leurs raffinements. C'est un cœur grand et candide, soyonsen persuadés, qui se presse, pour ainsi dire, de ses propres mains, afin que tout le mauvais sang en parte et rejaillisse à la face de Celui qui a compassion de nos misères.
La philosophie chrétienne, à vrai dire, ne connaît pas les raffinements du discours : là même où elle nous fait l'effet d'être plus subtile qu'il ne convient, elle est encore dans le vrai, parce qu'elle nous décrit des faits de conscience d'un subtil tel que nous-mêmes nous avons peine à les démêler ; tant est profonde et incurable notre cécité intérieure ! Tout ce que peut faire l'instrument poétique appliqué à ces examens de soi-même, vifs et scrupuleux à l'extrême, il le fait; mais non sans tourmenter fort le sujet, et sans demander à la langue tout ce qu'elle peut donner de plus ingénieux, de plus hardi, de plus singulier dans la Métaphore et l'Allégorie. Ce n'est pas, de la part du poète chrétien, un effort puéril de bel esprit; c'est une nécessité de la psychologie chrétienne qui, plongeant aux
dernières profondeurs de l'âme, se travaille pour décrire ce qu'elle y yoit et uous le rendre perceptible. Opérant sur un fond aussi ténébreux et aussi tourmenté que l'est notre cœur, il faut bien qu'elle y jette quelque lumière au moyen d'images vivantes et parlantes. Ce que celles-ci paraissent avoir de démesuré ou de raffiné à l'excès l'est encore moins que nos passions. De même que l'impénétrable cœur humain a toujours mis au défi la sagacité métaphysique des plus subtils philosophes, de même il a fatigué les imaginations poétiques les plus exercées à en manier et remuer les ressorts. Elles ont épuisé à cela tous les trésors de la langue figurée. Pour nous en tenir aux Saintes Lettres, qu'est-ce que le génie hébraïque n'a pas osé dire et peindre de l'homme, du pécheur; c'est son vrai nom et la marque de sa race (1) ILiiuibi mei impleli simt illiisio)iibus, pour ne citer que l'une des plus fortes figures du poète des Psaumes, de celles qui se rapportent à notre sujet. Lequel de nous, si peu qu'il ose se connaître, esprit et chair, ira jusqu'au fond de cet illusionibus? C'est l'abîme des abîmes. Saint Augustin a-t-il assez tourmenté ce qui restait d'un peu sain encore de la langue cicéronienne pour nous parler de son propre cœur malade, et nous le décrire vivant de cette vie mourante des saints, mourante, oui, mais guerroyante toujours? Plus il enfonce dans l'homme spirituel, plus les images lui deviennent nécessaires, et plus il y a recours, afin de nous rendre en quelque sorte palpables les mouvements les plus obscurs et les plus intérieurs de l'âme dominant la béte ou se laissant dominer par elle. Rien n'est plus original et d'un pathétique plus saisissant que la métaphysique chrétienne dans ce double effort d'approfondir et de peindre dont elle s'acquitte magistralement. Ne relevé-je pas, dans Bossuet {Méditations sur l'Évangile) « les noirceurs des tentations » qui ne diffèrent pas beaucoup pour la hardiesse
(1) Mes reius sont remplis d'illusions, (l's.)
el le coloris « du vice qui sait blanciiir de fard ses plus noires idées? » Lequel de nous aurait l'esprit si mal fait et le goût si prude qu'il s'avisât d'épiloguer avec ces génies sur des audaces de langage qui étalent à nos yeux dans sa nudité naturelle notre misérable cœur?
Que reste-t-il à faire à l'homme, au chrétien, après qu'il s'est ainsi examiné, disons plutôt secoué devant Dieu (1)? Quelle fin à ces réflexions tendues el toujours déconcertées qui portent sur la mystérieuse complexité de notre être'' Quelle fin sinon la prière d'un vaincu qui se rend, et qui remet à la mort le dénouement certain de la plus difficile des énigmes et du plus douloureux des combats? Ainsi prie le penseur à bout de raisonnements et d'inductions; ainsi prie l'athlète qui respire entre temps des discords de la chair et de l'esprit. Pascal lui-même, humilié dans sa force, et tombé de la raison dans la foi et vainqueur de la concupiscence, a dû pousser à Dieu la prière que voici ou quelque chose d'approchant :
Sed heatus ille homo qui pr opter te. Domine, omnibus creaturis îicentiam aheundi trihuit; qui naturœ vim facit, et concupiscentias carnis fervore spiritus crucifigit : ut serenalâ conscientid puram orationem offerat, dignusque sit angelicis intéresse choris, omnibus terreni< forts et intus exclusis (2).
Qu'heureux est donc, ô Dieu, celui dont l'âme pure Bannit, pour t'aimer seul, toute la créature.
(1) Te ipsum coucule. (Horace.)
(2) Mais, Seigneur, heureux est l'homme qui pour l'amour ^e vous, bannit de son cœur toutes les créatures ; qui fait violence ù la nature, et crucifie les ooucupiscences de la chair par la ferveur de l'esprit; qui, après avoir mis sa conscience en repos, vous adresse une prière pure, et qui, après avoir renoncé intérieurement 'et extérieurement aux choses de la terre, est digne d'assister au chœur des Anges.
Qui se fait violence, et n'osant s'accorder Rien de ce que lui-même aime à se demander, De la chair et des sens tellement se défie, Qu'à force des ferveur l'esprit les crucifie ! C'est ainsi qu'en son cœur rétablissant la paix. Sur le mépris du monde élevant ses souhaits, Il t'offre une oraison, il t'offre des louanges Dignes de se mêler à celles de tes anges, Pùisqu'en lui ton amour par ses divins transports Etouffe le terrestre et dedans et dehors.
Aux endroits comme celui-ci où Coraeille traduit ou paraphrase au plus près de l'original latin et serre le fil des choses, il n'aliène rien de son génie et du libre faire du poète. Aucun de ses mouvements ne sent la disette et l'emprunt. Il pense, il parle, il s'épanche en homme à qui pèsent les vanités, les mille tyrannies du monde, en chrétien qui cherche la paix et la liberté intérieure là où il les faut chercher, dans la prière et dans un commerce avec- Dieu d'une familiarité surprenante. Ce commerce n'est pas uniquement le privilège des détachés et des saints. Le monde fait assez de dégoûtés pour qu'ils attendent à renaître à une vie nouvelle et meilleure, assez de misérables sans repos dans leur misère pour qu'ils songent d'un état de félicité tranquille et permanente, assez de cœurs ravagés par les passions, agités en mille manières et blessés d'incurables blessures pour qu'ils se tournent vers le divin guérisseur, le priant d'une prière entendue de lui seul :
D'étouffer le terrestre et dedans et dehors.
Le monde n'est-il pas plein de ces patients, oserai-je dire, d'une sainteté séculière qui méritent d'aller au ciel, comme parle le petit peuple où il y en a tant, et du cœur desquels, vous messieurs les beaux esprits rentes et au large ici-bas, vous n'arracherez jamais celte finale espérance? Prenons garde de spécialiser la iieligion et la morale de Vlnutatlo Christi, et de les marquer l'une et Taulre, comme on a fait pour certaines liqueurs, de i'éli-
2A4 LES DEUX IMITATIONS DE JftSUS-CHRIST
quelle du cloilre. Il n'en est rien; Tune et l'autre sont la Religion et la morale catholiques ou universelles. Sans doute le cloître est leur lieu sacro-saint ; mais, elles font bien aussi dans le monde, elles y ont bon air : témoin la grande poésie de Corneille où le cœur humain, traité par la science du Christ, se montre à nous tout vivant et nullement rapetissé ou falsifié par la menue dévotion.