DE DESIDERIO /ETERN/E VIT/E
L'idée et le désir de l'éternité (de l'Éternité, chap. xlix), dominent tout chez le chrétien, les opinions probables (il n'en est pas exempt), les mœurs, la conduite et principalement la nécessité dernière de mourir. Il ne nous est pas plus possible de nous défaire de l'idée de l'éternité que de nous défaire de notre moi, et d'en imaginer la totale extinction. Et ceux-là se mentent à eux-mêmes, ou nagent dans les vapeurs intoxicantes de je ne sais quel vin frelaté, qui nous soutiennent qu'ils vont au néant par la mort naturelle. Us vont au néant d'accord, mais du pas titubant des gens ivres qui vous demandent votre bras pour s'y appuyer, A ceux du cloître, aux saints, aux mortifiés l'idée de l'éternité est aussi familière que la succession des jours et des nuits, des soirs et des matins. Ils la portent aussi gaillardement qu'ils portent leur pauvre corps exonéré de toutes nos sensualités. Elle leur est aussi légère comme est le sommeil aux abstinents et à tous ceux de petit régime. Ils « la passent et repassent dans leur
esprit », comme parle Bossuet; ils la ruminent sans cesse; ils en nourrissent leur oraison. Ils ont si |)eu de choses à quitter pour passer à Dieu, et prendre leur part de son royaume, qu'ils s'y précipitent par l'espérance, et que la foi les met quasi en possession du plus désirable des biens, du seul vraiment désirable. Que ne peut une forte imagination des choses futures? Et de l'idée, devenue maîtresse et souveraine de l'esprit, au désir qui n'attend pas l'espace à franchir n'est pour ainsi dire pas. D'où le titre, peu usuel et peu de mise chez nos lettrés, de ce chapitre xux.
De desiderio œternitatis
Du désir de la vie éternelle.
Si l'idée et le désir de l'éternité étaient simplement l'objet suprême des spéculations les plus sublimes de l'esprit humain, cet objet ne sortirait pas de la métaphysique pure, et il y demeurerait comme perdu. Mais il n'en est pas ainsi même pour les saints. La vie éternelle continue et couronne celle-ci; elle est l'enjeu et le salaire de nos travaux. La contemplation toute seule n'y sert de rien ; c'est l'action qui fait que l'on mérite ou démérite au regard du futur et de l'éternelle durée. Donc toute la morale ressortit à la vie éternelle ; et nous n'avons pas tous tant que nous sommes de motif plus pressant de vivre en gens de bien.
Les saints s'y portent de toute la vivacité de leur foi et de leur vertu. Ils ont l'enthousiasme de l'éternité jusqu'à trouver insupportable la vie présente : le ciipio dissolvi de l'apôtre les possède, et déjà les tire hors des liens de cette chair de péché. Ils ne mettent pour ainsi dire pas d'intervalle entre l'idée et la chose. Pour eux espérer, c'est tenir. Où nous disputons encore en belles paroles, comme d'une probabilité consolante, d'un état futur qui ne prendra pas fin, eux n'en raisonnent même pas; ils l'ont pour actuel, que dis-je, ils le commencent. Qui n'aimerait avoir un peu de leur foi sur ce point de la religion et de la morale
en quoi consiste tout le repos de notre âme en cette vie uV\\'\i:\nte'^ (Hrecvita totaînilitia est. finit. Christ.)
Est-ce à dire que sur ce grand objet de l'éternité les saints parlent [)Our eux seuls ! A Dieu ne plaise I Et le rapport que nous avons avec eux par la foi et par la doctrine ne soniïre pas de rupture. Ils sontsuréminents dansla conteini)lation; mais ils n'y occupent pas de telles hauteurs que nous perdions de vue ces aigles mystiques. L'éternité dont ils nous entretiennent n'excède pas plus notre capacité qu'elle n'excède la leur. Nous l'entendons de même, eux et nous. C'est en chaque homme Tinstinct divin de la survie; c'est le désir (1) d'un changement immense au sortir de cette vie rapide et tourmentée, et qui ne se fait vraiment goûter de nous que par ses maux et ses amertumes. Nous sommes donc nous aussi, hommes du siècle, affairés ou frivoles, travaillés du désir de l'éternité, et, comme l'a si bien dit Corneille,, « de l'esprit de retour, »
Consolateur de l'âme en sa prison mortelle^
En ce pèlerinage où le céleste amour
Lui montrant son pays la presse de retour.
0 Jesii, splendor œternœ gloriœ, soîamen peregrinantis animœ! (3;.
Non pas de la même manière que les saints; cela s'entend, ni avec ce magnanime mépris des choses temporelles, mais selon la médiocrité de notre christianisme, et tout au fond de notre creur malade. Nous avons nous aussi nos langueurs de mortalité, nos soupirs de lassitude, nos gémissements intérieurs, « ces voix sans voix » (Corneille) que rien ne fait taire, rien, pas même l'implacable et
(1) Toute cette vie est militante.
(2) Exspecto diim venial immutatio mea, j'attends que vienne mon clniifeiiient (Office des mort?).
(3) 0 J-^sus, splendeur de l'éternelle rlo\re, consolation de l'àuie en son pèlerinage.
sourde cupidité. Que nous veulent-elles donc « ces voix sans voix», sinon secouer notre torpeur spirituelle, nous détacher petit à petit de ce qui prend fin, et nous réveiller, à demi dessaisis de ce monde, pour les choses qui ne passent pas?
Le chapitre xlix, supplément important à la démonstration doctrinale de l'éternité et qui en est le dernier mot, nous concerne donc tous, les dévots et les tièdes, les hommes d'oraison et les hommes du monde, les contemplatifs et les dissipés, ceux qui se soucient du futur et ceux qui n'en ont cure. Et c'est ainsi que les mystiques ne se démentent pas dans leur sagesse qu'on dirait être d'autant plus de pratique qu'elle a sa source plus enfoncée dans la pure intuition. Entrons dans l'esprit de ce chapitre xlix; nous en verrons bien les deux caractères mystique et pratique, et comme ils se corroborent l'un et l'autre.
Fili, cùm tïbi desiderium œternœ heatitudinis desuper infundi sentis, et de tahernaculo corporisexire coneupiscis, ul claritatem meam sine vicissitudinis umbrà contempJari possis ; dilata cor tuum et omni desiderio hanc sanctam inspirationem suscipe (1).
Lorsque tu sens, mon fils, s'allumer dans ton cœur Un désir amoureux de la béatitude.
Qu'il soupire après moi d'une douce langueur Pour me voir sans ombrage et sans vicissitude; Quand tu le sens pousser d'impatients transports
(1) Mon fils, lorsque vous vous apercevez que Dieu vous inspire le désir de la béatitude éternelle, et que vous souhaitez de sortir de ce monde pour pouvoir contempler dans l'éteriiilé ma lumière, sans chanpement qui lui fasse ombre, que votre cœur se dilate, et recevez cette sainte inspiration avec toute la ferveur dont vous êtes capable. (jL7m. deJ.-Ch., liv. Ul, c. xlix.)
Pour se voir affranchi de la prison du corps, Et contempler de près mes clartés infinies ; Ouvre ton âme entière i'i cette ambition, Et porte de ce cœur les forces réunies A ce que veut de toi celte inspiration.
Ah, pourquoi ces menues lois de la rime, qui n'ont jamais beaucoup gêné notre Corneille? Que vient faire ici celte « ambition » qui se jette au travers de ce transport de l'esprit égal au mouvement amoureux de notre Saint? C'est une bien petite tache ; mais encore ; elle gâte ce bel élan mystique. On a le désir, on n'a pas l'ambition des choses éternelles. Le cœur se met au large avec Dieu; ce que ce dilata cor meum exprime d'une manière unique. Il « n'ambitionne pas » d'être avec Dieu ; ce sont les façons de dire des aspirants aux charges de cour. Mais quelle hauteur en ces vers, quelle plénitude de l'inspiration mystique 1 Ce sont les langueurs du cloître telles que les peut ressentir l'homme du monde, avec des restes de captivités et d'agitations charnelles. L'unité de l'âme et la paix du fond, si elles sont quelque part ici bas, c'est au cloître, dans le lieu de l'oraison qu'il les faut chercher. S'il nous arrive à nous de nous retirer quelquefois en nous-mêmes, retomber sur nous-mêmes est plus vrai, comme pour y i^espirer un peu de la vie contentieuse, nous ne soutenons pas longtemps ces états extraordinaires. Mais encore le peu qu'ils durent nous rapproche singulièrement de Dieu, et n'aide pas médiocrement notre esprit à communiquer avec cette nature bienheureuse. Qui est tout-à-fait exempt de mysticisme, pour peuqu'il s'arrête à méditer? L'excès de l'action fait cela ; et c'est par épuisement de forces, et le monde nous ayant fatigués à ses affaires ou joués par ses vanités, que nous nous rejetons du côté de Dieu : Non pas à la manière des Saints, habitués à converser avec lui, mais ensuite dubon jugement quenous portons de cette vie de passage, et par une tristesse intérieure dont les plus évaporés ne peuvent pas se défendre.
Les mystiques ne connaissent pas un cœur humain différent de celui que tous nous portons en nous-mêmes. Ils en discernent les mouvements mieux que nous ne pouvons le faire, parce qu'ils apportent à cela une attention dont nous ne sommes pas capables, et qu'ils sont servis par un génie de récollection tout à fait merveilleux. Nos peines, nos désenchantements, nos dégoûts ne les fuient pas. Ils savent, jusqu'à nous les marquer d^avance, les moments où nous serons touchés de religion et reviendrons à Dieu. Que nous veulent-ils par les paroles que voici, sinon nous avertir des premiers ébranlements d'une âme que Dieu commence à remuer ?
Redde amplissimas supernœ Boiritati gratias, rjuœ tecum sic diqnanter agit, clementer visitât, ardcnter excitât, potenter [suhlevat, ne proprio pondère ad lerram laberis (1).
Et notre Corneille, avec un redoublement de spiritualité dont sa grande âme était capable et où l'on sent la peine qu'a l'homme du monde à dominer la chair :
Surtout quand tu reçois cet amoureux désir, Souviens-toi de m'en rendre un million de grâces A moi dont la bonté daigne ainsi te choisir, Te daigne ainsi tirer d'entre les âmes basses. C'est moi dont la clémence abaisse la grandeur Jusqu'à te visiter et faire cette ardeur Qui jusque dans ton sein de là haut s'est coulée ; C'est moi qui jusqu'à moi t'élève, te soutiens. De peur que par ton poids ton âme ravalée N'embrasse au lieu de moi la terre d'où tu viens.
Ailleurs il dira de sa naissance et de ses origines adamiques :
0 Néant, ô vrai rien !
C'est bref et fort comme le Verbe proférant la parole
(1) Rendez prâces à la suprême Bonté qui daicrne en user si bien avec vous, qui vous visite avec tant de clémence, qui vous excite avec tant d'ardeur, et qui vous soutient avec tant de puissance, de peur que votre propre poids vous entraîne vers les choses de la terre.
créatrice, au commencemenl — in priticipio — Dieu et riiomme, rinfiiii et le fini, tiennent dans ce peu de paroles.
Certes, à les comparer mot pour mot, le potentes subJevat et le « c'est moi qui jusqu'à moi t'élève et te soutiens » se valent en élévation et en précision mystiques. Dieu parait davantage dans les vers du poète ; il y parle en moteur souverain des esprits. N'est-ce pas que la Doctrine de la Grâce nous est ici manifestée dans sa radieuse évidence? Rien ne sent la pauvreté et l'emprunt chez les vrais génies; ils tirent tout de leur propre fond, alors même qu'ils paraissent se modeler sur un de leurs grands ancêtres. Corneille ne contrefait pas le mysticisme du saint de Vlmitatio Christi ; c'est naturellement, par une exaltation sincère de sa foi, qu'il atteint aux cîmes de la haute dévotion. C'est bien du feu de son âme chrétienne qu'il se nourrit; et son commerce avec l'auteur de l'/m/fatio Christi n'a pas même fait naître en lui le goût des spiritualités sublimes. Ce goût il l'avait quand il créait Polyeucte. Ajoutons que le mysticisme, ou en d'autres termes, le divin appréhendé par une vue immédiate de l'esprit, fait partie des plus extraordinaires attributs du génie. 11 ne faut pas que Toriginalité de Corneille périsse dans ce parallèle des ûenx Imitations ; nous y perdrions trop nous Français, à bon droit si fiers de notre grand compatriote.
Ne passons pas outre à cet autre exemple de spiritualité transcendante, lequel n'a pas moins grand air dans notre langue :
Fili, sœpè ignis ardet, sed sine fumo flamma non ascendit (1).
' Sic et aliquorum desideria ad cœlum flagrant, et tamen tentatione carnalis affectus liberi non sunt.
(1) Mon fils, le feu brûle souvent,' unis "'la flamme ne monte point sans fumée. C'est ainsi que quelques pens ont d'ardeuls désirs pour le ciel, sans être pourtant délivrés des tentations de la chair.
Le feu brûle aisément, mais il est malaisé Que sa pointe aille haut sans un peu de fumée : Ainsi (le quelques-uns le zèle est embrasé, En qui l'impureté n'est pas bien consumée. Un reste mal détruit de leurs engagements Attiédit la chaleur des bons élancements Sous les tentations que la chair leur suggère.
A chaque instant Corneille, l'homme du monde, met à découvert le cœur du mondain. Les saints ne sont plus du siècle; et bien que harcelés par nos tentations sous le froc ou sous la bure qui couvre une chair semblable à la nôtre, ils ne sont pas, comme nous, traînant çà et là un reste de chaîne, et captifs dans notre apparente liberté. Eux font bonne garde ; la prière leur lient le cœur haut et invincible : « Ce reste mal détruit de leui^s engagements » ne les regarde pas II n'est qu'une grande imagination de poète, encore amusée et déçue par le monde, ou mal guérie de quelque coup, pour se dépeindre elle-même dans son état et ses servitudes extrêmes. Bossuet, parlant à la Cour, le Roi présent, avec la chaste liberté qu'on sait, de ces restes mal détruits de la plus maîtresse des passions, nous rend trait pour trait, et sublime pour sublime, le Corneille de Vlmitation de Jésus- Christ. Ce que l'un a vu dans le cœurd'autrui, l'autre l'a expérimenté dans le sien propre. Ainsi ces deux aigles de la même race et du même vol se rencontrent sur les mêmes sommets de la Psychologie et de l'Ethique chrétiennes.
Descendons de ce mystique empirée aux choses de la vie commune, au christianisme pratique. Cherchons dans ce même chapitre ce qui revient à nos proportions, et qui est, non plus d'une morale plus commode, il n'en
COMPARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 2o3
existe pas de telle sorte pour les chrétiens, mais d'une morale moins excédante, et cjui ne laisse pas d'emporter mérite à l'égard de l'Eternité. Voyons avec quel naturel et quelle aisance ce maître en spiritualité de Vlmitatio Christi se rabat au particulier de la vie chrétienne, et combien celle-ci lui est chose connue. L'éternité nous est proposée à tous tant que nous sommes, mais de la même manière qu'aux plus braves combattants les palmes de la victoire. Combattre est donc ici-bas l'affaire d'un chacun ; c'est à le bien entendre, une affaire vulgaire, une mêlée d'où nul ne peut se tirer, y étant engagé par sa seule qualité d'homme. Il n'y en a point qui soit dispensé de cette milice. Les moins exercés par la vie le sont encore beaucoup, quand pas au-dessus de leurs forces. Le lieu du combat, des victoires ou des défaites, des héroïsmes ou des lâchetés grandes et petites, c'est le monde avec ses diversités de rangs, d'états, de professions, de charges domestiques. Il n'est pas possible de savoir les choses, ce que je suis, ce que je fais, ce que je prétends, mieux et plus par le menu que notre saint, et de procéder à mon égard avec une plus grande sûreté d'information. C'est à s'en écrier d'étonnement. Et quoi de plus cordial que les remontrances et les exhortations de ce doux prêcheur de vertu? C'est la voix du Christ, cette voix qui ne s'est jamais tue, et qui ne se taira jamais; que nous l'écoutionsoune l'écoutions pas.
Ego sum : expecta me, dicit Dominus, donec veniat regnum Dei (1).
Tu ne peux pas sitôt atteindre où tu prétends ; Prie, espère, attends moi, je suis ce bien suprême ; Mais mon royaume enfin ne viendra qu'en son lemps^
(1) Je suis ce souverain bien, « attendez-moi, dit le Seigneur, » jusqu'à ce que le royaume de Dieu arrive. (Id., id.)
• Prohandus es adhùc in terris, [et in midtis exercitandus (1).
Il faut encore en terre éprouver ta vertu; Il iaut sous mille essais encor que tu soupires.
Oportet te novum indiiere hominem, et in altenim virum mutari. Oportet te sœpè agere quod non vis, et quod vis oportet relinquere (2).
Revêts un nouvel homme et dépouille le vieux;
Et pour faire souvent ce que tu hais à faire,
Et pour quitter souvent ce qui te plaît le mieux.
Et que haïssons-nous donc à faire? Et quand est-ce que nous quittons ce qui nous plaît le mieux ? Le monde va nous le dire^ et notre propre cœur plus expressément que le monde. C'est l'histoire, disons plutôt le cahier mémento de chacune de nos journées. L'admirable confesseur aussi affectueux que pénétrant! Voyez s'il nous est permis de lui cacher quoi que ce soit du secret de notre cœur et du train de noire vie !
Quod aliis placet processum hahehit ; quod tihi placet ultrd îion proficiet (3).
Quod aîii dicunt audietur ; quod tu dicis pro nihilo computahitur.
Pètent alii et accipient ; tu pelés nec impetrabis.
Erunt alii magis in ore hominum, de te autem tacehitur
(1) Vous devez encore être éprouvé sur la terre et y essuyer beaucoup de travaux. (1d., id. Soph. III, 8.)
(2) Vous devez « vous changer et vous revêtir du nouvel homme » (ID., id. Ephes., IV, 24.)
(3) Les autres réussiront dans leurs projets, et vous échouerez dans les vôtres. On écoutera Ips autres, et on ne fera aucun cas de ce que vous direz. On accordera aux autres ce qu'ils demanderont, et ou vous le refusera. Les hommes vanteront la praudeur dds autres, et ils ne parleront jamais de vous. Ou donnera aux autres le soin de telles ou telles affaires, et on ne vous juaera propre à rien. Tout cela choque la nature ; et vous feriez beaucoup, si vous le souffriez sans rien dire (Id., id.)
Aliis hoc vel illud commitlelur, tu autem ad nihil ntilejudicaberis.
Propter hoc natura qiiandoque contristahitur, et magnum si silens portaveris.
Tu pourras ;\ toute heure être mal satisfait
Des inégalités dont la vie est semée ;
Tous les projets d'un autre auront leur plein effet,
Tandis que tous les tiens s'en iront en fumée ;
Tu verras applaudir îi tout son entretien,
Et ta voix ;\ ses yeux n'être comptée à rien.
Quoique ton sentiment on dût la préférence :
Tu verras sa demande aisément parvenir
Aux plus heureux succès qui flattent l'espérance,
Et tu demanderas sans pouvoir ohtenir.
Des autres le grand nom sans mérite annobli Aura ce qui l'est dû de gloire et de louange. Cependant que le tien traînera dans l'oubli, S'il ne tombe assez bas pour traîner dans la fange. Ainsi que dans l'estime ils seront dans l'emploi. Et l'injuste mépris que l'on aura pour toi Te fera réputer serviteur inutile • L'orgueil de la nature en voudra murmurer. Et ce sera beaucoup si ton esprit docile Peut apprendre h se taire et toujours endurer.
Je ne sais si l'on trouverait en aucune langue l'équivalent de ce « silens portaveris» de ïlmitatio Christi. Ce petit latin est si grand dans sa petitesse et sa vulgarité ! Il parle tant et de si près à notre cœur; et notre esprit a si peu à y voir ! Ainsi en est-il de la diction du Christ dans les Evangiles ; il n'y a pas en elle un grain des lettres humaines. N'est-ce pas là le vrai tout pur, et tel qu'il sort de la bouche des petites gens, quand ils vous font à vous lettrés l'honneur de parler morale avec vous ? Si silens portaveris! On porte la main à son cœur, en entendant cela, comme pour lui dire de ne pas trop se monter contre l'iniquité ou la sottise d'autrui, et ne pas se dévorer pour
2^;6 I.ES DEUX IMITATIOiNS DE jfeUS-CHRIST
si peu. Corneille n'est pas tant au-dessous du latin dans le dernier vers de cette tirade bien nourrie :
Peut apprendre h se taire et toujours endurer.
Je relève plus loin un « mourir plus avant » qui vaut le tantumdem mari de l'original latin pour la profondeur mystique et pour la vigueur pénitenlielle. Il y a de certains traits, pris à part, d'une beauté hors de pair et d'un éclat unique, dont tout le discours est illuminé, et toute la force des choses ramassée en eux. Ce sont les traits à la Corneille ; c'est le « qu'il mourût » des Horaces ; c'est le « mourir plus avant » du Saint et de l'Ascète, et infiniment au-dessous d'eux, du chrétien que le monde luimême prend soin de dégoûter du faux de ses jugements et de l'inanité de ses espérances.
Poussons plus avant, avec nos deux auteurs, dans le génie et les manières d'être du monde. Voyons quel traitement il nous faut essuyer de lui. C'est des charges et des emplois publics qu'il s'agit principalement, et de toutes les espèces de servitudes sociales. L'obéissance et la règle claustrales ne sont ici que pour l'exemple. Le saint de Vlmitalio chrisli regarde, comme il a coutume de faire, par dessus les murs du cloître, et il étend sa vue bien au delà, sur les actions et les conduites, et sur les mille sujétions des prétendus émancipés du siècle. Ce qui coûte le plus à notre amour propre, ce qui le chagrine à un point extrême, c'est sans contredit l'obéissance ou la nécessité de la subordination. Et comment vivre sans cela, et faire ce qu'on a à faire en ce monde ? Qui ne reconnaît pas de maître, de supérieur, il sera donc lui ce maître, ce supérieur? Et voici que l'ordre social devient l'anarchie en permanence. Cela n'empêche qu'il ne soit dur à la nature humaine d'obéir, dur d'obéir à de certains maîtres, dur de se ranger sous des hommes que nous jugeons fort au-dessous de nous en capacité, et dont le mérite ne nous va pas, cela s'est vu maintes fois à
COMPARKES DANS LEURS PARTIES PRI.NCU'ALliS. 257
la hauteur de la cheville. Il n'est pas pire condition que celle de prendre la loi de moindre que soi ; pas de frein plus dilîicile à ronger. Qu'est-ce de ces commandements injustes ou simplement ineptes que nous devons exécuter? •Et d'autres pires que ceux-là où nous jugeons que noire honneur peut péricliter ! Eh bien, la morale chrétienne a la main sur notre col jusqu'à ce point qu'elle le fait se courber sous des supérieurs de cette espèce : tant elle aime la hiérarchie et les dépendances légitimes! Tant elle fait peu de cas, auprès du bon état des sociétés, de notre sens propre, et des hauts cris qu'il jette, lorsqu'il se sent par trop réduit et opprimé ? A vrai dire, l'Evangile ne connaît pas de bonne désobéissance. Le prix est ample dont Dieu paiera plus tard nos soumissions les plus ingrates. 11 ne peut être réservé moins qu'un éternel contentement à des cœurs qu'auront humiliés ou brisés des sots ou des méchants en puissance.
Vix est aliqiiid taie, in qiio tantumdem mori indiges, sicut vidcre et pati quœ voluntati tiiœ adversa saut, maxime autem cùm disconvenientia, et quœ minus utilia tibi apparent fieri jubentwr.
Et quia non audes resistere altiori poteslati suh domino constitutus, ideù durum tibi videtur ad nutum alterius aiitbulare, et omne proprium sentire omittere (1).
C'est par là, mon enfant, qu'ici-bas il me plaît D'éprouver jusqu'au bout le cœur du vrai fidèle, Pour voir comme il renonce à son propre intérêt. Comme il sait rompre en tout la pente naturelle. Voir arriver sans trouble et supporter sans bruit Tout ce qu'obstinément ta volonté refuit.
(1) Vous n'êtes guère jamais plu# obiisé de mourir à vous-même que dans les occasious où il faut voir et souffrir ce qui est opposé à votre volonté, particulièrement lorsqu'on vous comuiande des choses qui vous paraissent iuutiles et hors de propos. Comme vous obéissez par contrainte, et parce que vous n'osez résister à l'autorité d'aiitrui, il vous semble dur et fâcheux de marcher comme les autres veulent et de quitter vos propres seutimeuts. (Id., id.)
258 LES DEUX IMLTATIONS DE «iSUS-ÇHKIST
D'imputer à bonheur tout ce qui l'importune, C'est le dernier effort d'un courage fervent, Et tu ne verras point qu'aucune autre infortune T'oblige à te mieux vaincre et mourir plus avant. Surtout il t'est bien dur qu'on te veuille ordonner Ce qui semble i tes yeux une injustice extrême, Ce qui n'est bon h rien, ce qu'on peut condamner Ainsi qu'un attentat contre la raison même. . A cause que tu vis sous le pouvoir d'autrui, Il te faut, malgré toi, prendre la loi de lui. Obéir à son ordre, et suivre son empire ; Et c'est là ce qui fait tes plus cruels tourments, Quand tu sens ta raison puissamment contredire. Et qu'il faut accepter de tels commandements.
Qui ne verrait dans cette grande école de mortification que l'austère discipline du cloître et rien de plus, une sorte de gymnastique de la Sainteté, enlèverait au livre de Vlmitatio Christi son caractère d'universalité. Corneille ne s'y est point mépris ; et, sans rien altérer du fond mystique de l'original par les libertés de la poésie, il s'est mis plus au large dans les mœurs et les coutumes du monde y étant lui-même partie intéressée. Qui ne voit le personnage à la pleine lumière du siècle, ou qui ne le devine aisément, dans les vers que nous venons de citer, à la passion dramatique, ou peu s'en faut, dont ils sont animés? Quel est cet homme « de qui tous les projets s'en iront en fumée» qui voit « qu'on applaudit tout l'entretien d'un, autre » et que « sa voix à lui n'est comptée à rien » ? Quel est « ce nom sans mérite annobli »
Cependant que le tien traînera dans l'oubli.
S'il ne tombe assez bas pour traîner dans la fange.
« Le tien » ! A qui est-il permis de parler de sa propre personne avec ce chagrin et cette pointe d'amertune, sinon au grand Corneille, à cet honnête et fier génie blessé de tous côtés par des jaloux, maîtres de l'Etat ou par la cabale du dessous, envieuse et épilogueuse, en faveur chez les grands ou de leur domesticité ? Et pour tomber du
grand Corneille au commun des mortels, à nous les remuants et les ardélious de ce monde, n'est-ce pas de nos lèvres « dépiteuses » comme dit Saint François de Saies, que sont parties ces paroles ;
Ainsi que dans l'estime il seront dans l'emploi.
Voilà bien le monde des grandes et des petites intrigues, des compétitions envieuses, des jalousies et des rivalités implacables, des haines qui ne capitulent pas. La grande âme de Corneille était exempte de ces bassesses : Comment ne pas penser cela de lui? Mais il vivait au milieu des hommes; il respirait le mauvais air des passions régnantes ; il faisait mieux, il les prenait sur le fait et dans tout leur feu pour de là les transporter au théâtre, les exagérant de la bonne manière, et leur donnant une grandeur et des airs de vie qu'elles n'ont pas dans le monde. Il n'est pas plus savant dans le genre et les espèces de la convoitise que ne l'est son maître et son modèle de Vlmitatio Chrisii ; mais il est mieux en posture que lui pour connaître le cœur humain aux prises avec la vie et dans le fort de l'action. Il participe de sa personne et par un contact inévitable aux choses du siècle; il les ressent avec son humeur d'homme et de poète. C'est pourquoi le Saint de Vlmitatio Christi nous paraît si doux et si mesuré dans ce qu'il nous dit des abus du commandement et de l'obéissance aigre et murmurante. Il parle à des volontés rompues, et qui se sont rangées sous la croix (1).
Le christianisme de Corneille tfest pas monté à ces hauts étals de mansuétude ; il s'en manque de beaucoup ; l'esprit est prompt chez notre poète, et l'humeur n'est pas réduite. Où le Saint, avec cette tranquillité tant enviable
<1) Multo tnlius est siare in obedientia quaminprœlalurd. (lin. Ch., liv. I, c. IX.) U y a bien plus de sûreté à obéir qu'a C(imniau(ler.(lJ., id.) L'obéissance est douce et son uveui.'lement forme un chemin plus sûr que le commandement. Si alium sequeris, magis ejcindeproficies.
On va d'un pas plus ferme à suivre qu'à conduire. (Id., id.)
260 LES DEDX IMITATIOTNS DE .lÉSUS-CHUIST
des vrais disciples du Christ, nous parle de la nécessité d'obéir même à qui ordonne mal comme s'il ordonnait
bien :
Maxime autem cûm disconvenientia, et quœ minus utilia tibi apparent, fierijuhentur.
Le poète le prend avec le monde sur un ton d'indignation généreuse, qui sent sa chair mal domptée et récalcitrante à l'injustice :
Surtout il t'est bien dur qu'on te veuille ordonner Ce qui semble à tes yeux une injustice extrême, Ce qui n'est Idou à rien, et qu'on peut condamner Ainsi qu'un attentat contre la raison même.
A la vigueur de ces paroles, à la véhémence de ces accents, ne dirait-on pas que Corneille se plaint pour son propre compte d'une blessure à lui faite par quelque Grand, d'un attentat à sa raison dont il a peine à se remettre ? C'est que le cloître et le monde ne diffèrent pas beaucoup l'un de l'autre pour ce qui est de la vie propre de l'âme et de l'empire à prendre sur un être de soi si agile et si indépendant. Au cloître cela se fait plus aisément, grâce à la solitude et à l'excellence de la règle. Dans le monde cela ne va pas de soi, et les plus maîtres d'eux-mêmes ne le sont qu'à demi. L'aigreur ne quitte pas la place chez les plus doux. Réduits et tenus bas par la condition et par le devoir professionnel ou sei^vile, ils se rongent au-dedans ; ils obéissent en désobéissant; ils ne font la volonté, j'entends toute la volonté, ni de ceux qui valent mieux qu'eux, ni de ceux qui valent moins. Ils n'offrent rien d'eux-mêmes à Dieu, rien de vivant, de contrit, de saignant, et l'humeur déborde des cœurs les plus pacifiques et les plus rangés au devoir. Ah ! comme l'on se voit et l'on se sent vivre dans les vers du poète et du séculier !
Qu'est-ce qui peut faire de nous des sujets à peu près soumis à leurs supérieurs, bons ou mauvais? Qu'est-ce
qui peut nous faire accepter en telle manière que ce soit les hiérarchies de ce monde? Et quelle idée, plus forte que notre orgueil naturel, pourra l'apprivoiser, sinon, le terrasser ? Sans doute, l'idée de l'Eternité, la foi en l'Eternité. La religion chrétienne excelle à ces oppositions de l'éternel et du transitoire, des biens qui ne finiront point et de ceux qui prennent fin. Elle ne connaît que ce moyen souverain d'apaiser l'esprit humain; et il n'y en a pas d'autre, dès lors que l'àme n'a point de part à la dissolution du corps.
Nous avons relevé, dans les précédents chapitres, des visions ou des imaginations de l'éternité telles que les ont les mystiques. Ici leur foi nous rend saisissant le rapport des choses contingentes aux choses éternelles.
Nous avons la figure elle-même de l'Éternité. Elle tombe presque sous nos sens. C'est un renversement total des faits contingents de ce monde-ci; c'est proprementun nouvel ordre des choses {novus reriim ordo).
Ibi quippe invenies omne qiiod voliieris, omne quod desidcrarepoteris.
Ibi aderit totitis facultas boni, sine timoré amittendi.
Ibi voluntas tua, nna scinper mccum, nihil cupict extranoum vel privât uni.
Ibi nulliis résista tibi, nemo de le conqueretur, nemo impediet, nihil obviabil: sed cuncta desiderata simul eriint prœsentia, tnmimqae alfectîini reficient, et adimplebtmt usqnè ad suminum.
(I) Vous y trouverez tout ce qui pourra vous plaire, et tout ce que vous [loiirroz sonliailer. Toutes sortes de bieus seront en votre disposition, sans appréhension de les perdre. Votre volonté, qui sera toujours unie à la mienne, ne désirera rien d'étrautrer ni de particulier. Personne ne vous résistera, personne ne vous fera d'obstacle, personne ne vous contrariera ; tout ce que vous pourrez souhaiter sera toujours présent, satisfera vos affections et remplira tous vos désirs. Je vous y rendrai la ^.doire pour l'ignominie que vous aurez soufferte ; <■ un vêtement d'alléaresse pour vos afflictions ; » et, pour la dernière place que vous aurez clioisie, une place dans le royaume éternel C'est là qu'on poritera le fruit de l'obéissance ; que le travail de la pénitence sera chan!-'é en joie, et que l'humble soumission sera glorieusement couronnée. {L'Iia. de J.-C.l liv. III, ch. xi.ix. liébr. VI, 18. Isaie, LXI, 3)
Ibi reddam gloriam pro contunieliâ perpessâ, pallium laudis pro mœrore, pro loco novissimo sedem regni in sœciila.
Ibi apparehit fructus ohedientiœ, gaudebit labor pœnitenticBy et humilia subjectio coronabitur gloriosé.
Dans ces palais brillants que moi seul je remplis
Tu trouveras sans peine en moi seul toutes choses ;
Tu verras tes souhaits aussitôt accomplis ;
Tu tiendras en ta main quoi que tu te proposes :
Toutes sortes de biens avec profusion
Y naîtront d'une heureuse et claire vision,
Sans crainte que le temps les change ou les enlève;
Ton vouloir et le mien n'y seront qu'un vouloir,
Et tu n'y voudras rien qui hors de moi s'achève,
Ni dont ton intérêt s'ose seul prévaloir.
L;t personne à tes vœux ne voudra résister ; Personne contre toi ne formera de plainte ; Tu n'y trouveras point d'obstacle à surmonter ; Tu n'y rencontreras aucun sujet de crainte; Les objets désirés s'offrant tout à la fois N'y balanceront point ton amour ni ton choix Sur les ébranlements de ton àme incertaine; Tu posséderas tout sans besoin de choisir, Et tu t'abymeras dans l'abondance pleine. Sans que la plénitude émousse ton désir.
Là raa main libérale, épanchant le bonheur,
De tous maux en tous biens fera d'entiers échanges ;
Pour l'opprobre souffert je rendrai de l'honneur.
Pour le blâme et l'ennui d'immortelles louanges ;
L'humble ravalement jusques au dernier lieu,
Relevé sur un trône au royaume de Dieu,
De ses soumissions recevra la couronne;
L'aveugle obéissance aura ses dignes fruits ;
Et les gênes qu'ici la pénitence donne
T'en feront là goûter qu'elles auront produits.
Telle est l'éleruité; un entier échange de tous maux « en tous biens » Corneille a dit le mot en cet admirable français, nourri des sucs théologiques et du pur froment de la doctrine chrétienne. Faire de beaux vers pour la plus grande gloire du métier! L'auteur de Pohjeucte se soucie bien de celai Ce qui lui importe à lui et à nous chrétiens que cette vie-ci accable, que le futur trouble et offusque de ses ténèbres, c'est d'aller sans plus d'ambages et de circonlocutions à un dénouement certain et désirable, à la vie éternelle. La foi en l'éternité et en la vision béatifique est une chez nos deux auteurs et d'une plénitude égale ; et l'on peut dire que les deux langues, la latine et la française, correspondent l'une à l'autre sur ces hauteurs mystiques, et s'enlre-soutiennent d'une manière merveilleuse. 11 n'est pas hors de propos, dans une affaire qui nous intéresse tous, et où il y va de nos fins dernières, de peser au poids du sanctuaire les plus beaux, traits de ces deux méditations. La grammaire n'a rien à faire là avec ses minuties sérieuses; nous comparons les choses aux choses, le divin au divin. Corneille porte aussi fermement que le saint de Vlmitatio Christi ces suprêmes et redoutables vérités, et il me semble que l'enthousiasme poétique enlève le poète encore plus haut.
Volimtas tua nihil ciipiet extraneum vel prwatinn, est d'un maître pratiquant et d'un savant directeur des âmes. Corneille, pour avoir étendu ces paroles, n'en a pas exténué la vigueur intrinsèque ; elle subsiste dans ces trois vers d'un théologal étonnant :
Ton vouloir et le mien n'y seront qu'un vouloir, Et tu n'y voudras rien qui tiors de moi s'actiève, Ni dont ton intérêt s'ose seul prévaloir.
C'est moins à la paraphrase de Vlmitatio Christi, comme notre poète qualifie humblement son travail propre, qu'il faut s'attacher, qu'à la manière dont il a lu et approfondi l'original latin. A vrai dire, il a créé la méthode critique vraie et appropriée, que requièrent une telle lecture, ajoutons, un latin d'une originalité si franche et si nue. 11 faut aller bonnement à ce latin, et le prendre pour ce qu'il est, sans finasser sur le plus ou le moins de propriété cicéronienne des mots. Mais une fois qu'on le tient, il ne faut pas s'y appliquer à demi ; il faut en tirer toute la substance doctrinale qui y est contenue, et ne pas perdre un atome de cette nourriture spirituelle. C'est ce qu'a fait Corneille. Aux endroits où il a l'air d'amplifier il commente et il élucide les choses de telle sorte que rien ne s'en dissipe pour notre esprit. C'est ainsi que les deux mots extraneum et privatum ont toute leur force théologale et morale dans les trois vers cités plus haut, et dans celui-ci principalement :
Tu ne voudras rien qui hors de moi s'achève.
C'est parler en Dieu. Cela ne nous fait-il pas bien sentir et notre liberté et la dépendance où nous sommes à l'égard de Dieul De même quels termes nous pouvaient définir plus brièvement et plus pleinement que ceux que voici, la capacité de jouir qu'aura notre âme une fois en possession de la vie éternelle!
Sed cuncta desiderata simul erunt prœsentia, tuumque affectum reficient, et adimplehuiH usqué ad summum.
Sous le mysticisme de ces termes quelles réalités pychologiquesl quelle vivante unité de l'âme I Peut-on mieux marquer par cet « affectum reficient » l'appétit des choses spirituelles aussi peu niable en nous et non moins impérieux que l'appétit naturel? Celui-ci trouve ici-bas de quoi se satisfaire; celui-là n'aura son plein contentement que làhaut, dans une communication quasi de substance à substance avec Dieu, le père des esprits, et bien au delà de
toute satiété. Et adimplehunt nsqnè ad siimmim. Le mysticisme n'est donc pas aussi vide qu'on affecte de le dire. Le tout est de le presser pour en faire sortir la moelle.
C'est ainsi qu'en use Corneille, et qu'on apprend par lui à lire dans les lignes de ce latin inélégant du cloître. Un poète n'est pas toujours le maître de serrer d'aussi près les choses de pure théologie. Son feu l'emporte et sa langue maternelle aussi. Quoi d'étonnant qu'il se donne plus de liberté dans le sujet, afin de se l'expliquer mieux à luimême, et nous le rendre à nous plus lucide et plus accessible? Certes il ne s'y est pas énervé; et ce sont des vers d'une belle force encore et d'une bonté spécifique de premier ordre que ceux-ci :
Les objets désirés s'olïrant tous à la fois N'y balanceront point ton amour ni ton choix Sur les ébranlements de ton âme incertaine.
Comme ce sont bien les objets de ce monde qui partagent nos fantaisies et ne remplissent pas notre cœur! ils nous causent des ébranlements; ils ne nous fixent pas dans la possession.
Ces autres vers non plus, quoiqu'ayant plus de mots que le latin « n'enferment pas moins de sens. »
Tu posséderas tout sans besoin de choisir, Et tu t'abymeras dans l'abondance pleine, Sans que la plénitude émousse le désir.
Et nous avons cet avantage avec le poète que notre foi se repaît de cette vive et sensible image de l'éternité. Comment ne pas regretter dans cette peinture magistrale des joies « perdurables » le palUum laudis pro mœrore de notre saint? Ce pallium laudis ne sort-il pas de la bouche même du Christ, du père des pauvres et des misérables, auquel de telles images étaient familières?
Plus on pratique (lire ne rend pas suffisemment la chose) V Imitation de Jésus-Christ de Corneille, plus on se persuade que Corneille avait en propre et par surcroît le génie du théologien. Les preuves de ceci surabondent aux livres iip et iv\ Le iv de Sacrammto est, nous l'avons vu, un traité solide et parachevé de la présence réelle et des réalités eucharistiques. Et, comme il n'y a de bonne poésie que la poésie pensée, il arrive que les beautés poétiques les plus excellentes de Tlmitation française sont en même temps les plus doctrinales et les plus démonstratives. On ne peut que les cueillir un peu partout dans ce pré fleuri (prata scripturarum) de la dévotion transcendante. Gomment ne s'y pas promener un peu à l'aventure, comme je fais, et au risque de ramasser plus que de raison de «ces fleurs du bon Dieu» (saint François de Sales)? On aime à se répéter à soi-même, de peur de l'oublier :
Le néant d'où je sors^ et le rien que je suis.^
C'est le mémento homo du mercredi des Cendres. C'est l'abîme des abîmes entre Dieu et l'homme, entre Celui qui est et celui qui n'a de l'être que l'ombre.
Et ceci :
Oui, Seigneur, notre âme, tout ton portrait qu'elle est, Commence à te déplaire, alors qu'elle se plaît. »
Ne dirait-on pas du saint François de Sales? Ces saints voient la morale où elle est, en son vrai lieu, en l'essence même de Dieu; leur discernement procède du discernement divin; leur casuistique est celle-là même par laquelle Dieu pèse nos intentions et nos actions.
Et je me suis perdu quand je me suis aimé.
Au chapitre xxxii du livre m je lis ceci qui est d'un vrai absolu et d'une précision doctrinale terrible à nos sens, plus terrible encore à notre conscience :
Hors ce qui vient de moi, tout passe, tout s'envole. Tout en son vrai néant aussitôt se résout.
Si cela n'était dit par un chrétien, Corneille aurait trouvé la formule la plus nette de l'implacable nihilisme. Mais ce néant n'est le néant que relativement à Dieu, pour lequel tout s'écoule..,
« A qui rien ne périt " Cui nihil pent ; Cet Etre universel à qui rien ne périt.
Voici deux vers qui définissent et spécifient excellemment la dépendance où nous sommes de Dieu, dépendance d'origine et de nécessité, contre laquelle regimbe notre libre arbitre, mais sous laquelle il ploie, le voulant ou ne le voulant pas.
Seigneur, je ne suis rien, je ne puis rien pourjnoi, Et je n'ai rien de bon, s'il ne me^vient de toi.
Contredire à ceci est le comble de Tignorance de soimême; et si effrénée que soit en chacun de nous l'infatuation du sens propre, elle ne nous décharge pas de notre pauvreté naturelle et de la gratuité divine de laquelle au jour le jour nous subsistons. Il n'est personne qui n'ait à remercier Dieu, celui-ci de peu, cet autre de beaucoup, tous du pain de chaque jour, de l'air et de la lumière que nous respirons, et notre Corneille du feu sacré, descendu d'en haut, qui échauffe son cœur, et qui enflamme ses pensées, non sans les fixer dans la vérité et la précision.
Vois-y mes saints assis au-dessus du tonnerre...
Quelle vision apocalyptique I Et quelle langue où le génie français ne bronche, ni les mots ne s'en vont en fumée 1
Si l'éternité, j'entends la nôtre, à nous chrétiens et non pas « l'éternel devenir » de quelques rêveurs, était un sujet qu'on put épuiser par le discours, la démonstration en serait achevée dans ces deux chapitres. En effet ils ne laissent rien à désirer à la foi, non plus qu'à la raison. La foi n'a plus qu'à s'y reposer, et la raison ne peut pas se plaindre que les choses de ce bas monde demeurent une énigme désespérante, hors du possible et même du probable, une fable de théâtre prodigieuse en sa contexture et sans dénouement. Pour la foi non moins que pour la raison, la vie éternelle est une conclusion. Il faut sortir de l'obscur, de l'inconnu, des ombres de la nuit. On ne peut pas toujours cheminer à tâtons dans cette caverne de Platon, et adhérer des mains à la paroi, comme font les enfants, de peur de tomber. La foi y va gaillardement, étant à elle-même sa propre lumière. La raison, plus dénuée, a plus peur qu'elle n'en convient. Elle affecte des intrépidités de paroles qu'elle ne soutient pas dans l'action. Elle fait comme si elle allait droit à un objet qu'elle croit apercevoir, au néant de la tombe, comme si le néant était quelque chose. Arrivée là, et tout près de saisir ce rien, elle recule d'effroi; elle se ravise, elle se reprend à juger ; et force lui est de conclure avec la foi que cette vie-ci, n'ayant ni biens qui durent, ni, à proprement parler de continuité, et ne se faisant sentir à nous que par les troubles de l'âme, et par les pointes de la douleur, elle n'est pas la vie. 11 n'y a de durable et de consistant que ce qui n'est sujet, ni à s'exténuer, ni à s'évanouir. L'éternité seule a cette propriété dont l'esprit humain n'est pas sans saisir quelque chose par pure conception et indépendamment de la foi. Que fait donc la foi, sinon illuminer pour lui tout le futur, et le lui rendre pleinement compréhensible et désirable?
De cette aveugle foi qui t'illumine l'âme.
Et ailleurs :
Que ne cessent les temps de perdre et de produire !
La loi de succession des êtres et leur perpétuelle évolution de la vie à la mort ne sont-elles pas formulées en ce peu de mots avec une grandeur et un éclat singulier? C'est le langage de la science et de la philosophie dans toute sa propriété et dignité. Tant il est vrai que le poète exprime excellemment ce qu'il conçoit bien de l'universel, pourvu qu'il n'y mêle pas de l'imaginaire ! Ce temps « qui ne cesse de produire et de perdre » comparé à l'éternité vaste, une, immobile, incommensurable « en laquelle il s'engloutit » (Bossuel) fait dans notre esprit un rapport presque mathématique des choses changeantes et des non changeantes. Il ne lui ma nque après cela, pour recevoir en lui la notion pleine et rassasiante de l'éternité, que la vision béatifique. Hélas 1 le desideratum n'est pas de peu.
VU
Nous ne forçons ni l'esprit ni la lettre des deux Imitations dans ce sujet capital de l'Eternité, en établissant par les deux textes comparés que le cloître et le monde conviennent au fond du même futur et des mêmes conséquences ultérieures. L'Eternité n'est donc pas un idéal mystique à l'usage des seuls Ascètes, et confiné aux quatre murs d'une cellule. Les Ascètes s'y consument dans leur application à cet objet réel pour la foi qui déjà le touche et l'embrasse. Est-ce à dire qu'il est loisible aux mondains de s'en désintéresser, et d'en désoccuper leur raison ? Les plus évaporés ont une vue du futur confuse et embrouillée, soit, mais pas moins obsédante. La logique la plus commune les force d'assigner à cette vie-ci
une conclusion. Le néant? S'ils en plaisanlent, c'est qu'ils sont en humeur de plaisanter ; s'ils y appuient, la chose leur fait horreur. Et c'est ainsi que cette grande considération de l'Eternité, pour ne pas faire d'eux des saints, ne les tient pas tant éloignés qu'ils le croient de la compagnie des méditatifs du cloître, de ces penseurs abîmés en Dieu et illuminés de sa lumière. Corneille, au milieu du monde, pense aussi fortement et parle au spirituel la même langue que le dévot sublime de Vlmitatio Christi. D'où vient que ce beau Livre restera le livre de la piété et de la sagesse commune, les spiritualités qu'il contient excédant si peu le sens de qui que ce soit qu'elles viennent se joindre à nos raisonnements ordinaires et les corroborer.
Les Saints regardent l'Eternité comme ils font de la mort, (1) « fixement »; privilège insigne de la foi et de l'innocence parfaite. Nous ne pouvons nous, hommes de chair et de sang, avoir ce front d'airain ; encore portons-nous au fond de nous-mêmes ce tourment de la pensée, le plus grand qui se puisse imaginer. Nous le portons parmi le monde, dans le tumulte et la diversité des affaires;. nous poursuivons ce dernier mot, cette conclusion finale de la vie. Le bel esprit y perd son latin et ses pointes impertitinentes : il a beau jeu à se railler des terreursetdes espérances chrétiennes; il ne les détruit pas. Elles le tiennent, lui aussi, quoiqu'il s'en défende. Elles l'agitent sous d'autres espèces, sous les espèces du scepticisme, du naturalisme et même de l'athéisme, qui est de tous les états de l'àme le moins assis, et, soit dit entre nous, le moins rassuré touchant le futur (2). Allons donc à Celui qui a le plus souffert en sa chair, en son âme et en son esprit par propitiation et par amour de ce misérable genre humain, et
(1) La Rochefoucauld, Maximes. Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixeaient (Maxime xxxi=).
(2) Ea êtes-vous bien sûr, du néant après la mort, a dit Voltaire ?
COMPARÉES DANS LFUftS PVRTJES PRINCIPALES. S7l
de la bouche duquel pas une parole n'est sortie qui ne soit une « parole de vie éternelle. »
Tenons-nous aux côtés de ce Docteur des Docteurs, de peur de manquer notre dernier pas au bord de cette fosse et d'y butter sottement et lourdement.
De Judicio et pœnis peccatorum Liv. 1, chap. xxiv. (Le Jugement deraifir).
Tout se lie, s'enchaîne et se corrobore dans la doctrine catholique. Comme tout y est de conséquence non médiocre pour les âmes, aussi tout y est édicté en vue du futur et de l'objet final de nos espérances ou de nos appréhensions les plus grandes, du jugement dernier. L'idée simple de l'Eternité que l'esprit humain reçoit, quoiqu'il ne puisse ici-bas l'entendre, encore moins se la représenter, emporte par une déduction logique l'idée de récompenses et de peines éternelles. Celui qui est « aux Siècles des Siècles » a bien le droit sans doute de récompenser et do punir sans mesure et sans repentance. Il ne connaît pas une autre règle de ses justices et un autre tempérament de sa colère que l'infinie miséricorde, cet attribut le plus excellent de la Souveraineté et le plus rassurant pour notre nature pécheresse. L'Eternité des peines, qu'il n'est pas nécessaire que nous entendions, pourvu qu'elle nous soit un épouvantail salutaire, n'en soutient pas moins un rapport^de convenance avec l'être infini de Dieu.
Il était de la foi simple et ardente de ceux du moyen âge d'adhérer au dogme de l'éternité des peines avec toutes les forces de la créance et de l'imagination jusqu'à se représenter par de vives prosopopées les tourments de
l'enfer et les damnés, chacun en son individualité propre, et chacun des crimes ou péchés punis en son espèce et énormité. Gela était d'une théologie populaire ; et -les ignorants eux-mêmes, en ces âges profondément catholiques, raisonnaient dans leur petite judiciaire des justices de Dieu non moins pertinemment que les Docteurs de l'Eglise. Les poèmes du Dante, est-il besoin d'en faire la remarque ? sont d'un théologien profès autant que d'un grand poète. Notre Saint de Vlinitatio Christi pouvait-il dans ses méditations sur les justices et vindictes divines ne pas s'échauffer lui aussi sur ce sujet (1) plein d'épouvante jusqu'à nous le décrire comme sur place, et joignant la précision théologale aux réalités tragiques? C'est ce qu'il a fait dans ce chapitre XXIV du livre I. Ce chapitre sert de complément et de conclusion à celui de l'Eternité. Attachons-nous aux parties principales du sujet, et d'un cœur que rassurent les miséricordes divines, osons nous mettre en face de cette peinture parlante des expiations éternelles. En ceci nous ferons ce que Corneille lui-même a fait, soutenu qu'il était par sa grande foi et par une conscience d'honnête homme qu'il a toujours portée en lui, et maintenue aussi haut que son génie. Jl n'est permis qu'aux Saints, à ces innocents humbles et intrépides, de le prendre sur ce ton avec nous, prévaricateurs du commun. Ne dirait-on pas que le souverain juge leur a donné sa parole à l'audience qui va s'ouvrir devant lui, et qu'il les a chargés de notre affaire ? • In omnibus rébus respice finem, et qualiter antè districtum stabis judicem, cui nihil est occultum (2).
Qui muneribus non placatur, nec excusationes recipit, sed quod justum est judicabit.
(1) Contre l'ire future etl'effroyable jour. Liv III, ch. lu. (Corneille.)
(2) Dans touleà les choses regardez la fin, et de quelle manière vous vous présenterez devant un juge sévère, à qui rien n'est caché, que les présents n'apaisent point, qui ne reçoit pas d'excuse, et qui, en jugeant, n'a d'égar l que pour la seule justice. (L'im. deJ.-Chr.,\\v. I, ch. xxiv.)
COMPAIWiLlS DANS I.EUHS PAUTlliS PRINCIPALES. 273
Ce districlHiu judiccm fait frémir. Voyez-vous ce juge armé du glaive nu elllauiboyaiit. En toutes choses regarder à la fin, c'est l'objet par excellence de la morale universelle et de nos conduites particulières : pour le chrétien c'est plus que vivre sensément au jour le jour; c'est étendre sa vue à réternilc, et courir d'une course égale, accélérée, et sans reprendre haleine, à l'affaire finale de son salut. N'est-ce pas bien ainsi que l'entend notre poète chrétien, qui pense à ce qu'il traduit avant de le traduire, et qui s'est lui-même solidement établi sur le terrain des vérités évangéliques ? Qui doute qu'il n'ait fait depuis longtemps de l'Eternité et des jugements de Dieu sa chose personnelle avec « tous les risques à courir » selon la belle expression de La Bruyère ? Ne nous lassons pas de le redire : l'originalité de cette seconde Imitation de Jéms-Christ est toute dans la foi de Corneille et dans les agitations et les tremblements de cette grande âme chrétienne. Est-ce qu'un tel génie eût trouvé à s'épancher dans une paraphrase, pour éloquente qu'elle fût et embellie par l'art des vers ? Ne séparons pas sur la doctrine et l'examen de soi-même ces deux âmes, sœurs en Jésus-Christ, et regardons-les opérer chacune de leur côté dans la même œuvre maîtresse, dans l'œuvre du salut. L'assignation à comparaître est-elle des deux côtés assez
Homme, quoiqu'ici bas tu veuilles entreprendre, Songe à ce compte exact qu'un jour il t'en faut rendre, Et mets devant tes yeux cette dernière fui, Qui fera ton mauvais ou ton heureux destin. Regarde avec quel front tu pourras comparaître Devant le tribunal de ton souverain Maître, Devant ce juste juge h qui rien n'est caché (2), Qui jusque dans ton cœur sait lire ton péché, Qu'aucun don n'éblouit, qu'aucune erreur n'abuse, Qui rend à tous justice, et pèse au même poids Ce que font les bergers et ce que font les rois.
(1) Lq juste judex du Diesirœ.
274 LES DEUX IMITATIONS DE JfiSUS-CIIUlST
impérative et absolue ? On en frémit dans sa chair, et toutes les puissances de l'âme en sont à fond remuées. Et nous ne sommes qu'au commencement des terreurs du jugement final. Voici que chacun de nous s'entend pour ainsi dire appeler par son nom à la barre du Souverain Juge. C'est une sommation ad hominem. Il y paraît bien au langage rude et non sans moquerie que notre Saint tient au pécheur.
0 miserrime et insîpiens peccator, qiiid respondehis Deo omnia mala tua scienli, qui interdùm formidas vuJtum hominisirati (1) ?
Misérable pécheur, que sauras-tu répondre A ce Dieu qui sait tout, et viendra te confondre, Toi que remplit souvent d'un invincible effroi Le courroux passager d'un mortel comme toi .
Quoi de plus beau, de plus humain et aussi de plus divin que cet omnia mala tua"! à savoir, tous les maux, toutes les vieilles maladies de nos âmes, de nous pécheurs repentants ou endurcis, étant les uns et les autres pour le Bon guérisseur des maladies à guérir.
Le rapport n'est-il pas saisissant entre les deux justices, l'humaine et la divine, toute distance réservée, et le fini étant comme perdu dans l'infini ? La prosopopée est d'un naturel et d'un réel que nous avons peine à soutenir, outre le poids de nos péchés. Voilà bien Dieu en personne, le juge au criminel et non un autre, en son jugement dernier. Qu'est-ce auprès de celte Majesté irritée qu'un homme en colère ? Telle est la foi chez les Saints, telle leur imagination : elles ont l'une et l'autre la même puissance d'objectivité. Ce qu'ils croient, ils le voient ; ce qu'ils redoutent a pris corps et ligure dans leur esprit ;
(1) Malheureux pécheur, insensé que vous êtes,'que répondrez-vous à Dieu qui sait tous les maux que vous avez faits, vous qui souvent craignez le visage d'un homme en colère? (Id., id.)
COMPAUftKS DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 27o
la vie éternelle, le prix du « bon combat » ils l'ont dès ici-bas appréhendée. Ce n'est pas pour de vains fantômes, comme cela se passe en nos songes de nuit, que Polyemie s'enllamme; c'est pour le Dieu de son cœur et de son intelligence dans lequel il est déjà perdu, et duquel il a entrevu quelque chose d'infiniment simple, lumineux et aimable.
Là le Christ présent et juge au principal ; pas d'avocat, môme parmi les plus diserts et les mieux en voix, pas de parleurs à plaider tout, le bon, le mauvais, le honteux, l'abominable, et cela pour le plus grand honneur et profit du métier. Le juge sait votre affaire à fond, incident, et principal. Le dossier de chacun de nous lui sera mis sous les yeux; et chacun, seul à sa défense, y lira, sans pouvoir en omettre une syllabe, ni arguer de sa mauvaise vue. Ce ne sera plus le lieu des atténuations de la coulpe et des réductions de peine.
Qiiando nemo potcst per alium excmari aiu défend i,
Que ce vers de Corneille rend comme de mot à mot (1) :
Que ne surprend jamais l'adresse d'une excuse.
Sed uniis quhqnc mffîciens omis eril sibi ipsi.
L'identité de chacun de nous et sa responsabilité personnelle au tribunal du Grand Juge, votre affaire qui n'est pas la mienne, la mienne qui n'est pas la vôtre, mais qui ne vaut pas mieux, tout cela n'est-il pas compris et comme ramassé dans ces quelques mots latins d'une concision doctrinale, faite pour épouvanter les consciences les moins chargées, les cœurs les moins gâtés ? Et comme l'on reconnaît à cette dénonciation du délit l'enquôle au préalable du confesseur et les aveux produits au tribunal de la pénitence t Là en effet, aux genoux de cet
(1) Où ou ne pouiTU èlre excusé ou défeudu par uu autre, mais oi'l chacun aura ■disez ix faire pour soi-même. (Id., id. Galit, VJ, o.)
homme qui a de par Jésus-Christ le pouvoir de lier et de délier, se consomment la science des espèces délictueuses, la science du cœur humain, et la seule Psychologie vivante.
Si la croyance à un jugement dernier n'est pas la plus déplorable et la plus ridicule des infirmités de l'esprit, si elle n'est pas une opinion en l'air sortie du cerveau de quelque malin pipeur d'àmes, il faut qu'elle nous serve à régler notre vie et nos mœurs. A vrai dire il n'y a pas eu de système religieux qui n'ait fait cela ; et, comme l'a supérieurement démontré M. l'abbé de Broglie dans sa belle « Etude sur la morale indépendante » il n'a jamais existé de morale indépendante de la Religion, et qui n'ait pas tenu du sanctuaire sa vertu impérative et contraignante. Cela étant, quelle exhortation à bien vivre, ou à vivre mieux qu'on ne l'a fait par le passé que le dogme accepté d'un jugement futur et d'une dernière et inévitable reddition de comptes î {antè diem ranonis, comme il est dit au Dies irœ.) Si hauts et si perdus dans leur hauteur que soient les dogmes, ils tombent néanmoins dans la pratique, et d'eux-mêmes ils s'abaissent en quelque sorte aux obligations strictes de la morale. On n'amuse pas les multitudes par des ombres de coercition et de terreurs préventives. On ne se moque pas de Dieu avec tout le monde ; et les propos impies qu'il vous plaît échanger entre vous, compères et compagnons à la table d'Epicure, ne font pas rire les misérables autant que vous l'espérez et vous vantez de la chose. Ils regardent plus d'une fois en leur vie au futur et à ce qui peut advenir de leur « guenille » : c'est ainsi qu'ils parlent de leur corps en leur langage grossier et, ce me semble, assez stoïque. Ils pensent quelquefois qu'il seront mieux là haut qu'en
leurs limbes d'ici-bas, et que cela leur est bien dû ; et beaucoup s'inquiètent, sans trop approfondir la chose, du « peut-être» et de la ténébreuse éternité. Il n'y a pas loin de là pour ces philosophes sans le savoir et théologiens d'instinct à régler taot bien que mal leur vie, et à tenir leur conscience aussi nette que le comportent les perpétuelles tentations inhérentes à leur état misérable. Pourquoi cette grave exhortation du Saint de Vlmitalio Christi leur conviendrait-elle moins qu'à nous ? Et leurs âmes seraient-elles par hasard d'un moindre prix aux yeux du Christ que les n'ôlres ? Mais la misère, qui en doute à la voir en son air naturel ? est de soi, et par le Christ qui l'a revêtue, chose sainte et recevable à salut.
Nul donc i.i-bas n'est quitte du jugement dernier et des terreurs salul jres de ce grand jour, non plus que du règlement des aflaires de conscience auquel il oblige tout le monde, même ceux de peu de foi. Ecoutons là-dessus notre Saint; il est catégorique.
Nanc labor tuiis est fractuosiis, fleliis acceptabiUs, gemitiisexaudibilis, dolor satisfactorius et pnrgativus (l).
11 prescrit en confesseur et directeur des consciences selon la formule sacramentelle. Le poète, non moins doctrinal, est surtout occupé de lui-même et de sa qualité de justiciable au tribunal du Christ. Il a le cœur et l'imagination saisis de l'inévitable moment de la mort et du compte à rendre pour son âme une fois sortie de cette prison de boue. Un mourant, en pleine connaissance de soi-même, et qui fait ferme à la cruelle à force de foi, d'espérance et de soumission, saurail-il tenir à son âme un autre et plus vigoureux discours que celui-ci :
Donne pour ce grand jour, donne ordre à tes alFaircs, Pour ce grand jour, le comble ou la fin des misères, Où chacun trop chargé de son propre fardeau,
(l) C'est maintenant que votre travail peut être utile, que vos larmes peuvent êlre reçues et vos L'éuiissemects exaucijs, et que la douleur de vos fautes pourrait satisfaire pour elles, (Id., id.)
Son propre accusateur et son propre bourreau, Répondra par sa bouche, et, seul à sa défense, N'aura point de secours que de sa pénitence.
Cours donc avec chaleur aux emplois vertueux. Maintenant ton travail peut être fructueux ; Tes douleurs maintenant peuvent être écoulées, Tes larmes jusqu'au ciel être soudain portées, Tes soupirs de ton juge apaiser les rigueurs. Ton repentir lui plaire, et nettoyer ton cœur. Oh, que ta patience est un grand Purgatoire I
L'équivalence des termes sacramentels y' est bien ; et les deux Théologiens, disons les deux parfaits Chrétiens, se joignent dans le théologal pur et les précisions dogmatiques. Ce « nettoyer ton cœur )) de notre Corneille et le « grand Purgatoire » de la patience ne remplissent-ils pas l'idée du Satisfactorhis et purgativus de Vlmitatio Christi ?
Amplifier pour un poète médiocre c'est payer de mots sa médiocrité et son manque de génie. Pour notre Corneille c'est le plus souvent ne faire qu'abonder dans le doctrinal, le vrai et le pathétique, et y répandre le trop plein de sa religion, de sa chrétienne instruction et de son grand cœur catholique. Qu'entend-il en effet par ce grand Purgatoire, comme il appelle la patience ? Le même qu'entend l'Evangile et dont le Christ, en tant qu'homme, est demeuré l'éternel et parfait exemplaire ; à savoir l'empire de l'esprit sur la chair, laBonté invincible au mal, et trop au-dessus de lui pour en être blessée, le pardon, (Ah, que demandez-vous de nous, ô mon Dieu 1) le pardon des injui^es. C'est là le christianisme héroïque ; il est fait pour le génie et l'âme d'un Corneille. Aussi nul ne se soutient plus fermement sur ces hauteurs de l'Evangile que ne fait le poète de Pohjcucte ; nul n'a mis son cœur en un état plus solide de liberté et de tranquillité du côté du monde et des assauts de la malignité humaine. On ne sait lequel on aime le mieux de ces deux Purga-
loircs de la patience, celui de notre Saint ou celui de notre poute. Laissons les parler l'un après l'autre, et ne retranchons rien chez l'un et chez l'autre du plus excédant de la loi Evangélique comme aussi du plus divin des exemples à nous donnés en sa personne par le fils de Dieu.
Ilabet magnum et salalare purgalorium palicns homo qui suscipiens injurias plus dolel de alleriusmaliliâ quam de sud injuria; qui pro contrarianlibus sibi libcnter oral, et ex corde cidpas induhjct ; qui vcniam ab aliis pctere non retardât ; qui faciliùs miseretur quàm irascilur; qui sibi violentiam fréquenter facit, et carnem, omninù spiritui subjufjare conalur (1).
Oh, que ta patience est un grand purgatoire Pour laver de ce cœur la tache la plus noire ! Que l'homme le blanchit lorsqu'il le dompte au point De soullrir un outrage et n'en murmurer point, Lorsqu'il est plus touché du mal que se procure L'auteur de son affront que de sa propre injure ; Lorsqu'il élève au ciel ses innocentes mains Pour le même ennemi qui rompt tous ses desseins ; Qu'avec sincérité promptcment il pardonne, Qu'il demande pardon de même qu'il le donne, Que sa vertu commande à son tempérament ; Que sa bonté prévaut sur son ressentiment, Que lui-même à toute heure il se fait violence Pour vaincre de ses sens la mutine insolence. Et que pour seul objet partout il s'3 prescrit D'assujélir la chair sous les lois de l'esprit.
(1) La patience est un pranil et ?«liitiiire purfjatoire pour l'houinie qui, dans les iajuros qu'il reçoit, est plus fâché de la malice d'auLrul que fin tort qu'on lui fait, qui prie volontiers pour ceux qui le coutrarieiut et leur pardonne de bon cœur, qui n'a puint de rêpuiJnance ù demander pardon aux autres, qui se porte plus aisément à la miséricorde qu'à la Colère, qui se fait souvent violence et qui fait ses efforts pour soumettre la chair à l'esprit. (In., id. Rom., Vlll, 13.)
* Ne perdons jamais de vue dans celte étude comparée des deux Imitaùom l'un et l'autre personnage, le Saint et le séculier, l'un et l'autre lieu de leur action, le cloître et le monde. Là, la paix en Dieu, le détachement, la contemplation, l'oraison ; ici, les troubles du cœur, les mouvements de Thumeur, l'agitation des affaires « la mutine insolence des sens ». Ne cessons pas de mettre en sa vraie lumière le penseur et poète français, et de le regarder là où il agit du bon de son christianisme, dans la bataille du monde. Le traducteur en vers, le plus habile à manier V Alexandrin, aurait-il fait, n'y étant que pour l'imitation, les vers que je viens de citer ? Non pas. En vain il eût remué tout l'arsenal des rimes; il n'eût pas su dire, comme notre Corneille, tout ce qu'un grand cœur chrétien peut prendre sur soi et tâcher de mettre sous ses pieds. On ne parle ainsi de soi-même et de ses étals les plus intérieurs qu'à Dieu et au bon médecin des âmes, à Notre Seigneur Jésus-Christ.
Ce latin de Vlmiuitio Christi d'une si aisée et si tranquille allure n'est pas peu débordé dans ces vers de notre poète. C'est que celui-ci n'en a pas fini avec le monde, et que pour lui l'affaire d'y vivre et d'en recevoir chagrins sur chagrins, heurts sur heurts, n'a pas pris fin, non plus que les raisons supérieures et de salut qu'un honnête homme a toujours de s'immoler à Dieu par la patience et le pardon magnanime, pourquoi pas surhuir.ain, des injures. Voilà-t-il pas que j'apprends de Corneille autant que du Saint de Vlinitatio Christi, et par un exemple vivant et tout proche de moi, mes devoirs de chrétien jusqu'à leur consommation dernière?
Infligez-vous donc dès ici-bas ce Purgatoire de la patience, et ne le remettez pas à votre sortie de ce monde
de peur de l'Enfer et des feux éternels if/nis ille, comme notre Saint nous le désigne et nous le montre, pour ainsi dire, de la main avec tout le sensible de sa foi : Qidd alind if/nl'^ ille devorahit,nisi peccata tua? (i) Les Dogmes religieux, ceux principalement qui regardent la vie future, ont bientôt pris un corps et une figure dans l'imagination des muUiludes. Les multitudes reçoivent la doctrine de la bouche de leurs docteurs et maîtres en la science de Dieu. Mais elles ne s'arrêtent pas aux concepts théologiques. Elles veulent qu'on leur représente les choses d'une manière qui frappe leur sens, et qui ait force d'exemple. Au besoin elles se porteraient de toute l'impétuosité de leur imagination jusqu'à rendre visible à leur yeux mortels ce que le futur tient encore enveloppé dans ses ténèbres sacrées. Tel est leur génie religieux ; sans compter que de là vient aux Dogmes le meilleur de leur crédit et de leur popularité efficace. Les Champs Élysiens et le Tartare ne sont qu'à demi de l'invention des poètes païens. Les multitudes avaient cru de tradition bien avant eux ces choses d'au-delà charmantes ou terrifiantes. Elles en avaient même raisonné d'après cette idée que les petits et les oppressés de ce monde se font d'une parfaite justice distributive, émanée de la Divinité, et qu'elle-même exercera au temps qu'elle s'est réservé. Il n'est pas jusqu'au nom et à l'espèce des récompenses et des peines dont ils n'aient songé, et à quoi, la créance aidant, ils n'aient donné forme d'exécution. De là cette diversité des félicités et des supplices qui se voient dans ces fabuleuses demeures où ils envoyaient leurs bons et leurs méchants au sortir de cette vie. De là aussi, chose étonnante et qui témoigne de l'instinctive justice des multitudes ! une certaine proportionnalité dans les peines non éternelles, et simplement purgatoires. Car on ne voit pas
(1) Qu'e?t-ce qae ce feu pourra dévorer autre cho?c que vo? péchés? (11... id.)
282 LES DEUX [MIÏATIONS DE JÉSUS-CIIRIST
que dans les croyances ou imaginations des païens il ait été rien réduit des peines proclamées éternelles. Sysiphe n'a pas cessé de rouler son rocher au haut du mont, et le rocher de toujours retomber, Ixion détourner dans l'orbe emporté de sa roue. Et nous nous récrions à l'éternité des peines de notre Enfer ; comme si nous hommes nous pouvions avoir de l'Eternité l'idée qu'en a Dieu, et nos manières d'en parler être les siennes !
Le dogme catholique des peines éternelles est le seul qui remplisse l'idée d'une justice exacte et proportionnelle. Il satisfaite la religion en ce qu'il est égal à l'être de Dieu, à la raison en ce qu'il ne contredit pas aux Législations humaines. Dieu, l'auteur de toute justice, pouvait-il ne pas égaler le châtiment à la coulpe? La peine du Talion n'estelle pas enfermée dans cette formule d'une précision redoutable?
In quihiis homo magis peccavit, in illis gravius punietur (1).
Là par une justice effroyable à l'impie,
Par où chacun offense il faudra qu'il l'expie ;
Les plus, grands châtiments y seront attachés
Aux plus longues douceurs de nos plus grands péchés.
Cet l<]nfer, l'épouvante des croyants du moyen-âge, disons la vision apocalyptique de ces âmes toutes saisies de Dieu et des menaces de la justice, cet Enfei% ci^éation prodigieuse et d'un réel à faire frissonner toute chair dans (2) « la graisse » de son péché. Notre Saint de Vliiùtatio Christl nous le décrit, non en poète, le bien dire n'est pas son affaire, mais en chrétien instruit des justices de Dieu, en casuiste consommé au criminel et dans les espèces délictueuses, hâtons-nous d'ajouter, de peur de gâter le doux et miséricordieux personnage, que,
(1) Les curlroits par où l'hoiume aura péché seront ceux sur lesquels il sera le plus rigoureuseuieiit puui. (1d., id.)
(2) Adipe rasùludinis.
s'il fait tant peur de l'Enfer aux âmes, c'est à cause de la passion qui le transporte de les sauver de là. On ne le sent que trop à ces fortes paroles d'un détaché de la suite de Jésus-Christ qui a guerre avec sa chair.
Qnantù ampliàs iihi ipsi nunc parcis, et carnem sequcris, tantô durius postea lues, et majorum materiam comhurendi réservas (1).
Plus tu suis ses conseils (de cette chair aimée) et te fais ici grâce, Plus de matière en toi pour ses flammes s'entasse, Et ta punition que tu veux reculer Prépare <\ l'avenir d'autant plus à brûler.
Ce materiam comhurendi n'est-il pas d'un naturel et, comme nous disons aujourd'hui, d'un réalisme effrayant? C'est populaire et trivial. Le Christ parle ainsi aux multitudes en leur langue. Corneille n'a-t-il pas trop renforcé la prasopopée, encore qu'il en soutienne tout l'horrible? Ce « d"autaut plus à brûler » ne sent-il pas bien sa Géhenne ?
Venons aux catégories proprement dites des Damnés. Enflions dans le vif des espèces, des prévarications et des peines réglées d'api^ès les cas de chacun, et, selon la mesure des justices divines. On nous a dressé, comme cela se pratique pour les justices humaines, un état des couda tnnés avec mention du fait de chacun d'eux et de la peine encourue. On y est bref; l'on s'en tient au gros des pécheurs de qualité. Mais la peinture n'y perd rien des traits parlants et de la robuste naïveté de l'Iconographie
(1) Plus vous vous épargnez uiaintenant, et plus vous suivez les mouvements de votre chair, plus riule sera votre puuiliou dans la suite, et plus vous réservez de matière à brûler, (lu., id.)
du moyen âge. Les choses y sont accusées en vigueur. C'est du Dante par éclairs, et déjà du 3Iich€l Ange en raccourci. Quoi de plus vivant et de plus entier pour l'expiation et la souffrance, et quel aliment de choix à attiser le fou éternel que les péchés capitaux, ainsi qualifiés par la très rationnelle casuistique de l'Eglise, en tant qu'ils sont dominants, invétérés en nous, à l'état de pourriture incurable (1)? Ce sont la Paresse, la Gourmandise, la Luxure, l'Envie, l'Orgueil et l'Avarice. La Colère manque à la nomenclature de notre Saint. Mais qui dit l'Orgueil dit la Colère, son enfant bien-aimée. Ah! que celte élite des pécheurs est vraiment châtiée pour ce qu'elle a fait et conformément au génie de la justice de Dieu ! Quelle proportion, à n'y rien changer, entre le mal perpétré et la peine appliquée I N'était-ce l'éternité des expiations et l'incompréhensible vindicte divine qui déconcertent nos faibles manières d'opiner sur le bien et sur le mal ; ne dirait-on pas que le jugement de Dieu à l'endroit de ces prévaricateurs d'importance a été rendu avec les considérants à l'appui par d'intègres magistrats jugeant au criminel, ni en-deça ni au-delà du titre de la loi? Tant Téquivalence est parfaite du crime et de la peine infernale ! Est-ce bien le doux Disciple de Vlmitatio Christi qui nous parle de ces malheureux damnés sur ce ton de haute moquerie et de pitié railleuse permis sans doute au Souverain juge des vivants et des morts, comme les Saintes Lettres nous le représentent en cette humeur du Dieu jaloux la plus fâcheuse et la plus terrifiante (Et stihsannabit eis) ? N'est-ce pas plutôt Dante qui fait comparaître devant nous ceux de son Enfer?
Ibi acediosi ardentibus stuuulis perurgentur, et gulosi ingenti fdti ac famé cruciabuntur (2).
(1) Tout vice aura sa peine à lui seul destinée.. . {•1) Lii les paresseux seront pressés par des pointes brûlantes, elles gourmands dévorés par une soif et une faiin extrêmes. (In., id. Apoc.