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COMPAKÉKS DANS LliUUS PARTIES PlîINClPALKS. 283
C'est la cité dolente des paresseux; ils sont punis par où ils ont péché. D'intolérables ardeurs mettent au supplice leurs corps et leurs âmes. Il ii^y a cesse à ces piqûres de feu pour ces hommes qui ont été lâches à la vie, lâches à la loi du travail, lâches à la nature ellemême, de soi agissante et affairée aux choses dont elle subsiste et par lesquelles elle se tient en état. Un tel supplice aux Enfers n'est-il pas bien accommodé à la fainéantise immonde dans laquelle ces hommes ont croupi sous le soleil et parmi les travaux de ce vivant univers? Cet acediosi {x/.r^y.-x) d'un grec latinisé, et qui fait im certain latin crû et quasi barbare, caractérise à merveille cette tourbe indolente de laquelle ce monde-ci n'a que faire. Notre Corneille a serré de près l'original latin dans ces deux vers seulement sur quatre qu'il y a employés :
Dans un profond sommeil la paresse enfoncée D'aiguillons enflammés s'y trouvera pressée.
Les gourmands y seront tourmentés par la faim et la soif; ils en mourront sans en pouvoir mourir. Voilà bien la peine du talion dans son affreuse simplicité.
El ftKjientia captât
Flumina. (Viugile, Enéide, liv. VI).
Le « doux Maître » du Dante n'avait-il pas vu à la lumière de « ce christianisme du genre humain (Tertullien, Bossuet) déjà levée sur ce monde, les justices parfaites et sans repentance du Fils de l'Homme, et le comminatoire, et l'exécutoire et tout l'appareil public des peines édictées par « le juste juge. » Ce Tantale est bien l'un de nos damnés et des mourants immortels de notre Enfer. Il avait vidé, et combien d'autres avec lui! la coupe des mauvaises joies de l'âme, niala tjaudia mentis (Virg., id.). Le voilà puni aujourd'hui; il le sera demain, il l'est à jamais de ce ces joies mauvaises. De qui est ce mala (jcuidia mentis dans sa propriété doctrinale et théologique
vraiment étonnante et qui parait tirée des profondeurs de la concupiscence adamique? Est-il d'un païen ou d'un chrétien imbu de la connaissance divine du bien et du mal, et qui sait sa corruption originelle?
Notre Corneille n^altend pas à reprendre son pinceau de maître pour nous dépeindre le gourmand dans le débraillé de la crapule de table. Il connaît ce beau monde-là ; il le voit de près ; il ne se peut pas qu'il n'y ait été luimême quelquefois mêlé. Les plus tempérants ne peuvent pas toujours se tenir à l'écart de ces belles compagnies. Le saint homme de Vlmitatio Chisti n'en parle que par ouï dire. Il s'en tient au terme général et spécifique de gulosi, lequel ne souille pas beaucoup son cœur et ses lèvres. Mais Corneille I
L'ivrogne el le gourmand recevront leurs supplices Du souvenir amer de leurs chères délices, Et ces repas traînés jusques au lendemain Mêleront leur idée aux rages de la faim.
C'est la foi Imaginant du même effort que le génie et dépeignant crûment ce qu'elle voit et qu'elle croit qui est.
Venons aux luxurieux et amateurs des voluptés {Litj.uriosi et voluptatwn amatores). On nous les montre dans leur nudité impudique et piteuse et qui se vautrent encore dans leur bourbier; mais dans quel bourbier !
Ardenti pice et fœlido sulphure perfandentur {Imitalio Chr.) (1).
Les sales voluptés dans le milieu d'un gouffre, Parmi les puanteurs de la poix et du soufre, Laisseront occuper aux plus cruels tourments Les lieux les plus flattés de leurs chatouillements.
Ici la peinture, à force d'être semblable aux choses, toucherait à l'obscénité, n'était le supplice qui, traité en
(1; Où fondra sur les voluptuijux. de la poix bouillante et du soufre puant.
COMPARÉES DANS l.KURS PARTIES PRINCIPALES. 2S7
vigueur, purifie ce trop liardi langage. « Les puanteurs (le la poix et du soufre » font tout sui)porter de cette prosopopée impure. Ce n'est que justice à Dieu de traiter ainsi la chair de ces boucs.
Voici venir à nous, comme ils viennent à Danle Aliijhieri et à son doux mailre et guide Virgile, les envieux hurlant de douleur comme des chiens furieux.
Et siciit f (trios i canes, prœ dolore invidiosi idnlahunl (1) .
Comment Corneille a-t-il manqué dans sa version, partout si libre et si fougueuse, ce fariosi canes, cette image typique de l'envieux, marquée au coin du génie de l'Evangile, de celles qui étaient familières au Christ et qui ornaient de grâce et de poésie le langage de ce Docteur des niulliludes?
L'Envieux qui verra du plus creux de l'abiaie Le ciel ouvert aux saints et fermé pour son crime, D'autant plus furieux hurlera de douleur Pour leur félicité plus que pour son malheur.
Nous n'entendons pas dans ces vers hurler au ciel ces chiens enragés comme ils font dans ce pauvre latin de couvent.
Le Saint demeure sur sa vision et comme abîmé dans les horreurs de ces bas lieux. Le poète, plus faible en couleur pour s'être trop étendu, ne se montre pas moins bon théologien et philosophe dans cette matière maligne et diabolique de l'envie. Il spécifie à merveille les poisons dont elle fait sa pâture et ses délices. Ces poisons elle les a dans les moelles; ils lui sont un cancer intérieur qui la ronge et qui néanmoins ne lui fait rien perdre de sa substance. Telle est l'Envie, toujours toute vive et toujours en état pour sécher du bonheur d'autrui ; elle se consume à cela, elle ne s'y affaiblit poiut. Ce monde-ci et l'autre, qui
(1) El les envifiux dans leur douleur hurleront comme des chiens fu rieux. (lu., id.)
(2) Voir lloiacc, non majus lormenlum invidid invènère tyraunni.
288 Li:S DEUX IMITATIONS DE JÉSUS CHIUST
l'attend aux peines éternelles, lui sont le même Enfer. L'image est grande, catholique et cornélienne, de cet eirv'ieux qui du plus creux de l'abîme voit s'ouvrir devant lui, comme par une échappée de lumière, le Ciel des Bienheureux, et qui, venant à comparer son éternelle misère à leur félicité éternelle, souffre moins de celle-là que de celle-ci. 11 manquait ce dernier trait pour achever de nous peindre « le monstre » ainsi que l'avait qualifié la sagesse païenne. Mais il n'appartenait qu'à la théologie et à la morale chrétiennes, lesquelles en veulent au corps du péché et à la substance elle-même du mal, de nous attester la nature immortelle de l'Envie. Sortie de l'Enfer et y retournant, l'Envie retourne à ses origines : effrayante doctrine qui n'a pas fait peur à Corneille, à ce grand cœur chrétien, à cette âme nette de toute noirceur et de toute vilenie. Ne perdons pas un moment de vue le catholique et le théologien dans cette poétique et libre paraphrase ùeVImitatio Christi: sans quoi nous prendrons pour de l'exubérant et du superflu bien des choses qui sentent leur doctrine chez Corneille, et qui sortent de l'abondance de sa foi. Sans doute il pense, et il écrit d'après son modèle latin et sous les yeux en quelque sorte du Saint Docteur; mais il pense et il écrit pour soi, du bon de sa conscience de chrélien, et par ce qu'il est Corneille.
Enfin, et pour achever la série des péchés capitaux et des peines d'Enfer qui reviennent à chacun d'eux, les orgueilleux seront remplis là de confusion et de tout le mépris qu'ils auront ici-bas jeté à la face des humbles et des gens de peu. Il leur faudra, l'éternité durant, avaler les vomissements de leur mauvais cœur et de leurs insultes « à ce prochain des rues » ; le mot est d'une sainte
(:0Ml>AUt:ES DANS LEUUS l'ARTIES PKINCll'ALES. -2H<J
fille de la Charité, Mlle Berthe de Mornay, peu comme du monde et bien connue de Dieu.
Ibi stiperbi omni confusione rcplebuntar (1).
Le superbe à la honte y sera condainnée.
« La Superbe » est de la grande langue théologique et française. « La Superbe » est de qualité dans le monde des vicieux; c'est un péché d'espèce principale.
L'Avarice vient eu dernier; elle est la dernière de la nomenclature, en son vrai rang, au plus bas de nos originelles dépravations, en sa fange immonde. Ah 1 l'ingénieuse et sale peine que Dante a ménagée dans son Enfer à cette bêle infecte, même, selon nos communes manières de penser ! Est-il une pénalité trop forte pour ces cœurs durs comme le métal qu'ils ont aimé d'amour, que le sang de la vie n'a jamais fait battre, que le feu lui-même de la fièvre n'a jamais échauffés 1 Le mal d'Enfer pour lequel ils sont faits, c'est celui-là même dans lequel ils ont le plus craint de tomber, c'est la pauvreté, oui, une pauvreté qui ne prendra pas fin !
Et avari miserrimâ efjeslatc arclahiuitur . (2).
Qui dira toute la force et toute la beauté de cet arctabuHlur? Il est de Pline l'Ancien (arcto, arto ; il s'entend des liens d'osier au moyen desquels la vigne veut être retenue et non pas gênée dans sa sève et sa pousse). Les avares, on se le figure par cet arctabuntur, suffoqueront aux siècles des siècles, serrés par le collier de la pauvreté. Corneille n'a pas même approché de cet arctabi.mtar : passons outre à sa version.
Cette éternité, l'épouvante de nos âmes pécheresses et de celte chair mortelle, ne nous est un peu compréhensible que par le rapport qu'elle a avec le temps. Nous jugeons, autant qu'il se peut, de ce qui ne finit point par
(l)j Les superbes seroul couverts de coiifusiou. (lu., id.)
(i) Et les avares se trouverout daas une pauvreté extrême. (lu., id.)
ce qui finit et qui nous tombe sous le sens. S'il n'en était ainsi, l'Eternité, celle des récompenses et celle des peines, ne dirait rien à notre esprit, rien à notre religion, rien à notre conscience. Nous n'aurions à nous en occuper pas plus que de deux chimères ingénieuses; et ce serait une piperie à l'Eglise du Christ et peine perdue à elle que de prétendre nous contenir dans le devoir par ces belles inventions d'un Paradis, d'un Purgatoire et d'un Enfer. Une comparaison lui était donc nécessaire qui nous aidât à saisir par la pensée quelque chose de l'incompréhensible futur. Cette comparaison, la voici dans sa simplicité lumineuse et populaire. La foi en est émerveillée comme d'un rapport mathématique.
Jbi crit una hora gravior in pœnd quàia hic centuni anni in gravissimâ pœnitcntiâ (1).
Là sera p'us amère une heure de souffrance Que ne le sont ici cent ans de pénitence.
C'est rendu de mot-à-mot; le latin et le français se reconnaissent ici à leur air de famille. Quoi de plus intelligible à la foi ? C'est d'un démonstratif lel que l'aimera et se l'appliquera plus tard Pascal, soucieux de son salut.
Ihi nulla requies est, nulla consolatio damnalis ; hic tamen interdum cessatur à lahoribus, atque amicorum frnitur soïatiis{2).
Là, jamais d'intervalle et de soulagement N'affaiblit des damnés l'éternel châtiment ; Mais ici nos travaux, peuvent reprendre haleine, Souffrir quelque relâche à la plus juste peine ; L'espoir d'en voir la fin à toute heure est permis. Tandis qu'on s'en console avecque ses amis.
(1) Là une heure de peine sera plus fâcheuse qu'ici cent ans d'une très rude pénitence. (Id., id.)
(2) Là les damués u'out ui repos, ni consolation. Ici du moins souvent les travaux cessent^ et on y est quelquefois consolé par ses amis. (ID„ id.)
COMPAnKKS DANS LliUUS PAUTIKS l'U,KCIPALES. 291
Ou aÏQie jusqu'aux barbarismes de ce beau latin, entendoDS-uous, beau dans les espèces mystiques et doctrinales, et qui dans les choses de la morale commune va droit à notre cœur, sans, pour ainsi dire, passer par notre esprit, lequel pourrait faire le difficile et se moquer du peu de littérature des saints. Ce fruiiur au passif n'a-t-il pas bonne grâce à olfenser la grammaire ?
Ce rapport entre ce qui se mesure et ce qui ne souffre plus d'être mesuré, entre cette vie-ci et l'éternité, met fin à tous les malentendus et dissipe toutes les ombres qui offusquent notre vue projetée vers le futur. Le fini, comme la métaphysique le dit à propos de Dieu, nous fait entendre et porter l'infini. Les misères de cette vie-ci nous figurent faiblement les souffrances éternelles ; encore nous les figurent-elles et cela ne fait pas peu à ce que nous imaginons de l'Éternité et avons à en redouter. Cela nous met tout près et, comme à la veille de l'événement; si bien que nous ne marchons plus à un futur probable, à une Eternité purement idéale, uîais à une série infinie de misères que nous expérimentons en ce monde-ci. Il en est de même des récompenses éternelles.
Combien la force doctrinale et l'Evaugélique mansuétude du théologien de VJnutatlo Christl se font sentir dans cette remarque de l'homme qui sait bien de quel cours vont les choses humaines, et qu'il y-a parfois du bon en cette vie de passage 1 « Hîc tamen interdniii cessatur à laboribus, atqiie amicorum fruilur solatio » Aux lieux infernaux plus rien de tout cela ; plus de commerce entre bonnes gens se consolant les uns les autres de leurs disgrâces, des pires coups de la fortune ; plus d'amis, plus de consanguins qui pleurent avec vous ; plus de mains chères et caressantes qui tâchent à essuyer vos larmes. On n'y respire même plus, comme il arrive en ce monde, entre deux désolations; le pâtir y est extrême et continu. C'est la justice de Dieu, plus forte enfin que ses miséricordes,
el qui satisfait à sa propre et incorruptible rectitude. Lasciate ogni speranza.
Dante a dit de son côté la chose en trois mots. C'est la lettre même de la loi, une lettre d'airain.
L'Éternité des récompenses et des peines, cette conception universelle de l'esprit humain et du génie doctrinal des religions, et pour nous, chrétiens, la plus considérable des vérités révélées, puisqu'elleemportesalutoudamnation, n'aurait pas tout son effet d'édification, si l'on s'en tenait aux espèces delà justice distributive, et à la simple nomenclature des récompenses et des peines. Le grand coup de la vindicte divine est celui-ci. L'imagination a peine à la soutenir et les consciences mauvaises en ont, dès ce monde, une peur qu'elles amusent par leurs sophismes, mais qu'elles n'apaisent pas. Voici la chose représentée au naturel. L'homme y témoigne de sa vive voix contre l'homme, et se fait justice lui-même, délégué par Dieu dans cet office, et en conformité d'opinion avec le Souverain Juge des bons et des méchants. C'est à vous donner de la chair de poule.
Tune cnimJHsti stabunt in magnâ constantiâ adversùs eos qui se angustiaverunt et depresserunt. Tune stabit ad judicaiidum qui modù se subjicit humiliter jfidiciis homi' nwii (1).
Laissons dire Corneille à sa manière; elle n'est guère
(i) Car alors les jusies s'élèveront avec une grande constance contre ceux qui les auront persécutés el opprimés. (1d., id. Sag. V, i)
COMPAUÉES DANS LEURS PARTIES TRINCIPALES. 293
cliiïérenle de celle du Saint. L'un et l'autre ont une foi pareille au juge des vivants et des morts.
Tu verras lors assis au nombre de tes juges
Ceux qui jadis chez toi cherchaient quelques refuges,
Et tu seras jugé par le juste courroux
De qui te demandait la justice à genoux.
Car les justes alors avec pleine constance
Des maux par eux soufferts voudront prendre vengeance,
Et d'un regard farouche ils paraîtront -armés
Contre les gros pécheurs qui les ont opprimés.
N'y eiit-il dans les couplets de Corneillo que « ces gros pécheurs » cela remplirait l'idée que Dieu a mise dans nos cœurs d'une justice exacte en ses motifs, parfaite en ses exécutions, d'une rectitude inflexible, et de force enfin à réparer les iniquités grandes et menues des justices humaines. De toutes les figures dont le Christ s'est servi pour animer ses divins enseignements, et pour en saisir jusqu'à nos sens, aucune n'est plus vive et plus parlante. Ces justes que nous avons connus ici bas (et peut-être avons-nous été de ceux-ci); les oppressés sur lesquels les puissants, les riches insolents, ces maîtres profès en l'art de jouir, les « gros pécheurs » ont marché comme sur des vers de terre (et depresscrunt) ; ces écrasés qui, relevés de leur fange, se redressent à leur tour contre ces géants de la terre, et leur mettent le pied sur la nuque ; ces avilis d'ici-bas pour lesquels le monde, ce tribunal inique, s'est montré si dur, qui deviennent les juges de leurs juges et se conjouissent en les représailles; le même qui était en bas \ qui est à présent tout en haut : rien ne manque à ce total renversement des choses humaines, pas même la joie qu'en ont les justes, unejoie vengeresse et moqueuse à laquelle le Souverain .Juge lui-même ne dédaigne pas de prendre part : n'est-ce pas pour les méchants et pour les heureux de ce monde la terreur des
(i^ Les pauvpos ! ah que ce sont de irranls Seisneurs au ciel ! (S Vincent de Paul).
terreurs? Et la foi non moins que l'imagination ne sontelles pas excédées d'une telle conception des justices divines? Et pourtant le cœur humain n'y répugne pas: Dieu ne l'a-t-il pas fait ayant soif de juslice? Il en meurt ici-bas {heatiqm sitinnt jiisliliam): c'est sans doute qu'il lui sera donné là-haut de l'étancher pleinement et par dessus toute espérance.
Les exemples de ce renversement des fortunes d'ici bas sont de choix et d'une signification profonde ; y penser seulement par manière d'hypothèse porte le trouble dans les consciences les plus nettes et les plus affermies dans le bien. Qu'est-ce des consciences dont le fond est entamé et qui se savent malades ou véreuses? Que sera-t-il, en ce lieu de l'immuable justice, même des justices selon le monde? L'Evangile, il est unique en ceci, a pourvu chacun de nous, pour fâcheuse que soit la chose, d'un don de vue intérieure qui le met en état de préjuger le futur, et par le personnage qu'il a fait en ce monde de ne pas s'abuser trop sur celui qu'il fera au jour du grand jugement. Chacun de nous y sera pour le changement qui ira le mieux à sa personne transformée et faite éternelle. Ce sera vraiment la journée des deux justices ; de celle de Dieu et de la nôtre, toutes deux exactes à un iota prés et tombant d'accord des mêmes satisfactions. Voilàt-il pas les bons devenus les assesseurs du Juge infaillible, et aussi forts que lui pour démêler les espèces du juste et de l'injuste 1 II était de la théologie robuste et de l'illuminisme ingénu du moyen âge d'enfanter une conception du jugement dernier d'un littéral aussi dur et d'une logique à enlacer dans ses nœuds les esprits les plus enclins à raisonner contre Dieu, et les plus récalcitrants à l'idée des peines éternelles ; tout échappatoire leur est ôté par là. Nous serons jugés par Dieu et par nos pairs; ceux-ci enfin tenant de lui, par la claire vue, les distinctions parfaitement épurées du juste et de l'injuste, des mérites et des démérites.
Tuncplacebit omnis trihulatioperpessa, etomnis iniquitas oppilahit os suum \
Lors tous les déplaisirs endurés sans murmure Seront changés en joie inépuisable et pure; Et toute iniquité confondant son auteur Lui fermera la bouche et rongera le cœur.
Cet oppilahit est du latin de Lucrèce. Comment se trouve-t-il dans ce saint livre de Vlmitatio Christi'> C'est, sans doute, parce qu'il dit tout crûment la chose. L'iniquité se bouchera la bouche, se mangera la langue « et se rongera le cœur » ajoute Corneille n'affaiblissent pas l'image, et plutôt la fortifient. Le poète fait son propre du biend'autrui : «je prends mon bien où je le trouve», disait Molière. Il l'entendait du bien de tout le monde, du vrai universel. Le poète imite comme n'imitant pas. Il pense à nouveau les mêmes choses qu'un autre a pensées avant lui, et il les dit, lui aussi, à sa manière, au dessus du commun ou du médiocre, et l'esprit à l'essor.
Timc gaiidebit 0)nnis devotus, et mœrebit omnis irreli- (/iosus. Tune plus exultahit caro afjlicta quàm si in deliciis semper fiiisset nutrita (2).
Point lors, point de dévols sans entière allégresse ; Point lors de libertins sans profonde tristesse; Ceux-là s'élèveront dans leurs ravissements ; Ceux-ci s'abîmeront dans les gémissements ; Et la chair qu'ici bas on aura maltraitée. Que la règle ou le zèle auront persécutée, Goûtera plus alors de solides plaisirs, Que celle que partout on livre à ses désirs.
Il est évident que Corneille, là où il s'est étendu sans perte de substance, n'a fait que presser davantage l'ori-
(1) Alors toute tribulaliou soufferte avec patience donnera du plaisir, et toute iniquité sera contraiote de se tairr!. (lo., id. Ps. cvi, 42.)
(2) Alors lous les dévots seront dans la joie, et tous les iudévots dans la tristesse. Alors une chaire ufflipée sera plus couteule que bI elle avait été toujour» nourrie dans les délices. (Id., id. Corinlh., V, 10.)
ginal latin afin de tirer de lui tout ce qu'il en pouvait tirer; outre qu'il anime de son propre souflle ces visions paradisiaques et ces scènes d'enfer, comme en ces deux vers :
Ceux-lJi s'élèveront dans leurs ravissements, Ceux-ci s'abîmeront dans les gémissements.
Il complète dans la matière théologale le saint homme, son maître ; il le complète aussi pour ce qui est des mœurs et du génie ascétique. On n'explique pas plus pertinemment qu'il ne le fait ce caro afjlicta et les mortifications pénitentielles du cénobite, tant celles d'obligation claustrale que celles du petit nombre des mortifiés volontaires du siècle.
Et la chair qu'ici-bas on aura maltraitée, Que la règle et le zèle auront persécutée...
« La règle et le zèle » ne disent-ils pas l'une et l'autre discipline mortifiantes, celle du cloître, qui est de rigueur, et celle de quelques saints, engagés par état dans les affaires du siècle, et toujours sur le pied de guerre avec la concupiscence?
L'imagination de notre saint, elle aussi, a ses doux transports qui lui montrent les cieux à découvert, et les choses ordonnées là-haut pour la plus grande glorification des justes, et tout à l'envers de ce qu'elles sont ici bas, dans ces royaumes du faux, du spécieux et des pompes vaines. Plus rien de ces décors de théâtre, de ces masques de comédiens, de ce blanc et de ce vermillon; la chair du pauvre et jusqu'à son vêtement, ses guenilles, pour appeler les choses par leurs noms, tout cela transfiguré et resplendissant de la lumière éthérée; et, au contraire, la pourpre des rois, les plus fins tissus dont est fait le vêtement du riche changés en de ténébreux haillons; et le pauvre, à son tour, de se gaudir dans ce nouvel
accoutremenl fait de la plus fine soie des cieiix, toute lumineuse, et où jamais ne se mettront ni les mites ni les vers.
Tanc splendcbit habitus vilis, et obtenebrescet vestis siibtilis (1).
Les lambeaux mal tissus de sa robe grossière Des plus brillants habits terniront laluinic^re.
Quoi dire de plus, quoi dire de moins que cet ohtcnrbre5c<?î? Corneille y a mis un peu trop du sien, «les lambeaux » exceptés, qui sont d'une affreuse beauté. Cet obtenebrescet est du latin Hiératique de l'Eglise, Il a une beauté propre et du sanctuaire qui s'évanouit, transportée hors de là et dans la paraphase poétique. Ce qui suit dans l'original latin a mis Corneille en faute et de la même manière, par l'emphase.
Tune plus laudabitur pauperculum dominlinm (piàm deauratum palatium (2) .
Et les princes verront les chaumes préférés Au faîte ambitieux de leurs palais dorés.
Ce paiiperculuni domicilium (3j fait penser à l'étable de Bethléem, auquel n'ont pas cessé de ressembler tant de chaumines des plus petites gens. Notre humanité en est toute émue, et notre cœur serré de pitié. Le Christ est le premier parmi les hommes qui ait plaint les misérables en leur langue basse et languissante; ils l'ont aujourd'hui factieuse, hautaine et menaçante, depuis qu'on les a mis mal avec leur pauvreté, mal avec Dieu, mal avec le Christ leur frère et leur compagnon de métier, mal avec euxmêmes.
(1) Alors les habits vils paraîtront maanifiqucp et les niai-'nifiqiifis paraîtront vils. (Id., id.)
(2) Alors une pauvre chaumière sera plus prisée et plus louée que tous les palais dorés, (In., id.)
(3) Le pauvre en sa cabane, Çoù le chaume le couvre. (Malherbe.)
L'esprit, les belles lettres, les pliilosophies, la gloire ou les profits sonnants que tout cela rapporte, qu'en sera-t-il au tribunal du Grand Juge? Qu'est-ce que pèseront tous ces biens d'opinion? Moins que rien: pas plus qu'un fétu de paille dans Tun des deux plateaux d^'une balance. Autre est la marchandise du monde, autres les choses qui n'ont de poids qu'étant soupesées par Dieu lui-même au jour de la reddition des comptes; et de toutes ces choses qui n'ont pas de valeur vénale pour ce monde, à cause qu'elles ne sont pas tangibles, la seule excellente, la seule vraiment nôtre, la seule inaliénable, c'est une bonne conscience. Le Christ seul, le plus homme de bien de son temps et de tous les temps, l'innocent, le chaste « mnoccns, impolliitus », avait autorité pour parler, comme il l'a fait, de la bonne conscience, c'est à savoir de la sienne.
Ohl l'exemplaire unique du bien, et imitable, la grâce aidant, même à notre pauvre nature humaine ! Les plus sages parmi les païens n'ont pas ignoré cette lumière intérieure; ils l'ont connue en tant que principe, règle, et support de la morale : ils ont fait plus ; ils se sont gouvernés, autant qu'il était en eux, d'après cet idéal original de l'honnête. Mais aucun d'eux n'a pris sur lui d'affirmer qu'il avait la conscience entièrement nette ; aucun n'a défié les hommes « de le reprendre de péché » ; ce que le Christ seul a pu faire. Lui seul donc a pu nous dire, dans la netteté de son divin cœur et avec une pleine connaissance de Fhomme, que la bonne conscience prime tout aux regards de Dieu, l'argent à commencer par ce dominateur d'ici-bas sot et superbe, le bel esprit, le Génie lui-même, la philosophie et ses centaines d'espèces, la
sopliistique avec ses subtilités captieuses et malhonnêtes, ses quiddités étourdissantes, et ses flux de paroles où l'on se noie. Dieu, le juste juge, se souciera bien, au jour de ses définitives sentences, de l'art de parler et d'écrire en perfection qui vous aura rendu célèbre en ce monde 1 La bonne conscience est la seule chose dont il fasse cas ; et pourquoi ? parce qu'il en coûte pour vivre en homme de bien autant à l'ignorant qu'au savant, à l'homme sans lettres qu'au lettré, et parce que la morale, c'est vraiment l'esprit de tout le monde. Disons mieux ; c'est le travail le plus ingrat de l'âme, et où elle peine et s'excède le plus généreusement. Le pauvre (Dieu le voit d'en haut et lui donne du c(Bur) sue sang et eau pour rester honnête homme dans sa misère et ses tentations faméliques. En vérité il gravit son calvaire derrière le Christ ; il est à la gêne, et, nonobstant cette gêne, il a en horreur les infamies. N'est-il pas cent fois homme de bien en comparaison de vous à qui rien ne manque? Ah, notre grand Corneille a bien senti et bien dit la chose I
Et le pauvre a pour comble encor su pauvreté.
Et n'est-ce pas cette grandeur d'intégrité chez le pauvre que le Saint de Vlmitatio Chrisli a voulu exalter en ces termes desquels Corneille n'est point tombé.
Tum (1) plus lœtificabit pura et bona conscientia, qnàin docla philosophia.
La joie et la candeur des bonnes consciences Iront lors au-dessus des plus hautes sciences.
Il importait au premier chef à l'essence immortelle de nos âmes et à la discipline des mœurs que le Christ mît au-dessus de tout ce qui paraît la seule chose qui après Dieu et infiniment au-dessous de lui, soit par elle-
(1) Alors une bonne conscience, nuo conscience nette donnera plus de plaisirt que la philosophie la plus docle. (1d., id.)
même, à savoir, la bonne conscience d'un chacun (1). La qualité d'honnête homme n'a rien à faire depuis le Christ avec la naissance, les biens de fortune, les talents et le bel esprit : elle appartient à qui sait s'en emparer et la garder saine et sauve, fùt-il le plus petit des petits de ce monde. Elle ne tire des lettres et des arts aucun accroissement ni aucun lustre. L'homme de bien est ce qu'il est, dites plutôt ce qu'il s'efforce d'être d'un soleil à l'autre contre cette chair qui le tente et le remplit de lâcheté, contre les cupidités qui le chatouillent ou qui l'enflamment, et, pis que tout cela, contre les sophismes dont cette même conscience se paie jusqu'à abolir en elle les distinctions du bien et du mal, du licite et de l'illicite. J.- Jacques Rousseau a créé pour les consciences mortes un qualificatif qui n'est ni trop hardi, ni trop fort. Il lésa appelées « des consciences cadavéreuses » : il était luimême quelque peu de ces espèces là. Le Christ est venu qui d'un mot a renversé toutes les définitions anciennes, les plus banales comme les plus relevées, de l'homme de bien, celles de l'Académie, celles du Portique, celles de l'Epicurisme, celles du Pyrrhonisme et tant d'autres en-
(1) La bonne conscience devant Dieu. Liv. II, ch. il. Non magni pendas^qiiis pro te vel contrd te est : sed hoc açfe et cura, ul Dens tectim sit in omni re, quant facis. Haheas conscimUam bonam, et Deux benè te defensabit.
Ne vous souciez pas beaucoup que quelqu'un soit pour ou contre TOUS, mais faites en sorte que, dans tout ce que vous faites, Dieu soit avec vous. Tenez votre conscience en bon ôtat, et Dieu sera votre défenseur.
Ne te mets pas beaucoup en peine De toute la nature humaine, Qui t'aime ou qui te hait, qui te nuit ou te sert : Va jusqu'au Créateur, mets ton soin à lui plaire.
Quoique tu veuilles faire ; Et s'il est avec toi, marche à front découvert. Qiiem enim Deus adjuvare voluerii, nulliun perversilas nncerc poleril. Car personne, quelque mauvaise volonté qu'il ait, ne peut nuire à celui que Dieu veut aider.
La bonne et saine conscience A toujours Dieu pour sa défense, Et reçoit de son bras une si forte parde. Qu'il n'est point de méchant qui la puisse accabler.
COMPARÉKS DANS LEUKS l'AKTlES PUlISClPALblS. 301
core. Ce mot d'ime siûiplicité spirituelle sans égale et d'une douceur infinie c'est le inundu corde de l'Evangile. Beati niiiiidu corde. Bienheureux ceux qui ont le cœur net I Le cœur n'est-il pas le centre de l'honnête ? Et quand il est net, tout ne s'y voit-il pas comme en une eau limpide? Le véritable homme de bien n'a rien à cacher de son fond à autrui. 11 se montre à tous tel qu'il est, avec une sorte d'effronterie intrépide et charmante. N'ayant aucune tache au-dedans, il n'a pas peur qu'aucun y pénètre et n'y découvre quehiue vilenie dont lui-même n'avait pas conscience. Telle est, disons hélas! telle devrait être la conscience du vrai chrétien, telle en chacun de nous la pureté du dedans. Aussi le Christ la nomme-t-il en son rang hiérarchique parmi les béatitudes réservées à ses élus; et à l'égard des primautés de ce monde-ci il n'en reconnaît qu'une, c'est d'avoir un cœur net Beati nuiiido corde. Cela déprime fort, s'il ne met pas à néant, toute l'Ethique mondaine et les cent espèces de morales qui se débitent dans les Ecoles.
Il s'agit de soutenir en chrétien et d'une foi sûre d'elle-même ces oppositions effrayantes entre les choses qu'ici-bas nous avons aimées et les choses qui nous attendent par de là. Les unes ne vaudront plus rien; les autres seront notre tout dans la bienheureuse éternité. Les affirmations théologales de notre Saint non moins que les exemples à l'appui sont de poids; on en est accablé; et cette vision anticipée de l'ordre des justices de Dieu a par elle-même une force de démonstration de laquelle notre raison est saisie et notre conscience a peine à se remettre en son assiette. Hallucinations de la vie ascétique ! b'antùmes qui hantent des cerveaux peu nourris et épuisés d'esprits animaux ! — Tant que vous voudrez : mais dé-
fendez-vous contre celte logique serrée du plus exact des Juges ayant à mesurer la peine à la coulpe, et à faire la proportion entre les deux. De môme pour les mérites et les récompenses. Vous homme, siégeant en un tribunal, (1), vous jugeriez par les mêmes règles et selon les espèces. Eh bien, Dieu fait comme vous et plus parfaitement que vous. Ses justices ultérieures ne sont donc pas un pur idéal religieux. Ce sont nos justices humaines consommées en rectitude, sans vices de formes, sans confusion d'espèces et de personnes, et nul n'étant plus reçu à en appeler.
Ne ménageons pas les images des deux états futurs opposés l'un à l'autre, le mal et le bien éternels. Ces images vivifient le dogme, et nous le mettent sous les yeux dans toute sa réalité pathétique. Le Saint et le poète s'y montrent des peintres et des Iconographes de la même
force.
Timc magis consolaheris super devotâ oralione qiiàm super delicatâ comestione (2j.
Tu sentiras ton âme alors phis consolée D'une oraison dévote à tes soupirs mêlée Que d'avoir fait parade en de pompeux festins Du choix le plus exquis des viandes et des vins.
Le moine ne voit le monde, ses pompes et ses joies sensuelles que de loin et par le bruit, pour faible qu'il est, qui lui en vient jusqu'en son oratoire. Il n'a pas de peine à imaginer qu'on fait meilleure chère parmi ceux du Siècle que chez ceux du cloître ; encore n'a-t-il pas idée, le saint homme ! du menu de la table des riches et de ce qu'est le gouffre de leur gourmandise. Il en pâlit d'horreur ; et nul doute que, dans sa charité miséricor-
(1) Bourdaloue a dit que les bons juaeiiients des hommes ici-bas sont un commencement des jugements de Dieu.
(2) Alors on recevra une plus grande cousolaliou d'une prière dévote que d'un bon repas. (ID., id.)
dieuse et sa passion du salut des pécheurs, il ne prie pour ces âmes vendues à leurs corps et plongées dans les délices des sens. Un mot lui suffit pour dire la chose congrùment et au plus prés de l'exacte casuistique des péchés et des vices. Le mot contient en soi toute concupiscence charnelle ; il est plein de l'esprit de Saint Paul qui nous crie de prendre garde aux crapules de table d'où dérivent les pires désordres. Il n'y a pas à ajouter à la propriété spécifique de ce delicaîd coniestionc ; tout barbare qu'est le substantif, notre Saint s'y tient ; il n'a pas à s'occuper davantage des .pompes et des œuvres du siècle.
Corneille lui a sa place, pour modeste qu'elle soit, sur ce théâtre du monde: il ne s'v fait rien dont il ne soit, ou dont il n'entende parler fort et tout haut. 11 n'est bonne ou mauvaise compagnie dont les mœurs et les déportements ne lui soient connus. Lequel de nous n'a pas, sinon fréquenté, au moins coudoyé toute sorte de gens en ce monde? Un honnête homme traverse toutes les souillures sans pour cela en être contaminé. C'est pour lui matière à observation, occasion de philosopher, et, s'il est poète, occasion de peindre, et de nous rendre au naturel les choses et les personnes.
Que d'avoir fait parade en de pompeux festins Du choix le plus exquis des viandes et des vins.
Voici que le deJicatâ comestione de notre Saint nous est étalé dans toute sa pompe épicurique. Rien n'y manque, ni les roses, ni les chansons, ni les joyeux propos, ni les Divinités auxquelles on boit en ces lieux de corn- potation et d'idolâtrie.
Ah, plus rien ne vaut en ce séjour des cieux de ce que nous prisions le plus ici-bas et dont notre vanité se gaudissait aux yeux des hommes I Que sera-t-il des belles paroles — pulcliraverba — auprès des œuvres saintes — Saucta opéra - ''^Ues-ci et celles-là pesées à leur poids
« dans la balance ? » Corneille dit « la balance » tout court. Dieu étant le peseur. Quand notre tour sera venu de ce pesage définitif :
.... yous nous trouverions mieux.
D'y voir de bons effets que de belles paroles,
Des actes de \ertu que des discours frivoles.
Tune plus placebil strkta vita et ardua pœnitentia quàin oinnis delectatio terrcna (1).
D'y voir la pénitence avec sa dureté,
D'y voii*. l'étroite vie avec son àpreté,
Que la douce mollesse oii flotte vagabonde
Une àiue qui s'endort dans les plaisirs du monde.
La théologie légifère, définit et spécifie ; de là peu de mots et abondamment de substance. La parole de Dieu est
brève ; mais quelle plénitude de sens ! Tous les désordres de la volonté humaine, toutes les démarches des passions, toutes les espèces de concupiscences sont contenues dans cet omnis delectatio terrena. Cela suffit à la théologie pour dénommer l'homme animal, et les vastes capacités de l'appétit naturel. Le poète parle en une langue dont le génie ne consiste pas à définir, mais à peindre. Elle n'aime pas à se resserrer dans la pure doctrine ; vite elle court aux exemples, aux objets de ce monde visible, à l'homme qui vit et agit sous le soleil dans toute l'étendue de sa liberté. Pour le poêle il n'y a que des passions personnifiées et qui figui^ent chacune en son air sur le théâtre du monde. Il n'y a que des physionomies, tantôt illuminées par la joie, laulôt assombries par les noirs soucis. Tout lui est un spectacle vivant et divers. Lui-même il est de tout ce qu'il imagine, et il y fait un personnage, joyeux avec ceux qui sont dans la joie, pleurant avec ceux qui pleurent, le plus homme qu'il se peut et le plus des
(1) Alors une vie austère et une piuiteuce rigoureuse donneront plus de satisfaction que tous les plaisirs de la terre. (In., id.)
nôtres parmi les vicissitudes de cette vie passagère. Le moine de Vlmitatio Christi s'écarte peu de cette science intuitive du cœur humain qu'ont les Saints, et qu'ils ont infaillible. Il demeure le plus ordinairement sur son premier coup d'oeil. S'il se met à songer aux voluptés du siècle, aux grossières délices de la chair, c'est pour les caractériser comme en passant et d'un trait serré et pudique ; delkata comestio, omnis terreslris deîectatio, après quoi il en détourne sa vue. Le poète a des yeux pour tout voir, et des oreilles pour tout entendre. Hien ne parait dans ce monde, rien n'y remue, qu'il n'en soit récréé ou ébranlé. N'y est-il pas lui-même partie prenante par la force qu'il a d'imaginer, de sentir et de rendre ? Ame immense, centre de vie et d'amour, heureuse et malheureuse tout ensemble! Nos biens, si peu qu'ils durent, la touchent de leurs douceurs fugitives; nos maux, qui ne cessent guère, l'attendrissent et la font gémir. Le poète s'assied au banquet des voluptueux, la couronne de roses au front, la lyreà la main, buvant auxfaciles amours, et à ces quelques matins de la belle jeunesse. Le même a les larmes, les plus douces et les plus humaines qui se puissent répandre, pour toutes nos misères — sunt lacrimœ rerim. — N'est-il pas de tous nos deuils, de toutes nos orbites, orbitatum {que \e moi n'esl-W français?), de toutes ces moissons de la cruelle mort confuses et indistinctes ? Si bien qu'ayant alïaire en Psychologue aux diverses espèces des passions, les définir pour lui, c'est les dépeindre à grands traits, et nous les étaler avec toutes leurs énergies impétueuses et mauvaises. L'action ou le drame, le poète y tourne invinciblement par la force naturelle de l'imaginative. Sans être profèsen métaphysique, il conçoit et il entend l'abstrait non sans quelque pertinence ; mais c'est pour lui donner corps et figure de personne vivante. Il fait paraître à nos yeux
Cette douce mollesse où flotte vagabonde
Une âme qui s'endort dans les plaisirs du monde.
Ce total renversement des fortunes de la terre, qui doit s'accomplir à la fin des temps, n'est pas seulement de foi et de doctrine ; il satisfait aux idées de justice et de réparation ultérieure que l'esprit humain a toujours nourries en lui-même, et que les multitudes n'ont pu s'ôter de l'imagination. Et cela n'est pas vrai que des déshérités et des misérables de ce monde ; il l'est de tous ceux qui ont souffert, ici-bas et sans espérance de redressement, d'amères ou de cruelles injustices. Tous crient à Dieu qu'il veuille bien les dédommager un jour et les exalter d'autant plus qu'ils auront été plus ravalés et plus oppressés en cette vie. Universelle est la soif de la justice ; tous tant que nous sommes nous l'avons dans le cœur et, pour ainsi dire, dans les os. Mais ceux qu'elle brûle le plus, et qui eussent inventé, à supposer qu'il n'existât plus, le lieu du rafraîchissement éternel, ce sont les petils de ce monde. Ce qu'ils endurent suffirait à leur faire imaginer et désirer un monde exempt de travaux et de douleurs. Ce qui est chez eux de sentiment la religion le tourne en certitude ; et alors même qu'ils ne se rendent pas au Dogme qui est le plus fait pour eux et le plus convenant à leur bassesse sociale, ils ne laissent pas dans leurs chimères d'égalité tristes et extrêmes de songer d'un Paradis (1) où ils auront à eux la bonne part, d'un Purgatoire où « les heureux » comme ils disent, de ce monde-ci, expieront un bon bout de temps leur insolence et leur dureté, d'un Enfer ou les plus méchants paieront gros le mal qu'ils auront ici-bas perpétré. Eh, ce Paradis, c'est le nôtre ; nôtres aussi ce Purgatoire et cet Enfer !
' « Sois fort, sois courageux, espère, endure, attends » .
(1) Les pauvres \ Ah que ce sont de grands Seigneurs au ciel f (Saint Vincent de Paul.)
C'est pour eux que Corneille a écrit cela; c'est en celte langue chrétienne autant que romaine qu'il lâche de leur remonter le cœur.
Le voilà ce terrible renversement des choses humaines dont la représentation nous est donnée dans ce chapitre xviv, liv. I. ^- De judicio et pœnis peccatorum. Nous avons là comme un abrégé de ce catholicisme populaire, mailre et dominateur des imaginations au moyenâge, le même qui a nourri de son suc théologal et de ses réalités transcendantes le Florentin, chantre immortel de l'Enfer, du Purgatoire, et du Paradis. Gomme le Dante dogmatise, imagine et décrit pour le peuple des croyants, ainsi fait le Saint de Vlmitatio christi; ainsi notre Corneille, nonobstant les tiédeurs ou les torpeurs, déjà déclarées, de la foi parmi ceux de son temps. Génie libre et qui ne s'est donné à aucune faction, à aucune coterie flagorneuse et intéressée, enfant de l'Eglise catholique, demeuré candide et soumis, il dit ce qu'il croit et tel qu'il le croit selon l'esprit et au pied de la lettre. Il y est sublime; cela seul le distingue des multitudes catéchisées. Il craint le même Dieu que celles-ci craignent; il espère au même Dieu en qui elles espèrent; il ne voit pas en lui liu Juge devant lequel les s«uls beaux esprits auront à comparaître, et qui aura soin de trier ses justiciables. 11 confesse avec les derniers de ce monde, pécheurs du même levain adamique, le même Dieu, juge des vivants et des morts.
Les justices ultérieures de Dieu, et l'idée que les multitudes s'en font ici-bas, convenant sur lousl^s points, sur les espèces criminelles et sur les degrés des peines, constituent l'effet de religion le plus grand et le plus effrayant qui se puisse imaginer. Comment se soucier peu, ou ne pas se soucier du tout des deux théologies, de celle des Docteurs, et de celle du peuple, l'une dogmatique, et l'autre de sentiment, à les voir tomber ainsi d'accord sur ce futur et total changement des choses humaines? Au
moins y a-t-il de quoi ébranler les incrédules les plus fermes dans leur petit sens, et les mieux établis au néant de leurs opinions. Avoir contre soi Dieu et le peuple et les petits de ce monde donne quelque peu à réfléchir. Quoi de plus concluant en effet en faveur des dogmes religieux, et du plus décisif de ces dogmes, le jugement dernier, que cet idéal d'une justice future, inévitable et surabondante dont le genre humain est pour ainsi dire -entiché, et duquel il ne peut pas se défaire? Certes il se mêle à cela chez les déshérités de ce monde beaucoup d'envie et de la pire espèce ; quel cœur est exempt de ce poison, même parmi ceux des conditions du milieu? Mais le fond religi<^ux de ces mécontents et de ces murmurateurs ne cesse pas de crier justice et réparation à Celui qui dispense ici-bas, comme il l'entend, les biens temporels, et qui a fait son affaire (il n'en doit compte ici-bas à personne) de la cruelle inégalité des conditions humaines. Il faut bien laisser la parole à ces milliers de Théologiens du petit monde qui dogmatisent à leur manière touchant le jugement dernier, et qui conviennent avec l'Evangile des peines et des récompenses futures, voire même de la proportionnalité des unes et des autres. Je ne sais pas de manifestation plusétonnante delà conscience du Genrehumain,
conscientia generis liumani.
Il n'en va pas des vérités de l'Evangile comme des spéculations, même les plus sublimes de l'humaine philosophie. Celles-ci, à proprement parler, ne descendent pas de leurs hauteurs, ne s'abaissent pas aux entendements de la foule, ne sont pas d'application et, comme parle l'Eglise, d'édification; le mot est trouvé; il est d'une propriété sacro-sainte. Dans l'Evangile tout nous instruit.
nous illnmiiip, nous obligp. Si du dogme d'un jugomont final el universel (levait sortir une leireur d'iniaginalioa et rien de plus, le Christ se serait joué de nous comme d'enfants auxquels de sottes nourrices s'amusent à faire peur des revenants. Mais il a voulu que le dogme des peines eût, dès ce monde et pour le temps de celte vie, son effet comminatoire et de rp^i)ression. Il n"a pas été Docteur et Législateur à demi dans les choses de la morale et pour aussi Join que celles-ci s'étendent, à savoir, par delà le temps mesurable et la fuite précipitée de nos jours. Etre et demeurer un homme de bien eu vue de la récompense — propter reiributionem — et non pour la seule beauté du fait, ce qui est une pure forfanterie d'école ; ne pas prévariquer par horreur du mal et par crainte des châtiments futurs ; l'un ou l'autre parti est laissé au choix du chrétien; à l'un ou à l'autre il joue son salut. C'est là le grand, l'unique intérêt de Tàme, laquelle ne fait rien pour rien, ne donne rien pour rien, même à Dieu de qui elle lient tout. Comment cela, et en quoi donne-t-elle du sien? En portant généreusement le poids de ce corps et n'y défaillant le soir que pour reprendre baleineau matin; en domptant la bête autant que faire se peut in modico, nous dit notre Saint qui nous connaît de reste ; en n'allant pas au péché comme va l'animal à la pâture, mais se roidissan aux occasions de chute par un ressaut vigoureux du libre arbitre; quoi de plus? en offrant à Dieu ses peines de chaque heure, et dans les maux extrêmes le sang et ses larmes. N'est-ce pas là donner de son propre à Dieu en vue des compensations éternelles, et troquer des misères, sitôt terminées, contre des biens incorruptibles et qui ne finiront pas? Et cette idée n'est-elle pas bien naïve et d'un christianisme bien populaire que Dieu se montre bon marchand avec sa créature, puisqu'il fait payer à celle-ci de (juclques jours de tribulations toute une éternité de bonheur? Bon maître de maison, exact à tenir ses comptes, et qui ne sait pas bénéficier sur les gages de ses serviteurs,
c'est par « des mille et des cents » comme parle le peuple, qu'il régie ce dont il est convenu avec eux. Et en vérité il fait si dur vivre ici-bas dans cette chair à tout moment offensée, insolente au temps de la sanlé, lâche à la maladie; nous avons tant d'affaires avec la douleur ou la concupiscence, avec nos propres passions et avec celles d'autrui ; subsister d'un soleil à l'autre occupe et fait suer tant de misérables; ce que nous possédons ici-bas, palais ou chaumine, terres ou argent, est si peu à nous et pour si peu de temps, et la mort a la main si prompte à nous dessaisir ; richesse, médiocrité, indigence, tout cela est tellement la même chose eu égard à la durée et au cours précipité des ans que l'homme, laissé à son bon sens^ et abstraction faite des vérités /révélées, n'aurait pas su imaginer une compensation à ses destins terrestres moindre que cette éternité bienheureuse dont il a promesse de son Créateur et Rédempteur. Encore faut-il qu'il la mérite. Il n'en est pas bénéficiaire par droit de naissance. Dieu seul qui est l'Eternel et de nom et de fait, pouvant nous faire participants en la manière qu'il l'entendra de ses félicités infinies.
Donc nul relâche au combat de la vie ; nous avons tout à gagner à le bien soutenir, et tout à perdre à nous y comporter mollement. Essayons-nous — c'est le dogme catholique au plus serré des choses — aux peines de la Géhenne par les peines de la vie présente, et jugeant de celles-ci par celles-là, nous reprendrons cœur à souffrir de moindres maux par la considération et la crainte de pires. Voilà comment les dogmes, qui ont trait à la vie future, enseignés et vulgarisés, font office, non pas d'épouvantail à effrayer des enfants, mais de frein à la bêle et de loi morale au verbe haut et toujours avertissant :
Discite justitiam moniti... (Virg., En., Liv. VJ).
Aurions-nous moins peur, nous chrétienne, de notre enfer que n'avaient du leur les païens, je l'entends de la
bonne peur qu'ont les honnêtes gens de se manquer à euxmêmes et de déchoir d'un si haut rang?
L'exercice n'en est pas doux, et il ne prend guère fin qu'à la mort. Mais qu'est-ce que cela de tâcher de vivre en homme de bien auprès des peines perpétuelles dont Dieu seul sait le mode et la proportion, réservées aux méchants et aux endurcis?
Disce te mine in modico pâli, et timc à graviorihiis valeas Uberari.
Hic primo proha qidd possis posteà.
Apprends qu'il faut souffrir quelques petits malheurs Pour l'affranchir alors de ces pleines douleurs ; Eprouve ici ta force, et faia sur peu de chose Uii faible essai des maux où l'avenir t'expose.
Ah, notre Corneille, si bon latiniste, n'aurait-il donc pas vu et souligné cedisce tepati, apprends « à te souffrir toi-même en peu de chose » qui est le dernier mot de la science de l'homme et de la pathologie du cœur humain ! Se souffrir soi-même I Cela dit tout; cela épuiserait toute la psychologie chrétienne, si elle n'était pas inépuisable. Il s'agit bien de « quelques petits malheurs » ; il s'agit de notre misère originelle en son entier et en ses parties les plus vives et les plus diverses. Ne sommes-nous pas à nous mêmes notre accablement le plus grand? Quelle affaire qu'être simplement à soi et y ordonner de tout au mieux de la raison et de la justice! Les plus amis d'eux-mêmes et les plus enfoncés dans leur égoïsme y sont comme mal assis. Qu'est-ce des bons qui tâchent à être encore de meilleurs gens? Qu'est-ce des Saints qui se gênent et qui se persécutent, afin d'atteindre à la sainteté parfaite? La chose ne pouvait pas être dite en moins de mots et plus pleins de sens. Di^ce te mmc in modico pâte. Les « petits
(1) Apprenez à souffrir présentement de petites peines pour pouvoir vous flélivrer alors des plus firandes. Eprouvez ici de quoi vous serezcapable dans la suite, (lo., id.)
malheurs » de Corneille n'approchent pas de cette divine psychologie. Le poète ne tarde pas à se relever de là et à se souvenir qu'il est Corneille.
Si nunc tàm parum non vales siistinere, qtiomodo œterna tormenta poteris sulferre? (1)
Et si te modica passio tam impatientem cfficit, quid gehenna tune faciet?
Ils (ces maux) seront éternels^ et tu crains d'endurer Ceux qui n'ont ici-bas qu'un moment à durer ! Si leurs moindres assauts, leur moindre expérience Te jette dans le trouble et dans l'impatience. Au milieu des Enfers où ton péché va choir, Jusques à quelle rage ira ton désespoir ?
« OÙ ton péché va choir » ne fait-il pas trembler les meilleurs de ce monde? Gela sent son bord de l'abîme, et donne le vertige. Notre Corneille nous est rendu, le catholique, le théologien et le poète.
Ainsi pour nous recueillir sur ce chapitre de jndicio et poenis peccatoriim, sur ce suprême dénouement des choses d'ici bas désordonnées et violentes, la Religion propose à notre foi le plus simple et le plus net des dilemmes. Elle n'en rabat pas « un iota » pour la commodité de nos consciences, et afin de ménager à nos âmes un faux repos. Elle dit à chacun de nous : choisir entre les deux ; ou détester ce monde, ou ne pas régner par après avec Jésus-Christ.
Ecce vero non potes duo gaiidia hahere, delectari hic in mundo, etpostèa regnare cum Chris to (2).
(1) Si vous ne pouvez pas endurer à présent si peu de chose, comment pourrez-vous soulfrirles tourments éternels. (Id-, id.)
(2) Vous réjouir en ce monde et régner avec Jésus-Christ dans l'autre sont deux plaisirs dont il est impossible de juuir. (Id., id.)
SoufTre, souffre sans bniil, quoi que le ciel t'envoie;
Tu ne saurais avoir de deux sortes de joie.
Soûler de tes désirs ici l'avidité.
Et régner avec Dieu dedans l'éternité.
Il n'y a que ces deux partis eu égard à l'Éternité. II n'y en a pas un troisième ou moyen dont notre lâcheté s'accommoderait, pas plus qu'il n'existe une morale moyenne ou troisième du nom. Les dogmes et, par dessus tous, le dogme de l'Éternité, sont vraiment d'airain, comme les anciens l'ont dit de la nécessité. Cet airain ne s'amollit pour qui que ce soit : on use ses dents à le vouloir entamer. L'homme étant ce qu'il est, tout de chair, quand il laisse faire celte maîtresse insolente, et l'idée de la mort ayant seule le pouvoir de la réfréner, si le dogme n'était pas d'un comminatoire implacable, il ne servirait de rien aux mœurs et au règlement de la vie; il n'empêcherait aucun des emportements de la bête, aucun des mouvements naturels de la concupiscence; et l'homme, que la loi civile n'atteint pas dans son for intérieur et ses intentions mauvaises, ne craindrait rien pour au delà de cette vie, pas même des Dieux de son invention, des fantoches de Dieux. Contre l'elTrénée nature et ses échappées bestiales il n'est que l'Éternité des peines passée en créance publique, et assez forlemnnt établie dans le monde pour qu'elle y domine les volontés par les imaginations. Il en a été toujours ainsi, et les mauvaises consciences ont de tout temps nourri de leur poisons d'infernales Euménides. « Lequel ne craignant rien, a dit Eschyle, est homme de bien ?
T'.7 Y^p ozoy.vMz y/r^îev svo'.y.oî êpsTÛv ;
Quant la chose n'est plus de créance, ni même d'opinion chez un peuple, qui serrera le frein à la perversité humaine ? Quelle main de dompteur pourra museler le monstre?
L'homme ne porte pas l'idée simple d'une irrémissible Éternité. Les plus endurcis dans le mal ne viennent pas à
une compréhension pleine et entière des peines éternelles. Encore moins regardent-ils d'un œil fixe venir à eux ce grand fantôme, sorti du puits de l'abîme. Mais le Christ est le Dieu de miséricorde ; il attend au repentir les moins repentants ; il se fait fort de changer les cœurs de pierre en des cœurs de chair. Ce qu'il a édicté d'implacable, afin que la loi restât la loi, il l'a tempéré par l'amour qu'il veut de nous, et auquel il sait bien nous amener, ne fût-ce que sur le tard. 11 ne désespère pas des désespérés. Un retour à Dieu, ne fût-il que d'une seconde et rapide comme l'éclair, surmonte la plus invétérée corruption, et arrache au démon sa proie. Que dirons-nous des irrépréhensibles, des Saints? Eux ils ont vaincu la mort par la vie de l'esprit, et l'Enfer par l'amour de Dieu.
Omnia ergo vanilas prœler Deum, et illi soli servir e (1).
Qui enim Deum ex toto corde aniat, nec mortem, nec suppîicium, nec jiidicium, nec inferniim metuit ; quia perfectus amor securum ad Deum accessum facit.
Tout n'est que vanité, gloire, faveur, richesse, Passagères douceurs, trompeuses allégresses ; Tout n'est qu'amusement, tout n'est que faux appui Hormis d'aimer Dieu seul et ne servir que lui.
Qui de tout son cœur l'aime y borne ses délices ; Il ne craint mort, enfer, jugement ni supplices. De ce parlait amour le salutaire excès Près de l'objet aimé lui donne un sûr accès.
Toutefois le dogme de l'Éternité des peines subsiste aux siècles des siècles pour le plus grand bien de la morale et des polices chrétiennes. Dieu n'est pas un législateur qu'on oblige à se dédire, et si les honnêtes gens eux-
(1) « Tout est donc, vanité » excepté d'aimer Dieu « et de le servir seul. » Car celui qui aime Dieu de tout son cœur ne craint ni la mort, ni les tourments, ni lejucemeut, ni l'eufer, parce que le parfait amour doune-un accès libre et assuré auprès de Dieu, (lu., td.Ronr,, YUI. 38,)
mêmes ont besoin d'être avertis et contenus par une loi supérieure et non sujette à mutabilité, qu'y aura-t-il d'assez fort pour terrifier les méchants et leur lier les mains? Si les religions ont été inventées, comme c'est le sentiment de quelques-uns, pour subvenir à l'insufiisance des lois et des polices humaines; si l'idée d'un Dieu rémunérateur et vengeur fait simplement ici-bas l'office d'une morale supplétive, l'invention n'est pas tant à mépriser; disons même que le tour est bien joné. La religion du Christ, révélée par lui, en lui personnifiée, n'a pas de ces adresses là ; elle n'est ni la machine de renfort, ni la servante de la politique. Elle gouverne, pour son compte et avec un souverain empire, des âmes unies à des corps, et qui, aussi longtemps que dure cette union, s'agitent et pâtissent « sous la loi des membres, » Elle a ses sujets qui obéissent à elle et non aux puissances temporelles, ses justiciables qui ne relèvent que des justices futures. Elle lie ou délie; elle condamne ou elle absout d'autorité divine et pour le temps de cette vie et pour la vie à venir. Voilà pourquoi elle n'a garde de rien diminuer de la teneur de ses dogmes salutaires, et de la plus efficace de ses admonitions préventives, de l'Éternité des peines.
On ne supporte pas l'idée d'un genre humain qu'on aurait libéré de la crainte d'un Dieu rémunérateur et vengeur: mieux vaudrait vivre avec des fauves, semblables avec semblables. La théologie, dont le génie et l'office consistent à nous rendre raison du divin et des choses d'au de là, ne sort donc pas de la vérité catholique et sociale, quand elle s'appuie sur la parole même du Christ pour maintenir au dessus de toutes les têtes, au dessus de toutes les conditions, des grandes et des petites, le dogme de fenfer et des peines éternelles. Où l'amour de Dieu qui est le même que l'amour du juste et de l'honnête ne peut rien sur l'homme animal, sur les ellréués et les endurcis de ce monde, la menace par excel-
316 LES Di:ux niHAri{)r\s de jésos-christ
lence, la terreur des lerrenrs, l'enfer, pour l'appeler par son nom, est bon à mainlenir, Olez l'enler de la cré;ince ou siniplenienl de rim;iginalion des niultiiudes, et dites si la place est tenable en ce monde pour aucun des honnêtes gens.
Bonum tamen est ni, si necdum amor à malo revocat, saltem timor geheimalis coerceat (l).
Il est bon toutefois que l'ingrate malice En qui l'amour de Dieu cède aux attraits du vice Du moins cède à son tour à l'effroi des tourments Qui l'arrache par force à ses dérèglements.
Il est bon, bonum tamen est, n'est-il pas jusqu'en sa rigueur dogmatique, plein de l'esprit de douceur du Christ, de celui qui pardonne plus volontiers qu'il ne damne, et auprès duquel nulle âme n'est reçue à désespérer de son salut? Tous les mots de la doctrine chrétienne veulent être pesés au poids du sanctuaire. Pas un qui ne soit de conséquence pour cette vie-ci et à l'égard de l'autre. Notez ce tamen qui ne surajoute rien à la dureté du dogme, et qui ne fait qtie réserver l'utilité universelle et la nécessité sociale d'une justice ultérieure suspendue sur la tête des contumaces. Dieu peut-il faire moins pour ce qui touche à sa majesté inviolable que ce que font les législateurs de la terre auxquels incombe le devoir d'assurer la paix publique par les prohibitions et les menaces et, à toute extrémité, par les supplices?
XU
Tel est le chapitre xxiv du liv. I de Vlmiiatio Christi : Dèjudiciis et pœnis peccatorwn. La théologie en
(1) 11 est pourtant bon d'être retenu par la crainte de l'enfer, quanti )' amour ne vous retire pas encore du péché. (1d., id.)
fait le fond, el soulieul tout l'ordre démonstratif. La foi s'y étale dans toute sa beauté et sa gloire. Et comme pour donner le dernier coup de la persuasion à l'esprit humain, dont les puissances tenues, pour ainsi dire, en l'air par le pur intelligible, se fatiguent et s'exténuent à ce jeu périlleux, l'imagination intervient, la sombre imagination du moyen-âge, qui donne corps et figure aux vérités de la foi les plus étonnantes et les plus terribles. Une justice de Dieu, qui ne parlerait pas à mes sens et à celle chair de péché au moyen de choses distinctes et préfigurées, une éternité des peines, dont nos corps ne seraient pas, les corps dans lesquels nos âmes ont prévariqué, nous dit magistralement Tertullien :
El quod omninô de judicio dei patl debent animœ, non sine carne meruerunt, intrd qiiam omnia egernnt (1).
Une telle éternité serait une pure spéculation de l'esprit, une agréable et commode fantaisie de l'imagination, une ombre des justices de Dieu. N'ayant plus affaire à notre personne entière, n'ayant plus de prise sur le corps, sur quelque chose de solide [sine materià solidâ (de resurrectioné), elle n'atteindrait pas l'individu, le vrai coupable, tout sortant de son flagrant délit; elle serait de nulle efficacité ici bas pour intimider et pour contenir. Aussi est-il admirable de voir comme les croyances païennes conviennent avec les chrétiennes touchant cet objet capital des peines futures et dont la chair ne sera pas exempte.
Nous ne disons pas, Dieu nous en garde ! que les sources théologiques sont les mêmes chez Homère et dans TEvangile. Mais comment n'être pas frappé de ce rapport de religion entre païens et chrétiens, lequel les met d'accord sur le principe et la nécessité d'un dernier
(1) Et ce que les âmes doivent souffrir entièreineut du ju^'omeat de Dieu, elles ue Tout pas mi;rilé saus cette ciiair daus laquelle elles ont tout perpétré.
jugement emportant d'éternelles récompenses ou d'éternels châtiments? Une éternité de peines dont la chair sera, la chair qui ne cessera pas de refleurir ef se revigorer pour la souffrance ! Quelle conception de l'esprit humain dès avant la vérité révélée I Quel mythe prodigieux, «nfant de la religion naturelle, et qu'a recelé de tout temps, il n'y a pas à en douter, la conscience du genre humain 1
Oui, le dogme catholique de l'éternité des peines est dur à recevoir, dur à porter même à la foi, et confondant à méditer. Et néanmoins la proportion n'est que juste entre Dieu, édictant des peines éternelles, et ses misérables créatures qu'il punit pour avoir osé l'olïenser. Il semble que l'infinie justice ne puisse statuer que pour l'infini des temps; n'était-ce que le Dieu des vengeances est aussi le Dieu des miséricordes, et que sa souveraineté demeure la même, qu'il lui plaise de châtier ou de pardonner, de commuer ou de remettre la peine. Ce n'est pas à nous, les pécheurs et les justiciables, à nous ménager des accommodements auprès d'un tel juge, et à réduire cette éternité des peines aux faibles conceptions que nous nous formons ici-bas du temps et de la fuite de nos jours. 11 nous faut accepter, même sans la comprendre, la parole de Dieu pour ce qu'elle est et pour ce qu'elle donne de pâture à nos méditations. N'est-ce pas en ceci que consiste tout le travail du salut? Espérer tout et craindre tout, fait et parachève le chrétien.
De là vient que l'élernité, si peu qu'il tombe de cet épouvantable mystère dans notre imagination, fait l'effet à celle-ci d'une réalité sur laquelle elle a prise dès ce monde. Gela n'excède pas moins notre compréhension que l'être de Dieu ; mais il suffit que cela nous domine et nous donne à penser touchant le futur, s'il nous sera heureux ou fâcheux. Les temps (qu'ils sont bien loin de nous!) où l'idée de l'éternité possédait les âmes et les tenait comme sous elle, le moyen âge avec ses mœurs
violentes et ses ardeurs spirituelles, nous met à nu pour ainsi dire ces terreurs des imaginations préoccupées du jugement dernier. L'architecture et la poésie rivalisent à qui symbolisera de la façon la plus expressive ce dernier et inévitable jugement et les alarmes qui déjà s'en répandent par tout le monde catholique. Alighieri, au sortir des désolations et des épouvantements de l'an mille, n'a-t-il pas évoqué de leurs Limbes et de leur Géhenne ceux damnés à temps, et ceux damnés à perpétuité ? H a restitué à chacun d'eux, conformément à^ la vérité théologale, son corps en son intégrité et solidité, ses airs de vie, son discours, ses attitudes habituelles, toute sa personne vivante et parlante. Jamais le génie de la Prosopopée, enflammé par la foi qui avait manqué « au doux maître Virgile » n'a tant osé et tant poussé à la vie. Ces morts sont les plus vivants de la Résurrection et de l'éternel recommencement des choses. Je crois « à la Résurrection de la chair » (sapxoT avasTajw). L'on se dit cela et l'on se le répète avec des redoublements de foi, après qu'on a lu, il faudrait dire, visité l'Enfer du Dante. La théologie et la poésie ont les mêmes ailes séraphiques et la même vigueur à porter le dogme des justices éternelles.
Dante et notre saint de Vlinitatio Christi croient au même lieu des expiations définitives, au même appareil des su[)plices, au même Enfer. Ici et là les analogies sautent aux yeux du lecteur. Mais le Dante est un Gibelin rancuneux et implacable, juge et partie dans sa cause, et qui peuple son Enfer de ses ennemis politiques. 1] met Dieu de moitié dans ses haines et dans la volupté cruelle des représailles. Catholique au plus serré du dogme et de l'orthodoxie, il embrasse avec un sombre amour l'éternité vengeresse. Notre saint de Vlmitatio Christi, non moins bon croyant que le florentin, et saisi de la même figure des exécutions éternelles, mais doux aux pécheurs comme le Christ son maître, et comme lui les
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allenJant patiemment à repen Lance, ne fait voir de rigueur qu'à l'égard des endurcis, des superbes d'esprit, des infâmes aimant leur infamie, et qui s'y complaisent comme le pourceau dans sa fange. Pas de pitié pour mes damnés, dit le Dante; vivants ils m'ont haï, persécuté, chassé de ma patrie; j'étais du bon parti, ils l'ont vaincu, ils l'ont écrasé, ils ont tenté de le perdre d'honneur. A eux de souffrir à leur tour, de souffrir à tout jamais, vivant pour le supplice et n'en mourant pas. Ainsi parlent par la bouche du Dante les haines civiles et les immortelles fureurs des factions, jusqu'à mettre Dieu luimême de la partie. Il semble que ce catholique immiséricordieux ait fait sa chose du dogme de l'éternité, et que Dieu Fait chargé d'ordonner de tout dans la Géhenne. Combien notre saint, non moins ferme sur la parole du Christ et ne rabattant rien des menaces éternelles, les tempère par une douceur confortative qui est de son génie et de son état, et qui aide notre humanité misérable à soutenir la vue d'un tel futur! L'épouvantai! n'est pas moindre; la loi de l'expiation non plus ne s'est pas amendée pour la plus grande commodité de nos mœurs et de nos conduites. Mais on nous l'explique, on nous -la commente dans ce latin vulgaire avec une condescendance telle que cela prend le tour d'un enseignement familier et d'une discipline de salut à la portée des humbles et des superbes, des dévots et des indévots, des âmes qui sont le plus sous la main de Dieu, et de celles qui ne sont que chair et sang.
Bomim tamen est, ut si necdmn amor à malo revocat, sallem timor gehennalis coerceat.
Ce timor gehennalis n'admet guère d'équivalent en français; laissons-lui toute son énergie latine et catholique. On dirait le titre d'une loi Romaine de pœniî, exposé aux yeux de tous, afin que nul n'en ignore et ne se prévale de son ignorance devant le juge. Et à l'égard des temps, quel terme théologal nous dit mieux l'état de
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ces consciences catholiques du moyen âge que la crainte du jugement et de la venue inopinée du Fils de THomme ne dompte pas toujours au principal et sur le fait des mœurs, mais qu'elle tient sans cesse en éveil sur les derniers comptes à régler avec la puissance qui lie ou qui délie, avec l'Eglise de Jésus-Christ?
Ainsi dans cette évangélique Imitatio Chrisli, pleine de l'autorité, de la sagesse et de la douceur du Maître, tout revient à l'esprit de direction et au gouvernement effectif des âmes. Ici, dans ce chapitre XXIV, l'éternité nous est présentée non pas seulement comme l'abîme des abîmes, où vont s'engloutir nos jours, et comme la seule chose subsistante en Dieu, père des siècles qui évoluent sous son regard, mais comme la règle absolue de nos pensées, de nos actions et même de nos paroles.
C'est à l'éternité qu'il les faut rapporter comme à la mesure inflexible du bien et du mal, des mérites et des démérites. C'est à l'éternité que toute vie d'homme aboutit, en elle qu'elle se résout : qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, qu'on s'y arrête par la pensée et par la considération de soi-même, ou qu'on passe outre par indifférence, légèreté ou épaississement du cœur, il y a un futur infini vers lequel nous nous précipitons tête baissée et sans aucune chance de nous rattrapper à quoi que ce soit de ce monde-ci. Nous sommes entraînés de l'autre côté par une force à laquelle il serait vain et puéril de vouloir résister; quoi de plus? nous nous sentons écouler, selon la belle expression de Bossuet, dans cet Océan sans rivages. Nous n'y pouvons donc rien, sinon d'aller stupidement à la mer à la manière des fleuves et des torrents. S'il en était ainsi, mieux eût valu
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puur l'homme qu'il fût un corps simple, comme parle la chimie, que non pas un esprit, ou encore un animal d'un»? espèce quelque peu au-dessus de celles qui paissent et qui ruminent. A Dieu ne plaise! Nous pouvons quelque chose à notre futur destin , que dis-je? Nous pouvons faire nous-même notre éternité heureuse, si nous avons vécu cette'vie-ci en gens de bien, malheureuse, si nous avons aimé et perpétré l'iniquité. 11 y a en morale le bon et le mauvais parti ; il n'y en a pas un troisième. Gela fait trembler les plus affermis dans la justice. Mais cela est ainsi ; et l'éternité sonne à mon oreille ni plus ni moins qu'une onomatopée dans le discours écrit ou parlé. Si la. facilité m'est laissée de traiter, pour ainsi parler, à l'amiable avec le Souverain Juge de ma conscience, autant vaut s'en tenir aux Enfers fabuleux des païens, encore qu'on y soit fort mal : notre imagination s'en amuse ; mais ils ne font plus peur à aucun des malhonnêtes gens et des scélérats de l'ère chrétienne.
Voyez ce que les lois humaines, pour Draconiennes qu'elles soient, peuvent contre eux. Ou bien ils les éludent, ou bien ils les enfreignent cyniquement. Ils ont un génie du mal à déconcerter le législateur le 'plus consommé dans la matière délictueuse et le plus ferré sur les espèces. Même avec le glaive de la jnstice^suspendu sur toutes les têtes, vous n'avez qu'à demi la paix sociale. Essayez donc de contenir les mulliludes dans le devoir et de rendre la cité habitable, si vous ôlez aux religions la police qui ressortit uniquement à, elles, la police des âmes. Rien n'est en sûreté des biens, quels qu'ils soient, de celte vie de passage, siTidée ou ra|)préhension, c'est tout un, des choses futures ne hante même plus les imaginations des hommes; si bien que, la foi n'étant plus de la partie, au moins le rêve leur en demeure avec la probabilité d'une justice et de satisfaction éternelles. Oui, politiquement parlant, le Catilina de l'Knler de Virgile, pendu à son rocher et le jouet de l'éternelle et impla-
cable vengeance des Dieux, est plus utile à la police d'un Étal que ne le serait un certain néant des corps et des âmes passé en opinion populaire.
Regarder fixement l'élernilé de ce lieu des choses changeantes que nous habitons n'est pas au pouvoir de l'esprit humain. La métapliy.-ique la plus hardie et la plus subtile y émousserait sa pointe; elle en serait pour ses efforts. Mais de craindre l'éternité, en raison même de sa mystique obscurité et du voile épais qui nous la cache, personne ne peut s'en défendre; et les amateurs les plus intrépides du néant n'ont pas l'esprit en paix sur ce définitif événement qui n'est pas hors des possibles.
Est-ce à dire qu'il le faille attendre d'un cœur pusillanime et tout aux effarements de la peur, et sécher par avance dans les appréhensions de la Géhenne; ou bien, à la manière des quiétistes, s'endormir dans sa propre perfection et ne se pas plus soucier de la vindicte divine que si elle n'était pas? Ni l'un, ni l'autre n'est à faire. L'esprit du christianisme n'est pas un esprit de lâcheté ; il n'est pas davantage un esprit d'indifférence et de quiétude mortelle. Entendons bien ce qu'il est par ce que notre doux docteur de Vlinitatio Chrisli et notre Corneille nous en disent, et par quoi ils concluent à la satisfaction de la foi et de la raison. Où rien n'excède ni ne languit, là est le bon christianisme. Aimer Dieu, le craindre d'une crainte filiale, se sentir à tout moment sous sa main seigneuriale et paternelle, et n'essayer pas de s'y soustraire, vivre en homme de bien et s'acquitter jusqu'au bout de sa tâche comme fait le mercenaire qui a loué ses bras à un bon maître, propter retributionem ; cela seulement, et ni plus ni moins que cela, est plus fort que l'Enfer.
Qui vero limorem Dei postponit, (lia stare in bono non valebit, sed Diaboli laqueos citius incurret (1).
(!) Mais ciîliii qui n'est pas retenu par la crainte «le Dieu pourra na pas ioni-'leuips per:-ister dans le bien, et tombera bientôt dans les pièges du déuiou. (iD., id.)
Si pourtant cette crainte (de la Géhenne) est en toi la maîtresse Sans que celle de Dieu soutienne la faiblesse, Ce mouvement servile, indigne d'un chrétien, Dédaignera bientôt les sentiers du vrai bien.
Que cette théologie est saine et soutenante pour la foi, et comme elle met celle-ci au large 1 Craindre Dieu au principal et agir ensuite de cette crainte ne rompt pas la loi de fer des peines éternelles ; mais il empêche « tout mouvement servile, indigne d'un chrétien ». Ce qui revient à dire que l'amour de Dieu surmonte tout, qu'il dissipe les larves et les fantômes de nuit {noctmm phantasmata), lesquels hantent les imaginations malades ou les consciences criminelles, et qu'il fait taire la voix du puits de l'abîme.