LE CLOITRE
Quod spreto mtindo diilce est servire Deo. Qu'il y a beaucoup de douceur à mépriser le monde pour servir Dieu.
Le cloilre! A vrai dire ce litre ne convient pas plus'spécialement à ce chapitre x du livre III qu'il ne fait à tous les chapitres de Vlmitaiio Christi. On peut bien dire de celle-ci qu'elle a été conçue, enfantée et nourrie dans le cloître. Tout y ressent l'esprit de prière et Toraison mentale; tout y respire le commerce immédiat de l'âme avec Dieu, et comme un entretien de bouche à bouche qu'elle aurait avec ce pur esprit : non pas qu'elle pousse en aucun endroit ses familiarités spirituelles jusqu'à une union infiniment disproportionnée avec l'auteur de la vie, ou à une absorption en Dieu extravagante et tout-à-fait hors de pair : il n'en est rien. Partout dans ce beau livre l'âme, dépendante de Celui qui l'a faite et néanmoins vive en son être propre et maîtresse de son action, soutient avec Dieu un rapport de religion où elle ne renonce à rien de sa per-
sonne spirituelle et du libre emploi de ses facultés. Elle est à tout ce qu'elle a à faire dans ce corps et parce corps, au grand combat de la vie, aux peines et aux misères du pèlerinage, aux exercices vertueux, à tout le dû de la morale et de la sagesse agissantes. Là même où on nous la montre la plus adhérente, pour ainsi dire, à Dieu parla contemplation et par l'oraison, et le plus près de participer à la quiétude divine, elle n'est pas quitte des troubles intérieurs et des secousses qui lui viennent de ces membres, jamais domptés ni lout-à-fait réduits, même chez les saints; en sorte que le repos qu'elle cherche en Dieu, se haussant le plus qu'elle peut jusqu'à lui par la méditation, la plus tendue et la plus épurée, n'est qu'un demi repos d'où ne tarde pas à la tirer ce corps toujours au besoin, et malade de son mal originel.
Tel est le rare et saisissant spectacle que nous offre « le cloître » dans ce chapitre x du livre III. Le cloître au moyen-âge 1 nous en sommes bien loin aujourd'hui et par les choses de notre temps et par le peu qui nous reste du catholicisme ingénu de nos pieux ancêtres. Nous sommes bien peu de gens ayant des dispositions monastiques et d'un tempérament à faire des ascètes.
(1) Non enim omnibus datirni est ut, omnibus abdicatis, sœculo renimtient, et monasticam vitam assumant.
Tu ne fais pas à tous cette grâce profonde Qui délaclie les cœurs des embarras du monde Pour se ranger au cioUre, et n'être plus qu'à loi: Et ce n'est pas à tous que tu donnes l'envie De s'enrichir de fruits que fait naître l'emploi D'une religieuse vie (2).
(1) Car vous ne donnez pas à tous les hommes la prâce de tout quitter, de renoncer au siècle et d'embrasser la vie religieuse et solitaire. {L'Im. deJ.-Ch. Liv. 111, Chap. x.)
(2) Dé fervenli einendallone iotius vilœ nostrœ.
Quomodo faciuiil tain muUi Religiosi, qui salis arctati sunt sub disciplina clauslrali ?
Rarà nxeunl, abslmclè inviint, pauperriinè comedunt, grosse vestiunlur, iiiullùn tabJi'^iU, pj^rùin io^uuiiliir, die oijUcint, mxni surgunt,
COMPARÉES DANS LLUKS PAHilES PRINCIPALES. 3Ï7
Encore sommes-nous assez gens d'esprit pour comprendre la beauté et la grandeur de ce qui nous passe, et pour tomber d'accord avec les saints sur des sublimités de l'ordre métaphysique et moral telles qu'il faut prendre le parti, ou de s'en gausser agréablement, ou d'en être remué au plus intérieur de sa conscience. La manière de prendre les choses de nos gouailleurs est de beaucoup la plus commode et la plus {)ropre à nous tenir en santé. Mais comment s'empêcher d'admirer les mortifiés et la vigueur qui
orationes prolongant, fréquenter legunt. et se in omni disciplina custodiunl.
Attente Carthu>^iens(^s, CiHcrsiear.es, et diversœ Religionis Monarhos ac Moniales : iiunliler omni nucle ad psaltenrlum Domino assunjunt.
El idéo tnrpe esset, m lu deberes in tdin sanclo tenxpore piyritare, ubi tanta muttHuto Religiosorum inc.ipit Deo jnbilare.
Goiuiuenl foui doue t;iut t'autres Religieux qui viveut si étroitement sous la discipiiue du cloître ?
lis sortent rarement, vivent dans la retraite, mancent pnuvrement, sont vêtus prossièremeut, travaillent beaucoup, parlent peu, veillent Ion"temp-, se lèvent matiu^ fout de loufîues prières, lisent fréquemment et gardent exactement la discipline de leur ordre
Les Cbartreux, les Reli''ieux de Cîteaux, les Reli-'ieux et les Relipieuses de différents ordres ue se ièveut-ils pas toutes les nuits pour chanter les louantes du Seianeur ? C'est pour cela qu'il vous serait bien honteux d'être né'-'liaent dans un si saint exercice, lorsqu'un si grand nombre de religieux s'y adonnent avec joie. (L'Im. de J.-Ch. Liv. I, ch. XXV,)
Si ton cœur poir le cloître a de la répugnance Jusqu'à gro-sir l'orgueil de tes siîus révoltés. Regarde ce que font tant d'auires mieux domptés, Jusqu'où va leur étroite et fidèle observance. Ils vivent retirés et sortent rarement, Grossièrement vêtus et nourris pauvrement, Travaillent sans reliche ainsi que sans murmure, Parlent peu, dorment peu, se lèvent du malin, Prolonsent l'oraison, prolongent la lecture, Et sous ces dures lois font une douce fin. Vois ces cran Is escadrons d'âmes laborieuses, Vois l'ordre des Chartreux, vois celui de Cîteaux, Vois tout autour de toi mille sacrés troupeaux Et de reliûieux et de relii-'ieuses ; Vois comme chaque nuit ils rompent le sommeil. Et n'attendent jamais le retour du soleil Pour envoyer à Dieu l'encens de ses louanges ; Il te serait honteux d'avoir quelque lenteur Alors que sur la terre un si grand nombre d'angei S'uuit à ceux du ciel pour bénir leur auteur.
leur est venue de là pour penser, et pour tirer de l'aile vers l'objet le plus fait pour exercer l'esprit de l'homme et pour l'attirer, vers le Dieu un et incommunicable?
Ecoutons le moine, le saint de Vlmitatio Christi, dans ses élévations amoureuses au Dieu des mortifiés, disons plutôt dans le commerce, extatique et nullement insensé, qu'il a avec le Père des esprits. Il va nous décrire au vrai la vie du cloître, cette vie faite de règle, d'austérités, de prières sans arrêt, avec des enthousiasmes séraphiques, des abattements dans la poudre, et des intuitions du côté de Dieu d'une netteté verbale et d'une coosistance spirituelle tout à fait étonnantes. Nous n'aurons rien à reprendre de vain et d'illusoire à ces hauts étals de l'âaie ; et nous verrons que nulle part ne manque le substantiel de la métaphysique ou de la morale commune. Tant la science de rÉvangile, portée aux degrés les plus transcendants du spéculatif pur, demeure la science du genre humain (1)1 Et tant a de peine à s'évanouir de l'oraison des saints, pour amoureuse qu'elle soit et toute brûlante du feu des chérubins, Fhommeque je suis, que vous êtes, et qu'a revêtu le Christ, l'homme auquel il nous faut toujours vous et moi retomber!
Nimc itaqite Joquar, Domine, et non silébo.
Dicam in anribus Dei mei, Domini mei, et Régis mei qui est in excelso (2) ;
C'est la manière des saints, le sans-façon dont ils usent, quand ils s'adressent à Dieu, et qu'il leur paraît bon d'entrer en propos avec cette Majesté invisible;
(1) Ad revelationem gentium, cantique de Siméon.
(2) J'oseraij Sei?neur, vous parler une seconde fois et rompre mon sileuce. Je dirai à mon Dieu, à mon Seigneur et à mon Roi, qui habite l& plus haut des cieux. (io-, id. Ps., lxvii, 25.)
Ce que notre Corneille rend ainsi avec une liberté non moindre:
J'oserai donc parler encore un coup à toi.
Je ne puis me taire sans crime.
Je dois bénir mon Dieu, mon Seigneur et mon Roi.
J'irai jusqu'à ton trône assiéger tes oreilles
Du récit amoureux de les hautes merveilles.
0 qiiàm magna mnUitudo dulcecUius tiiœ, Domine, quam ahscondisti Umcntibus tel (1)
Et je veux quà jamais mes cantiques enseignent Quelles sont les douceurs que ta bénignité Ne muntre qu'à ceux qui le craignent.
Sed quid es amantibus? Quid toto corde tibi deservientibus?
Mais que sont ces douceurs au prix de ces trésors Qu'à toute beure tes mains prodiguent et réservent Pour ceux qui t'aiment et te servent?
Aimer Dieu, le plus pur des esprits, l'Eternel, l'Incompréhensible, l'incommunicable, qu'est-ce que cela? L'aimer avec ce cœur de chair, qui ne se prend qu'aux créatures et ne s'attache qu'aux choses visibles, oii est le rapport, oii la proportion, où le point de contact, à parler humainement? Et même à prendre les choses au plus haut de la métaphysique, aux sommets de l'ontologie les plus perdus dans les nues, qui a l'esprit assez ardent et assez affectionné à Dieu, au souverain idéal, pour le pouvoir aimer, comme l'entendent les saints, d'un amour troublant et délicieux? Décidément les contemplatifs du désert et du cloître étaient, et ils n'ont pas cessé d'être des hallucinés sans malice, qu'une médication rationnelle et si peu que ce soit du commerce des hommes finiraient par guérir et
(1) Qu'il est grand, Seigneur, le nombre des douceurs que vous avez réservées pour ceux qui vous craignent I (Id., id. Ps. XXX, 20.)
(2) Mills qu'ôles-vous pour ceux qui vous aiment et qui vous servent de toutileur cœur ? (Id.. id.)
rétablir en leur bon sens. Ainsi raisonnent de rameur de Dieu nos beaux esprits, qui s'aiment furt eux-mêmes et les bons mots qu'ils trouvent à faire, étant pleins de santé et de joie, sur cet amour en Tair d'un Dieu non apparent et tout retiré en son moi obscur et insensible. A la douche, aux verges, ces mouomanes du cloîire I
C'est condamner avec passablement d'impatience ce pur amour de Dieu. Encore mérile-t-il qu'on l'entende dans ses raisons. Laissons la parole à noire saint. 11 sait de quoi il parle ; et il parle de ce qu'il sait bien, en théologien ferré sur ses espèces, en psychologue qui voit clair au fond de son âme, en homme qui vit ici-bas sa vie naturelle, qui porte le poids de la chair, et qui du fait seul de celte chair toujours au besoin sent qu'il dépend d'un Dieu conservateur et bienfaiteur. Voilà le rapport le plus simple, le plus universel entre Dieu et l'homme, entre la créature et le Créateur, rapport d'obligé à Bienfaiteur, que dis-je, de celui qui n'était pas à Celui qui l'a fait être. C'est une sorte de proportion rétablie entre le fini et l'inlini, entre Têtre qui est d'hier et l'Etre sans commencement ni fin. Et partant rien de moins imaginaire, de moins vain et de moins excessif, même chez les saints, que cet amour de Dieu dont ils brûlent, et que l'universalité du genre humain n'a jamais laissé tout à fait s'éteindre au plus fort des idolâtries ou des bravades et des désespoirs de l'impiété. « Notre père qui êtes aux cieux! » Il ne se peut pas que ce cri filial à Dieu n'ait pas été poussé plus d'une fois par les misérables de l'ancien monde, bien avant que le Christ ne l'eût enseigné aux multitudes, et formulé (1) en une prière délicieuse et quasi enfantine que tous les chrétiens savent par cœur. Le pur amour tel que les saints l'ont qualifié, étant les seuls capables de le porter jusqu'à l'extase, revient donc pour nous tous à un amour de dépendance et de gratitude. Cela fait qu'il ne se singularise pas
{1} Le Pater nosler.
COMPARÉES nxys LEURS PARTIES PRINCIPALES. 331
trop, et qu'il vous a un air raisonnable jusqu'en ses emportements exlrêmes et ses saintes folies.
Qu'aimé-je donc en Dieu, que devrais-je aimer par dessus tout et de toutes les forces de mon être, comme lui-même il nons en fait le commandement? Le Dieu qui m'a appelé du néant à l'être, qui a tiré mon corps de je ne sais quelles profondeurs ténébreuses de la cbair et du sang {é locis inferioribus) d'un autre homme (David, Job), et qui a soufflé un es[)ril dans cette masse immonde. Il est né chez nous, dans celte chambre, à tel moment du jour ou de la nuit, après un grand et obscur travail de la nature, un enfant, un pauvre petit, nu de la première nudité, vagissant à l'air qui le touche et qu'il commence à humer, et comme se plaignant d'être des choses de ce monde. Qu'estce que cela? Quel prodigieux ouvrage de la nature, si la nature a été la seule et unique opératrice ! Quel événement brutal, fortuit, absolument inexplicable, si Dieu n'en est pas, Dieu qui a toute puissance sur la matière, qui la manie, qui l'affine au degré qu'il lui plaît et l'accommode pour loger en elle une âme, un esprit I Qu'on me cite le père ou la mère que cette venue à la lumière d'un premier-né n'a pas comme étourdis du coup, avant de les remplir de la plus délicieuse des allégresses de ce monde? A moins de différer peu de la louve qui a mis bas, et qui ne laisse pas de lécher tendrement ses petits, il est impossible que, nous hommes, nous ne ressentions pas quelque peu de la toute puissance créatrice de Dieu dans ce fait tout naturel de la naissance des nôtres. Oui, croyons-en notre propre cœur; il est bon théologien dans les choses qui le remuent d'une manière aussi étonnante. La venue au monde d'un enfant c'est Dieu en personne chez nous et qui y fait tout
ce qui lui plaît. J'ai encore dans les oreilles ce cri charmant d'une domestique pieuse (c'était une bretonne) laquelle, après avoir entendu toute une nuit se plaindre, gémir, se désespérer sa jeune maîtresse en mal d'enfant, lui dit, au matin, la voyant délivrée « Ah, madame, comme le bon Dieu est bon! » Cette simple paysanne, une tout à fait bonne âme, s'expliquait à elle-même, et elle nous expliquait, autant que la chose le comporte, le prodige de la naissance d'un homme. Quia natiis est homo in mundum. « Ah, madame, comme le bon Dieu est bon! »
Naître, à considérer la chose en son étonnante simpliplicité physique, passer du néant à l'être,
« (Le néant que je suis et le rien d'où je sors » a dit Corneille,) est un acte de la Bonté divine que le pessimisme le plus sauvage et le plus impie ne peut pas détruire par des arguments lires des seules lois de la matière. Oui, la vie est dure à vivre du commencement à la fin ; oui, le mal règne en maître ici-bas, et pas un de nous ne peut se soustraire à cette domination, dure comme l'airain, implacable comme Test la mort naturelle. Nous sommes tous faits pour murmurer, nous lamenter, et, comme dit Fénelon « jeter les hauts cris dans cette vallée de larmes. » Suit-il de là que la vie ne soit pas le don par excellence du fabricateur des mondes, et, par rapport à la matière inanimée, le plus haut degré de l'être au-dessous de Dieu et des natures angéliques, et qu'il n'en faille pas rendre grâces à Celui qui, de rien que nous étions eu égard à l'infinie étendue des possibles, a fait de nous quelque chose (1), animam viventem? Même sans les promesses et les espérances de survie éternelle que toutes les religions ont formulées et proclamées d'autorité, avoir été appelé à la vie ne serait pas si peu de chose pour l'homme : encore aurait-il pour lui, à supposer qu'il dût finir comme les bêtes, le privilège de penser que celles-ci n'ont pas, et la
(i) Une. âme vivante.
noble misère de se savoir mortel et de passage sur cette terre. Qu'est-ce donc pour le chrétien, instruit de ses origines et de ses destinées immortelles, que cette vie à lui donnée en pur don avec une gratuité magnifique et sans repentance, que dis-je, avec promesse de survie et de perpétuité? Qu'est-ce que cet esprit « soufflé sur la face de l'homme » par le Père des esprits, et qui, en dépit de la puissance qu'il a d'imaginer, de préjuger, de forger des hypothèses, s'arrête court à celle-ci, qu'il se pourrait qu il pérît avec le corps et dans la même ruine? Il ne veut pas du néant, même par hypothèse. Etre né corps et âme tout ensemble revient donc pour nous à un bien final duquel nous devons, nous chrétiens, les enfants de la promesse, rendre grâces à Dieu. L'amour de Dieu a son principe dans le bénéfice de la création ou du néant surmonte par la vie Aimer Dieu n'est donc pas un acte purement myslique et surérogatoire à la piété commune ; c'est un acte de pure reconnaissance. Ainsi l'ont entendu les saints les plus élevés en sainteté : Ainsi l'entend l'auteur de VInutatio Christi dans ce chapitre x du livre lll.
In hoc maxime osîendisti mihi dulcedinem cJantatis tuœ, quia, cum non essem, fecisti me (1).
Tes bontéi incompréhensibles
Du néant où j'étais m'ont daigné mettre au jour.
En quels termes familiers, dirai-je avec quel sans façon, ces âmes, qui se savent aimées de Dieu, parlent a cette Majesté trois fois sainte 1 Ne diriez-vous pas une sorte de tcte-à-tête entre des esprits de même essence, sinon de même degré et de même dignité? C'est Uieu qui a commencé à aimer ce qui n'était pas, le voyant d'une vue de prescience sortir de son sein fécond et
(0 Von. .a'avoz témoi.ué l'excès et la douceur .le voire clmnté clans meA^smus et p.rliculiùrement « eu me créant » lorsque j el.iis dcus le néant. [\i>-- vi-, Job, X, 8.)
33i LES DEUX IMITATIONS DE JÉSDS-CHRIST
surabondant, et continuer la vie. Ainsi l'amour de Dieu, pour véhément qu'il se montre et d'essor mystique, revient pour la généralité des hommes à un amour filial et de tendre dépendance. Nous sommes tous tenus à l'égard de Dieu, notre Père, de nous montrer des fils reconnaissants. Ce dulcedinem Caritalis tuœ ne le marque- t-il pas bien? Et « tes bontés incompréhensibles» de Corneille font bien à côté de ces suaves paroles latines.
La commune piété des Chrétiens n'est pas incapable, pour peu qu'elle se ramasse en son effort, d'atteindre aux sommets moyens de l'amour de Dieu, à ceux qui ne sont ni trop au dessus de « ces bas vallons » ni trop au dessous des Cieux des Cieux. Il y a encore de par le monde des âmes qui ont des aîles pour voler, et que la fange terrestre ne tient pas trop empêchées. Mais le cloître a toujours été le lieu des esprits, parce qu'il est le lieu de l'oraison épurée, ardente et tranquille. Là seulement on parle à Dieu, au Dieu en trois personnes, comme à un ami. On parle à lui, au matin, et l'aurore commençant à blanchir, au milieu du jour, et le géant des cieux étant au plus haut de sa course, au soir, à la tombée des ténèbres, la nuit, quand tout se tait au sein de la nature, et que l'âme en ce divin silence est seule à respirer par la prière. Là seulement le commerce avec Dieu est parfait, autant que la chair elle-même des mortifiés le comporte, et qu'elle peut soutenir une telle hauteur et une telle fixité de l'oraison mentale. Au cloître l'application aux choses célestes presque dans l'empêchement et la pesanteur de la chair; au cloître la pleine vue, non de l'incommunicable personne, mais des attributs de Dieu que l'esprit humain entend, et du principal de ces attributs, du plus proche de nous, du plus manifeste en ses effets, de la bouté créatrice et conservatrice. Qui a qualité, si ce n'est le moine, et la carmélite, pour nous parler des délices intérieures de la contemplation et de ces réalites spirituelles que nous appelons de pieuses extravagances, n'ayant
pas dan5;la vie du siècle « un second seulement » à nous pour nous y adonner?
Verè incffdbilifi dulcedo contemplationis tuœ qnam largiris amantibus te... Et cum errarem longé à te, reduxisti me, ut servirem tibi ; et prœcepisti ut diligam te (1).
J'ai couru loin de toi, vagabond et sans guide ;
Pour un fragile bien j'ai quitté le solide,
Et tu m'as rappelé de cet égarement ;
Tu fais plus, pour t'ai mer tu m'ordonnes de vivre,
Et joins à la douceur de ce commandement
La clarté qui montre à le suivre.
0 fans amoris perpetid quid dicam de te (2)? 0 fontaine d'amour, mais d'amour éternel I
Le cloiUe a toujours passé, même aux temps de relâchement des ordres monastiques, pour un lieu peu délicieux et pas beaucoup souhaitable. La cellule a peu d'amanls; le jeûne et les macéraiions encore moins. Et pourtant qui nuus parle de cela comme comme d'une raailresse grâce de Dieu et comme d'un privilège départi aux âmes de la haute race? nos mortifiés eux-mêmes, les Saints qui seuls ont bien leur âme à eux, et qui n'ont donné rien à la concupiscence, rien anx joies de la terre, rien même aux douceurs honnêtes de la conversation des hommes. On ne parlerait pas, ainsi que nous allons le voir, (lu renoncement au monde et de réiuincnt olfice de serviteur de Dieu, si l'on ne se sentait pas accru dans sa dignité d'homme par ce divin servage.
(1) La doucur de votre contemplalioii, que vous faites ressentira ceux qui vous aiiiieDt,ue peut être e^priuiée. (lu., id.)
« En me rauieuaut .i vous » pour vous seivir, lorsque je m'en étais éloii-'iio, el en ui« coniniaiulHul !•; vous ainior. (lu., ///. I^aie, LVll, 18.)
{2j Fontaine d'amour éternel, que ilirai-jo Je vous 1 (lo., id.)
33d LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS- CHRIST
Non enim omnibus datum est, ut omnibus abdicatis, sœculo reniintient, et monasticam vitam assumant (1).
Tu ne fais pas à tous cette grâce profonde Qui détache les cœurs des embarras du monde. Pour se ranger au cloître et n'être plus qu'à toi ; Et ce n'est pas à tous que tu donnes l'envie De s'enrichir des fruits que fait naître l'emploi D une religieuse vie.
Et n'être plus qu'à toi !
Quel état de l'âme simple et séparé de tout le dehors et de tout le sensible! quel centre, comme Bossuet le nomme « ô centre 1 « que Dieu pour s'y établir dès ce monde par la pensée et pour vaquer de ce lieu « de gloire et de lumière » (Polyeuctc) à la contemplation de l'univerversel, de l'ordre et de la succession rapide des choses créées, du beau et du bon émanés de Dieu, et dont il n'a pas voulu que ce monde fût privé, encore que l'un et l'autre soient l'ombre à peine des perfections divines ! Oiî l'amour de Dieu se peut il mieux embraser qu'en son fover, en Dieu lui-même, là où il nous faut le chercher?
(1) Car vous ne donnez pas à tous les hommes la srâce de tout quitter, de renoncer au siècle et d'embrasser la vie religieuse et solitaire. (lo., i<i.)
(2) Les vers que voici et qui ont rapport à ce même sujet, la vie cloîtrée (Liv. II, ch. xxiv) font bien ici. Ils se ressentent rie la sainteté du lieu ; que dis-je, ou l'y respire de toute la respiration de l'âme.
De ton zèle envers Dieu bannis la nonf.hal.ince ;
Porte un amour actif dans un cœur snOaiumé
qui e.\clut toute somnolence du faux quiétisme.
Et plus loin:
Souviens-toi que le cloître où tu t'es enfermé
Veut de l'intérieur et de la vigilance
N'était-ce pas pour vivre à Dieu seul'attaché. Pour embrasser la croix, pour la baigner de larmes, Et t'épurer l'esprit dans i'horreur du péché
Et pour un saint progrès rends ce cœur tout de feu ; Ta récompense est proche, elle estgiande, et dans peu Son excès surprenant passera ton attente
. ..C'est le pondus immensum gloriœ de St-Paul.
COMPAIŒKS DANS LEURS PARTIES PRI-^iClPALIiS. 337
El cela, non pas d'un mouvement fanatique de l'imagination et par une espèce d'illusion qui imiterait la claire vue, mais par de bonnes raisons tirées de notre dépendance et de la nécessite toujours actuelle où nous sommes de le servir et de concourir à ses fins.
N'est-ce pas ce qui arrive à toute créature, à tout ce qui vit, végète, respire, naît et meurt ici-bas, à la plante, à la bête, à l'homme ? Et qui est hors de cette dépendance de Dieu? rien, rien absolument. Qu'y a-t-ildonc de moins chimérique, de moins outré, que dis-je, de plus raisonnable jusqu'en ses mystiques ardeurs que cet amour du premier principe ou de la cause première, du Dieu bienfaisant, de l'inépuisable et toujours jaillissante source de vie?
Numquid magnum est ta tihi serviam, cui omnis creatura servire tenelur (1).
Je ne fais rien de rare alors que je te sers; J'apprends celte leçon de toute la nature.
L'admirable et délicieuse théologie, à laquelle nulle philosophie humaine ne serait reçue à contredire I Ne tombe-t-il pas, en effet, sous le sens que le fait seul de tenir de Dieu l'être en son espèce propre et distincte revient à une manière de le servir passive tout ensemble et volontaire; rien ici-bas, corps et esprits, ne pouvant pas n'être pas ce qu'il est, et ne pas concourir en son lieu et en son rang aux vues du Créateur et à l'économie providentielle des choses. C'est partout, aux Cieux des Gieux et sur la terre, la sujétion, Tobéissance, la bonne volonté prompte et d'un effet immanquable. Les choses animées, les choses inanimées, du moment que Dieu a donné le branle à tout, ont, pour ainsi dire, la même intelligence à remplir leur office. Elles ressentent, pourquoi non ? étant si bien ordonnées pour ce qu'elles ont à faire, la même
(1) Est-ce que je dois croire que je fuis beaucoup en vous servant « vous que toutes les créatures sont obligées de servir ? (lD.,id. Judith, XVI, 17.)
338 LES DlilUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
joie à servir un si Bon et si Grand Maître, et à remplir jusqu'en ses dernières précisions la parole qui a créé le monde. Cœli enarrant gloriam Dei. Dies diei éructât verbum (Ps. 33).
Ainsi l'entendait le grand poète David, le théologien des anciens jours. Sans doute on n'ira pas le reprendre de Spinosîsme ce croyant au Dieu un et personnel, cet adorateur tremblant de Jéiiovah, ce pieux pénitent d'Israël. 11 n'est que le génie Hébraïque pour entrer, comme l'a fait David, dans le plan de ce visible Univers, et pour soutenir (1) ce commerce mystique avec le divin original de toutes choses. 11 a entendu la vie vivante et l'harmonie du tout et des parties, comme si le Créateur s'en était expliqué à lui de bouche à bouche, et dans je ne sais quel face à face éblouissant. Aussi comment raconter aux hommes ces choses inénarrables? Quelle langue, sinon des hymnes et des cantiques, peut porter un tel poids de gloire et le dire à nos oreilles?
Benedic, anima, mea Domino, et omnia intima nomini sancto eJHs (2). (Les psaumes GH et GlII) dans lesquels ce bel ordre du monde et la cosmogonie primordiale nous est expliquée par ses effets toujours les mêmes, toujours proportionnés aux choses (3). G'est vraiment Dieu obéi et servi par tout ce qui est sorti de ses mains et qui ne cesse pas de se mouvoir au son de la parole créatrice. On a dit de la succession des êtres et du semblable reproduit par le semblable sans changements insolites, sans rupture de cette trame des existences ourdie pour l'éternité, que c'était une création, un fiât lux continu. Relisez ces deux psaumes, non pas en savant — c'est une manière de se croire plus d'esprit que n'en a Dieu — mais en homme du commun de l'espèce, nécessiteux et
(1) L'homme miidialeur entre la uature et Dieu. (Bossuet.)
(2) Bénissez le Seigneur, ô mou âme ; que tout mou intérieur bénisse son saint nom.
(3) Magna opéra Domini, et cxquisita in omnes voluntates ejus.
Ps. 110.)
misérable, à qui tout parle ici-bas de dépendance et de sujétion par rapport à Dieu, à qui tout dénonce le très bon et très sage gouvernement du Maître de toutes choses. Chantez avec le Psalmiste, sur le mode populaire et en ce petit latin de la Yulgate, cet hymne de joie et de pieuse reconnaissance au grand Ouvrier des mondes, à l'Ordonnateur irrépréhensible de tout le créé, au Bon Père, au parfait économe par qui est assurée la subsistance à tout ce qui marche, rampe, nage, vole (1) ou végète d'un bout à l'autre de son immense domaine. Et, saus plus faire le savant que cela, vous jouirez avec votre gros bon sens (il vaut son prix) de la vue de cet Univers, du bel arrangement des choses ni plus ni moins que nos plus forts philosophes ; vous entrerez dans le secret des causes finales et dans les profondeurs de la divine Economie,
En louant Dieu de toutes choses Garo retourne à la maison.
Tels sont les motifs les plus simples et les plus communs de l'amour de Dieu; ils sont purement humains. C'est la créature qui, du plus profond de son néant, donne acte de sa dépendance au Créateur. Rien ne sent moins son illuminism.e. Le Saint Roi David s'est apetissé devant Dieu pour pouvoir l'aimer de tout son cœur comme fait un petit enfant son père et sa mère. Moins on a la religion (2) savante, plus on l'a haute, aimante et délicieuse. « Notre Père qui êtes aux Gieux... »
Nous la retrouvons cette religion des commençants dans ce chapitre X de Vlinitatio Christi. Ce sont les mêmes mouvements du cœur vers le Dieu souverainement bon ; ce sont les mômes effusions de gratitude de la part de la créature sauvegardée, obligée et dépendante.
L'Oraison que voici n'est-elle pas d'un commençant dans la religion, d'un théologien de sept ans ?
(1) Per quem aies non rsurit. (Hymne.)
(2) Dieu De s'abaisse pas à ces âmes liautaines. (Corneille.)
340 LES DEUX IMITATIONS DR .lÉSUS-CIlRlST
Ecce omnia tua sunt, quœ habeo et undè tihi servio. Vemmtamen, vice versa, tu magis mihl servis quàm ego tibi (1).
Tout vient de toi. Seigneur, et nous en recevons Tout ce qu'à te servir applique cet hommage ;
■J'ose dire encor davantage, Tu nous sers beaucoup plus que nous ne te servons,
Otons de cette strophe la périphrase entortillée et malheureuse « Tout ce qu'à te servir applique cet hommage ». Dans le reste, le latin n'a pour ainsi dire pas changé de vêtement. Quel lieu unique, en effet, pour bien prier Dieu que le cloître 1 Quelle vue on y a du Souverain Bien, compréhensive et de pleine portée ! Et comme est marqué du premier coup et de première intuition le rapport entre ce qui de soi-même n'a pas l'être, mais qui le tient de Dieu, entre celui qui reçoit, n'ayant rien de son fond, et celui qui donne tout et encore davantage, sans diminuer du sien ni prendre sur son abondance ! Qui dit mieux cela que « le néant que je suis et le rien d'où je sors », de notre grand théologien Corneille?
Mais voici qui met le comble aux raisons que l'homme a d'aimer Dieu, non d'un amour métaphysique ou platonique, mais d'un amour filial, effectif et sans mesure. Dieu m'est plus un serviteur que je ne le suis à lui, à cette Majesté unique et sans pair. Ce n'est pas qu'il sorte pour moi de son être propre et incommunicable jusqu'à descendre à mon petit individu ; mais c'est qu'il sait se rendre familier à ses créatures par le meilleur, si toutefois le Bon absolu a des degrés, et par le plus condescendant de ses attributs, par la bonté dont les marques sont partout visibles et indéniables. Je sens plus que je n'ai d'esprit pour l'exprimer comment ce Maître souve-
(i) « Tout ce que j'ai est à vous » et je ne sers que par votre grâce. (lD.,«rf. Paralip, XXIX, 14). Cependant si je regarde la chose d un autre sens, vous nie servez plus que je ne vous sers. (In., ta.)
rainement complaisant daigne me servir, moi, un ver de terre, à qui il a donné et continue la vie d'un jour à l'autre, et cela par une opération à lui propre et où je ne suis pour rien. Voilà comment Dieu est plus mon serviteur que je ne suis le sien, non pas mon serviteur en personne et qui descend de sa haute et tranquille indépendance à mes basses manières de vivre, mais mon serviteur par des effets d'un bonté manifeste dans laquelle tout le genre humain est compris.
Entendons résonner dans le silence du cloître et dans cette paix profonde des cœurs détachés du siècle l'hymne de ce nouveau David, qui rend grcàce à Dieu des biens simples et de jouissance commune dont il fait largesse aux bons et aux méchants, aux dignes et aux indignes, sans en rien réserver. De telles élévations de l'âme au Dieu bienfaisant naissent, pour ainsi parler, d'elles-mêmes dans ce lieu des contemplations, des prosternements, des récollections mentales, du face à face avec le Sa intdes Saints.
Ecce cœhim et terra, quœ in wînisteriiim hominis creasti, prœstô tibi sunt, et faciiint quoticUe qiiœciimque mandasti.
Et hoc parum est; quin etiam Angelos in ministeriwn hominis ordinasti.
Transcendit etiam. hœc onuiia, quia tu ipse homini servire dignatiis es, et te ipsum, datnrum ei promisistl (1).
La tnrro qui nous porte et qui nous sort de nière^ L'air que. nous respirons, le ciel (jui nous éclaire Ont ces ordres de loi qu'ils ne rompent jamais. L'ange môme nous sert, tout pécheurs que nous sommes ; Et garde exactement ceux où tu le soumets
Pour le ministère des hommes.
C'est peu pour toi que l'air, et la terre et les cieux,
(1) Voici que le ciel et la terre, que vous avpz créé? pour le sfirvice (le riiomme, sont toujours prêts à faire pour lui ce que vous avez ordonné. \'ous avez bieu plus fait ; vous avez établi « des animes povir le panier. » Mais en qui csi encore au-dessus do loiit cla, vous avrz daifïué le servir vous-uiôuie. et proiuellre que vous vous douueiiez à lui. (ID., id. Iléb. 1, 14. Luc 1,73.)
C'est peu qu'à nous servir l'ange s'assujettise : Pour mieux nous rendre cet ollice,
Tu choisis un sujet encor plus précieux :
Tu quittes (1), Roi des Rois, ton sacré diadème ;
Ta descends jusqu'à nous de ton trône suprême ;
Tu te revêts pour nous de nos infirmités ;
Et nous fortifiant par ta sainte présence,
Tu nous fais triompher de nos fragilités. Et te promets pour récompense.
Ce serait rabaisser notre parallèle des deux Imitations à un jeu de grammairien que de nous tenir à comparer les mots aux mots, la lettre latine à la lettre française, et à signaler les empiétements trop visibles de celle-ci sur celle-là. Il faut prendre son parti, en matière si haute et de religion si excellente, des- excès heureux ou malheureux de la Muse Cornélienne. N'ayons cesse de le répéter ; ce sont les deux croyants, le moine et le poète, que nous regardons, allant de l'un à l'autre et les trouvant parfaitement semblables par la foi. Or, étant donnée cette doctrine transcendante de Tamour de Dieu, la manière dont ils déduisent l'un et l'autre les motifs de cet amour et en marquent les degrés, n'est-elle pas admirable, et n'emporte-elle pas pour l'homme, pour la créature dépendante et sujette, l'obligation la plus naturelle, la plus facile et en même temps la plus cordiale? Quelle large et universelle Théodicée 1 Elle est des commencements du monde. Elle était par ses preaiiers principes, sous l'Ancien Testament, ce qu'elle est restée sous le Nouveau. Le Christ est venu, non pas certes pour changer quelque chose à la notion supérieure d'un Dieu très bon et très grand {Optimus, Maximus), mais pour la confirmer par sa divinité propre et par son humanité toujours opérantes
(1) N.-S. Jésus-Christ.
dans le bien, et pour rendre cette notion de plus en plus commune et familière aux multitudes. Il a achevé de nous révéler le Dieu très bon, et qui de lui-même vient à nous. Tl vient à nous ce Dieu par le moyen de ses beaux ouvrages dont il a voulu que cet univers fut rempli, et qu'il a mis à notre service :
L'air que nous respirons, le ciel qui nous éclaire.
Et vcscitur auris œtheriis, ont dit les anciens de ce subtil Ether dont se nourrissent et vivent nos corps : image forte et charmante, en cette, théodicée païenne, du Dieu très bon qui nous continue la vie et la respiration. Il vient encore à nous (c'est le Fils qui nous a révélé cela, le tenant de son Père) parles purs Esprits dont il a peuplé son Empyrée, et qu'il a pour ainsi dire sous la main, par ses Anges. Il leur a donné commission de nous garder et de s'abaisser jusqu'à nous servir.
L'ange môme nous sert tout pécheurs que nous sommes.
Et cela est ainsi dans le mystérieux gouvernement de ce monde et conformément à cette sainte hiérarchie des serviteurs et coopérateurs du Dieu très bon : cela est ainsi, que nous y donnions créance ou non ; que notre raison, infatuée d'elle-même et de ses communes manières d'entendre les réaUiâs, y donne ou non son assentiment, ces choses mystérieuses ^o » ^, ^jj^ ^^ ^^^^^^ ^jj^^ Restait que la bonté de Dieu a . .^ , ^^ l'hommp fait à son image eût son entière et ineffable coiU^"J^-^°|« tion Quel sera ce chef-d'œuvre de miséricorde et d amour dont notre raison demeure terrassée et notre cœur attendri à l'excès? Ce sera l'Incarnation du Fils, le mystère des mystères au regard de l'esprit, un prodige d abaissement, d^amour et de compassion au regard de notre descendance adamique et de notre misère originelle.
Tu quittes. Roi des Rois, ton sacré diadème, Tu descends jusqu'à nous de ton trône suprême ; Tu te revêts pour nous de nos infirmités.
Ainsi cette théologie du cloître, faite d'humilité, d'oraison mentale, de recueillement en Dieu et toute d'intuition, nous démontre, par une suite de déductions ingénues, que Dieu a été véritablement poussé à bout par son amour pour nous ses créatures qu'il a tirées du néant, et qui sont toujours un néant devant lui. Les degrés mystiques de cet amour nous sont marqués chacun d'eux en son temps et en son lieu. C'est premièrement la création et tout l'ordre des choses en vue et pour le bien de l'homme saisi, aussitôt sa venue au monde, de ce magnifique héritage. C'est l'Ange constitué, dès les commencements, serviteur et gardien des fils d'Adam ; et pour comble enfin, et comme dernier mot de cette divine économie des choses visibles et invisibles, c'est le Dieu fait homme, rédempteur de la nature humaine déchue et réparateur, aux siècles des siècles, de nos péchés, des souillures de la chair, des lîialadies de l'âme, des ignorances ou des enflures imbéciles ou impies de l'esprit. Telle est la vérité, sortie, non pas de l'esprit humain qui de luimême n'était pas assez fort pour la produire, mais la vérité émanée de Dieu lui-même et communiquée délai à nous par le Verbe fait chair. Telle est la vérité catholique.
11 semble qu'elle sorf- .-' "^ '^"l'^euse et plus suave du ch^- ,. 7 /^^^^^ections tranquilles des Saints. Ces iHIe. des détaches. « ces âmes dégoûtées » comme les appel e Bossuet, voient, pour ainsi dire, à plein dans les grandeurs et les bontés de Dieu ; si bien que l'économie de notre salut leur apparaît non seulement comme un objet mystique de foi et d'aspiration aux béatitudes, mais comme uiidessein prémédité, souverainement raisonnable ri ir r'T '''''''/'''^''^' conduit par la Providence divine. C est assez dire que la théologie la plus enle-
vante, la plus mystique en son essor, n'induit pas les saints à déraisonner, puisque nous les voyons s'y mouvoir, ayant la pleine possession de leur bon sens, et déduire en bons logiciens les unes des autres toutes les raisons que nous avons d'aimer Dieu et de lui marquer notre reconnaissance en la manière qui lui plaît, à savoir, par une vie bien ordonnée.
Et nous fortifiant par ta sainte présence Tu nous fais triompher de nos fragilités, Et te promets pour récompense.
Ainsi même aux endroits de VJmitatio Christi où respire l'ascétisme le plus austère et, si cela se peut dire, le plus claustral, nous ne sommes pas tirés hors de la morale universelle, si ce n'est que nous l'avons toute imbue de l'esprit du Christ ; et nous retrouvons jusqu'en la cellule du moine la régie proportionnée qui convient à notre vieséculière.
Verè Dominiis meus es et ego paiiper servus ttius, qui totis viribus teneor tihi servire...
Sic volo, sic desidero ; et quidquid mihi deest tu di guéris supplere (2).
N'es-tu pas, ô mon Dieu, mon seigneur souverain, Et moi Ion serviteur, pauvre, lâche, imbécile, Dont tout l'eiTort est inutile, A moins qu'avoir l'appui de ta divine main.
Il faudrait ne raffiner pas peu sur la sainteté et sur les éminentes grâces des Saints pour déclarer celles-ci d'une espèce tout à fait autre que celles par lesquelles les gens de bien tâchent ici-bas à rester gens de bien non sans quelque assistance d'en haut. Corneille n'est-il pas, eu égard au monde qu'il fréquente, ce serviteur de Dieu,
(1) El Verbiimcaro factum est.
(2) Vous èlos vèritableimuit mon Seitrneur, et moi votre esclave qui Siiis oblijié (le vous servir de toutes mes forces. C'est là ma volouti^., c'est ce que je désire uniquement, et que vous daiguiez suppléer ù ce qui mo manque. (ID., id.)
pauvre, lâche imbécile? N'est-ce pas là l'homme que vous êtes et que je suis, et ce du matin au soir, encore que nous ne fassions, ni vous ni moi, usage de la haire et delà discipline? Nous n'en combattons pas moins l'un et l'autre le bon combat, oui, le bon combat, le mot n'est pas trop fort, même pour ceux du siècle; il dit au juste la peine qu'on a à se maintenir honnête homme sur ce théâlre du monde, du commencement à la fin de la pièce.
Que dis-je? El n'est-ce pas le monde renversé? Voici que notre Saint exalte, jusqu'à nous les rendre enviables, les biens de la vie cénobitique, et le facile exercice de la vertu, lequel n'a lieu qu'à l'ombre et dans la captivité du cloître. Ne fait-il pas meilleur y vivre que dans le monde? Il n'est que ces grands amants de la Croix, ces détachés de tout bien sensible pour nous vouloir persuader que là où il fait dur vivre, où la chair est matée, toute chair qu'elle est (1), où la guerre au démon,
(1) Ne dors pas cependant, prends courage, et l'emploie Aux précieux effets d'un vertueux propos ; li'une heure de travail doit naître le repos, D'uu moment de souffrance une éternelle joie.
L'homme qui porte en soi son plus grand ennemi.
Toute la Psychologie et toute la morale ne sont elles pas dans ces mots ?
Et plus loin:
Apis donc fortement, et fais-toi violence
Pour te soustraire au mal où tu te vois pencher ;
Et déracine en toi ce qui te choque eu lui. (en autrui)
Et ceci, sur la vie du corps et nos nécessités naturelles :
0 Dieu, pourquoi faut-il que ces infirmités, (de la chair) Ces journaliers tributs, soient des nécessités Pour les vivants portraits qu'illumine ta flamme? Pourquoi, pour subsister sur ce lourd élément. Faut-il d'autres repas que les repas de l'àuie ?
(Spiriluales animœ refectiones. Im. Christi) C'est de mot à mot, et du même élan mystique.
comme parle celte vaillante milice, n'a de cesse ni de jour, ni de nuit, là est le plus doux état de l'âme; là le bien le plus aisément pratiqué; là, en un mot, les prémices des béatitudes éternelles. Cela nous passe, nous séculiers, qui ne croyons pas volontiers à ces délices de la vie cénobitique, n'ayant guère de goût à nous mortifier parmi les affaires et les dissipations de ce monde. Nous traitons de fanatiques insensibles ces hommes exténués par le jeune et par l'oraison, ces ennemis et persécuteurs d'une chair de même espèce que la nôtre ; et le cloître, si nous venons à y penser, fait horreur à nos nerfs de femmelettes, à nos sensualités nécessiteuses, à la bête toujours insolente, quand elle n'est pas abattue, couchée à terre et dolente. Nous avons en nous si peu de cette vigueur spirituelle qui s'entretient chez les Saints par la prière et par un commerce incessant de l'àme avec Dieu, c'est à savoir, avec le principe lui-même de la vie pensante et de tout bien !
Aussi est-il bon, sans sortir du milieu où nous nous agitons, que nous prêtions de temps en temps l'oreille aux spiritualités hautes et sereines de ces Docteurs Angéliques, de ces Maîtres de la bonne vie. Les imiter, qui de nous y songe? mais d'apprendre par eux ce que l'âme, d'elle-même et du fait de sa procession divine, peut déployer de moyens à elle et d'énergies vertueuses, cela ne sert pas de peu à qui veut descendre en soi-même et se voir tel qu'il est. Nous ne sentons bien que dans la société des Saints, et comparant la pauvreté de notre fond à l'abondance du leur, que là où Dieu manque, tout manque à la fois, la lumière qui nous fait voir le bien, la force d'en haut qui nous le fait accomplir, et la paix du dedans, « cette paix du Saint Esprit, » comme ils l'apellent excellement.
Ainsi le cloître, qui est tout l'opposé du monde, n'en donne pas moins aux séculiers une règle parfaite et pro-
porlionnée de vie intérieure et comme une forme (i) typique du gouvernement de soi-même. Pour n'être pas un moine, on n'en est pas moins tenu d'aviser, comme le fait le moine, au moyen le meilleur d'avoir la paix du cœur, et de la demander au seul qui la donne, à Dieu. On n'en a pas moins à ordonner de son intérieur, à le tenir net de toute souillure, et libre, le plus qu'il se pourra, des grands troubles auxquels donnent lieu les affaires du siècle, les cupidités régnantes, les humeurs incompatibles, les haines implacables, ou de pires folies de l'imagination et des sens. L'une de nos erreurs mondaines les plus communes, et, j'ajoute, les plus commodes à notre lâcheté, c'est de faire des Saints des hommes pétris d'un limon autre que le nôtre, ou, par mépris et moquerie, des extatiques suspendus entre ciel et terre, des manières d'idiots.
lis sont ce que nous sommes Véritablement hommes. (2)
Ce sont des maîtres, des exemplaires d'humilité, de continence, de sagesse, des dompteurs de la chair, des vainqueurs de la mort, comme a été leur divin maître. Ils sont, comme lui, par rapport à nous, des originaux, hélas ! inimitables au commun des mortels : ils n'en sont pas moins hommes et redevables à la mort : et tout ce qu'ils ont pris sur eux pour se procurer la paix du dedans et se rendre parfaits ne laisse pas de nous dominer, nous mondains, en qualité de règle, d'école, de méthode pour bien vivre. Ce n'est jamais impunément pour soi et pour le misérable cœur qu'on porte en sa poitrine que l'on a commerce, ne fût-ce qu'en passant, avec les saints et les mystiques. Et lequel de nous ne sent pas en lui-même, à lire ces effusions de la prière du cloître, ce qui lui manque le plus, dans
(1) Quamdam formam.
(2) Malherbe.
COMPARÉES DANS I.ELRS l'AIlTlES PRINCIPALES. 319
les agitalious du siècle, pour avoir la bienheureuse paix de l'a me?
Inveniunt suavissitnani sancti consolationem, qui pro amore tuo omnem caniaUm abjeccrint dclectationem.
Conscquentiir magnam mentis liberlatem, qui arctam pro nomine tiio iiujrediiuilur viam, et omnem mundanam exiler int curam (1).
Par des attraits divins et toujours renaissants Ton Saint Esprit se plaît à consoler les ùmes
Dont les pures et saintes llainnies Dédaignent pour t'ainier tous les plaisirs des sens ; Ces àmesqui pour toi prennent l'étroite voie (:2), Qui n'ont point d'autre but, qui n'ont point d'autre joie,
Y goûtent de l'esprit l'entière liberté ; Leur retraite en vrais biens se voit toujours féconde, Et trouve un plein repos dans la digne fierté
Qui leur fait négliger le monde.
Le saint moine est en pleine possession de la liberté et de la paix intérieure; il en exulte de joie; il a rejeté toute délectation charnelle ; omnem carnaJem deJectationem; il s'est défait de tout souci mondain. Il goùle, à ne s'en jamais rassasier, les suaves et surabondantes consolations de l'esprit saint; mais ce n'est pas sans rien faire pour cela, et comme s'endormant dans une pieuse fainéantise. Il ne cesse d\igir de cette action intérieure où rame fait œuvre de toutes ses puissances et ne respire pas a un second seulement » comme dit le poète, à marcher parla voie étroite. Il emporte la paix, mais c'est de vive force qu'il l'emporte et à chaque moment du jour.
(1) Ceux qui pour l'amour de vous auront rejeté les plaisirs de la chair, recevront du Saint-Esprit de très praiides cousolalious. Et ceux qui, pour la ploirede votre nom, seront entrés dans la voie étroite, et auront renoncé au soin des choses du monde, se trouveront dans une grande liberté d'esprit. (iD , id.) (2j Oui, le relifïieux, qui hait la discipline,
Qu'importune la rèsle, à qui pèse l'habit, Qui par ses actions chaque jour se dJdit, Qui cherche & vivre au large, est toujours à l'étroit.
3b0 LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
Et il nous crie à nous du siècle qui avons nos affaires et qui nous y démenons assez vaillamment, mais sans trop penser à Dieu: Voici comme il faut faire. Agissez en vigueur aux choses de votre état, basses ou élevées, obscures ou glorieuses. Tenez dans vos mains votre cœur, afin de Tempêcher de défaillir; mettez Dieu dans vos peines, et, ce fesant, vous connaîtrez autant que ce monde le souffre, les suavités de l'Esprit saint.
Notre Corneille se répand et au delà sur le sujet de cette paix intérieure; et ce n'est certes pas par goût d'amplitîcation et pour la plus grande gloire de la paraphrase. Il est, lui aussi, de toute sa religion dans l'affaire; et l'on sent bien, à la manière dont il s'excite et se remue au dedans, qu'il a peine à s'établir dans cette paix désirable des saints. Il s'en faut de tous les empêchements du monde qu'il soit de « ces âûies,
Dont les pures et saintes flammes
Dédaignent pour l'aimer tous les plaisirs de sens.
Il travaille à cela de tout son grand cœur chrétien. N'est-ce pas qu'il paraît quelque chose de ce combat du dedans et de cet effort de vertu peu commun à ces accents généreux ?
Leur retraite en vrais biens se voit toujours féconde, Et trouve un plein repos dans la digne fierté Qui leur fait négliger le monde.
Cette « fierté » n'est pas du moine, lequel n'a plus, il y a beau temps, d'attache au siècle, ni à se commander sur le personnage que l'homme de bien se doit à luimême de soutenir devant les hommes. C'est « la digne fierté » d'un Corneille qui, n'ayant pas à lui de quoi paraître et s'étaler dans un monde d'argent et de vanités insolentes, se réfugie dans son for d'honnête homme, et paie de mine ferme et haute devant les sots de la finance ou les Grands de race.
Et comme on voit bien que les hautes spiritualités du
moine de Vlmitatio Chrisii, qu'il tâche d'égaler par ses vers, ne parlent pas seulement à son intelligence, mais qu'elles ont louché son cœur! Tant il est vrai que les Saints n'ont rien pensé ni rien écrit pour eux seuls, mais que leur théologie la plus épurée et la plus ardente se résout en un christianisme pratique et en une règle des mœurs ! Il n'y a rien de vain dans la doctrine du Christ même poussée au suprême idéal mystique. Nous n'avons pas à changer cet idéal ; c'est à nous d'en rabattre beaucoup pour l'amener à nos proportions.
YI
L'àme de l'Ascétisme, le feu sacré et inextinguible de la vie cloîtrée, l'oraison pleine et triomphante, « flamboyante, » a dit Bossuet, qui s'élance du cœur des Saints au Dieu Très-Haut, la voici :
0 fjrala et jucunda, Dci servitns, quâ homo veraciter efJîcitHr liber et sanctus ! 0 sacer status reJigiosi famulatàsqiU hominem Angelis redditc quaïem, Deo placaUlem, demonibtis terribilem, et cunctis fidelibus commendabi- Icm (1) 1
0 ainplectendum et seniper optandum servitinm quo summum promeretur bonum, et gaudium acquiritur semper mansurum l
Miraculeux effet, bonheur prodigieux, Qu'ainsi la liberté naisse de la contrainte ! 0 doux liens ! ô douce étreinte !
(1) Ghi qu'il est heureux et agréable d'être dans la servitu le de Dieu, car elle reud l'homme véritablement libre et saint. Oh! saint état île la vie relipieuse ! Il rend l'homme épd aux Auges, agréable à Dieu, terrible aux démoQS et recommandable à tous les fidèles. Oh service divin! on doit toujours vous souhaiter, puisque par vous on se rend digne du souverain bien, et quo vous êtes le seul moyeu d'acquérir une joie qui ne finira jamais ! (1d., id.)
Oh ! si nous pouvions vivre et n'avoir rien à faire Qu'à dissiper en nous cette infâme langueur,
0 favorable poiJs Ju joug religieux !
Sainte Captivité^ qu'on te doit de louanges ! Tu rends dès ici-bas l'homme pareil aux anges ; Tu le rends agréable aux yeux de son autour. Tu le rends formidable à ces troupes rebelles, A ces noirs escadrons de l'Ange séducteur, Et louable à tous les fidèles.
0 fers délicieux et toujours à chérir,
Que vous cachez d'appas sous un peu de rudesse !
0 du ciel infaillible adresse.
Que tu rends ses trésors aisés à conquérir! - 0 jeûnes, pauvreté, disciplines, cilices, Amoureuses rigueurs et triomphants supplices, Vous qui donnez à l'àme une joie assurée, Et qui l'asservissant lui faites mériter
Un bien d'éternelle durée !
N^est-il pas vrai qu'ici les deux personnages, le moine et le poète, n'en font plus qu'un par les élans de Tâme et par les détachements du cœur? En l'un et en l'autre c'est le même et saint amour de la vie religieuse, le même et sublime mépris des choses d'ici-bas. Rien qu'à regarder aux deux textes et les comparant l'un à l'autre, on est
Qu'à louer ce grand maître et de bouche et de cœur,
Saus que rien de plus bas nous devîut nécessaire!
Oh ! si l'âme cbrétieuue et ses plus saints Iransporls
N'étaient point asservis aux faiblesses du corps,
Au.x besoins de dormir, de manger, et de boire 1
Si rien n'interrompait un soin continuel
De publier de Dieu les bontés et la gloire,
Et d'avancer l'esprit dans le spirituel!
Que nous serions heureux ! Qu'un an, un jour, une heure
Nous ferait bien goûter plus de félicité
Que les siècles entiers de la captivité
Où nous réduit la cbair dans sa triste demeurel
Et le dernier mot de ce chap. xxv du Liv. 11, le dernier mot de l'Ascétisme et de la vie cénobitique, pourqi.oi ne pas dire, du christianisme pratique, auquel tout chrétien est tenu dans le siècle ou hors du siècle:
L'âme aux petits défauts souvent abandonnée En (le plus dangereux se laisse bientôt choir, Et la parfaite joie arrive avec le soir Chez qui sait avec fruit employer la journée. Veille donc sur toi-même et sur tes appétits, Excite, échauffe-toi toi-uième, et t'avertis;
(:OMP\RÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 3o3
frappé de renthousiasme cornélien et de transports de spiritualité qui dépasseraient, si la chose était possible, ceux de l'original latin. C'est donc que Corneille dans la chaleur de son génie aurait ressenti au plus secret de son cœur de hautes et sincères aspirations à la vie religieuse. Dieu nous garde de nous avancer jusques là dans ce genre de curiosités rétrospectives si fort à la mode aujourd'hui, et dont chacun se donne à cœur joie ! L'auteur du Cid et de Bodogiinc n'avait pas en lui ce qui fait le moine, ou qui marque seulement une disposition à le devenir. Mais il avait, ce qui ne fait de doute pour personne, un fond de religion héréditaire et domestique et jusqu'en la moelle des os un catholicisme doctrinal qui l'aidaient à comprendre tous les états supérieurs de l'àme, et à y entrer par les illuminations de la foi. On n'a pas la puissante imagination qu'avait un Corneille pour ne passe représenter au vrai l'état et les bassesses sublimes de la vie ascétique. On n'est pas du monde comme il en était par la condition et les fréquentations pour ne pas comparer, non sans envie, la volonliire et pacifique captivité du cénobite à la
Quoi qu'il en soit d'aulrui, jamais ne te néglige : Gêue-tûi, force-toi, change de bien en mieux ; Plus se fait violence un cœur qui se corripej Plus son progrès va haut dans la route des cieux.
Il est à propos, comme on le voit dans le parallèle des deux Imitations, de citer les beaux vers de Corneille pour ce qu'ils sont et pour ce qu'ils valent par eux-mêmes et indépendamment de l'original latin. On voit mieux par là, on voit en son plein jour l'originalité Cornélienne. Qui songe, s'il remarque ces poussées de génie du poète fran- (;ais, qu'il y a là ombre de traduction ou de paraphrase ? Voilà-l-il pas que Corneille nous parle de la vie claustrale comme s'il était lui-même de quelque couvent, et qu'il en goûtât les délices intérieures ? Et cependant il ne fait que les imacriner : avec quelle force et quels embrasements de la foi catholique ? Il n'est que de s'y laisser prendre soimême en toute candeur et par son propre fond catholique. L'espace me manque, je peux le 'lire, pour rassembler les preuves que je donne partout d'une Imitation de Jéstis- Christ sortie du génie français et dernière firoduction de la vieillesse recueillie de Corneille. Nous n'en avons pas fini avec les beaux vers de notre grand poète chrétien. C'est au lecteur à les aller chercher lui-même 1^ où ils sont et au-dessus des excès et redondances d'une diction pas toujours maîlres-e d'elle-même.
liberté faasse et tumultueuse des mondains, et ne pas s'écrier, tandis qu'on s'agite dans les embarras ou les maux de la vie contenlieuse :
Miraculeux effet, bonheur prodigieux, Qu'ainsi la liberté naisse de la contrainte !
C'est le cri intérieur de toute âme embarquée dans le siècle, et qui, tenant à grand peine contre la tourmente, quand elle n'est pas roulée et engloutie par les vagues, de toute âme entendons-nous, qui se connaît et qui se sait misérable et lâche dans ce corps, de toute âme assez à la gêne ici-bas pour sentir qu'elle ne vit pas sa vie originelle, une et simple, « qui me délivrera de ce corps de mort?» C'est le cri du plus affairé, du plus agissant, du plus angoissé des mortels, d'un saint Paul.
0 favorable poids da joug religieux !
N'entendez-vous pas une sainte Thérèse qui, dans le pieux silence et les visions séraphiques de son Carmel, tient ce langage à son bon ami et divin maître, à Jésus?
Nous ne dirons pas que Corneille parle plus haut et plus fondes austères délices du cloître que ne le fait notre saint. Mais nous dirons (il n^y a qu'à entendre ces lyriques accents) que le mondain s'y montre pins véhément et plus emporté que l'homme du cloître. Pourquoi cela? parce que le mondain vit encore et s^agite dans sa chair infirme, et qu'il s'en faut de tout qu'il ait conquis la paix des sens. Là, dans Vlmilatio Christi, c'est, le mortiûé tranquille et bien établi au repos des Saints; ici c'est l'homme toujours tenté et de tous les côtés, qui ne fait pas que voir les objets agréables de ce monde et passer outre, mais qui les regarde et s'y arrête, et dont l'esprit, brûlé du feu de ses conceptions, imagine fortement un état de quiétude auquel il aspire en vain. C'est moi, c'est vous autour de qui, selon la vive et populaire prosopo-
pëe évangéliqiie, Satan ne cesse de rôder; à quoi le vieil âge et sa vigueur amortie ne peuvent rien, la concupiscence ne mourant en nous qu'avec nous et quand nous.
Tu le rends (l'homme) formidable à ces troupes rebelles, A ces noirs escadrons de l'Ange séducteur.
Corneille n'est nulle part, en aucune de ses œuvres, une personne plus vivante et plus parlante qu'en cette peinture, prise sur le vif, des choses du cloître opposées aux choses du siècle. C'est que nulle part, sans en excepter Pohjcucle, il ne se montre un chrétien plus candide et plus plein des sucs de la doctrine catholique. Or, nous devons à rilomme Dieu, eu outre du bienfait unique de la rédemption, de nous conudître nous-mêmes, quand nous le voulons bien, chair et esprit et les deux conjointement, comme jamais l'homme des civilisations antérieures au Christ ne s'est connu, soit à la lumière de la raison, soit par la plus affinée psychologie. C'est à me regarder dans l'Homme Dieu, dans l'exemplaire consommé de ma misère physique et de la perfection spirituelle, que je me vois et tel que je suis, et tel, hélas ! que je ne suis pas. Ecce Homo !
Le grand Corneille n'est-il pas plein de celte chrétienne connaissance de l'homme en son tout, corps et âme (1), concupiscence et libre arbitre, poids des membres qui vous portent en bas et ressauts de l'esprit qui vous relèvent vers l'idéal, saillies étonnantes de la grâce, abaissements et contradictions de la nature, quand il pousse au ciel
(1) Aucun n'est éclairé de rayons si puissants,
Auouue iime si Laut ne fb trouve ravie.
Qui n'ait vu sa clarté précédée ou suivie
D'une attaque, ou du diable, ou de ses propres sens...
Cette douceur du ciel (la prâce) en tombe quelquefois Pour fortifier l'homme à vaincre l'amertume ; L'amertume la suit de peur qu'il n'en présume Le ciel ouvert pour lui sans plus porter de croix.
Et, quoique l'ennemi nous paraisse abattu,
Le diable ne dort point, et la chair n'est pas morte.
avec notre saint et d'une voix, s'il se peut, encore plus véhémente, ce cri d'enthousiasme des mortifiés, au service et comme de la domesticité de Jésus-Christ.
0 jeûnes, pauvreté, disciplines, ciliées,
Amoureuses rigueurs et Iriomphaiils supplices,
0 cloître, ô saints travaux, qu'il vous faut souhaiter !
Quelles inductions à tirer de ce chapitre X, De spreto mundo, du monde méprisé ou de la vie claustrale? Et à quelles conclusions métaphysiques et morales nous amène-l-il? à celles-ci manifestement.
C'est qu'il n'y a point, à proprement parler, de particularités dans le christianisme ou des états de l'àme tellement hauts et tellement singuliers qu'ils sont absolument distincts des règles et pratiques de la piété commune. Le christianisme, comme tout exercice vertueux, a ses degrés de perfection et d'éminence. Mais qui dit des degrés dans l'idéal et dans les mœurs n'entend point par là des différences. La sainteté passe de cent coudées les meilleurs d'entre nous, et ne les écrase pas pour cela ; encore moins les précipite-t-elle dans le désespoir. Que dis-je? elle n'est pas pour eux une chose inconnue, et de laquelle ils ne se font aucune idée. Ne l'ont-ils pas vue, ne la voient-ils pas personnifiée dans les plus pieux, les plus continents, les plus purs, et les plus vaillants parmi les chrétiens? Et n'est-il pas vrai qu'en pleine vie séculière nous nous montrons du doigt de certains hommes qui sont la fleur de l'honnêteté et de la bonté, et disons de chacun d'eux, sans pour cela le canoniser d'autorité, « le saint homme! » Or, ce bonhomme, ce saint, comme nous l'appelions avec je ne sais quel sans façon charmant, il ne nous est pas tellement supérieur qu'il doive nous désespérer par ses perfections, et qu'il agisse par des
principes de l'iioniiôle, autres que les nôtres. De même, ici, dans l'inaltérable paix de la prière, du pur amour de Dieu et des familiarités que l'àrae se permet avec le céleste amant, il ne se passe rien de si éminemment spirituel qu'il nous fuie d'une fuite infinie, et qu'il ne retombe pas aux pratiques de la piété et des communes vertus chrétiennes. Il n'y a pas là une théologie, une métaphysique et une psychologie tellement indépendantes de la raison et de nos moyens légitimes de connaître que nous n'ayons rien à y prendre en vue de la connaissance de Dieu et d'un examen de nous-mêmes sincère et serré. Au contraire l'instrument analytique et discursif des Saints, où tout est d'intuition et de première prise, nous sert merveilleusement à pénétrer au plus profond de nous-mêmes, et à nous retrouver dans nos pensées, nos sentiments et nos mouvements les plus obscurs. Les Saints nous trahissent alors que nous nous cachons le plus de nous-mêmes, et nous croyons le plus perdus dans les ténèbres, pourquoi ne dirais-je pas, dans les fourrés de nos consciences. Et je n'abuse pas de l'analogie, en mettant de la partie notre grand Descartes lui-même'. 11 n'était ni un saint ni même un moine. Mais n'est-ce pas que ce « poêle de la Hollande » dans lequel il s'était enfermé pour être plus à lui et pour y méditer à l^aise et en vigueur, ressemblait fort à un cloître, et que c'est là qu'il a enfanté et produit à la lumière la démonstration par excellence de la personne spirituelle, et partant immortelle, de chacun de nous « Je pense, donc je suis » ?
Donc pas de singularités proprement dites dans le dogme et la doctrine chrétienne ; pas de régions supraspirituelies et au dessus del'Ether où nous nous mouvons et formons nos pensées; pas de pays perdus de l'Ontologie où Dieu dérobe ses traces au plus grand nombre, et les montre à quelques-uns seulement. 11 n'apparaît plus en personne à qui que ce soit dans les flammes du buisson de rOreb, comme il fit à Moïse; mais à tous il se mani-
fesle au dehors par ses œuvres, au dedans, depuis l'incarnalion bienheureuse du Fils, par de certaines touches de sa grâce plus fortes chez les Saints, et mieux reçues d'eux, plus faibles chez la plupart des chrétiens, et qui néanmoins ne demeurent pas inaperçues chez les hommes de bonne volonté. Pas de métaphysique non plus autre que celle à l'usage des penseurs appliqués et clairvoyants, ets'analysant par le menu, et qui, plus ils plongent dans ce prodigieux composé d'un corps et d'un esprit, plus ils discernent les fonctions de l'un d'avec les opérations de l'autre. Pas de psychologie qui chez les plus mystiques s'évanouisse, à proprement parler, dans le mysticisme : toujours elle surnage, pour qui sait l'y apercevoir, aux contemplations les plus extatiques et les plus absorbantes. Sainte Thérèse sait son âme d'une science tout ensemble expérimentale et divine, humaine et angélique.
11 n'"est pas jusqu'aux spiritualités on pourrait dire de profession, qui sont d'ordre claustral, auxquelles Dieu en son essence incommunicable n'est pas seul à servir de pâture, mais auxquelles le cœur humain aussi avec ses mouvements, ses concupiscences, ses troubles et ses tristesses incurables, fournit sans cesse de quoi s'entretenir et ne pas travailler dans le vide.
Quoi de plus? La dévotion elle-même, qui de soi est si personnelle et si prompte aux extravagances, se range dans ces maisons de prière sous une discipline sensée et raisonnable. On ne lui permet ni d'excéder, ni de dévier. (1). Il faut lire, pour se convaincre de la chose, les Lettres de Direction de Bossuet. Il faut voir comme cet impétueux génie, en tout maître de lui-même, cet aigle, pondéré jusqu'en son vol à perte de vue, réprime ou rabat les intempérances et les moindres écarts de dévotion de ses chères et dociles pénitentes. Mais voici que notre saint de VJmi-
(1) Voir la Vie en Religion nu xvri' siècle au Correspondant du 10 août 1873. A. Nisard.
iatio Christi nous administre (ce n'est pas le seul endroit où il le fait) la preuve de ce gouvernement des âmes raisonnable et prudent. C'est au chapitre xiii du livre III.
Fili, qui se subtrahcre nilitur ab obcdientia ipse sestibstrahità gratiâ, et qui quœrit habere privata, amittit communia...
Que Corneille a étendu comme il suit, laissant au mot communia tout son sens monastique et chrétien.
Quiconque se dérobe à l'humble obéissance
Bannit ma grâce en môme temps, El. se livre lui-même à toute l'impuissance
De ses désirs vains et flottants.
Ces dévots indiscrets, dont le zèle incommode,
Pour les rendre saints à leur mode, Leur forme une conduite et fait des lois à part, An lieu de s'avancer par un secret mérite. Perdent ce qu'en commun dans la régie on profite, A force de vivre à l'écart.
On reconnaît bien là le poète qui a les yeux et le sens à tout ce qui se passe en ce monde, et qui dramatise tout
(J) Mon fils, celui qui veut se soustraire à l'obi^issance, se poustrait PU même temps à la i-'iâce ; et celui qui cherche des avautaires particuliers perd les bieus communs. L'Imil. ikJ.-Ch. Liv. 111, ch. xiii. Qu'il est dur au contraire et scandaleux d'eu voir S'éiiarer chaque jour du cloître et du devoir,
... Et s'empresser d'affaires, Désavouer l'habit par l'iucliualion.
Ceci est à l'adresse des moines récalcitrants ou d'une tiédeur coupable et touchaiit au péché Où ne coui),»tait déjà que trop de ces sujets mal réduits dans les cloîtres des xi, xil, et XH'^ siècles : prand sujet de scandale pour rE!,dise et de douleur amère pour les supérieurs de l'un et (le l'autre ?exe de ces ?aiules nomniunautés 1 Aussi avec quelle pathétique sévérité et du haut de quelle autorité notre saint de L'Iiiiilalio Christi reprend ces dévoyés et ces francs prévaricateurs ;
Souviens-toi de tes vœux...
Mots loi devant les yeux un Jésus-Christ en croix ;
Et jusques en ton cœur fais-eu passer l'image :
A l'aspect amoureux de ce mourant sauveur
CouiLieu dois-tu rouvrir de ton peu de ferveur.
Et du peu de rapport de sa vie à ta vie t
Et quaud il te dira « .le t'appelais aux Cieux ;
« Je t'ai mis en la voie, et tu l'as mal suivie,
« Combien doivent couler de larmes de tes yeux » î
nOO LES DKUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
ce qu'il voit. Les faux dévots n'ont pas plus échappé à Corneille qu'ils ne se sont dérobés au regard perçant de Molière. Corneille connaissait dans son inonde, et plus haut encore dans le beau monde, de ces dévots ou de ces dévoles « indiscrètes » qui essayaient « à se rendre saintes à leur mode », qui affectaient de ne ressembler pas au commun des fidèles, outrant les pratiques extérieures, et se faisant une manière de salut à elles, en dehors des voies du Christ, de notre Bon Pasteur et guide, voies ouvertes à tons et qu'on pourrait appeler avec lui les grandes routes de la perfection. Ces saintes, anges par la mine seulement et par la contenance, qui ont les yeux sans cesse levés au ciel et les pieds fort adhérents à la terre et aux choses d'ici-bas, ne se forment-elles pas une conduite hors l'Évangile et encore plus au-dessus, comme pour en remontrer au Christ et à leur curé? Cependant qu'elles font s'entr'accorder dans leur cœur les choses les plus dissemblables, l'esprit de mortification et même de certains actes d'ascétisme et le plus vif amour des biens temporels, les pratiques dévolieuses extrêmes et un goût honteux de l'épargne et des amas d'argent, en un mot, une religion et des spiritualités, sincères en leurs excès, de quoi personne ne doute, et une science de l'intérêt à en remontrer aux hommes les plus consommés dans le contentieux. Personnages à deux fonds, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'un de piété non douteuse, quoique extravagante, l'autre de mondanité invétérée et très entendue. Le Christ les a bien connues, et il n'a pas manqué à les met- Ire en leur place dans les catégories imprescriptibles du pharisaïsme.
Voilà bien « les dévots indiscrets » de Vlmitatio Christi et de notre Corneille.
Ainsi le poète de Polyeucte a compris les grandeurs spirituelles de la vie cénobitique comme elles veulent être comprises; c'est à savoir, qu'elles doivent être rapportées à la personne vivante, à l'àme de chacun de nous en tant
que celle-ci se mêle des affaires de ce monde et ne peut pas s'en désintéresser. Les âmes des saints, des ascètes, ne sont pas d'une autre espèce que les nôtres à nous mondains. Elles sont au dessus de nos troubles misérables, à l'abri de nos grandes secousses; voilà toute la différence. Elle n'est pas petite pour ce qui est du temps présent; mais elle ne change rien à la qualité et à la nature universelle des esprits. Et quand les Saints nous parlent avec tant d'humilité et de candeur de ce qui se passe audedans d'eux-mêmes, ils nous parlent de ce qui se passe en nous pécheurs du siècle ; ils font de la bonne psychologie, et ils la font à fin de compte au profit de la morale. Et c'est par là que tout en étant des hommes cent fois meilleurs que nous, il ne sont pas d'autres hommes que nous. La maîtresse façon dont Corneille s'empare de leur instrument pour nous expliquer qui ils sont, et ce que nous sommes-nous-mêmes, prouve bien qu'il s'est senti lui-même atteint dans son fond par cette lumière perçante de l'oraison et de la sainte extase. Celte lumière, il l'a en quelque sorte projetée sur le monde dont il est, et aux passions duquel il participe. Ce cri d'une âme en peine, et celte àme c'est la sienne, qui s'agite et se débat dans les liens de la chair, ce cri, qu'on dirait d'envie, poussé vers la solitude et les saintes rigueurs du cloître :
0 cloître, ô saints travaux !
ne signifie-t-il pas dans la bouche de Corneille tout ce qu'il sent qui lui manque à lui pour se connaitre à fond devant Dieu, et qui ne manque pas aux Saints, bien mieux ce qui lui manque et à nous aussi pour nous abstenir du mal, et nous comporter en parfaits honnêtes gens? Si bien qu'il estime, en homme de foi et de piété ferme, ingénue et clairvoyante, que le lieu par excellence du FvwO'. -ExjTcv pourrait bien être le cloître, et que la régie de la maison, pour dure qu'elle soit, n'est pas tellement spé-
ciale à ces saintes maisons qu'elle ne demeure pour nous tous, les enseignés du Christ et où que nous soyons, la règle inflexible du bien-vivre et du bien-mourir. Et néanmoins comme ces beaux vers, soilis d'un cœur chrétien « désenflé » accusent fortement les deux états contraires de l'âme surmenée par les affaires du monde, et de l'âme pacifiée par le cloître, et qui ne respire plus que du côté du ciel ! Ici quelle paix et quelle solidité du fond ! Là quelle inquiétude, quelle intempérance des sens, quels ébranlements des deux hommes, de l'homme animal, et de l'homme spirituel I La comparaison n'en est-elle pas pleine d'attrait pour qui se surprend quelquefois à penser, et infiniment fructueuse pour qui a bonne envie de devenir un peu meilleur homme? D'autant que cette paix des cloîlres n'est pas, même chez les plus mystiques, une pieuse fainéantise (le mot est bientôt lâché I) mais une paix laborieuse et sans cesse militante, un vrai état de guerre où le soldat ne respire ni jour, ni nuit, et combat le combat de la perfection.
J'ai donc raison d'alTirmer, et de la part du moine de Vlmitalio Christi, et de la part de notre grand Corneille (lui aussi il a fait son Imitation de Jésus-Christ dans des vues de salut) qu'il n'y a pas deux christianismes, l'un à votre mesure, et l'autre à la mienne, l'un pour les esprits d'élite, et l'autre pour ceux du petit peuple, mais qu'il est pour tous et pour un chacun la même doctrine saine et utile, la même discipline des mœurs, douce au cœur, impérieuse à la volonté, la même matière à méditer, le même moyen pour se bien savoir soi-même, en un mot, la môme école de perfectibilité. 11 n'y a pas, à proprement parler, le christianisme du cloître et le christianisme du monde, là quelque chose d'enfermé et de resserré, ici quelque chose de vulgaire et de banal. On est plus adhérent à Jésus-Christ dans le monastère; on l'est infiniment moins dans le monde; voilà toute la différence. Certes elle n'est pas petite quant aux mœurs; mais le principe catholique,
universel à la fois et personnel, de la perfection ne souffre d'atteinte, ni d'un côté, ni de l'autre : si bien que la sainteté, cetéminent privilège de quelques-uns, a beau s'élever à perte de vue au-dessus de notre petitesse et de nos bassesses; elle n'en est pas moins accessible à nos méditations, à notre métaphysique, si nous l'avons bonne, simple et point orgueilleuse, à notre médiocrité dans la vertu, aux lâchetés ordinaires de notre volonté.
C'est cela qui maintient et qui assure à jamais au « livre le plus beau après l'Évangile )),cà Vlmitatio Christi son caractère d'exemplaire pratique et populaire et des grandes et des menues vertus. C'est n'avoir pas fait, selon nous, une petite injure à son propre esprit et du même coup à l'auteur de Vlmitatio Christi qu'avoir osé imprimer ceci : « Jamais l'âme n'a tenté un plus vigoureux bond hors de la raison et de la vie » à quoi nous répondrons, ayant pour nous Corneille et retournant mot pour mot à l'inventeur d'un tel paradoxe sa malheureuse phrase « jamais l'âme n'a tenté un pins vigoureux bond dans le domaine de la raison et de la vie » . C'était le sentiment de Corneille, et nous nous y tenons.