CORNEILLE DANS L'ORAISON
Le lieu par excellence ûa recueillement en sol et en Dieu, de l'oraison (le mot est uniquement chrétien), c'est le cloître. L'oraison y naît, disons plutôt y jaillit de sa source naturelle, de l'âme enfin toute à elle-même, et non plus tirée hors d'elle-même par les affaires et les soucis du siècle. Non pas que bien des troubles ne se mêlent, en dépit de ces grilles et de cette vie murée, à la prière la plus intérieure et le plus haut enlevée vers les cieux « aux élancements de l'âme et aux traits d'aile les plus vigoureux pour se maintenir au vol (1) » : où est-ce que la chair ne fait pas sentir son poids ou ses pointes? Encore est-ce au cloître que l'on prie le mieux; soit que l'oraison parte bonnement de la fol nue et vienue du cœur aux lèvres, soit « qu'elle étincelle et qu'elle flamboie » (Bossuet. Lettres de direction). Combien de ces divines oraisons des saints et des grands mystiques, hommes et femmes, n'aurais-je pas à signaler ici? Cela forme comme un chœur séraphique d'âmes dès ici-bas abîmées dans l'Être des êtres et dans l'incompréhensible unité des trois Personnes divines ; et de plus cela fait un composé merveilleux des notions métaphysiques les plus lumineuses et les plus épurées, le tout se terminant à des régies de conscience aussi impérieuses que délicates.
(1) Saint François de Sales, Introduction d la vie décote V° partie, Ghap. I.
LES Dieux IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST COMPARÉES, ETC. 365
Voyons de quelle manière noire Corneille a traité Toraison dans sa paraphrase sienne deVImitatio Cliristi,ei parlant à Dieu pour son propre compte, pour le trop fragile pécheur du siècle. Comment ne pas croire à la piété et et aux épanchements sincères d'un tel suppliant? Comment douter qu'il ait prié, ce grand et humble génie, pour obtenir de Dieu, au jour le jour, force et assistance dans le bon combat, « emmy » les assauts du malin, et les rébellions de l'homme animal?
F/7/, sic dicas in omni re : Domine, si tibi placitnm fuerit, fiât hoc ilà (1).
Pense ;\ moi, mon enfant, quoique tu te proposes ; Laisse m'ea disposer, et dis en toutes choses :
Da quocl vis, et quantum vis, et quando ris (:2).
Donne-moi ce que tu voudras, Clioisis le temps et la mesure ; Et comme il te plaira, daigne étendre le bras Sur ta chélive créature
Pone me ubi vis, et libéré âge mecam in omnibus (3).
Ordonne de tout mon emploi
Par ta providence suprême ;
Agis partout en Maître, et dispose de moi
Sans considérer que toi-même.
In manu taà sum, gyra et reversa per circnitum (4).
Tiens-moi dans ta main fortement :
Tourne, retourne-moi sans cesse ; Porle-moi sans repos de la joie au tourment, De la douleur à l'allégresse.
(1) Mon fil?, <1aas toutes choses vous devez me dire : Seifzneur, que cela soit fait, si vous le voulez. LImil. de J.-Ch. Liv. III. ch. xv.
(2) Donuez-iiioi ce que vous voudrez, autant ijue vous voudrez, et quand vous vouh-ez. (lu., id.)
(3) Mettez-moi où vous voudrez, et traitez-moi eu toutes choses coumie il vous plaiia. (In., id.)
(4) Jo suis entre vos mains ; tournez-moi et retournez-moi en tous sens (lu., id.).
Qui se plaindra de ce que ce latin, si doux dans sa brièveté, à l'oreille et au cœur, soit quelque peu débordé par Corneille? Que de beautés cela nous vaut et dans les choses et dans les mots ! Et la dévotion propre de Corneille, les élans et les effusions de cet enfant de TEglise catholique n'éclatent-ils pas à tous les yeux ? On ne peut s'empêcher de demeurer un peu sur ce verset Pone me uhi vis et sur la manière dont le poète se l'est approprié, faisant vraiment siennes les simples et grandes paroles du moine.
Ordonne de tout mon emploi
Sent-il pas bien son homme du siècle et la diversité de nos conditions et de nos offices en ce monde ? Il y a dans ce latin un Ubcrè, qui est d'une souveraine beauté théologique. Qui est plus libre par soi-même et plus maître de ses mouvements que Dieu? Qui est plus en droit que lui de rapporter toutes choses à soi-même, à savoir, au principe d'où elles émanent ? Et Corneille n'a-t-il pas approfondi lui aussi en maître théologien ce libéré ? Il l'a rapporté à l'Etre indépendant par excellence, qui ne doit compte qu'à lui seul, et non à nous, de ses déterminations immuables, au moi (Ego sum qui siim) unique, à la raison absolue, laquelle n'est en aucun cas sujette à défaillir ou à se démentir.
Sans considérer que loi même
dit tout cela, remplit toute l'idée du libéré âge mecum. On demeure étonné et comme interdit au
gyra et reversa me per circuitiim
de l'original latin : cela vous remet devant l'esprit Job et de certaines crudités du pathétique de ce saint personnage. Nous sommes bien toujours la même argile entre les mains du même potier (1), ce plasma qu'il manie et re-
f 1) I.e catéchisme de Louis de Grenade « Cette matière sale et honteuse » au Liv. 11.
manie dans le ventre de nos mères. Per circuUam est du Job tout pur. H ne me paraît pas que Corneille soit audessous; et il me fait voir sortant de la nue lumineuse le bras du Dieu de Moïse, ce bras qui aidera le dépositaire de la Loi des Douze Tables à monter jusqu'au haut de l'Oreb.
Tiens-moi dans ta main fortement :
Tourne et relourne-moi sans cesse.»
C'est le dernier mot du total abandon à Dieu, à savoir, au seul parti que nous ayons à prendre ici-bas, non par manière de fatalisme, mais sous la réserve de notre libre arbitre, et après avoir tout fait par nuus mêmes et en vue du gouvernement le meilleur de notre vie. D'où il ressort que la plus austère sagesse du cloître n'est pas un bien particulier au cloître, mais qu'elle est, elle aussi, du domaine séculier, en ce sens qu'elle rejaillit de ces saintes maisons jusqu'aux nôtres.
Ecoutons encore, ne nous lassons pas d'écouter ces deux humbles, celui du cloître et celui du monde, dans leurs supplications au Dieu des bons et des méchants, des soumis et des insoumis. Que ces derniers le veuillent ou non, il ne se peut pas que tout au fond de leurs cœurs rebelles, au centre même de leur mortalité, quelque chose qui sent son néant et dont eux-mêmes ils conviennent, ne prie pas Dieu, comme sans le prier, dans les termes ou à peu près que voici :
(1) Tua voluntas mua sit, et mea voluntas tiiam scmpcr sequatur, et optlmè ei concordet.
SU mihi imiim velle et nolle, nisi quod tu vis et noJis.
Qae ton vouloir soit le mien.
Que le mien toujours le suive, Et s'y conforme si bien Qu'ici-bas, quoiqu'il m'arrive, Sans toi je ne veuille rien.
(1) Que votre volonté soit toujours la mienne, et que la mienne suive toujours la votre, et soit toujours d'accor I avec elle. (lu., id.)
Fais-le toujours prévaloir Sur quoi que je me propose, Et mets liorsde mon pouvoir De vouloir aucune chose Que ce qu'il te plaît de vouloir.
L'abandon est parfait de la part du Saint. Il y paraît bien à la simplicitéet au charme divin de ses paroles. C'est là, comme parlent ces hommes désappropriés de tout, le pur abandon. Corneille dit les mêmes choses, rîiais d'un cœur plus ému, on va le voir, et qui fait un grand effort pour mourir à tout ce (|ui lui rend ce monde encore aimable, et au bien le plus noble, le plus excellent et le plus légitime de ce monde, « au bien des biens » (Madame de Sévigné a dit cela de la santé) à la gloire, la gloire d'un Corneille !
(1) Da mihi omnibus mori, qiiœ in murido sunt, et propter te amare conlemni, et nesciri in hoc sœciilo.
Fais-moi de sorte mourir A tout ce qu'on voit au monde, Que je ne puisse chérir Sur la terre, ni sur l'onde Que ce qui ne peut périr.
Que ma gloire à l'ahandon Sous les mépris abîmée, Conserve si peu mon nom.
Qu'à mes yeux la renommée Doute si je vis ou non.
Ma gloire ! Elle est bien sienne ; il ne la méconnaît, ni il ne l'enfle à en crever comme la grenouille de la fable, ou comme feront plus tard quelques-uns de sa divine lignée, qui, ne se possédant plus dans leur superbe olympienne, et oubliant qu'ils sont hommes, se déifieront de
(1) Faites que je meure à tout ce qui est au monde, et que j'aime à être méprisé pour l'amour de vous, et à n'être point connu daus celte vie. (1d., id.)
Rien n'est comparable a ce iiesciri in hoc sœculu.
r.OM PARÉES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 369
leur vivant, ou se laisseront déifier par des hommes mortels comme eux dans leur matière :
Et dans ces grands tombeaux Où leurs âmes hautaines Font encore les vaines Ils sont mangés des vers. (1)
Si ceux du cloître, qui ont cheiThé là le repos, se plaignent de ne l'avoir pas entier et imperturbable, que diront donc ceux du siècle des perpétuelles agitations de la chair et du sang, du perpétuel état d'inquiétude de leur cœur ? A qui demander ce repos, • « Cette paix que je cherche et qui me fuit toujours ? » De qui l'attendre, sinon de Dieu, en qui tout est bien, comme lui-môme l'a dit des ouvrages sortis de ses mains, en qui tout est action, vigueur opérante, conception inépuisable et pleine d'effets, vouloir irrésistible et sans tumulte, sine twmdtu ? Les saints ont quelque avant goût de cette quiétude : cela se sent à la divine douceur de leurs pensées et de leurs paroles. Nous, les gens du monde, les affairés, les agités, prévaricateurs par état et accoutumance, nous ne pouvons, en nos courts moments de relâche, que songer de cette paix des cieux, que gémir de notre impuissance à la faire en nous. Au moins nous la désirons, cela est certain; et je ne sais quoi ne cesse de crier en nous vers Celui (2) qui la possède pleinement, et qui la donne sans mesure à ses amis les Bienheureux :
i\) Malherbe.
(2) Cette paix qui vient de vous et que vous êtes vous-même. (Bossuet.)
(1) Ta ccra paoo cordis, tu sula reqiUes; extra te dura siint omnia et inqmela.In hâc pace in idipsum, hoc est, in te uno siimmo œterno bono dormiam et reqiiiescani.
Toi seul es le vrai repos ; Hors de toi le calme est rude ; Et la bonace des flots, Augmente l'inquiétude Des plus sages matelots.
En cette paix donc, seigneur, Essentielle et suprême, En cet uniciue bonheur.
Qui n'est autre que toi-môme, Fais le repos de mon cœur.
Lequel a le mieux dit la chose de notre Saint ou de noire poète? Lequel s'y montre le plus profond et le plus doux ? On voit bien ce qui les fait semblables ; on n'aperçoit guère ce qui les fait dissemblables. Le poète a de plus que le Saint les images et cette vue qui s'étend aux objets de l'immense et visible nature ; et il a, comme lui, aussi haute et aussi ramassée, la conception de l'idéal théologique.
En cette paix donc, Seigneur, Essentielle et suprême...
qui dit tout, qui consommera tout.
Voici deux autres oraisons, l'une « contre les mauvaises pensées, contra malas cogitationes (Liv. III. — Gh. XX.III;, l'autre « pour obtenir l'illumination de l'àme pro illumiimtione mentis qui achèvent de nous introduire aux
(1) Vous êtes la paix véritable du cœur et .son seul repos : hors de vous toutes choses «ont ludeà et chaarinautes. «Je dormirai et je reposerai dans celle paix », c'est-àlire que je n'aurai point iFautre repos, ni d'autre paix qu'en vous, quiètes le bien souverain et éternel. (1d., id.)
COMPAKÉI'S DANS I.KUllS PAUTIES PHINCIIULKS. Mi
secrets exercices du cloître, et de nous en découvrir h surnaturelle vigueur. Du même Coupelles nous permettent devoir comme s'échappent du cœur, trop vivant, d'un Corneille les pensées mondaines non encore apaisées et mises sous le joug par une piété, ce n'est pas outrer la chose, par une dévotion de laquelle il n'y a pas à douter. Le spectacle est grand des deux parts, disons qu'il est sublime. Ici, en dépit de la sainteté du lieu et de la solitude claustrale, des tentations de l'espèce charnelle. (Les Saints ne taisent rien, n'omettent rien des manœuvres du malin) des tentations obsédantes elqui recommencent l'assaut, si bien gardée que soit la place ; des appels à « la dextre secourable » de Dieu véhéments et tendres et d'hommes, malgré qu'ils en aient, de chair et de sang comme nous, visités dans leur cellule par des ombres du mal voltigeantes etvaines, par des spectres (1) sans corps il est vrai, et sans consistance, mais qui imitent le sensible à y engager toutes les puissances de l'imagination : des efforts d'un spirituel outré et presque furieux pour courir sus à l'ennemi,
« A ces noirs escadrons qu'arme et pousse l'Enfer » Que dis-je? une sorte de violence faite par ces saintes âmes au Dieu de toute sainteté, afin qu'il s'arme de son foudre et qu'il se mette à leur tête pour les mener au plus gros de la mêlée et les précipiter à la victoire. Ce sont là les mauvaises pensées (tnalas coyitaliones) des plus saints, comme ils les appellent avec grande chasteté et bonne honte ; c'est en nous tous l'homme animal, la bête, la concupiscence. Le combat des saints est un combat à outrance. Ils s'y portent de toutes les forces de leur bon vouloir aidé de la grâce. Comme cela se voit dans les terribles et décisives batailles, ils avancent et ils reculent ; ils poussent devant eux, et après ils se replient pour revenir à la charge; ces généreux soldats sont haletants et tout souillés de poussière; ils suent du sang, comme la chose
(i) Le noclium phantasmata.
est arrivée à Gethsémani « à leur Capitaine. » Blessés et qui vont mordre la poussière, ils se soutiennent sur leurs blessures ; tant qu'enfin n'en pouvant plus, et se sentant des hommes jusque dans les plis et replis de cette chair adamique, ils lèvent leurs bras au Ciel, et crient à Dieu qui les voit faire :
(1) Domine, Deus meus, ne elongeris à me, Deus meus, in auxilium meum respice, quoniàm msurrexerunt in me varice cogitationes, et timorés magni affligentes animam meam. — Qno modo pertransibo illœsus, quo modo perfringam eas?
Et notre Corneille, cent et cent fois plus tenté qu'eux et de plus près, et percé jusqu'aux moelles, de crier au même Dieu, à la même et toute puissante main :
N'éloigne point de moi ta dextre secourable; Viens, ô maître du Ciel ! Viens, ô Dieu de mon cœur ! Ne me refuse pas un regard favorable A fortifier ma langueur.
Vois les pensers divers qui m'assiègent en foule ; Vois en des légions contre moi se ranger ; Vois quel excès de crainte en mon àaie se coule ; Vois la gémir et s'affliger.
Les Saints tentés font mieux encore que d'appeler Dieu à leur secours. Dans leur foi impétueuse et entreprenante ils vont jusqu'à le mettre en demem^e de les assister sur le champ. Se peut-il que des âmes y aillent aussi familièrement avec l'invisible Majesté? Cela nous passe, nous terrestres et qui rampons dans la fange ; mais de ce que nous sommes trop grossiers et trop impurs pour avoir avec Dieu ces communications surnaturelles et entrer, pour ainsi dire, en propos avec le Saint des Saints, il ne
(1) Mon Seigneur et « mon Dieu, ne vous éloiaoez pas, de moi ; mon Dieu, venez à mon secours ; » une infinité de différentes pensées et de r-raintes se sont emparées de moi, et jettent mon Ame dans l'afflictiou. Comment les empêcherai-je de me nuire ? Comment pourrai-je m'en défaire? Ulmit. de J.-Ch. Liv. 111, c. xxiii (Ps. LXX, 12).
suit pas que des âmes épurées, par le feu des mortifications et portées de degré en degré par l'Oraison jusqu'aux demeures séraphiques, ne puissent pas, sans trop d'impertinence, s'aboucher avec le Père des Esprits. Combien de manières de prier Dieu, de celles surtout des petites gens qui le prient encore, n'ont rien de commun avec l'Illuminisme! Nous avons trop d'esprit, nous lettrés ou savants, pour comprendre ces manières-là de parler à Dieu, et pour ne pas nous en gausser.
(1) Ëijo, inqiiit, antè te ibo, et f/îoriosos lerrœ fuiiuiliabo.
Ne m'as-tu promis de leur faire la guerre?
(!2) Fac, Domine, ut ïoqueris, et fugiant à facie tuâ omnesiniqiiœ cogitationes.
Viens donc tenir parole, et fais quitter la place A ces noirs escadrons qu'arme et pousse l'Enfer ; Ta présence est leur fuite, et leur montrer ta face C'est assez pour en triompher.
« Ces noirs escadrons ! » Ilssont bien connus de Corneille ceux-là, du mondain qui a affaire, non pas à des fantômes, mais à des corps ayant vie et mouvement, une langue pour parler et persuader, des airs et des mines à troubler les sages le plus sur leur garde, et du poison dans la prunelle. On n'est pas poète pour n'avoir pas l'œil à tous les objets de ce monde, et pour ne pas se laisser prendre aux plus dangereux.
Dieu est pour les Saints, en ce mal d'enfer, le plus proche auxiliaire, médecin et consolateur. Il est pour ceux qui n'ont de repos pas plus au cloître que dans le monde, le centre de tout repos. Les Saints vont à ce centre, tirés par une force auta)it irrésistible qu'elle est douce. Les mondains font ce qu'ils peuvent pour cela, au moins ceux
(1) Vous nous avez dit « Je marcherai devant vous » et j'hiiniilierai les suoerbes de la terre, (lu., id.)
(2) Seigneur, faites ce que vous dites « Dissipez par votre présence » toute pensée d'iuiquitft. In., id. (\'f. i.xvii, 2.)
:l7i LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
qui font quelque chose. Il est certain que les uns et les autres, sous les pointes des tentations, n'ont pas où se tourner ici bas, si ce n'est vers Dieu, en qui nous trouverons enfin avec la paix des sens la paix de lame.
(1) hœc spes et unica consolatio mea ad te in omni tribulationeconfugere, tibi confî.dere, ex intimo invocare, et patienter consolationem tuam exspectare.
C'est là l'unique espoir que mon âme troublée Oppose à la rigueur des tribulations ; C'est l;ï tout son recours, quand elle est accablée Sous le poids des afflictions.
Toi seul es son refuge, et seul sa conflance ; C'est toi seul qu'au secours son zèle ose appelor ; . Cependant qu'elle attend avec patience Que tu daignes la consoler.
Les Saints appellent des tribulations les mauvaises pensées; et nous du siècle combien légèrement, combien gaillardement nous portons ces mauvaises pensées, que dis-je, faisons d'elles la pâture de notre imagination, et plus au-dessous que cela, de la basse concupiscence ! Il semble que notre Corneille sente davantage au contact de cette chasteté et sainteté claustrales remuer eu lui l'homme animal. Il en a honte; il en est tout irrité et tout emporté; et nous l'entendons au plus chaud de la bataille qui crie plus haut et plus fort que notre Saint :
Oui, tu me l'as promis^ et de m'ouvrir les portes. Si jamais leurs fureurs me jetaient en prison ; Et d'apprendre h ce cœur qu'enfoncent leurs cohortes Les secrets d'en avoir raison.
Est-il rien de plus brave et de plus déterminé que ce chrétien du siècle, ce soldat du gros des milices du siècle, réclamant du divin capitaine les secrets de guerre
(1) Je u'ai point d'autre espérance et d'autre consolation que d'avoir recours à vous :!ans toutes mes peines, de mettre toute nui confiance en vous, i!e vous invoquer du plus profond de mon cœur et d'attendre avec patience que vous me consoliez. (Id., id.)
au moyen desquels on a raison des cohortes diaboliques? Bien aveugle ou bien peu clairvoyant serait le critique qui trouverait à reprendre ici Corneille d'einpliase et de pathos. Il ne comprendrait ni ce génie, ni cette âme chrétienne, ce génie qui donne à tout la vie et le mouvement, qui met tout au dehors, jusqu'aux spiritualités du cloître les plus intérieures et les plus renfermées, cette âme véritablement misérable dans ses vieux liens, qui s'y débat encore et lâche. Dieu lui prôlant main forte, de se débarrasser d'eux. Qu'eil-ce que la littérature, à ne chercher que cela dans ces vers, et si belle qu'elle s'y montre le plus souvent? Elle ne nous fait pas faute dans Tœuvre dramatique de Corneille, et nous l'avons là au degré le plus excellent. J'aime mieux, pour ce qui est de me connoître devant Dieu, n'avoir affaire qu'à ce grand cœur chrétien et catholique, et le regarder en cet état de nudité pénitentielle où il se montre à moi. Où s'abaisse un Corneille, saurai-je me mettre moi-même assez bas?
Le saint de Vlmitalio Ckristi, dans son discours suave et pénétrant, fait dire à Dieu les mêmes choses :
Apcriam januas carceris, et arcana secretorum rêvelabo tibi (1).
Combien davantage me secouent-elles dans Corneille, étant portées à ce degré de candeur et de véhémence presque confessionnelles?
L'autre Oraison est, comme son titre l'indique, à.cette fin d'obtenir l'illumination de l'âme. Elle est donc d'un degré supérieur, disons, du degré le plus haut dans l'ordre des spiritualités chrétiennes. Et comme rien dans la religion du Christ, entendue comme le Maître a voulu
(1) « J'ouvrirai les portps de la prison » et je vous découvrirai « tces secrets les plus cachés » lu., id. (Isaîe, .KLV, :2, 3. (Ad., v, 19.)
qu'elle le fût, ne s'évanouit en paroles vaines, en fumée de bel esprit, mais toujours aboutit aux pratiques de la morale, cette Oraison, bien loin de viser à rilluminisme pur et inerte, soutient l'âme, qui sans cela n'en peut mais, au combat actuel de la vie, et lui souffle comme une poussée de surnaturelle vigueur. On ne lit pas le latin simple et sacro-saint dont est faite cette Oraison avec l'attention sèche et pointilleuse et commode d'un érudit ; une telle attention ici n'est pas en son lieu : on le lit avec le cœur qu'enferment nos poitrines, avec ce cœur blessé jusqu'au sang par le monde, obscurci par les vapeurs épaisses de la concupiscence, aux prises, et ce jourci et cet autre, avec « ces méchantes bêtes » {malas bestias) que nous appelons les passions. Il importe donc, pour ne pas écouter le maître comme ne l'écoutant pas, de préciser le sens de cet « illuminatione mentis » . Il ne signifie nullement l'IUuminisme, où quoique ce soit qui en approche ; il est proprement la purification de l'esprit à ce degré de netteté qui (I) l'éclairé parfaitement sur
(1) Qui nous explique mieux l'illuminisme vrai. pratique,rationael que les vers suivants? Quelles hauteurs de l'âme, et comme elle s'y maiutient solide et saus le plus petit vertige !
Pour t'élever de terre, homiue, il le faut deux ailes,
La pureté du cœur, et la simplicité :
Elles te porteront avec facilité
Jusqu'à l'abîme heureux des clartés éternelles.
... Ne cherche ici qu'à plaire à ce srand souverain. Et tu te verras libre au dedans de ton âme...
Et ceci qui explique Dieu aux plus ignorants de ce monde, pourvu qu'ils aient le cœur pur, beali mundo corde. C'est de la théologie populaire :
Si ton cœur était droit, toutes les créatures
Te seraient de- miroirs et des Livres ouverts...
... Toutes comme à l'euvi te montrent leur Auteur :
II a dans la plus basse imprimé sa hauteur ;
Et dans la plus petite il est plus admirable;
De sa pleine bonté rien ne parle à demi ;
Et du vaste éléphant la masse épouvantable
Ne l'étalé pas moins que la moindre fourmi.
Et plus loin la discipline morale par excellence, la guerre au.x pas-
COMPARKES DANS LFX'llS PARTIES PRl.N':il'.U.l!;s. 3:7
le bien et le mal et qui ne laisse pas place à la plus petite tache capable de ternir la conscience. Or, être pur devant Dieu, et soi-même se savoir tel (la chose n'arrive qu'aux Saints), c'est s'élever le plus au-dessus de la terre qu'il se peut, et le plus haut vers les sphères où se meut le Saint des Saints ; c'est, sans quitter cette chair de péché et ne laissant pas d'expérimenter qu'elle ne cesse pas do nous tirer en bas, l'enlever, pour ainsi dire, sur les ailes de l'Oraison de tout l'élan de sou âme. Magnifique transport de uotre être spirituel que le Saint de Vlinitatio Christi exprime en ces termes où Thomme que je suis se retrouve également : « iileva mentem prcssani mole peccatorum (1) ». L'ilkuninisme proprement dit ne se sent pas lui-même, n'a pas conscience de ce qu'il est dans ce corps de boue. Rien donc ne sent moins son illuminisme que cette élévation à Dieu, d'où ma chair et ses pesanteurs ne sont point exclues.
Cette Oraison, on aime à le redire, est véritablement de celles dont Bossuet a dit qu' « elles élincellent et qu'elles llamboient ». On la voit poindre, s'allumer et s'élever en flamme dans ces cœurs séi)arés du monde et que rien ne distrait plus de Jésus-Christ. Elle va à lui
sious lesquelles obscurcisï^ent le ccmir, et boucheut, pour aiusi dire, reuteudemeut ;
Purge l'intérieur, rends-le boa et sans tache : Tu verras tout sans trouble et sans enipèciieiueut. Et tu sauras comprendre et tôt etforteiuenl, Ce que des passions le voile épais te cache. Au cœur bien net et pur l'âme prèle des yeux. Qui pénètrent l'enfer, et percent ju-qu'aux cieux. 11 voit tout comme il est, et jamais nu s'abuse. Mais le cœur mal purgé n'a que les yeux du corps : Toute sa connaissance ainsi qu'eux est confuse ; Et tel qu'il est dedans, tel il juge au dehors. ... Dépouille donc bien le tien de ce qui l'a souillé.
Ces beaux vers sont-ils pas bien du arand Corneille, tout appliqué au nettoiement de sou intérieur, et nou d'un paraphraseur, iudustrieux et rompu ù cette manière de faire ?
(1) Relevez mon âme accablée du fardeau de ses péchés. L'iiiiil. ed J.-Cli. (Livre III, ch. x\iil )
d'un mouvement impétueux et doux, à lui le Dieu des saintes ardeurs, quand il prie son Père, à lui le Dieu de l'infinie mansuétude et charité, quand il intercède pour nos péchés, nos ténèbres et nos misères. On sent, comme si l'on y était de sa personne, que cet appel pathétique au Dieu de lumière et de paix sort des profondeurs de notre être, et cela plus d'une fois le jour, encore que les mots ne nous viennent pas comme ils viennent aux Saints pour formuler cette prière des âmes malades, et pour dire à Dieu tous nos troubles et toutes nos langueurs. Mais la colombe n'en gémit pas moins et de jour et de nuit dans nos cœurs souffrants, et quoique nous n'articulions rien de bien net. Qui est-ce qui ne prie pas en cette vallée des larmes (1), même sans prier? Qui est-ce qui ne pleure pas sans avoir les yeux mouillés de larmes? Laissons donc la parole à notre Saint, puisque la parole nous manque à nous, et nous verrons s'il y a moyen de ne pas nous réunir à lui et de ne pas dire avec lui ce qu'il sent pour nous, et comme s'il était en nous. Corneille, poète et homme, nous dira les mêmes choses avec plus de souffle et du même fond chrétien, si ce n'est que les troubles du siècle se mêleront davantage à cette paix de Dieu tant désirée, hélas! et jamais possédée.
(2) Clariflca me, Jesii bone, claritate interni luminis, et ecluc de hahitaculo cordis mei tenehras universas. Cohibe evagationes militas, et vim facientes elide tentationes (3).
(i) L'orahon mentale: « cette voix sans voix. > (Corneille.)
(2) Eclairez-moi, boa Jésus, de la lumière dont vous éclairez l'homme intérieur, et dissipez toutes les ténèbres de mon cœur. Arrêtez mes éparements qui sont infinis, et rompez la violence gue les tentations me font. (Id., id.)
(3) Jesii bonel Qu'est-ce que ce « Jesu bove » ne dit pas aux âmes pieuses et réglées chez lesquelles il s'est établi, • il loge » comme parle Corneille? La sagesse chrétienne n'est-elle pas toute en lui, tant la spéculative que l'active? Ne découle-t-elle pas toute de la croix ? Entendons là-des-us le grand poète et le grand chrétien, l'un qui procède ''e l'autre. Entendons le seul et qui parle pour lui dans des vues de salut.
Le monarque du ciel, le maître de la terre. Méprisé sur la terre.
Eclaire-moi, mon cher sauveur,
Mais de celle clarté qui, cachanl sa splendeur,
Chasse mieux, du dedans tous les objets funèbres,
El qui purge le fond du cœur
De toutes sortes de ténèbres.
Etouffe ces distractions Qui, pour troubler l'ciret de mes intentions, A ma plus digne ardeur môlent leur insolence,
Et dompte les tentations
Qui m'osent faire violence.
Est-il besoin d'appuyer sur rorignaiilé liturgique, disons sur la nouveauté sacrée de ce latin que l'Eglise a fait sien et qui est demeuré, même pour l'oreille des rustres, la langue par excellence de la prière! 11 sonne je ne sais quoi de l'hymne sans fin qui se chante au séjour des béatitudes éternelles. Comment ne pas demeurer un peu sur cet habitaculo et cet evagaliones midlas? L'un qui nous dit si bien et par la plus commune des images où gît le principe de nos bons et de nos mauvais mouve-
Daus l'opprobre y finit ses jours ;
Au iiiilieu de sa pelae, au fort de sa misère,
11 vil tous ses uiiiis lâches, muets et sourds,
Tous lui refuser du secours, Et tous l'abmdoauer, mèuic sou propre père.
lauoceut qu'il était il voulut endurer ;
Et toi dont la soutfraucc est moiudre que le crime,
Tu l'oses plaindre qu'où t'opprime,
Et croire que tes maux valent eu murmurer 1
Tu vois ton Maître eu croix où ton péché le tue ..
... Et tu peux à sa vue Te rebuter de quelque ouuui t Ah, ce u'cst pas ainsi qu'on a part à sa gloire ! Souffre avec lui, souffre pour lui, Si tu veux avec lui réguer par sa victoire.
... L'amoureux de Jé:^us et de la vérité
Avec sévérité
Au dedans de soi se ramène...
... Dans ce retour vers Dieu sans obstacle il blanchit. . . Qui nous dit si inpéauiment les canversioa* et les espérances finales du vieil â;.'e. « L'amoureux do Jésus » n'est-il [)a3 d'uu mystique délicieux ? on le dirait parti du cœur brûlant et chaste d'une sainte Thérèse.
inonls, ce cœur de chair, vase plein d'amour ou de fiel, centre de la vie naturelle et de nos troubles les plus intérieurs; l'autre qui nous dit non moins expressément les terribles saillies de notre imagination, et ces échappées de nos sens vers les objets divers et charmants de notre convoitise. Ah ! le français de Corneille ne vaut pas ce latin de Bréviaire; encore que ce français-là ne laisse pas de se bien tenir. « Etouffe ces distractions » n'a pas la vigueur ascétique du cohihe cvagatlones mnltas. Mais celte vigueur-là ne tarde pas à reparaître dans la guerre aux tentations, où le séculier a tout à faire par lui-même, tandis que le saint combat ayant sa main dans la main de Dieu.
Et dompte les tentations Qui m'osent faire violence.
N'est-ce pas des deux côtés le même cri de l'Athlète aux abois, qui sent fléchir les genoux et l'haleine lui manquer? Vlm facicntes elide tentatlones. C'est un Saint Antoine qui lutte corps à corps avec le diable, et qui dans l'amas de ses visions troublantes, ne sait à laquelle se prendre et faire tête. 11 appelle Dieu de tous les côtés ; il l'attend venir à sa droite, à sa gauche, le front abattu dans la poussière, les regards fixés, comme nous l'ont représenté les peintres, sur une tête de mort, bouche à bouche avec elle, et là respirant comme une odeur de néant. Combien moins pathétique est le personnage que nous fesons dans nos luttes contre nos passions ! Encore est-ce quelque chose de grand en morale et d'un pathétique non médiocre qu'un Corneille recueilli en Dieu et lui criant du fond du cœur de lui venir en aide contre les tentations qui « osent lui faire violence ». Pohjeucte a de ces cris-là qui vous enlèvent et qui vous épouvantent.
L'Oraison est d'un bout à l'autre d'un sublime égal et imperturbable. En voici les traits les plus radieux :
r,OMP\RKES DANS LEUIIS PARTIES PlUNCIPALES. 381
Pugiia fnrtitvr [ira me, cl expwjna iiiala.s bcstuis, couciipisccutias (lico illecebrosas (\).
Secours-moi d'ua bras vigoureux ; Terrasse autour de moi ces monstres dangereux, Ces avortons rusés d'une subtile flamme, (jui, sous un abord amoureux.
Jettent leur poison dans mon âme.
Ah « ces monstres dangereux » ne vaudront jamais « ces mauvaises bêtes » qui sont tout à fait de la langue haute et crue des Saints! Cela ne respire-t-il pas la haine et la colère de ces mortifiés à l'endroit de la chair et de ses insolences inopinées? Mais qui ne se sent pas du monde et mêlé à ses corruptèles? Qui ne les aperçoit pas vivantes, comme parle la Théologie, et chacune d'elles en son espèce maligne, dans « ces avortons rusés d'une subtile flamme... »... que Corneille connaît bien, dans ces feux mal éteints, toujours au moment de se rallumer dans ce cœur, tout attiédi qu'il est par les ans ?
Au cloître et dans le monde, c'est le même calme du dedans, la même défaite des sens, la même domination sur la bête; en un mot, la même paix en Dieu que l'on demande au Maître de toutes choses ; là avec une grande douceur d'oraison et en suppliants qui se savent exaucés, ici avec une fiévreuse instance, la tentation nous aiguillonnant plus au vif, et nos plaintes ayant d'autant plus de véhémence que notre chair est plus incessamment et plus à fond piquée. Nous ne prions pas comme prient les Saints; eux ils ont le génie de l'Oraison et des ouvertures du côté du Ciel que nous n'avons pas : encore dans nos angoisses et nos troubles adamiques (« Portez Adam et son joug » (Bossuetj, ) prions-nous sans prier, crions-nous sans éclat ni retentissement de la voix (2) du fond de je
(1) Combattez conrafjousementpour moi et 'loraplez ces bêtes féroce?, je veux dire les désirs illicites (iD. id.)
(2) De profundis.
ne sais quels abîmes où l'homme raisonnable est aux prises avec Thomme animal, l'esprit avec la bêle.
Ut fiai pax in virilité tuâ, et abiindantia laudis luœ resonet in cmlâ sanctâ, hoc est, in conscientid purâ (1).
(2) Que la paix ainsi de retour...
Je fasse de mon cœur comme une sainte cour, Où la louange seule incessamment résonne Par un épurcment d'amour A qui tout le cœur s'abandonne.
(3) Imper a ventis et tempestatihiis ; die mari : quiesce; Aquiloni, ne flaveris ; et crit tranquHUtas magna.
Abats les vents^ calme les flots ; Tu n'as qu'à dir^ aux uns : « Demeurez en repos. » Aux autres : «Arrêtez 1 C'est moi qui le commande. »
Et soudain après ces deux mots
La tranquillité sera grande.
La tempête est la même dans le cœur du Saint et dans le cœur du poète. Ils sont l'un et l'autre deux hommes, deux fils d'Adam que le cloître sépare en cette vie, mais qu'il ne fait pas dissemblables. Le Cénobite, au plus fort de la secousse, ne se départ pas de la douce contenance qui
(1) « Ainsi que la paix s'affermisse par votre puissance, • et que vos louances retentissent dans la cour sainte, c'est-à-dire dans ma conscience devenue nette (Id., vl.)
(2) Commandez aux vents et aux tempêtes : dites à la mer de se calmer, et de ne plus souffler, et le calme viendra. L'im. deJ.-Chr. Liv. 111, oh. XXIII. (Ps. Marc )
(3) Entendons comme elle veut être entendue « cette paix » du dedans, et ce qu'elle coûte aux saints eux-mêmes à acquérir. Qu'est-ce de nous séculiers et çeas du monde ? C'est à désespérer d'elle ici-bas. Mais la belle imaae que s'en forme le pjète chrHien, l'homme des belles compagnies, le tenté de chaque jour, et de chaque heure !
... Dedans l'intérieur il ordonne sa voie.
Et dehors, quoi qu'il voie, Tout est peu de chose à ses yeux...
Quelques tentations qui l'osent affaiblir,
Prompt à se recueill'r, En soi-même il fait sa retraite. . .
le blessé du combat de la vie, qui, à la manière du sanplier forcé dans sa bauge et de là tenant tête aux chiens, « fait en soi-même sa
convient à un imitateur de Jésus-Christ, et qui n'ôte rien à l'effort vertueux de sa chrétienne vigueur. Le poète lui aussi est tout près de faire naufrage; il s'échauffe davantage à la manœuvre et crie plus fort à Celui qui commande aux vents et aux flots. Sa barque n'en peut plus; l'eau y entre par grosses lames. Voilà que notre homme se sent enfoncer, comme Pierre et ses compagnons, sur le lac de Génézarelh : « Seigneur, nous périssons ! » Quel est parmi nous le stoïcien, le vertueux assez enfoncé dans sa prétendue ataraxie, assez ancré dans son ferme propos et assez le maître de ses sens, bétes toujours éveillées ou faussement endormies, pour qu'il puisse se vanter de n'avoir jamais jeté à la nue ce cri d'un équipage désemparé et perdu : « Seigneur, nous périssons 1 » Mais pensez donc? Un grand cœur humble comme était notre Corneille, c'est un cœur trois fois grand. Et voici qu'il égale en tendresse mystique les âmes les plus occupées de Dieu et les plus abîmées dans l'invisible :
Par un épurement d'amour
A qui tout ce cœur s'abandonne.
retraite » ce brave des braves chrétiens ne dépasse-t-il pas de cent coudées le stoïcien antique le mieux établi dans sa prétendue ataraxie?
Et sur la conduite que chacun doit tenir dans ce milieu tumultueux des affaires, conduite qui veut de nous tant de vigilance et de circons pecliou :
... La bonne occasion il la sait embrasser, La mauvaise il la laisse passer...
... Et ceci qui tombe d'aplomb sur les mondains, et où se (ait sentir toute la vigueur du ChriiLiauismi {kuiic vijoreni Eoaii'jelii) :
Ton cœur aime le mon le, et tout ce qui le brouille,
Tout ce qui plus le souille,
C'est un impur altachemeut.
Rejette ses [)laisirs, romps avec leurs bassesses; Et ce cœur, vers le ciel s'éiançant fortement.
Saura poiU-r incessamment Du calme intérieur le parfaite allégresse.
N'cntendez-vous pas Polyeucte se ceignant les reins pour aller au martyre ?
3Si LES DKUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRISt
• Une sainte Thérèse rx'a pas dit mieux là même où elle est unique en son parler chaste et brûlant.
C'est par élans de plus en plus forts, — la tentation ne se comporte-t-elle pas ainsi? — que cette magnifique Oraison pousse à Dieu son souffle angoisseux :
Eniitte lucem tuam, et vcritatem ut luceant super terram; quia terra sum inanis et vacua, donec illuminas me (1).
Je suis cette terre sans fruit Dont la stérilité sous une épaisse nuit N'enfante que chardons, que ronces, et qu'épines ;
Vois, Seigneur, où je suis réduit
Jusqu'il ce que tu m'illumines.
Les Saintes Ecritures sont le trésor des images, les plus justes et les plus expressives dans leur brièveté, par lesquelles les rapports mystérieux de l'homme et de la nature éclatent au grand jour. Lequel de nous, dans ses états ordinaires de médiocrité, de sécheresse ou d'insipidité, n'est pas cette terre vide et bonne à rien, inanis et vacua, tant qu'elle n'a pas été remuée et ensemencée ; et, pour passer de là aux états de Tàme, tant que celle-ci n'a pas secoué s'a torpeur habituelle, et qu'elle ne s'est pas remise elle-même à l'action et aux œuvres de vertu? Corneille y va de toute sa personne de chrétien, et non pas pour l'agrément poétique des mots. 11 renforcé la figure; il redouble sur le coloris des choses, à cause de la pleine connaissance qu'il a de son fond stérile et ingrat et de ses propres ténèbres. C'est ce trop de candeur à s'examiner
(1) » Envoyez votre lumière et votre vérité » pour éclairer la terre ; car tant que vous n'éclairerez pas, je ne serai « qu'une terre vaine et friche. » (Id., id. Gen. I, 2.)
COMPAKÉES DANS LEUIiS PARTIES PlilNCIPALES. :j(5g
devant Dieu qui fait qu'il surabonde là où les Saintes Lettres ne disent que le nécessaire. 3Iais qui n^ainie pas ces excès d'une belle âme s'épanchant dévotement dans le sein de Dieu? Qui n'aime pas
Cette terre sans fruit..,..
Qui n'enfanle que chardons, que ronces et qu'épines ?
Et surtout qui ne connaît pas bien « cet Homme-là » comme disait Louis XIV à Racine?
Chacun des couplets de cette sublime oraison enlève mon âme un peu plus haut et la met un peu plus près de Dieu. C'est dans la bouche et sur les lèvres de notre saint un transport qui, ayant commencé, n'aura pour ainsi dire plus de fin. Tels étaient les ravissements des prophètes. Leur corps n'en était- il pas ? comme parle saint Paul. Eux n'en savaient rien : portés par leur esprit, ils montaient, montaient vers Dieu, comme délivrés' du poids de la chair, et déjà semblables aux natures angéliques. Notre saint connaît les mêmes élévations, si ce n'est que la grâce chrétienne les a changées en des dévotions tendres et des effusions du cœur qui sentent l'homme nouveau formé par la douce religion du Christ.
(1) E/f'undc gratiam clesuper : perfunde cor meum rore cœlesti : ministra devotionis aquas ad inigandum faciem icrrœ, ad proditcendum fructum bonum et optimum.
Verse tes grâces dans mon cœur ; Fais-en pleuvoir du ciel l'adorable liqueur ; A mon aridité prête leurs eaux fécondes ;
Prête à ma traînante langueur
La vivacité de leurs ondes.
Qu'ainsi par un prompt changement Ce désert arrosé se trouve en un moment
(1; Envoyez votre grâce -l'en haut ; versez sur mon cœur la rosée du ciel répandez les eaux d'une tendre dévotion pour arroser la surface de la erre,.afiu quelle produise de bous, d'excellents fruits (Id , id Ged. xxvii et If, G.) ^ ' "*•
Un champ délicieux où règne l'affluence, Et paré de tout l'ornement Que des bons fruits a l'aboadance.
Est-ce à ma littérature que Corneille parle ainsi? Qu'ont à faire ici les belles lettres ? Non pas qu'elles ôlent de leur charme céleste à ces spiritualités attendrissantes; tant s^en faut : mais je suis tout entier à celles-ci, parce que le grand Corneille est lui-même tout entier à elles, et n'est qu'à elles, sans beaucoup se soucier de l'art des vers, et surtout sans se complaire et se mirer dans sa propre poésie. L'homme est, à n'en pas douter, consumé du même feu de dévotion que le saint de Vlmitatio Christi, son modèle ; il a la même soif des eaux célestes de la grâce; il l'a même plus ardente et plus nécessiteuse, étant de toute sa personne au travail de la vie du siècle, à ses aridités, à ses duretés, aux accablements des longues et pesantes journées, à toutes les incommodités, à tous les froissements du commerce des hommes. Il est sec et languissant avec les meilleurs d'entr'eux, qui n'éprouve pas cela cent fois par jour? et partant sec et languissant en son propre cœur. Eh, ne nous arrive4-il pas de crier de temps en temps avec lui, le poète, mais en notre plate prose :
Prêtes à ma traînante langueur La vivacité de leurs ondes ?
Etonnant ressort de la sainteté I Plus la chair est pesante aux saints, plus ils se sentent ramper à terre et y adhérer par la masse de ce corps mortel, plus ils ont les mains tendues à Dieu, plus ils le supplient de les relever de cette^boue. 11 n'est pas nécessaire d'avoir leur religion et leur foi bienheureuse pour entrer quelque peu en participation de leurs grands sentiments, et pour se rendre compte de ces spiritualités transcendantes. Il n'y a qu'à regarder aux misères de nature et à la simple mortalité par laquelle nous leur ressemblons pour nous surprendre, en
de certaines passes de la vie, nous les moins priants et les moins tirés en haut, à prier avec eux et presque à leur manière. Lequel de nous, religieux ou bel esprit tout court, n'a pas produit quelque fois hors de son cœur malade, en manière de gémissements, ce cri suprême qui n'a pas son égal entre toutes les plaintes de la nature humaine? Eleva mentem pressam mole peccatoritm et ad cœlestia totum desidermm meiim suspende, ut, gustatâ snavitate sîipernœ felicilalis, pif/eat de terrenis cogitare (1).
Mais ce n'est pas encore assez ; Elève à toi mes sens sous le vice oppressés, Et romps si bien pour eux des chaînes si funestes
Que mes désirs déiiarrassés
N'aspirent qu'aux plaisirs célestes.
Que le goût du bien souverain Déracine en mon cœur l'attachement humain, Et, faisant aux faux biens une immortelle guerre,
M'obstine au généreux dédain
De tout ce qu'on voit sur la terre.
Ah, Corneille est bien au-dessous de cela, autant audessous de cette envolée vers les Gieux qu'il est au-dessous du parfait état des Saints et plus engagé aux embarras terrestres. Il est peu d'endroits de Vlmitatio Christi où le détachement de tout ce qui tient à la terre s'étale avec une hauteur de dégoût pareille à celle-ci et par une anticipation plus impatiente des félicités éternelles. Ils sont vraiment suspendus à Dieu par le désir, comme ils nous le disent, ces hommes de prièi^e, traînant comme nous leur corps sur la terre, cependant qu'ils sont ravis aux Cieux des Cieux. Et ad cœlestia totum desiderium meum suspende. Ce sont des fous, je le veux bien, oui, des fous, s'ils ne se sentaient pas vivre comme nous de la vie natu-
(1) Relevez mon âme accablée du poids de ses péchés, et tournez tous mes désirs, afm qu'après que j'aurai goûté les douceurs du ciel, il me répugne de penser ù celles de la terre. (lu., ?"d.)
388 LliS DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHIUST
relie, et assujettis à toutes ses nécessités ; des fous,- s'ils ne nous connaissaient pas d'une connaissance intuitive supérieure à toutes les psychologies d'école, des fous, si tout ce qu'ils ont pensé et écrit n'était affaire qu'à eux Saints, et ne rejaillissait pas à nous du troupeau des pécheurs, jusqu'à troubler dans leur paix nos consciences endormies ou mortes. Les saints ne sont des fous que pour ceux qui ne les fréquentent pas, et n'ont pas d'entretiens avec eux. 11 sort de ces âmes toutes ramassées en ellesmêmes et en Dieu une lumière extraordinaire, douce à regarder, lorsqu'elle part de la contemplation pure ; effrayante et secouante, lorsqu'elle procède de la psychologie raisonnante, de la science de l'homme, et de l'analyse descriptive des passions. C'est à s'en cacher la face de ses deux mains.
Poussons notre oraison à ses derniers et saints excès. Nous n'y trouverons pas trace d'égarement ou d'illuminisme insaisissable. Voilà le détachement absolu; mais quoi de plus net que le détachement en cela même qu'il nous surpasse et qu'il est si peu imitable à notre mondanité et petit christianisme?
Râpe me et eripe ah omni creaturarum indarahili consolatione, quia nulla res creata appetitam uteiim valet plenariè quietare et consolari. Junge me tibi inseparabili dilectionis vinculo, quoniam tu soins sufficis amanti, et absqae te frivola surit universa (\),
Fais plus encore ; use d'effort, Use de violence, et nj'arrache d'abord
(1) Détachez-moi, arrachez-moi de toutes les consolations des créatures, dont la durée est si courte. Tout ce qui est créé n'est pas capable de contenter celui qui vous aime ; et, sans vous, toutes choses ne sont rien (1d., id. h'Imil. de J.-Çh. Liv 111. ch. xxiii.)
r.OMPAUKRS DANS LEURS PAUTIES PRINCIPALES. 389
A cette indigne joie, ;ï ces douceurs impures, A ce périssable support Que promettent les créatures.
Car ces créatures n'ont rien Qui forme un plein repos, qui produise un vrai bien ; Leurs charmes sont trompeurs, leurs secours infidèles,
lit tout leur appui sans le tien
S'ébranle et trébuche comme elles.
Daigne donc l'unir seul fi moi ; Attache à ton amour par une ferme foi Toutes mes actions, mes désirs, mes paroles, Puisque toutes choses sans toi Ne sont que vaines et frivoles (1).
Certes à lire Corneille sous le coup de l'original latin et sans désemparer, on ne voit rien, pas même une ombre, qui sépare l'Un de l'autre ces deux amants du Christ, pas la plus petite différence entre le christianisme du saint et le christianisme du poète. Ce sont les mêmes ravissements des deux âmes ; ce serait la même rupture avec le monde, si Corneille n'était pas, malgré qu'il en ait, du monde et
(1) De l'amitié familière de Jésus-Christ.
Aimo ; pour vivre heureux il te faut vivre aimé ; Il te faut des amis qui soient difines de l'être ; Mais si par dessus eux tu n'aimes ce grand Maître, Ton cœur d'un long ennui se verra consumé ; Crois-en ou la ruisou ou ton expérience ; Toutes deux te diront qu'il n'est point d'autre bien, Ft que c'est au cha'jrin livrer ta conscience
Que prendre joie ou confiance
Sur un autre amour que le sien.
» Crois-en ou ta raison ou ton expérience. » Lire n'est rieu ; approfondir est tout; l'un donne les mots, l'autre la substance doctrinale des choses. Qui nous marque mieux le caractère pratique de l'imitatio Ckrisli que la raison et l'expérience d'un chacun ? Ce n'est pas seulement Corneille qui se défend ici pour sou propre compte de tout illuminisme vain et fallacieux ; c'est le beau livre lui-même de Vlmilalio Clirisli que notre poète nous montre partout exempt de celle peste des Ames. Celle lecture pour ceux qui s'y mettent en toute simplicité de cœur, et toutes choses ici -bas expérimentées, n'a donc rien qui sente de près ou de loin « ce bond hors du sens commun » ; comme on n'a pas craint de notre temps de qualifier, disons plutiil, de déshonorer l'Imilalio Ckristi.
de tous ses enchantements pernicieux. De nos deux chrétiens le dégoûté n'est pas Corneille; c'est notre saint. Ne respire-t-on pas dans ce latin, plein du Christ et tout brûlant du feu du divin amour, la plus entière et la plus enviable liberté du côté du monde qui se puisse concevoir? Les chaînes de l'esclave sont tombées, et celles de l'amant se vont de plus en plus resserrer. Voilà une âme vraiment élargie, et qui peut s'envoler, comme la colombe du psalmiste, vers le lieu de l'absolu repos, au centre de la pleine quiétude, de l'inextinguible lumière, et des consolations éternelles, plcnariè quietare et consolari. Et néanmoins combien elle a de mal encore à se porter d'elle-même là où son amour et ses ardents désirs l'entraînent 1 Quelles instances redoublées à Dieu pour qu'il opère par un dernier coup de sa grâce cet arrachement difficile, même aux mortifiés, pour qu'il mette (eux seuls ont de ces images là) le couteau aux jointures les plus menues de cette chair trop vivante encore, rajje me et eripe me...
Si Ton s'imagine que les excès de l'esprit de pénitence ne servent de rien à la morale, et qu'il n'y a qu'à les laisser s'évanouir dans l'ombre du cloître, c'est qu'on se bouche les oreilles pour ne pas entendre les clameurs poussées au ciel par ces lutteurs aux abois ; c'est qu'on se bouche les yeux pour ne pas voir dégoutter de leurs membres cette sueur et ce sang. Qui peut le plus sur soimême est, j'imagine, un assez bon maître de sagesse. « Ils sont hommes comme nous » a dit Malherbe, et leur humanité, hausséejusqu'à Dieu par l'effort vertueux, fait paraître la nôtre si petite auprès de la leur que la nôtre a l'air de ramper à terre. Ils ont une grandeur morale si fort au dessus de nos idées communes du juste et de l'honnête, du bien et du devoir, que nous la tenons pour vaine et de nul exemple par rapport à nous. Mettre des abîmes de perfection idéale entre soi et les saints pour n'avoir pas à les imiter si peu que ce soit, cela nous est commode ; mais cela ne nous décharge pas de l'effort vertueux et de tout
COMPARKES DANS LRDRS PARTIES PRINCIPALES 391
l'exercice de notre volonté pour le peu que veut de nous notre médiocre honnôtelé. Que les saints se crucifient, si la chose est de leur goût; cela ne nous regarde pas : je le crois bien I Nous ne pouvons mênae pas, nous, mettre le pied sur un mouvement d'humeur et sur le plus petit feu de colère. Les saints n'ont plus de passions ; ils en ont fini avec le sensible. Qu'avons-nous à faire des leçons et des exemples de ces impassibles? Rien, s'ils étaient véritablement les impassibles que nous croyons qu'ils sont. Mais ils sentent, ils souffrent, ils s'agitent, et ils se démènent dans la même enveloppe charnelle que la nôtre; ils viennent à bout du monstre ; voilà qui les différencie fort d'avec nous, les mauvais combattants du siècle. Où voit-on que les braves n'en remontrent plus aux lâches, quand ils ne les entraînent pas à l'ennemi? Or les saints sont ces braves là ; c'est bien le moins, si nous ne les suivons pas, que nous les regardions faire.
Corneille en est là ; il envie, il loue, il acclame les invincibles. Il prie leur prière, mais avec un émoi de tout son être qui a passé dans ses vigoureux vers. Lui aussi il se comporte au mieux qu'il peut dans cette mêlée des passions. Il crie plus haut et plus fort, parce que les objets de ces passions vivent et se remuent devant lui ; que disje? il a l'ennemi dans sa maison :
Fais plus, use d'efforts,
Use de violence...
Et m'arrache à ces douceurs impures... »
Le mondain est tout au sensible qui le presse de tous côtés, et sous ses apparences les plus charmantes, il rend, ou peu s'en faut, les mêmes combats que Polyeucte (1).
(1) ...Mais qu'au seul Jésu'-Clirist tout ce cœur s'abandonne, Que Jésus-Christ seul eu ordoune Comme chez tous les gens de bien.
Tire-toi d'esclavage, et sache te purper
De ces vains embarras que font les créatures ;
Le génie se montre peu au monde dans ces altitudes du chrétien assailli par les tentations, et qui s'en plaint à Dieu avec cette pathétique candeur. Le spectacle de ces humilités pénitentielles des grands poètes n'est pas commun depuis le saint roi David. Corneille l'étalé à nos yeux dans toute son austère et édifiante beauté. Gomme il a le verbe haut, méprisant et amer à l'endroit de « ces créatures » dont les charmes sont trompeurs et les secours infidèles I Cette langue est bien des ruelles ou des salons de ces temps là, naturelle, émancipée, appelant à demi les choses par leur nom, et ne mâchant pas de certaines vérités, pudiques tout au plus, aux personnes de l'un et de l'autre sexe. Les cœurs blessés par quelque démon d'enfer ne se contenaient guère. Combien d'infidèles maudites, et vouées à l'Erynnis vengeresse 1 Combien de commerces empoisonnés par les soupçons, les jalousies sourdes ou déclarées, les éclats secrets ou même publics de Thumeur ou du chagrin
Le cloître met à l'abri de tout cela et de cent autres misères. Le monde au contraire vous découvre de tous côtés et vous livre aux assaillants. Aussi quelle différence pour le ton de la plainte entre les paroles du saint de Vlmitatio Christi et celles de Corneille f Encore que la véhémence des cris et des soupirs se fasse, Dieu merci, entendre de cette cellule, elle est surmontée par une paix d'en haut habituelle et dominante. Le saint tient déjà ce qu'il demande à Dieu, et qu'il attend du pacificateur souverain des âmes. Corneille lui ne tient rien; il n'a encore rien saisi de solide ; il court à cet objet (1) toujours
Sache-s'eu effacer jusqu'aux moindres teintures ;
Romps jusqu'aux moindres nœuds qui puissent t'engager.
Dans ce détachement tu trouveras des ailes
Qui porteront ton cœur jusqu'aux pieds de ton Dieu,
Pour y voir et goûter ces douceurs immortelles
Que dans celui do ses fidèles
Sa bonté répand en tout lieu.
(1) ... Mais ne crois pas atteindre à cette pureté A moins que dp là haut sa grâce te prévienne,
COMPARKRS DANS LEURS PARTIlîS PRINCIPALES. aO'i
hors de sa prise, à celle quiétude qui toujours lui échappe; et courant après cette ombre des biens éternels il « trébuche » à chaque pas, pour se relever et pour trébucher de plus belle. On sent aux paroles fermes et douces du saint que Famour de Dieu a pris possession de son cœur, et qu'il n'en est plus à s'échauffer sur cet objet des délectations parfaites. Le lien est formé entre les deux amants, si cela se peut dire, celui du Ciel et celui de la terre; il est d'ores et déjà indissoluble! Inseparabili. dilectionis vinado. Corneille, il y paraît bien à Tintensité de ses supplications, n'est pas hors du travail de la foi et des tourments de l'espérance. Il a tout ce monde-ci, où il se comptait encore, à franchir pour de là tirer à Dieu, et se mettre, lui Corneille, en la présence de son Seigneur et Maître et Sauveur :
Attache à ton amour par une ferme foi Toutes mes actions, mes désirs, mes paroles...
Nous avons donc, en cette admirable oraison, les deux piétés, l'une et l'autre de la même et haute source, mais à des degrés inégaux de celte échelle mystique de la contem-
A moins qu'elle t'attire, ù moins qu'elle soutienne Les efforts chaucelants de talépèreti :
Alors par le secours de sa pleine efficace, Tous autres uuiuds brisés, tout autre objet banni, Seul hùle de toi-nièuie, et maître île la place.
Tu verras cette même firàce
T'uuir à cet être infini.
Ne perds pas toutefois le couracre ou l'espoir
Pour sentir cette price, ou partie, ou uioins vive ;
Mais présente un ccinir ferme à tout ce qui t'urrive,
Et bénis de ton Dieu le souverain vouloir.
Dans quelque excès d'ennuis qu'un tel départ t'eupafie.
Souffre tjut pour sa ploire atten lant son retour,
Et sonse qu'au printemps l'hiver sert de passage,
Qu'un profun<l calme suit l'orape,
Kt que la nuit fait place au jour.
•m LES DEUX IMITATIONS DE JKSUS-CIIRIST
plation, la piété du cloître et la piété du monde, la dévotion des détachés, et la dévotion des chrétiens que la vie affairée du siècle ne détourne pas trop de Dieu et de son Christ. Certes la dévotion d'un Corneille vaut son prix en théologie, en métaphysique et en morale. Cela n'est pas d'un petit exemple et médiocrement édifiant qu'un génie de cette trempe dramatique, plein de la connaissance du monde, achevé dans la science des passions et des mœurs, entraîné plus qu'il ne le voulait (on se dit toujours en» traîné) à des commerces agréables ou étourdissants, ait poussé aux mêmes hauteurs doctrinales dans les choses de Dieu que les Saints dont c'est l'affaire principale, et qu'il soit descendu de là comme eux aux derniers abîmes de l'homme intérieur, aux arcanes les plus profonds du cœur de chacun de nous : et cela non par imitation servile ou simple paraphrase du littéral de Vlmitatio Christl, mais par une étude originale de son propre fond, par l'examen de conscience le plus serré et le plus ingénu qui se puisse imaginer. Les deux personnages, celui de Vlmitatio Christi et celui du chrétien Corneille, sont bien ce qu'ils sont chacun en son temps et en son individualité propre. Des deux côtés c'est la même théologie, la même psychologie, la même morale découlée du même Évangile; mais chacun d'eux y va de son génie, et se montre à nous tel qu'il se comportait dans le monde et hors du monde, le solitaire dans sa solitude, le séculier dans le siècle. L'un et l'autre sont des chrétiens de race, tous deux à la grande affaire de leur salut; si ce n'est que l'un n'a pas le monde ameuté contre lui et qui l'assaillit en cent façons ouvertes ou ténébreuses, de force ou d'industrie. Il a Dieu en lui et pour lui, avant et pendant la tentation. L'autre est comme nu en face d'un ennemi armé de pied en cap. Il n'a pas un endroit de sa personne à couvert d'un coup de pointe, pas un endroit qui ne saigne. Lui aussi il est, à sa manière et sur souterrain, un vaillant qui veut faire bien, et qui à l'œil à l'attaque, comme et
COMPARIMvS DANS LEURS PAUTIRS PRINCIPALES. 395
d'où qu'elle vienne. Mais las ! il n'est pas en toute rencontre toujours sûr de lui. Il n'a pas fermé ses yeux ni bouché ses oreilles à toutes les formes, à toutes les voix enchanteresses de ce monde. Souvent il voit plus qu'il ne voudrait voir; il entend plus qu'il ne faudrait entendre. Il n'en est que davantage ce qu'il est, et que nous essayons de mettre en lumière par ce parallèle. Il est et il reste le Grand Corneille, s'examinant devant Dieu, faisant à ce confesseur des confesseurs l'aveu de ses faiblesses grandes ou menues, et d'un christianisme encore branlant sur ses fondements.
Ces deux esprits vont-ils pas de'pair en tout ce qui est de Dieu, de l'âme, de l'union de l'àme et du corps incompréhensible à nous-mêmes, qui portons en nous l'une et l'autre substance, du gouvernement de soi-même, du péché qui domine, et de la volonté qui ployé sous lui ? Écoutons-les l'un et l'autre, dans l'oraison purement théologique, nous parlant de l'être de Dieu.
(1) Tu aiitem, Domine, semper idem ipse es, etpermanes in œterimm, semper hoîius, JHstus et sanctus ; benè, juste ac sanctè agens omnia, et disponens in sapientiâ.
Sed ego qui ad defectum sum magis promis quâm ad profectum, non sum semper in uno statu per dur ans, quia septem tempora mutantur super me.
Tu solus sine humano suffragio poteris auxiliari, et in tantum confirmare, ut vultus meus ampliùs in diversa non mutetur, sed in te cor meiim convertatur et quiescat.
Toi seul, toujours le même, et toujours immuable, Te soutiens dans un être à jamais perdurable,
(1) Pour vous, Seigneur, vous êtes toujours' le même, "vous êtes éterneUement bon, juste et saint; vos actions sont bonnes, justes, et saintes, et vous réglez toutes choses avec sagesse. Mais mol qui ai plus de penchant au mal qu"au bien, je ne demeure pas dans le môme état parce que «je suis sujet ù changer sept fois » {V'Imil. rfe/.-C.Liv.Iir,chap.xL, Sair, XII, i"i Dan. iv, 13. Car vous pouvez seul, sans le secours humain, ni'aider et m'affermir si fort que « je ne me tourne plus vers tant d'objets différents, et que je ne cherche plus de repos qu'en vous seul. (Id id. Rois, 1,16.)
Toujours bon, toujours saint, toujours juste, et toujours
Dispensant saintement ton bienheureux secours.
Ta bonté, ta justice agit en toutes choses,
Et de tout et partout saj^enient tu disposes.
Mais pour moi qui toujours penches plus fortement
Vers l'imperfection que vers l'avancement.
Je n'ai pas un esprit toujours en même assiette ;
Il cherche, il craint, il fuit, il embrasse, il rejette :
El son meilleur état, par un triste retour.
Est sujet à changer plus de sept fois le jour.
Tu me peux de toi seul si bien fortifier
Que mon âme n'ait plus de quoi se défier. Que ma constante ardeur ne tourne plus en glace. Que mon sort affermi ne change plus de face. Et que mon cœur enfin plein de zèle et de foi Ainsi que^dans son centre ait son repos eu toi.
Les deux théologiens et les deux moralistes se joignent si bien l'un l'autre qu'il senible que les deux langues, la latine et la française, n'en fassent plus qu'une ; tant elles vont de la même allure, avec le même air de grandeur et d'excellence divines ! Tant elles ont le verbe haut à Dieu, et soutiennent la même propriété des choses t
Telle est l'oraison des Saints, mystique ou simplement suppliante. Il importe de bien savoir ce qu'elle dit, et comment elle nous regai^de tous en tant que règle des mœurs. Si l'Oraison des Saints ne faisait que nous toucher par des paroles éloquentes et par (1) de pieuses effusions de l'âme, elle ne serait déjà pas tant à mépriser; mais elle ne se distinguerait pas du soliloque et de la prière personnelle; elle nous prendrait par la singularité du discours ; elle n'irait pas à notre égard jusqu'aux effets de l'autorité
{l) Et effiidiin me animammeam. (Ps.)
et de la direction. Or il n'est pas une seule oraison des Saints parmi les plus originales et les plus privées, si cela se peut dire, qui ne devienne nôtre partout ce qu'elle nous dit de notre cœur, de nos passions, et de chacune d'elles en son espèce. Nous-mêmes nous prions, nous gémissons, nous soupirons, quand nous écoutons prier, gémir et soupirer les Saints. Rien ne ressemble moins à un encens qui, montant de la terre au ciel, s'évapore à michemin en fumée que les Soliloques par exemple d'un Saint Augustin et les envoléps de l'âme d'une Sainte Thérèse. Ils nous tirent à eux l'un et l'autre, malgré que nous en ayons, et la peine même que nous avons à les joindre équivaut pour nous à une épreuve plus forte et plus convaincante du poids de cette chair mortelle et de l'insupportable domination de la concupiscence. Ces Docteurs angéliques, tout abîmés qu'ils sont et comme perdus en Dieu, ne laissent pas de nous enseigner de là, et par des traits d'une lumière supportable à nos yeux, les communes pratiques de la vie chrétienne et la manière de vivre en gens de bien. C'est bien à eux que va cette pensée de 13ossuet, belle entre toutes : « Il faut se familiariser avec « son néant ; quand après on s'élève, c'est sans sortir de « ce fond. » Or qui fait cela plus aisément que les Saints? Et qui se familiarise plus avec son néant? Ils ont beau s'élever par de divins transports au-dessus de ce fond de mortalité, « de ce vrai rien » (Corneille) que nous sommes, ils retombent toujours à nous en entretenir ; toujours ils nous remettent dans le vrai de la vie humaine, de ses nécessités, de ses passions et de ses misères. Qui est monté plus haut vers Dieu par la méditation qu'un saint Augustin, et qui descend plus volontiers jusqu'à nous par la confession ingénue de ses faiblesses qui ont été ou qui sont encore les nôtres ?
Avant de se moquer des vrais mystiques, il serait bon d'y aller voir. Si dans leurs extases les plus immodérées, ils sont toujoursavec moi par quelque endroit et partiel-
pant à mon terre à terre, je les tiens pour des Docteurs humbles et consommés en sapience qui m'instruisent de mes devoirs, pour des voyants aux yeux (1) d'aigle qui regardent au-dedans de moi et qui savent toutes lesT corruptions de mon cœur, toutes les infatualions, toutes les ténèbres de mon esprit. Au contraire la marque distinctive des faux mystiques c'est qu'avec eux ni je ne m'élève, tant ils volent à perte de vue I ni je ne retombe sur moimême et ne rentre en mon néant. Ils travaillent à leur manière à leur propre perfection ; ils ne travaillent pas à la mienne ; et je ne me fierais pas beaucoup à eux de mon salut. Ce sont des médecins des âmes qui ne sont des médecins que pour eux ; ils n'ont cure des malades du commun. Aussi toute leur oraison s'exhale en spiritualités qui ne portent même pas le discours, ou qui le portent si incorporel et si exténué qu'il ne se laisse ni saisir ni entendre. Ce sont à proprement parler soupirs sur soupirs, lesquels n'ont pas la force de vous arracher le cœur, et de le porter tout saignant de sa blessure jusqu'aux pieds du divin Consolateur et Guérisseur. Une telle oraison ne sert de rien aux mœurs; encore qu'il y ait ça er là des éblouissements du plus transcendant amour. Bossuet l'a mise à néant, on sait avec quel bon sens, avec quelle autorité, et par quels arguments décisifs en la matière.
Tout autre est, choses et mots, l'Oraison des Saints. L'objet en est toujours net, déterminé et saisissable à la raison, capital en ce qui regarde le gouvei'nement de la vie et l'affaire du salut. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à s'en référer aux titres des Oraisons de Ylmitailo ChrisiL Elles sont au nombre de quatre. Rappelons le titre de chacune d'elles. Ce titre contient toute la subs-
(1) Ceux qui sont simplemenl gens de bien clieminent en la voie de Dieu; mais les dévots courent^ et quand ils sont bien dévols, ils voient. (Saint François de Sales.)
tance de ces spiritualités solides et de ces dévotions qui n'ont rien à quoi les âmes s'amusent et s'énervent.
l^Oraiiopro benèpïacilo Del faciundo (liv. III, ch.XV). Pour demander à Dieu la grâce de faire sa volonté.
S*' 0 ratio contra malas cofjitatioues (Liv. III, ch. XXIIl). Contre les mauvaises pensées.
3*^ Oratio pro illaniinatione mentis (liv. III, ch. XXIII). Pour demander V illumination de l'esprit.
4° Oratio pro purgatione cordis et cœlesti sapientid (liv. III, ch. XXVII).
Pour demander la pureté du cœur et la sagesse du ciel.
Le chrétien sait ce qu'il demande à Dieu en chacune de ces oraisons, et dans quelle mesure il le lui demande, ne le tentant, ni par l'abandon de son libre arbitre, ni par une confiance en ses propres forces malavisée et insolente. L'esprit pratique àeVIniitatio Christi se fait sentir partout dans ce beau livre. Rien n'y est de peu de poids là même où les spiritualités renvieut le plus sur elles-mêmes, et paraissent s'épancher, comme si elles se soulageaient de leur trop plein. Il n'y a pas de christianisme uniquement spéculatif.
Pas une des paroles du Christ n'a été prononcée en l'air et pour le seul charme des oreilles. Toutes vont à l'âme pour l'exciter à l'action, au bon combat, à l'immolation de soi-mêQie. Les plus adonnés à la contemplation, les saints, les solitaires ont eu guerre avec ce corps, la matière et l'instrument du péché. Aucun d'eux ne s'est endormi dans l'oraison. Et prétendre que le christianisme a été dépourvu de toute énergie propre, et qu'en se substituant aux civilisations païennes, vieilles et décrépites, il a tout arrêté en ce monde, et a replongé Tesprit humain dans une sainte fainéantise est une erreur, pour ne pas dire une ineptie au premier chef. Eh, qu'est-ce que vous faites
40O LIÎS DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CIIUIST
donc du sang des premiers clirétiens, de ce sang répandu en vertu de la vérité révélée ? Qui nous parle plus d'action, de travaux effectifs qne ce généreux sang des martyrs? Qu'est-ce que cette société païenne, attaquée de front dans ses vices et ses abus de toute sorte, hardiment censurée et réprimandée au nom du Christ, touchée au cœur dans la plaie de l'esclavage, dans toutes les iniquités légales, et dans tous les déshonneurs inlligés à la nature humaine par une aristocratie omnipotente, elle-même perdue de sensualité, par des Césars déifiés de leur vivant, et « qui ne voyaient, nous dit Bossuet, rien au-dessus de leur tête, pas même Dieu » ? Qu'est-ce que tout cela si ce n'est pas l'activité humaine dans ses effets les plus étendus et les plus prodigieux 1 Et qu'y aurait fait un christianisme de pure contemplation, immobile, et s'arrêtant court à l'oraison mentale et aux bienheureuses quiétudes de l'Illuminisme? Polyeucte et Marque de notre grand Corneille seraient-ils donc deux fous à lier ? Eux aussi ils prient à leurs heures; ils se recueillent en Dieu ; ils voient les cieux entr'ouverts, et le Christ qui tend les bras à ces magnamines amants de la mort. Mais vienne pour eux le moment d'agir ; on verra de quelle manière ils s'en acquittent usquè ad saiigmnem.
Et lions aux combats ils meurent en agneaux !
Corneille en remontre là-dessus à nos plus forts historiens modernes, je veux dire aux plus forts dans le paradoxe historique. Il est allé droit, comme il a toujours fait, au vrai des choses, à la vivante humanité, au Drame unique et simple de l'Evangile, au Christianisme qui prie et qui agit, qui prie pour faire en vigueur tout ce qu'il a à faire ici-bas. D'où « les œuvres vives ; » magnifique dénomination des œuvres gouvernementales et de charité de TEglise catholique.
Gomme se comporte l'oraison chez l'auteur de 1'/////-
tatio Christi, ainsi fait-elle chez Corneille. Elle sort du même fond de piété, du même centre de l'homme, du cœur. Elle s'envole vers les mêmes hauteurs des cieux, sans s'y évanouir et s'y évaporer en fumée. Quoique si fort au-dessus de cette terre, elle y a encore pied, puisqu'elle ne se tait, ni sur nos passions, ni sur nos devoirs, ni sur nos misères. L'enthousiasme n'en exclut pas la discipline ; et qui prie avec cette ferveur, par cela même il s'étudie, il s'examine; il me découvre ses faiblesses, et il me fait toucher du doigt les miennes. C'est la plus sincère et la plus émouvante des confessions ; c'est le miroir le plus limpide dans lequel l'àme se regarde, et se voit telle qu'elle est, nonobstant ses ténèbres naturelles, et moyennant une lumière fulgurante qui de temps en temps lui vient de Dieu. Bien des siècles séparent Corneille des temps ascétiques et des spiritualités ardentes du cloître. Quels remuements dans la chrétienté depuis qu'a été écrite Vlinitatio Christi! Quels déchirements I Combien de schismes ! Combien de révoltes de la raison humaine après lesquelles il lui faut toujours en matière métaphysique revenir à ses bornes « son plus grand honneur, nous dit Bossuet, étant de les connaître I » Quelles intempérances du sens propre jusqu'à s'ériger aujourd'hui en juge et contempteur de Tidéal divin ! Eh bien, cela n'a rien fait à la foi d'un Corneille? Le sublime dans les lettres ne se soutient que sur ce qui lui est égal. La foi est ce soutien : elle n'a jamais fini de porter le poète audessus de « ces bas vallons » et plus au-dessus encore, jusqu'à ce point à la fois sombre et radieux autour duquel il agite ses ailes tremblantes, jusqu'à l'Etre incompréhensible, ineffable, et nécessaire à tout esyirit, jusqu'à Dieu. « Oserai-je suivre je ne sais quelle lumière sombre qui me paraît » ? (Bossuet.)
A vrai dire L'Iiiiilaùo Chrlsll u^est qa^une oraison de longue haleine et d'un souffle pour ainsi dire inépuisable. Jamais prière intérieure n'a été aussi nourrie, pourquoi ne pas dire aussi pleine de Dieu en substance : et qui enfonce en ce centre de l'Èlre et de la vérité voit de là d'une vue perçante et sûre tout ce qui se passe dans le cœur d'autrui, et de certains mouvements doux et violents dont ce cœur lui-même ne s'avise pas. Tel est le sens intuitif des Saints; il atteint ce qui semble le plus être hors de son atteinte, et cela du premier coup, sans analyse menue et raffinée, sans définitions d'école, sans divisions à l'infini, sans avoir l'air de tâter la matière de nos passions et de nos concupiscences. Il les connaît, il les dénombre, il les spécifie toutes ; et de toutes il parle savamment et divinement. N'est-ce pas une merveille de l'Esprit-Saint que les plus détachés de ce monde, disons avec Bossuet que « ces âmes dégoûtées » et comme noyées en Dieu, ne sont pas tellement hors de ce corps et de ces membres qu'elles n'en sentent pas l'incommode fardeau et tous les troubles honteux, innommables (St,-Paul) dont ils sont cause? Ces âuies sont-elles assez en liberté du côté de Dieu? Qu'on en juge par ces versets du Chapitre IV du Livre II : Sunl alii qui intellectii illaminali, et affcctii purrjati, ad œterna semper anhelant ; de terrenis graviter awliunt, necessitatlbiis naturœ dolenter inserciunt : et M sentiunt quid spiritus veritatis loquitar in eis (1).
(l) Il y eu a d'autres qui, avec un esprit éclairé et des affections purifiées, soupirent toujours pour l'éternité, n'entendent parler qu'avec peine des choses de la terre et ne se rendent qu'avec douleur aux nécessités de la nature, ces pens là profitent « de ce que leur dit l'esprit de vérité » qui leur enseigne à mépriser les choses de la terre, a. aimer celles du ciel, à néalicrer le monde et à soupirer jour et nuit pour le ciel. L'/m. de J.-Ch. Liv. III, ch. IV. (Math. X, 20.)
Qnia docet eos terrena dcspicere, et amarc eœlestia. iiKOiduiii negliyere, et cœhim tota die ar nocte desiderare.
Jl est d'autres esprits enfin mieux éclairés i)e qui tous les désirs dignement épurés De l'Éternité seule aspirent aux délices ; La terre n'a pour eux ni plaisirs, ni trésors,
Et leur zèle prend pour supplices Tous les soins importuns que l'àuie doit au corps.
Ceux-là sentent en eux l'esprit de vérité Leur prêcher cette heureuse et vive éternité, Et suivant cet esprit ils dédaignent la terre. Ils ferment pour le monde les oreilles et les yeux.
Ils se font une sainte guerre.
Et poussent jour et nuit leurs souhaits jusqu'aux cieux.
(Liv. III, eu. L.)
Certes ces âmes nous signifient clairement ce qui les agite, ce qui leur pèse, ce qui retarde leur essor vers les choses éternelles.
Elles ne sont pas quittes de nos corruptions originelles; elles obéissent douloureusement {necessitatihus naturœ dolenter hiseniunt) à l'impérieuse loi naturelle dans les choses qu'on peut nommer sans honte. Et c'est du fond même de leur quiétude habituelle, ô misère inhérente à la race d'Adam I c'est parmi les illuminations les plus étonnantes de l'intellect (InteUectii Ulniniitati) qu'elles crient à Dieu que tout n'est pas bien pour elles ici-bas, et qu'il leur est dur d'y vivre encore la vie humaine. Elles la connaissent donc cette vie de péché alïaiblie chez eux et presque éteinte, mais forte, mais en son plein et tout-àfait dominante chez le reste des hommes; et par le peu qu'elles cèdent à la loi des membres, elles jugent avec honte et charité de nos déplorables entraînements. Ainsi nous jugeait, en toute sainteté, le divin Maître, l'innocent, rimmaculé, l'irrépréhensible {inuocens, impoUatus), le miséricordieux. 11 a passé à ses saints quelque chose de sa
mesure et de son critérium infaillible. Voilà pourquoi il ne fait pas bon tomber sous la pointe du regard de tels scrutateurs de nos consciences. Comment ne pas rapprocher de notre petit lalin et de ce beau français de Corneille ces vers de Virgile, et ne pas se demander quel souffle de christianisme naturel a pris les devants dans le monde sur leChrist, et passé jusqu'à l'àmetendre et plaintive du poète de Mantoue ?
Quantum non noxia corpora tardant,
Terrenique hebetant artiis morihundaque membra. (}).
(Enéide, liv. VI.)
il) Aussi loagteuaps que la matière corruptible n'opprime pas (l'esprit) l'étin'^eUe du feu ethéré, et que celle-ci ne s'émousse pas au contact des corps terrestres el des membres mortels. (Virg., liv. YI.)
LIYUE m. — CJÎAP. L.
Qiiulitcr homo desolatns se débet in mamis Bel ofj'erre. Comment un homme désolé doit se remettre entre les mains d(! Dieu.
Quoique cet incomparable chapitre, l'un des plus chrétiens de Vlntitatio Chiisti, ne porte pas le litre d'Oraison (Gratio), il en fait si bien l'ofTice que nous ne pouvons pas ne pas le joindre aux quatre Oraisons précitées. Il les complète; disons mieux, il est le dernier mot de la prière intérieure, il est la supplication par excellence du chrétien exercé et comme poussé à bout par les tentations et par les souffrances de cette vie. Si une telle Oraison était de l'invention des Saints, et seulement à l'usage de ces prédestinés, nous n'aurions pas à nous en occuper et nous la laisserions à leur compte, n'ayant que faire d'une particularité du régime claustral tant disproportionnée à nos manières communes d'être et de penser. Mais je ne sais rien (on le verra par les plus beaux couplets de cette prière) qui nous regarde plus tous tant que nous sommes et oii chacun de nous soit plus de sa personne et de sa condition mortelle. A moins de renoncer à sa qualité d'homme et de se figurer qu'on est autre chose qu^un corps uni à un esprit, on ne peut pas ne pas entrer dans le sens universel de celle Oraison des désolés.
Lequel de nous n'est pas venu à ces extrémités des choses humaines, ou qui se peut flatter qu'il n'y viendra pas? Ni la puissance, ni l'argent, ni la florissante jeunesse ne nous préservent de « ces coups de tempête » cemme parle notre poète. Combien de ces écrasés, de ces désolés de tout cœur et de toute condition I Et « qu'y faire », comme nous le leur disons si aisément, nous qui ne sommes pas de leur naufrage, quand nous entrons dans leurs peines et que nous nous avisons de les consoler? Les pauvres consolations ! Nous y faisons, même quand elles ne sont pas de pure civilité, comme à un homme foudroyé sous nos yeux : nous relevons de terre ce cadavre à demi brûlé et qui pue le soufre; et c'est tout ce que nous y pouvons. Nous ne sommes ni assez bons, ni assez grands, ni assez abondants en paroles confortatives pour réconforter ces cœurs blessés à mort, pour consoler ces inconsolables. Hélas! nous n'avons à donner de notre fond que la compassion ; nous n'avons que des larmes à mêler aux larmes d'autrui. Les larmes, ce sont les paroles de qui ne sait que dire à ceux sur lesquels la main de Dieu s'est appesantie.
Ainsi de notre part rien d'efficace, ni paroles, ni empressements pour rendre le courage aux désespérés de ce monde ; rien non plus de leur côté, pas le plus petit ressort qui les fasse se roidir et se redresser sous le faix. Et que peuvent toutes les maximes et toutes les recettes d'école, celles de l'Académie ou celles du Portique, et même de plus récentes qu'a découvertes de nos jours un certain pessimisme gaillard et qui fait le brave, comme de s'engourdir le cerveau par les aneslhésiaques, ou d'y mettre le feu par les spiritueux; une faconde consolations de cabaret à la portée de tout le monde, du riche et du pauvre? Reste donc aux désolés un seul remède à leurs maux irrémédiables et dont le Christ lui-même, le plus désolé des enfants des hommes, nous a gratifiés à la Croix. Ce remède souverain, unique, hélas ! et extrême,
c'est l'entier abandon à Dieu : « Pater, in mamis tuas commi'udo spirilum rnemn. » N'est-ce pas là le dernier mot, et comme le dernier expédient de l'esprit humain dans les extrémités de cette vie, et quand il ne sait plus que devenir, à moins qu'il ne pense se consoler en jetant ses blasphèmes à l'insensible nature et en niant Dieu. Or la Religion ne peut pas se mettre du parti des désespérés et s'abaisser à ces tirades de théâtre aussi impies que vaines.
Le fatalisme des païens avait sa grandeur, une grandeur d'orgueil chez quelques-uns ; chez le i)lus grand nombre, chez les petits, une grandeur d'abattement et de soumission louchante. 11 faut entendre se plaindre et se lamenter VAlceste d'Euripide, celte jeune épouse et mère, si douce, l'on dirait presque chrétienne en son immolation volontaire, et néanmoins saisie de toutes les affres humaines de la mort. Ne voit-elle pas d'une vue physique le spectre aux sombres sourcils, aux grandes ailes.
Venir à elle? N'entend-elle pas le vieux nocher qui rai)pe]le et qui la gourmande de ce qu'elle larde lanl?
il, \}.lKKl'.z;
E-siccj N'a'l-elle pas les yeux offusqués par la nuit
noire?
L'héroïque épouse d'Admèle cède aux dieux infernaux, à la force inéluctable, au destin. N'est-ce pas, aux grandes révoltes près de la chair et du sang, de la belle jeunesse moissonnée en sa fleur, delà nature obstinément ;imoureuse de la vie, n'est-ce pas, dis-je, une forme presque achevée de noire abandon à Dieu? Le fatalisme moderne, celui du musulman, en sa brutalité incrie et muette, n'en revient pas moins à ce point abrupt du mourir où nous venons tous, à notre abandon total au vouloir de Dieu?
i08 LES DEUX IMITATIONS DE JI^:SUS-CI1R1ST
TI
La résignation chrétienne, quand nous en sommes venus à ne plus disputer avec Dieu de notre dépendance et de notre néant, est la seule parfaite, parce quelle est la seule qui soit raisonnable et délibérée, n'ayant rien du fatalisme stupide dont il paraît quelque signe dans les bêtes, rien non plus de la désespérance emportée à laquelle succombent trop souvent les plus misérables parmi les hommes. Pourquoi le chrétien ne regarde-t-il pas comme étant trop au-dessus de lui ces sublimités d'obéissance et de sujétion et ces états de quiétude, presque heureuse, que Dieu veut de lui au plus fort des épreuves de cette vie et dans l'extrême malheur? C'est que Dieu est pour lui l'être tout-puissant et tout juste ; c'est qu'aucune chose adverse ne l'atteint sans qu'il fasse réflexion que sans doute il l'a méritée ; c'est que sa qualité originelle de pécheur, « de pauvre pécheur », comme il se nomme lui-même dans la plus humble de ses oraisons journalières, lui fait sentir qu'il est sans cesse redevable à la justice divine, soit pour des manquements préjudiciables à ses alïaires, soit pour de graves désordres des sens et du cœur, pour des lâchetés malheureuses, quand pas déshonorantes, de la volonté, ou encore pour des intempérances d'humeur qui l'ont rendu insupportable à soi-même et aux autres. Les consciences chrétiennes sont ainsi faites : elles ne dorment jamais tout à fait, même chez les plus endormis, « chez ces morts de quatre jours » comme les appelle Bossuet. Il arrive qu'étant réveillées en sursaut, sur le tard de la vie ou même bien avant, elles sentent leur propre pourriture; et alors elles se secouent enfin dans leur linceul. Qui ne sait pas cela par lui-même ou pour avoir été de ces morts, ou pour en avoir connu de tels?
COMPARÉl'S DANS LEl"RS PARTIES PRINCIPALES. 409
Les choses fortuites, fortuita, qui sentent leur fatalisme, ne sont pas pour le chrétien; elles n'ont pas de sens pour lui; et, dans son. invincible créance, il voit partout la main de Dieu. Il la voit dans les biens, il la voit dans les maux. Il pense humblement et raisonnablement que, ceux-là ou ceux-ci survenant, il a mérité les uns ou les autres. Rien ne peut lui ôter de l'esprit qu'il n'est pas toujours et partout sous la main de Dieu. Et ce n'est point là une religion d'idiots ou d'esclaves, puisque le raisonnement y entre et que la conscience y est tout entière engagée. Quel raisonnement, en effet, est plus fort et plus libre que celui-ci? J'ai péché, pcccavi; donc il m'arrive ce que j'ai mérité; et ma résignation aux coups d'en haut me devient presque facile, puisqu'elle me fait être conséquent avec moi-même. Je sais de science certaine et à n'en pas douter, à moins de douter de mon infirmité naturelle, que je suis pour quelque chose dans les maux qui fondent sur moi, et que je me suis attiré par de vieilles ou de récentes prévarications, « ces coups de tempête ».
L'aveu est dur en de certains accablements, et même il parait inhumain et insensé. Toutes les larmes, hélas I ne sont pas des larmes de pénitence. Il en est trop qui coulent comme de source naturelle et qui s'ouvrent une issue à travers notre misérable cœur. Celles-là ne contrepèsent rien devant la justice divine. Dieu les a pour agréables et touchantes. Cela empôche-t-il qu'il n'y ait communément de notre faute dans nos maux, voire même dans les pires de ces maux, et que la résignation chrétienne ne , soit, en dépit de ses amertumes, ou plutôt à cause de ses amertumes, un acte souverainement raisonnable et méritoire? Nous écouterons tout à l'heure notre Saint dans cette suprême invocation de l'homme qui attend venir les plus effroyables tribulations etqui ne peut pas s'ydérober. Qualiter inslante tribukitione Dchs hwocainlifs est et henedicendus.
410 LES DEUX IMITATIOiNS DE JÉSUS-CHRIST
Comment il faut invoquer Dieu et le bénir aux approches delà triijuhitioa.
Il y a un rapport si naturel entre les deux chapitres, le XXIX'^ et le L'du livre III, qu'il nous les faut fondre l'un dans l'autre, afin de ne rien perdre de cette prière des désolés, la plus humaine tout ensemble et la plus divine, l'IIomme-Dieu nous l'ayant comme dictée lui-même du haut de la Croix, en sa dernière agonie. L'esprit en est tout nouveau dans le monde, et les paroles aussi. Les païens les plus pieux, quand les adversités les accablaient, s'en plaignaient aux dieux, non sans amertume, et comme leur reprochant de se montrer iniques et cruels à l'égard des gens de bien. Leurs cris et leurs larmes très touchantes (elles sortent du même et non moins misérable cœur que le nôtre) sont des cris et des larmes de vaincus, qui mordent en frémissant la poussière, et non pas d'hommes qui ploient humblement sous une main invincible. Cet esprit de soumission et (1) d'agrément, incompatible avec la nature humaine, c'est le Christ qui le premier se l'est approprié en revêtant notre chair, et qui l'a fait passer en nous. Il a éteint, le doux Crucifié, l'impie et inutile murmure sur nos lèvres; il a étouffé dans nos poitrines les soulèvements de l'impatience et de la révolte, et les blasphèmes trop faciles à ceux qui souffrent dans leurs membres ou plus à fond, dans le vif de l'âme. Le Christ a obtenu de la nature humaine ce à quoi elle contredit le plus et qui est un vrai renversement des choses : c'est qu'au lieu d'en vouloir à Dieu des maux extrêmes qu'il lui plaît lui envoyer, elle l'en bénisse comme d'une marque particulière de sa toutepuissanc'e et de son empire effectif sur sa créature. Non pas que la Religion prétende à changer les maux en biens et à donner à l'absinthe la saveur du miel; mais c'est que la patience nous est nécessaire pour contre-
(1) Bossuet.
COMPARÉKS DANS LKUIÏS PARTIES PRINCIPALES. 411
peser nos maux et nous défendre du désespoir, et que celui qui l'a, proporlionnée ou à peu près à ses soulTrances, en doit bénir Dieu comme d'une faveur d'un prix infini, les Saints n'hésitent pas à dire, comme de la plus haute marque de prédilection. Telle est la résignation chrétienne dans toute sa force et toute sa beauté. Ne va-t-elle pas jusqu'à s'épancher en actions de grâces d'un sublime qui touche au ciel?
Sit nomen tuiim, Domine, hcnecUctum in sœcuhi qui roluisti hanc tentationem venire super me.
Non possum eam fngcre, sed vecesse habeo ad le vonfKfjere ut me adjuves, et in honuni mihi converlas (1).
Tu le veux, ô mon Dieu, que cette inquiétude. Ce profond déplaisir vienne troubler ma paix : Après tant de douceurs la main veut m'èlre rude, Et moi j'en veux bénir ton saint nom à jamais.
Le livre de Vlmitatio Christi n'est pas seulement après l'Évangile le premier des livres de direction spirituelle et de morale pratique, le premier aussi dans la science du cœur humain ; il est encore et cela au deijré le plus sensible et le plus dramatique, la représentation de la vie et de l'action, ici-has.Il semble que le saint homme, l'auteur et lui-môme l'humble héros de ce livre, a vécu la vie de chacun de nous, et qu'il s'est mis en notre lieu et place de manière à remplir tous les personnages que nous fesons en ce monde, grands et petits, insignes et obscurs. Il est si entendu à nous prendre sur le vif de notre conduite, sur le gros et sur le menu de nos affaires, jusqu'à
(1) Seicrneur, que votre nom soit béni dans tous les siècles, vous qui avez voulu que cette teutalion, celte affliction vint .sur uioi. Je ue l.i puis éviter, mais je dois avoir recours à vous, afin que vous m'aidiez et que vous cbangiez mou mal eu bleu. L'im. de J.-Clt. Liv. 111 ch. XXIX.)
nous en décrire les moindres circonstances. Il est de votre chez vous, de mon cliez moi, en tout temps, à toute heure du jour et de la nuit. Il prend part à nos joies domestiques, si rares et si courtes, nous invitant à goûter « ces douceurs » avec tempérance et à n'y pas trop demeurer de peur de l'ivresse et de la torpeur qui viennent peu à prés. Les lendemains du bonheur tournent vile à l'amertume: c'est si tôt fait de rire et si tôt fait de pleurer. Or c'est à pleurer nos larmes les plus salées qu'il nous attend dans ces chapitres des tribulations extrêmes où il nous enseigne en quelque sorte l'art de bien pâtir; cet art inconnu à l'ancien monde, et dont l'Ilomme-Dieu devait être le premier et tout inimitable exemplaire. Il faut pourtant bon gré mal gré que nous y venions et que chacun de nous tcàche à y faire de son mieux. 11 nous faut o boire chacun notre calice ; » et jeter à terre le vase plein de fiel et de vinaigre ne sert à rien : ne faut-il pas toujours que nous le ramassions et que nous le vidions lentement ou tout d'un trait? Calicem hune non hihami
Qui n^a pas connu, qui ne connaîtra pas ces heures d'agonie? Qui ne s'est pas heurté le front contre ce mur d'airain des grandes angoisses, lequel nous barre le passage, quand nous tentons de fuir, et de chercher au dehors un peu d'air respirable? Allez-voir chez elle cette mère qui ne peut pas faire que son cher fils ou sa chère fille unique n'expire entre ses bras (1). Et nnnc, Pater cUlecte, quid dicam?
De prehcnsus sum inter angustias, salvifica me ex hord hâc.
Tout cela n'est-il pas d'un réel effrayant, et il est si commun?
Où THomme-Dieu nous est l'exemplaire le plus présent de l'homme, et comme l'un de nous, c'est à sa dernière alïaire en ce monde, à Gethsémani, un peu avant de
(1) Mon cher Père, que vous dirai-je maintenant? je suis environné de peines ; « Sauvez-moi de celte lieure. (lu., Jean, Xll, 27.)
s'acheminer vers le Golgolha. Au Golgolha la vigueur d'àme qu'il déploie et la suavité toute divine du patient sont tellenionl au-dessus de notre mesure et de l'humaine complexion que notre pilié, trop disproportionnée, tombe dans l'adoration et qu'elle ne sait pas soutenir autrement cette tant incompréhensible tragédie.
Regardons de loin, à longe, comme fesaient les saintes femmes, le doux crucifié, et, à leur exemple, nous demeurerons dans le saisissement du mystère de la croix. Mais à Gethsémani, nous sommes tout près de l'IIomme- Dieu, en sa compagnie. Nous l'entendons prier, et gémir à son Père ; nous le voyons tomber en agonie, et la sueur et le sang qui perlent sur sa face bénigne. Nous le voyons presque faible contre la douleur, et qui a la mort en même horreur que nous. Ah ! il est bien le même homme que nous ; la proportion entre lui et nous est rétablie. Il ne fait que trop cet effet à ses disciples, à ces rustiques vaincus par le sommeil, et qui n'ont pu veiller seulement une heure avec leur maître. Aussi quelle plainte de la nature humaine en pareille passe, quelles angoisses de la chair aux approches delà mort ! Notre saint de Vlmitatio Chrisliïi'à pour ainsi dire rien changé à ces dernières paroles du Christ : elles nous conviennent tant et de tout point!
lYo/î possum caiii {iribalalioneui) e/fiujere, sed necessc habeo ad te confurjere, ut me adjnves, et in bonum mihi concertas (1).
Je ne saurais parer ce grand coup de tempête; Ses approches déjà me font pâlir d'eiïroi ; El tout ce que je puis c'est de baisser la tôle, C'est de forcer mon cœur à recourir à toi
Domine, modo siim in tribulationc ; non est cordi mco
(l) Je ne puis éviter cette tribulaliou, mais je dois avoir recours à vous, afin que vous m'aidiez, et que vous chauiriez mou mal eu Lieu. (ID., id.)
414 LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CIlRIST
bené, sed mullam vexor à prœsenti passione... Etnunc, quid dicam (1) ?
Je le sens (ce coup) qai m'accable, ah, Seigneur, que j'en- Père doux et bénin qui connais ma faiblesse... [dure (2;,] Que faut-il que je die en cet accablement ?
Complaceat tibi. Domine, ut enias me; namcgo paupcr quidagere possu)]t, et quà ibo sine te (3) ?
Étends donc celte main puissante et débonnaire Car chétif que je suis, sans toi quepuis-je faire?
Da patientiam etiam hâc vice... (4).
Adjuva me, Deiis meus, et non timeho quantumcumiue (jravatus fnero.
Encor pour cette fois donne-moi patience... Aide-moi par ta grâce à ne point murmurer.
Etnuncinter hœc quid dicam? Domine, ^at volantas tua. Ego benè merui tribulari et gravari (o).
Cependant derechef que faut-il que je die? Ton saint vouloir soit fait, ton ordre exécuté; Perte de biens, disgrâce, opprobre, maladie, Tout est juste, Seigneur, et j'ai tout mérité.
Des deux côtés, l'acte de résignation est consommé. Rien ne manque à l'immolation de la chair et de l'esprit, des sens et du vouloir. La créature s'est remise toute en-
(i) Seigneur, je suis préseutemeut dans la souffrance, mon cœur n'est pas bien, et la passion dont je suis préseutemeut agité me fait beaucoup souffrir. (lo., id.)
(2) « C'est une grande dureur, » me disait dans sou patois latin une pauvre paysanne qui avait perdu son mari encore jeune et robuste, le gagne-pain de sa maison.
(3) « Qu'il vous plaise. Seigneur, de me retirer vous même de la peine où je me trouve. » Car, pauvre comme je suis, que puis-je faire, et où irai-je sans vous. (Id., id. Ps. xxix, 14.)
(4) Donnez-moi encore de la patience dans cette occasion; aidez-moi, mou Dieu, et je serai sans crainte, quelque pesant que soit mou fardeau. (Id., id.)
(5) Et maintenant au milieu de tant de maux « que votre volonté soit faite. « (Id., id. Math. YI, 10.)
tière et toute vive aux mains de son Créateur. N'est-ce pas ce que l'auteur de la vie lui-même, le Saint des Saints, l'IIomme-Dieu a fait à la croix? Pouvons-nous faire les délicats après lui et donner moins du nuire à Dieu que ce qu'il a donné à son Père? Ou bien la croix, toute tragique qu'elle est, humainement parlant, est une fable ridicule et monstrueuse ; ou bien ce gibet piteux dit à l'homme tout ce qu'il est dans le sensible, quelle chair il traîne icibas plutôt qu'il ne la porte, et de quoi finalement le pécheur de race est redevable à Dieu. Il nous faut soutenir ou rejeter ce mystère unique, pour épouvantable qu'il soit et propre à nous abattre dans la poudre, s'il n'était pas le seul consolant, le seul résolutif, de l'àme à l'égard du futur. Est-il besoin de faire remarquer ici que par ce grand acte de résignation absolue Corneille entre plus avant dans le vif des choses humaines que ne le fait notre saint? On ne parle que de cette pathétique manière de ses propres peines et de blessures encore toutes saignantes. Il est des accents ou d'amertume ou de repentir qui sentent en quelque sorte leur personne, et par lesquels celle-ci se uomme à nous. Quel peut-être l'homme qui s'humilie devant Dieu de cette manière grande, honnête et toute à l'abandon? Quel est ce cœur impétueux qui se répand ainsi devant son Créateur, et son Père et son Juge ? Quel est ce chrélien qui confesse à la face du monde et des orgueilleux du siècle que « tout est juste, et qu'il a tout mérité? » Quel est-il sinon Pierre Corneille, Thomme qui se sait pécheur et du troupeau des errants, qui abaisse son génie sous la croix et ne pense pas que mettre Dieu dans toutes nos alfaires, dans nos fautes, et dans nos malheurs ce soit le rapetisser du tout, et commettre aux détails de notre vie pécheresse cet illuminateur souverain de nos consciences ?
Perte Je biens, disgrâce, opprobre, malalie. Pour étendre et spécifier comme il le fait ce tribulari et
41'i LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
grarari Corneille n'avait-il par expérimenté en sa propre personne quelqu'un de ces coups qui nous viennent des hommes ou de la fortune, et que Dieu permet, afin de nous tirer de nous mêmes, et de nous tourner à lui. C'est ce que Bossuet appelle « les leçons des événements » les seules leçons que nous entendons bien, et qui ont leur effet sur notre âme infatuée ou engourdie.
Tout l'imprévu de la vie, les choses fortuites, soudaines, assommantes, celles de la cour, celles du monde, nos plaies domestiques, les fâcheuses conséquences de nos fautes ou de nos sottises, nos faux calculs dans les affaires, nos mesures mal prises, nos avidités de gain déçues, nos ambitions du jour au lendemain déconcertées, les injures, les envies, les procédés pervers de nos semblables, les manques de foi des gens réputés ici-bas les plus honnêtes, les ruines de nos maisons, enfin ces terribles accidents de l'ordre naturel, les infirmités, les maladies, et notre dernière visiteuse la mort qui vient toujours à son heure et jamais à la nôtre ; le poète n'a-t-il pas ramassé tout cela dans ce beau vers qu'on a comme planté dans sa mémoire :
Perte de biens, disgrâce, opprobre, maladie.
Et le seul contrepoids à toutes ces misères naturelles et sociales, la seule raison, bonne et plausible, encore que mystérieuse, de les prendre en patience, n'est-ce pas la souveraine justice de Dieu, laquelle nous avertit ou nous châtie à Ion cFcifnl el toujours à propos ?
Tout est juste, Seigneur et j'ai tout mérité (1).
C'est le dernier mot de la résignation chrétienne : mais comme il nous coûte à dire ! Et n'est-il pas vrai, hélas! que nous attendons à nous coucher sous la main de Dieu
(1) Ego benè merui tribulari et gravari. (/m. Ch.) Liv. III, cli. xix. J'ai bien mérité les peines que j'endure. (Id., id.)
t:OMl'ARKi;S DANS LliUllS l'ARTIKS l'IUNCIPAI.l.S. il7
qu'elle nous ait terrassés et collés à terre ? Nos révoltes, tant celles de l'esprit que celles de la chair, ne cessent qu'à ce point extrême des abattements. Jusque là nous disputons contre Dieu en impies ou en beaux esprits, qui ne veulent pas avoir le dernier avec le maître des choses et des hommes. Nous nous payons d'une dialectique loquace et vaine ; ou bien les nerfs s'en mêlant et le tempérament qui brouille tout, nous nous insurgeons contre ce que nous appelons l'inflexible nature, et nous jetons nos murmures, quand pas nos blasphèmes, à ce firmament inflexible qui nous est un Dieu commode à insulter. A quoi bon, quand il serait honnête à nous et de la plus simple religion de convenir que Dieu nous a toujours en sa main, qu'il fait de nous ce qu'il lui plait, et rien en vain, soit qu'il veuille nous instruire, soit qu'il veuille nous cliàlier ?
« Tout est juste, Seigneur...! » Qu'on invente, si la chose est possible, une recette philosophique ou scientifique plus propre à calmer mon humeur et mes nerfs, à me ranger à la patience, à faire, comme parle la sainte Ecriture, courber ma nuque sous le bras du fort et du Tout-Puissant. « Tout est juste ! » Cette confession ingénue et ferme d'un Dieu juste en tous ses jugements, ce cri sublime de résignation absolue n'a rien qui nous étonne de la part des Saints; c'est leur manière à eux de recevoir tout ce qu'il plait au Tout-Puissant de leur envoyer, heur ou malheur, douceurs ou amertumes. Mais de la part d/un Corneille, d'un génie naturellement emporté dans ses pensées et qu'on s'attend à voir tourner par trop de force à l'enflure, ces profondeurs d'humilité vous émerveillent autant qu'elles vous édifient, et vous obligent à rabattre de votre sufllsance, vous bel esprit, épilogueur et pointilleux sur TÊlre de Dieu, quand cela ne va pas jusqu'à la négative ou jusqu'au mépris des choses saintes. Qui aurait l'impertinence de ne pas penser les mêmes choses qu'un Corneille sur le christianisme et ne pas s'a-
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baisser par où le poêle de Pohjeiicle s'est fait si petit? Beaucoup pourtant ont celte impertinence là, beaucoup l'auront encore. Tant chacun se complaît en soi-même! Et tant il lui déplaît de se comparer à plus grand que soi et de faire la différence 1
Et cependant de ces coups « de la dextre de Dieu » aucun de nous n'est à l'abri. Vous aujourd'hui, moi demain, nous serons touchés. Baissons la tête, et prions : à quoi descend Corneille nous pouvons bien descendre. Il a même sur le saint de Vlmiiatlo Chrisli cet avantage qu'il nous prêche plus que lui d'exemple et de plus près, étant avec nous de la mêlée du monde et de tous les hasards de la vie.
D'où vient que les poètes nous parlent si éloquemment et d'eux-mêmes et de nous, si ce n'est parce que leurs forlunes sont pareilles aux noires? Ils ont vécu notre vie; comme nous ils ont vidéd'un trait lacoupe de la jeunesse; leurs joie ont été les noires, folles et décevantes et tôt évanouies; leur cœur a saigné le même sang que le nôtre; ils ont pleuré nos larmes. Tenez pour certain que les endroits les plus pnthéliques de leurs ouvrages se ressentent de quelque événement de leur vie, fortuné ou cruel, qui les a fortement secoués, et dont l'image leur revient toute vive anx heures de l'inspiration et des divins tourments du génie. Il n'est pas nécessaire de s'adonner à des enquêtes bibliographiques pour y chercher et mentionner cet événement. La trace ou plutôt le coup en est marqué ici, dans ces vers d'une beauté incomparable et pleins des choses humaines. Quand est survenue cette perle de biens? quand cette disgrâce? quand cet opprobre, quand et quel jour cette maladie? S'enquiére de cela qui a du temps de reste et la passion des éphémérides. Il me sufTit
COMPARÉES DAr<S LEURS PARTIES PRi:iCIPALES. 419
à moi que j'entende Corneille se plaindre, comme il le fait, en homme et en chrétien, sans pusillanimité ni fortitude affectée, mais d'un cœur réduit par la religion et qui fait le bon vouloir de Dieu, pour me dire que tel de ces maux lui est sans doute advenu dans le cours de sa vie, (quelle année, à quel quantième du mois?je l'ignore) qu'il l'a supporté clirélionnement, et que la manière dont il m'en parle et m'en rend tout ému m'est une leçon et un encouragement d'homme à homme à me comporter, moi petit, et le cas échc'^ant, comme il s'est lui-même comporté, et à faire comme le grand Corneille toute la volonté de Dieu.
Ce chapitre XXIX du Livre III est vraiment le prologue et une sorte d'acheminement des âmes chrétiennes à ce grand acte d'abandon des désolés du chapitre L (Liv. III). Ici la plaint?, aussi vite réprimée qu'exhalée, ne laisse rien à désirer pour ce qui est du pathétique et de l'énergie sainte des paroles. Heureux dans sa douleur etsous lecoup de cette douleur celui qui peut lire du bon de son cœur, et le ramassant de la terre où il gît tout palpitant, ce que dit ici notre saint I
Domine Deiis, sancte Pater, sis nîmc et in œternuni benedictus, quia sicut vis, sic factum est, et qiiod facis 60num est (1).
Qu'à présent, qu'à jamais soit béni ton saint nom! La chose arrive ainsi que tu l'as résolue ; Tu l'as faite, ô mon Dieu, puisque tu Tas voulue, Et tout ce que lu fais est bon.
Qui peut dire cela et faire comme il dit, si ce n'est un chrétien de marque, un saint? Que veut de moi, que veut
(1) Seipneur Dieu, Père très saint, soyez béni présentement et toujour:», parce qu'il a été fait ainsi que vous l'avez voulu ; et que tout ce vous fuites est bon. L'Iin de J.-Ckr. (Liv. 111, cb. l.)
4*0 ■ LES DKllX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
de nous, de celle pauvre chair, de ces cœurs de poules ce chrislianisme dur jusqu'en sa douceur, dur en ses commandemenls les plus jusles el les plus suaves, et qui n'entre en compromis pas plus avec mes nerfs qu'avec mon lâche vouloir? Ne demaude-l-il pas de moi, qu'un coup de foudre vient de terrasser, que j'en bénisse le Tout Puissant, ou tout au moins que je ploie doucement sous celte main qui m'écrase? « Je ne peux pas prier, » disait à son Curé el Directeur, l'un des Martyrs de Paris de 1871, une pauvre mère qui venait de perdre son fils, un fils unique en la fleur de son âge, héritier d'un nom de gentilhomme et de grands biens. » — « Eh, je ne vous dis pas de prieraujourd'hui, lui répondit le Curé, lui-même assouimé du coup; vous ne le pouvez pas encore; c'est assez que vous fassiez l'effort de ne vous point emporter contre Dieu; il ne veut rien de plus de vous présentement» . Une autre, une toute jeune mère, de peu de religion et d'humeur violente, regardait d'un œil farouche et sec son premier né, un tout petit enfant, qui se déballait dans les convulsions d'un mal terrible, encore que le médecin ne désespérât pas de l'en pouvoir tirer. Elle ravalait ses sanglots et ses larmes moins par empire sur elle-même que par uue rébellion secrète contre le Maître souverain de la vie et de la mort. L'un de ses proches, pensant que tout était désespéré, s'avise de lui dire que la vie de son enfant est dans les mains de Dieu et... que ce Dieu est le maître de le lui conserver ou de le lui ôter. Sur ce mot, le lui ôter, voilà qu'elle ne se connaît plus, et qu'elle s'écrie à nous faire tous frémir. « Eh, pourquoi me l'a-t-il donné? » Ce « pourquoi me l'a-t-il donné », est bien impie; et pourtant il est le cri de la chair égorgée et de la nature laissée à elle-même. Dieu le doit prendre en pitié. C'est ce qu'il fit pour celte pauvre révoltée; il lui a conservé son fils.
Une seule chose est donc plus forte que la nature ; celte •chose, c'est la religion, et encore ne nous réduit-elle pas du premier coup. Nous ne nous rendons à elle dans c^s
COMPARÉES DANS LRURS PARTIKS PRINCIPALES. 421
détresses extrêmes qu'après avoir « jeté les hauts cris » comme parle Fénelon, et après que notre pauvre cœur a épuisé son sang et ses larmes. Quand nous sommes à bout de désolations et de murmures, quand nous avons lancé toutes nos plaintes à celte voûte des cieux, il nous faut bien, à moins de retomber au Dieu Néant, finir par fléchir le genou devant le Dieu des chrétiens, et, nonobstant nos accablements les plus grands et, pensons-nous, les moins niérités, confesser que Dieu fait tout ce qui lui plaît, et ne nous en doit compte.
Et tout ce que tu fais est bon.
C'est le dernier mot de la résignation chrétienne. Ah, que la chose est dure à faire! Mais de s'y prendre autrement, qui m'enseignera celte belle ruse ou ce tour de force ? Quel grand docteur de Sorbonne ou de quelque autre endroit me forgera cette armure des anciens paladins, armés de fer, sur laquelle ne pourront mordre ni la pointe du fer ennemi, ni les dents du monstre qui s'appelle la mort, ni les pleurs de ces parents auxquels un fils ou une fille unique est ravie, ni mes propres désastres domestiques, quand le jour en sera venu pour ma maison? J'aime mieux que toutes ces belles leçons de Prytanée, si commodes à débiter, ce bas latin du cloître et ce sublime français d'un Corneille. Tant ils me remuent dans mon fond d'homme mortel, que dis-je? tant ils parlent fort et de pi^és à l'individu que j'ai commencé d'être, que je suis, et resterai jusqu'à la dernière halte de mon pèlerinage! Je œe reconnais en chacun de ces traits de ma menue biographie.
Paiiper sum et in lahoribus àjuventntemeà; etcontristatur anima mea nonniinquam usqne ad lacrimas; qaandàque etiam contarhatur ad se propterimm inentes passiones (1).
(l) " Je suis pauvre et dans le? travaux dès ma jeunesse, mon âme est ((uelquefois dans la douleur jusqu'aux lanues. » Et eUe se trouble quelquefois elle-uiême à cause des soulFrauees dont elle est meuacéa. (ID., id. Ps. LXXXVII, 16 Math, xxvi, 38.) - -
Je suis pauvre, fragile, assiégé de malheurs ; Dès mes plus jeunes ans l'angoisse m'environne, Et mon âme à l'ennui qnelf|uefois s'abandonne
Jusqu'à l'inilignité des pleurs.
Souvent même souvent au milieu de mes larmes Ce que je souffre cède à ce que je prévoi...
Que ces élats de désolation, ces mers d'amertume, pour parler le langage des Saints, soient du train journalier de leur vie, il n'y a pas à s'en étonner. Ces saintes personnes s'entretiennent dans la componction ; ils nourrissent leurs âmes de ce pain amer de la pénitence ; ils enfoncent par la méditation en de telles profondeurs de la nature adamique et pécheresse que leur génie en est tout assombri, et qu'ils ne peuvent pas se consoler, eux les plus purs devant Dieu, de cette bassesse originelle inhérente à la qualité d'homme, et de ces souillures qui ne laissent pas de surnager à la sainteté du fond. Ils ont donc des tristesses infinies qu'ils répandent devant Dieu, des tristesses de penseurs aux abois, et non pas de dévots plaintifs et larmoyants, comme quelques-uns le disent d'eux fort sottement. B't volontiers ces mortiûés du cloître s'abandonnent à l'indignité des pleurs. N'atteint pas qui veut à celte grandeur d'âme qui, pour se mettre au dessus de la pauvre humanité, ne laisse pas de la plaindre, et de compatir aux maladies de nos âmes, comme a fait l'Homme-Dieu « tant qu'il a habité parmi nous ».
Mais qu'un homme du siècle, un Corneille nous touche en ce sujet et nous édifie à l'égal des Saints, c'est cela qui nous jette dans rétonnement; je dis plus; nous nous reconnaissons davantage nous du monde et ceux de notre maison dans le poète si chrétien en son Imitation de Jésus-Christ. Lui il est un humble du siècle : quoi de plus rare, si même cela se voit parmi nous, s'il en est quelque chose parmi la gent lettrée? Ce Roi des lettrés ne nous fait-il pas rougir de nous-mêmes, nous écrivains de peu,
COMPAIU'RS DANS LKLUS PAKTIKS PlUNClPALIiS. 428
et les génies moindres que lui, de leurs enflures disproportionnées. Ecoutons-le dans ses abaissements volontaires sous la main de Dieu. Voici en quels termes le grand Corneille nous parle de lui-tnême et de ses états intérieurs, sur lesquels l'exemple du saint de Vlmitatio Christi l'a comme réveillé.
Sed si te siibtraxeris, sicut sœpissimè soles, non poterit currere viam mandatorum luorum; sed magis ad tuudendum peclus geinui ejiis incurvantur ; quia non est illi sicut heri et nudiustertius, quando splendebat lucerna tua super caput ejus, et sub umbrâ alaruin tuarum protegebatur à tenta lionib us irruentibus (1).
Mais si tu te soustrais comme tu fais souvent,
Tu me veiras soudain rebrousser en arrière,
El, sans pouvoir fournir celle sainte carrière,,
Gémir ainsi qu'auparavant.
Tu me verras courbé sous ma propre impuissance, De faiblesse et d'ennui tomber sur mes genoux, Me battre la poitrine, et montrer à grands coups Combien je sonfTre en ton absence.
Qu'ils étaient beaux ces jours où sur tous mes travaux Ta lumière cpandait ses vives étincelles. Où mon âme à couvert sous l'ombre de tes ailes Bravait les plus rudes as;auls 1
Certes à ces heures d'angoisse de la vie claustrale, en ces délaissements de l'esprit pareils à ceux de Gelhsémani, l'éloquence des mortifiés n'a pas son égale en pathétique et en effusions de tendresse i)resqu'enfantiue, le Père étant tout proche d'eux et les touchant, pour ainsi dire, du souffle de sa bouche, comme cela se passa à Gelhsémaui.
(1) Mais si vous vous reUrez, comme vous avez coutume de le faire si souvent, il ue pourra |)lus « courir dans la voie île vos commanilemciits », il riéchirj b^s peuoux et il frappora sa poitrine pirce qu'il ue se' a plus ce qu'il était liier et le jour d'avmil -> lorsque le flambeau lui.-ait sur sa tôle, « et que sous l'oiubre de vos ailes, il était à cjuvert » dfp leutalioas iuaombr.ib.e3 doue il était assailli. (Id., H. Ps. C.^VIll, 32. Job. XXiX, 3. Ps. XXVI. 8.)
424 i,n:s DEUX imitations de Jésus-christ
Ils se plaignent, ils gémissent en une langue qui leur est particulière, et qui ressent son familier et ses privautés pieuses avec l'invisible et inaccessible Majesté. Ils ont des manières de dire qui viennent de Fâme immédiatement. et qui ne portent pas les conventions et les formules du langage humain Ils font sortir de leurs conversations surnaturelles avec les Célestes Esprits des expressions telles que celle-ci où luit quelque peu de la lumière Paradisiaque (i). « Pacem fil'orum tuorum fïngito qui in lumine consoïatiotns â te pasciintur.
Qu'ici bas tu nourris de ta vive lumière.
Et plus loin : anima servi tuiplena modulatione, conlienl un sens métaphysique d'une divine beauté et profondeur. N'est-ce pas que l'âme n'est dans sa vraie assiette qu'autant qu'il s'établit entre toutes ses puissances un accord parfait, et que rien ne détonne des sons de cette lyre mystique (2). La chose n'aura lieu qu'au séjour de l'éternelle raison et de l'éternelle paix. Et n'est-elle pas, dés ici bas, cette âme des saints, pourvue de « cette aveugle foi qui t'illumine ».
Corneille n'a pas même tenté d'imiter ce langage si haut et si délicieux (3); il a passé outre, ne sesentant pas pur de celte pureté des saints. Mais il les égale, l'humble chrétien qu'il est, par l'esprit de pénitence et par des accents d'un cœur contrit qui éclatent dans ces trois strophes magnifiques sur la soustraction de la présence de Dieu. C'est beaucoup sans doute que se laisser charmer et enlever par ces vers; mais ce ne serait qu'un plaisir d'imagination, si
(1) Je demanle la paix de tes enfants que tu nourris dans la lumière de ta consolation. (Id.. L'Ini. de J.-Ch .
(2) Tempera, bone artifejo, orgamiin corporis nostri, ut harmoniœ mentis possit aptari ; nec sic roboretnr ut superbiit, nec siclangnescat ut deficiat. Cassiodore, -'e Anima.
(3) Rèple, ô bDU artisan, cet instrument, notre corps, de telle sorte qu'il puisse s'adapter à l'harmonie de l'âme; qu'il ne se seate pas si fort qu'il s'en euorgueillisse, et qu'il ne languisse pas jusqu'à défaillir.
COMPAREES DANS I.EIRS PARTIKS PRLNCIPALF.S. 425
noire christianisme n'en était en même temps remué et par là tiré de sa langeur habituelle. Qui peut douter, à voir la liberté fougueuse de celte paraphrase et celte confession personnelle des peines mentales d'un grand homme, qu'il n'ait alïaire à un pénitent original, à un homme examinateur rigide de sa propre conscience, à une âme d'élite saisie de l'idée formidable du salut, et qui déjà s'avance en tremblant vers son juge tout bon et tout miséricordieux? Le voilà ce sublime génie, ce poète qui de son vivant a connu et goùlé la gloire, non sans mélange d'amertumes, ce grand et sincère croyant et enfant de l'Eglise, qui mesure son propre néant à i'Elre de Dieu, ses pensées, pour hautes qu'elles soient, aux pensées du Père des esprits, ses erreurs et ses égarements à l'infaillible vérité et droiture, les dons merveilleux de son esprit à Celui de qui il les tient, et le feu sacré de poésie à l'inextinsjuible fover de l'enthousiasme et de l'amour. Le voilà « ce pauvre pécheur » ainsi que l'Eglise dénomme les pins grands de ce monde, qui « se bat la poitrine » et qui nous montre « à grands coups » combien il souffre lui aussi, dans cet air du siècle, delà soustraction de la grâce de Dieu! La diflérence est grande et n'est pas peu ridicule, disons-le à notre honte, entre le grand Corneille qui se fait petit devant Dieu, et les derniers de la lignée Cornélienne, qui vivants se sont adorés eux-mêmes, et morts ont leurs dévots et leurs fakirs.
La candeur est une sorte de signalement, et le moins douteux, qu'un homme de bien puisse donner de luimême. On peut dire qu'elle fait Thomme de bien, et qu'elle le dénonce au monde. Lorsque la candeur s'unit au génie, quoi de plus charmant? Les saints n'ont point connu ce que le monde appelle la gloire. Leur nom n'a pas été dans la bouche de tous les hommes : ils n'ont pas davantage
connu les vicissitudes de l'opinion, laquelle a si tôt fait d'abaisser ceux qu'elle exaltait et portait aux nues. Il n'y a pour les saints de bons et de mauvais jours que ceux où ' ils ont la parfaite paix on Dieu, et ceux où Dieu les laisse à eux-Miêines, à leurs propres tentations, à leur imbécillité naturelle. Cette journéc-ci ne leur a pas été aussi bonne que celle d'hier, « quia non est illi sicut heri et midimlerlius. Le cloitre aussi a ses soleils radieux, et ses soleils voilés de nuages. Où le cœur de l'homme est-il sur cette terre en un plein repos? Qu'est-ce du siècle et de ses tumultes? Qu'est-ce du mouvement qu'on s'y donne, des travaux qu'on y entreprend, de la renommée, des applaudissements, de la gloire? Qu'est-ce des alternatives de faveur ou de dédain, quand pas de mépris et de haine? Quel meilleur juge de tout cela que notre Corneille? Et ne se montre-t-il pas à nous un personnage fort distinct de son modèle latin dans cette strophe.
Qu'ils étaient beaux ces jours !.. .
Elle est tout entière de lui, du poète sur lequel la gloire du théâtre, la première dans les arts, s'est toute épanchée, et du poète diminué par les ans, avec de fiers restes de sa première vigueur. Cette lumière dont il regrette «les vives étincelles» n'est pas toute la lumière spirituelle des Saints, laquelle les visite ou se relire d'eux, selon que leur commerce avec Dieu est ardent ou tiède. Elle est la lumière, de source divine aussi, dont le génie s'alimente, et qui souffre des obscurcissements étranges, humiliants pour Tesprit humain, et faits pour le confondre. Ce sont des manières à Dieu de l'avertir de son indigence naturelle et de le préserver d'enflure. Les plus vigoureux esprits, même au temps de leur maturité puissante, ont eu leurs moments d'infécondité et d'impuissance. La source, où ils buvaient l'inspiration, semblait se tarir sous leurs lèvres. Us étaient comme sans idées et sans paroles. Qu'était-ce au déclin de leur âge, et l'épuisement com-
COMPARIÎRS DAHS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 427
mençant à se faire sentir à eux, encore que leur feu ne fût pas éteint, et que le doux tourment de produire ne leur laissât pas de relâche.
C'est à ces beaux jours de la première sève du génie, toujours montitnle et toujours féconde, que songe le poète de V Imitation de Jésus-Christ, le chrétien tombé des hauteurs de l'art à l'humble élude de lui-mèuie et au sévère examen de sa conscience. Il ne peut pas se défendre de ces retours véhéments de son cœur vers les travaux de son âge mùrqui lui ont donné la gloire, et quelle gloire? la plus légiliuie, la plus pure, la plus nette de cabale, de faction, d'intrigues et d'argent, la gloire emportée de haute lutte. Non pas qu'il la mette au-dessus des dons purement spirituels, des grâces extraordinaires de piété et de résignation chrétienne
Oii mon àme à couvert sous l'ombre de tes ailes, Bra\ait les plus rudes assauts :
mais, après et au-dessous de celle-ci, il est bien permis à un Corneille de compter la gloire, au prix qu'il l'a payée, pour un don de Dieu entre les plus magnifiques et les plus rares qu'il nous puisse accorder. Aussi avec quelle grandeur d'humilité il lui en rend grâces 1
Entrons avec le saint et le poète dans le même oratoire; ce n'est pas les faire trop semblables l'un à l'autre. Ecoutons prier ces deux pénitents, ces angoissés de la race d'Adam, et nous redire à l'unisson la plainte éternelle que le cœur de l'homme exhale ici-bas de toutes ses forces, ou qu'il contient en dedans toute murmurante et à grand peine étoufT.'e. Uien n'égale en pathétique et en vérité de première source cette prière suprême, rien, si ce n'est qu'étant la paraphrase de celle du Christ au jardin, elle ne vient qu'après l'oraison ineffable du Fils de l'homme à son Père qui l'a délaissé. Elle est à lire et à relire toute entière dans le latin et dans le français. Je ne citerai de cet hymne d'agonie que les couplets les plus beaux et les plus
428 l,ES DRUX IMITATIONS DE jfiSCS-CimiST
tragiques, ceux où le génie et la plume de Corneille n'ont pas bronché à côlé de l'original latin.
Paler juste, scinde et semper laiidande, venit h probetur serviis tuiis (1).
ora ut
Père aimable, il est juste, et je dois à mon tour Endurer pour toi queljue chose.
Paululiim vilipendatur, humUietur, et defîciat coram hominibus, passionibus conteratur et languoribus ; ut iterum teciim in aiirorâ novœ lùcis resiirgat, et in cœlestibus glorificetiir.
Pater sancte, tu sic ordinasti, et sic voluisti; et hoc factum est quod ipse prœcepisti (2) .
Il faut qu'un peu de temps je traîne dans la honte Cet objet de mépris et de confusion, Que je semble tomber à chaque occasion
Sous la langueur qui me surmonte.
Père saint, tu le veux, mais ce n'est qu'à dessein Que mon âme avec toi de nouveau se relève. Et que du haut du Ciel un nouveau jour achève De s'épancher au fond de mon sein.
Ton ordre est accompli, ta volonté suivie ; Je souffre, je languis^ je vis dans le rebut. Et je prends tous ces maux dont tu me fais le but Pour arrhes d'une heureuse vie.
« Cet objet de mépris et de confusion » c'est lui Corneille; et voilà comme il se traite dans sa profonde humilité. La chose n'est pas bien ordinaire aux gens de lettres, aux grands et aux petits. Encore voyons-nous, à
(1) Père juste et toujours louable, l'heure à laquelle voire serviteur doit être éprouvô est venue. (L'//u deJ.-Ch. Id.)
(2) Où il doit être un peu méprisé, liuiiiilié, et dans la défaillance devant les hommes; abattu de iauaueur et lourmeaté pas les passions, afin qu'il se relève avec vous dans l'aurore d'une nouvelle lumière et dans une ploire céleste. Père saint, vous l'avez ainsi ordonné, vous l'avez voulu, « et ce que vous avez commandé a été fait. (Id., il. (Judith.. IX, 4.)
COMPAHl'ES DANS LKL'US PARTIES PRINCIPALKS. 4«9
la honte de notre littérature et de tout notre beau savoir, que le génie seul s'entend à se bien humilier devant Dieu, et à n'en paraître pas pour cela ravalé ni abattu. Pascal, terrassé par la foi, en est-il moins Pascal? Qui n'aime, sans être beaucoup dévot, « ces arrhes d'une heureuse vie? » Il ne se peut pas qu'on entre plus au cœur de la doctrine chrétienne sur le mérite des soulïrances, et qu'un homme, un enfant de l'Eglise, se confesse plus dans sa foi et ses espérances immortelles. Polycncte n'a-t-il pas pris de pareilles sûretés avec le ciel et la vie bienheureuse?
VU
Défendons-nous dans ce parallèle des deux Imitations de toute confrontation [lédantesque des deux textes, de tout amusement de grammaire et de philologie. Nous n'avons pas à louer non plus qu'à réprimander dans Corneille un écolier d'une bell*^, force sur la traduction. Nous écoutons prier et se plaindre et se répandre devant Dieu les âmes de ces deux désolés, l'une en sa solitude et comme en son désert, l'autre dans le siècle, duquel il se relire, autant qu'il le peut, pour vaquer à l'affaire de son salut, mais pas assez pour qu'il n'y retombe pas en dépit qu'il en ait, et que la vague montante ne l'enlève mainte fois du rivage et ne le reporte vers la haute mer. De qui est ce cri, par trois fois poussé au ciel? De qui ces appels extrêmes et redoublés au Père juste, au Père saint ? De qui ces invocations douces et dolentes, les mêmes que celles du patient de Gelhsémani, sinon d'un chrétien tout au combat de la vie, serré de près par l'ennemi; que cet ennemi ait nom pauvreté, concupiscence, emportement du cœur, orgueil, toute la phalange diabolique? Le saint désolé de Vlmitatio Christi se sent lui aussi attaqué, mais pas de la même manière actuelle et pressante. Sa plainte n'a pas la même et charnelle véhémence que celle de l'enfant du siè-
i:^0 LKS DEUX IMITATIONS 012 JÉSUS-CHRIST
cle : elle tourne plutôt au sentencieux des livres saints, aux maximes d'une religion sévère et fortifiante. Jamais le diable, comme ils disent, n'est lout-à-fait le maître chez eux.
Sine consilio et providentiâ tiiâ et sine causa niJiil fit in terra. Bonum milii, domine, quia humiliasti me, ut discerem justificationes tuas, et omnes elationes cordis atque prœsumplioncs abjiciam (1).
Seigneur, sans ton vouloir rien n'arrive ici-bas ; 11 fait la pauvreté comme il fail l'abondance; Et les raisons de tout sont en ta providence, Que ce grand Tout suit pas à pas.
Il est juste, il est bon qu'ainsi tu m'humilies, Pour m'apprendre à marcher sous tes enseignements, El bannir de mon cœur les vains emportements De nos orgueilleuses folies.
Didici etiam ex hoc inscrutahile judicium tiium expavescere, qui affligis justum cum impio, sed non sine œquitate etjustitiâ (2j.
J'en apprends à trembler sur l'abîme inscrutable Que présente à mes yeux ton profond jugement, Lorsque je vois Ion bras frapper également Sur le juste et sur le coupable.
Ces beaux vers, échauffés d'un feu d'iaiagination qui éclate aux yeux, regardent, à n'en pas douter, le monde oii nous vivons et sommes en commerce avec les hommes, nos semblables. Corneille nous parle au sens Ihéologique et au sens moral. Par l'un le théologien s'explique à lui-même Tordre providentiel qui règne en cet uni
(1) Rien ne se fait sur la t^rre sans raison ; tout y est réiilé par votre t-atresse et votre providence. « C'est un grand b en pour moi, Seiimeur, que vous m'ayez humilié, pour me faire connaître vr.tre justice » »'t) bannir de mou cœur l'oraueil et la présomption, {lo. ,id. Fs cxviii, 71.)
(2) J'ai appris encore par là à craindre vos jugements, carc'est avec .justice et équité que vous affligez l'homme juste aussi bien que l'impie » (iD., id. Eccl. IX, 2.)
COMPARÉES DANS LKLUS PAUTIKS PlUX.Il'ALKS. 431
vers ; par l'autre il se rend compte du grand désordre dont nos passions et « nos orgueilleuses folies » sont les causes les plus coinniunes. Le lliéologien enlend Dieu dans ses rapports avec cet univers, ce chef-d'œuvre de la sagesse ordonnatrice, comme Dieu veut être entendu, et non autrement ou à demi : faute de quoi nous ne saurions ce que nous sommes venus faire ici-bas, et nous nous abimerioiis dans l'inconnu, maudissarit nos origines, niant ou blaspliémant le principe tel quel (Je noire élre. Le souverain vouloir de Dieu coupe court à nos raisonnements impies. Uien n'arrive ici-bas que par lui. « Taisonsnous », nous ont dit Pascal et Bossuet. Corneille ne nous commande-t-il pas lui aussi de nous taire, et de laisser agir ce vouloir souverain, soit au général, soit dans les choses particulières, soit dans le cours universel de la nature, soit dans les conditions diverses et inégales qui nous sont échues.
Et les raisons du tout sont en ta providence Que ce grand Tout suit pas à pas.
Telle est la raison des choses suprême et décisive. Elle émane de la philosophie chrétienne, et point d'ailleurs. Corneille l'a ramassée sous cette formule théologique, agrandie par une image des choses qui les fait tomber presque sous notre sens visuel. N'est-ce pas que réfléchissant à l'éternelle reproiluction et succession de tout ce qui existe ici-bas, et élevant par après nos esprits à celte belle mécanique des cieux où rien ne défaut, nous voyons comme des yeux du corps « le grand Tout suivre pas à pas la proviilencede Dieu? » Les grands poètes sont de grands théologiens; ils le sont d'instinct.
Se rabattre des cieux a la terre, c'est l'affaire d'un abaissement des yeux. Ici, dans ce monde sublunaire, les choses vont du même branle providentiel. Mais que signifient ces inégalités monstrueuses, et quelquefois cruelles, des conditions humaines! A quelle fm la pauvreté, celle d'origine,
iMrrémissible, ou la vie gênée de tant de braves gens? Est-il rien de plus brûlai en soi et de plus immérité la plupart temps? La richesse et la pauvreté, ces extrêmes que des abîmes séparent ici-bas, et qui ont l'air de n'appartenir pas au même monde, ne sont-ce pas des prodiges de contradiction et d'iniquité sociale dont notre raison est accablée, et notre religion elle-même singulièrement élonnée, pour ne pas dire lésée dans son intégrité? Eh bien, le souverain vouloir de Dieu est seul de force à é^laircir et résoudre le problème dans nos esprits comme aussi à calmer nos cœurs soulevés par ces iniquités sociales.
Il fait la pauvreté comme il fait l'abondance.
Le souverain vouloir de Dieu n'apaise pas, hélas! les murmures des petits et des pauvres : il n'en demeure pas moins Texplication par excellence des dilTérences sociales et delà vieille économie des choses de ce monde. C'est la patience qui manque aux petits et aux pauvres, et non pas le Providence de Dieu. Or la religion seule fait les âmes patientes à cause d'un futur où tout sera en état de justice parfaite. Malheur donc à ceux-là surtout qui, ayant tout en abondance et de l'esprit par surcroit, emploient cet esprit à débaucher les multitudes sur la religion, et à ridiculiser dans les âmes de ces simples leur Roi et leur Maître en la science de pâlir, le Christ, le fils de l'homme ! La gouaillerie est commode à ces gouailleurs bien rentes; mais elle irrite et enflamme les envies et les cupidités de ceux d'en-bas. Les insensés, disons plus, les cruels, ils inettent aux mains des misérables des torches et des poignards. Combien le génie d'un Corneille y va plus honnêtement ! Corneille pauvre, mettons presque pauvre, aie cœur exempt d'aigreur et d'envie ; il n^insulte ni ne veut de mal aux riches de son temps. C'est sans doute parce qu'il est bon chrétien, et qu'il « loue Dieu de toute chose». Sa foi et son génie ne lui ont-ils pas donné la pleine intelligence de ce gouvernement équitable et paternel de Dieu?
A ceux qui doutent de ceci et qui le contestent, il n'y a qu'à montrer ce qui se passe dins ce monde, et comme après tout la justice de Dieu y prévaut. En combien de manières elle y répare les inégalités sociales, et donne contentement aux petits ! On pleure sous ces lambris dorés les mômes larmes que l'on répand en cette cabane « où le chaume le couvre. » La main de Dieu est la même qui s'abat sur les justes et sur les injustes. Les vrais maux après tout et non par les imaginaires, les maladies, les chagrins de l'âme, les orbites (orbîtates), les trahisons, les coups portés à nous par les plus chères mains; ne sont-ce pas les maux les plus communs, ceux de tout le monde, comme la grêle et les frimas I Parla il parait quelque chose de « ce profond et inscrutable jugement » de Dieu.
... Dont le bras frappe également Sur le juste et sur le coupable...
Rien ne vous touche plus le cœur, et ne le saisit d'une plus grande commisération que cette lamentable cantilèue de nos deux chrétiens déplorant à l'unisson les maux qu'ils endurent, ou plutôt qu'endure la race d'Adam tout entière. Cela tient du pathétique incomparable des chœurs de la tragédie grecque avec la flamme en plus de l'amour de Dieu. Ainsi se plaignent ici-bas, attendantla consolation finale, toutes les âmes, même celles qui, n'attendent pas, les infortunées! le dédommagement « perdurable » de nos peines.
Gratias tibi quia non pepercisti malismeis, secl attrivisti me verberibiis amaris, ùifligens doloresetimmittens angustias foris cl intus (1).
(1) Je vous rends prûces de ce que vous ne m'avez point épargné, eu me châtiant nideuieut et m'envoyant des peines et des aniroisses de tous côilis. Rien da tout ce qui est sous le ciel n'est capable de nie consoler; iî n'y a que vous, Seipneur, mon Dieu, céleste médecin des âmes « qui blessez et qui guérissez, qui nous laissez aller jusqu'aux portes de l'enfer et qui nous en relirez. » Id., id. Job., VI, 10, Rois, H, 6, Deut., XXXllI, 39.
Non est qui me consoletur ex omnibus rébus quœ sub cœlo sunt, nisi tu, Domine Deus meus, cœlestis medicus animarum, qui perciitis et sanas, deducis ad inferos et rediicis.
Ces maux à pleines mains sur ma tête versés • A l'esprit comme au corps font sentir leurs atteintes, Et dedans et dehors je porte les empreintes Des carreaux que tu m'as lancés.
Céleste médecin de ceux que tu chéris, Ainsi jusqu'aux enfers tu mènes et ramènes; Tu nous ouvres le Ciel par l'essai de leurs gènes ; Tu blesses et puis tu guéris.
C'est à qui des deux, de notre saint et de notre poète, soutiendra le mieux ces lamentations d'une tristesse infinie, ces accents de résignation suprêaie au vouloir du Tout Puissant. Quelle tentation au-dessus des ordinaires est venue visiter le saint dans sa cellule et le secouer sur son grabat de pénitent pour qu'il s'en plaigne avec cette énergie presque farouche et par des images d'une crudité â peine voilée? Quel assaut du malin a-t-il donc essuyé dans ses membres et dans son âme si fortement ébranlée et comme jetée hors de son assiette foris et intus? Lui si doux et si composé sous la main de Dieu, il a l'air à cette fois de s'agiter et se démener dans l'enfer des concupiscences, sous le fouet d'imaginations amères et empestées. Il en mourra de mort affreuse, n'était-ce le céleste médecin des âmes malades qu'il a tout près de lui, qu'il a en lui, et de qui il attend recouvrauce et guérison. Cœlestis medicus animarum .
Corneille n'est-il pas, lui aussi, dans la même et mor. telle passe? Elle est centfoispire, n'y ayant rien, pas même la plus petite clôture, entre lui et le monde, et la tempête y soufflant an large. C'est pourquoi dans son émoi de séculier pieux et fervent, il exagère les images, il renforce les couleurs, n'en connaissant pas d'assez vives et d'assez
conformes au tumulte de son âme. Ce sont coups de foudre, éclats de tonnerre, carreaux lancés par le bras de Dieu. Ce ne sont pas là, qu'on y prenne garde, jeux d'un esprit puissant à manier la langue des vers. Il y a là, comme nous dirions aujourd'hui, un moment psychologique. On ne peut plus agir ; toute la sauté de l'âme est en jeu. Qui sait s'il n'y va pas du salut en son tout, à moins que le divin médecin n'accourre incontinent à l'aide de ce grand pécheur aux abois, et n'arrache sa proie à l'Enfer.
Tu blesses et puis tu guéris.
Lire la vie des grands poètes, et au besoin la recomposer de toute pièce, compiler, compiler pour le compte et à l'acquit de ces glorieux morts, n'est pas un travail de peu d'importance, et qui suppose chez ceux qui le mènent à fin des facultés médiocres. Le genre biographique a ses maîtres parfois. Mais lire dans le cœur d'un grand poète, et signaler tout ce que lui-même il a pris soin de nous en découvrir, a bien une autre force pour nous émouvoir et nous instruire. En effet ce qu'il révèle à Dieu de ses propres pensées est le meilleur qu'il nous en révèle à nous. C'en est le plus ingénu, le plus vivant, et le plus exempt de fard. La religion seule opère ces miracles de candeur; elle seule nous livre tout l'homme de bien dans le poète, toute cette conscience de race et de qualité supérieures, et comme la simplicité de l'enfant infuse au plus intérieur du génie, iutùs, nous dit notre Saint. Qui ne sent aux effusions de cette prière véhémente et surabondante les épanchements de la confession la plus chrétienne qui se puisse imaginer, et je ne sais quel soulagement immense qu'on attend venir de la source elle-même des miséricordes? Ecoutons nos deux pénitents jusqu'au bout de leur confession.
Eccc, pater dilecte, in manihiis tuis sum ego; suh virgà correctionis tuœ me inclino (1).
Décoche ces doux traits de ta sévérité... xMe voici, Père aimé, prêt à les recevoir ; Je m'incline et m'abats sous ta main amoureuse ; .Fais lui prendre à ton gré ta verge rigoureuse Qui me rejette en mon devoir.
Percute dorsum menm, et colliim mewn, ut incurvem ad voJimtatem tiiam tortuosilatemmeani(2).
Ce corps bouffi d'orgueil, cette âme ingrate et vaine De leur propre vouloir courbent sous le fardeau ; Frappe, et redresse les au juste et droit niveau De ta volonté souveraine.
Tibi me et omnia mea ad corrigendum commendo ; melitis est hic corripi qtiàm in futur o (3).
Une seconde fois frappe, je t'en conjure ; Je me remets entier sous ta correction ; Elle est ici l'effet de ta dilection,
Et de ta haine en l'autre vie.
Chez l'un et chez l'autre le point théologal est précisé en même temps qu'affirmé avec toute la force dont la foi est capable. iMême méthode et même ordre doctrinal dans les deux Imitations. Le dogme d'abord et ses conséquences à l'égard du salut et du gouvernement de la vie actuelle de chacun de nous. La foi de Corneille, de l'enfant catéchisé, ne bronche pas plus là-dessus que ne fait la foi du saint; que dis-je? elle a une vigueur native chez le poète, une fougue et un mouvement de primesaut tel que les ressentaient les intrépides confesseurs du temps
.;i) Père très saiut, je suis entre vos mains, je me soumet? aux verges de votre correction. Id., id.
(2) Frappez mou dos, mon cou, afin que votre volonté redresse ce qu'il y a de tortueux en luoi. Id., id.
(3) Je m'abandonne, moi et tout ce que j'ai, à votre correction. 11 vaut bien mieux être châtié en cette vie qu'en l'autre. Id., id.
des persécutions. Pohjeuctc tient-il d'autres discours avant de les confirmer parle martyre? Aussi enlevante et ravie en Dieu, mais plus maîtresse de son essor, se montre à nous la foi de notre Saint. Sa manière de s'abandonner est totale : nulle réserve de la personne, nul replis sur lui-même du moi immolé, du vieil homme mis eu croix. On sent l'oblation d'habitude de ces pénitents du cloître. Quoi de plus doux, quoi de plus semblable à Tagneau que ce suh virgâ correcîionis tuœ ? Et se peut-il que notre eiTroyable amour de nous-mêmes, y compris tout, chair, esprit, affections, biens temporels, ait rencontré plus fort que lui chez les Saints, et que le monstre se soit laissé dompter par des dompteurs d'une telle mansuétude? C'est le cas de s'écrier : ô vertu de l'Evangile, ce sont là de tes coups ! Hune vigorem Evangelii, comme ils appellent l'huile dont ces athlètes chrétiens ont coutume d'oindre leurs membres.
Les Saints se plaignent de leurs imperfections, de leurs loupes et de leurs verrues, comme dit Horace (Epitres), de leurs difformités et lortuosités et tortuosilatenimeam, qui est d'un latin d'une sublime barbarie, la métaphore étant détournée du physique au moral. Eh I que dironsnous donc des nôtres, nous autres du siècle ? Combien plus sommes-nous des boiteux, des bossus, et des manchots? Tant d'humilité, tant d'apetissement devant Dieu fait trembler les plus droits d'entre nous, et les plus affermis dans le bien. N'est-ce pas le cas de dire avec les apôtres ce qu'ils disaient au Christ stipulant avec eux le prix de la vie éternelle : « Eh 1 Seigneur, à ce compte là qui sera sauvé ? »
Corneille a soutenu dans ses vers le ton d'humilité inquiète et de quasi désespérance. Il l'a plutôt outré. Oserait-il répondre de lui-môme, lui mêlé au siècle, quand les Saints eux-mêmes ne l'osent pas? Aussi la prière qu'il adresse à Dieu est toute agitée et pleine d'angoisse. N'estce pas que tout prie en lui, l'esprit, et la chair, la chair
qui ne se rend pas, si ce n'est à la maladie, quand celleci la vient abattre et lui fait mordre la poussière? 0 le grand combat de la vertu assistée de la foi I Et comme les images du monde des vivants s'amassent sous les regards du poète, et conjurent contre sa fortitude chrétienne !
Admirer les beaux vers, les vers Cornéliens est à notre esprit et à notre littérature un régal de rois. C'est tout plaisir et tout ravissement pour notre fibre française. Admirer, quoi de plus facile et de plus commode? iMais cela seul n'engage pas nos âmes à la considération de leur être personnel, de leur liberté propre et non indéfectible, de leurs mérites et démérites en ce monde et pour plus au delà. Ces beaux vers nous commandent de faire plus que les admirer; ils veulent être pesés au poids du sanctuaire, et que tout le sens qui y est contenu nous le rapportions à nous, si peu aimable qu'il soit pour notre mondanité. Le grand Corneille en personne et pour le compte de sa conscience, dans celte guerre à l'homme animal, à la chair, à la convoitise, à la bête que nous portons en nous et qui n'est jamais tout-à-fait muselée, le grand Corneille qui descend volontairement des hauteurs où l'opinion du monde l'a porté au rang de pauvre pécheur contrit et humilié, (Cor contritiim et hnuiUiahim valdè, Ps. 65.), qui m'enseigne à moi homme de néant à ne pas me prendre pour quelque chose, à ne pas souffrir de bouffissure dans ce corps sujet à la corruption, à faire bonne guerre à mon sens propre, à ne passer pas pour homme de bien, mais à l'être en effet, à découvrir à Dieu ce que je cache aux hommes, enfin à me laisser redresser à la raison, quand je manque à la raison, par la rude main du Tout- Puissant ; voilà rétonnant personnage qui se manifeste à nous dans cette Imitation de Jésus-Christ en langue française, et qui se soutient à côté du Saint de Vlmitaiio Christi sans diminution du fond chrétien et sans déchéance du spirituel : outre que Corneille est bien plus l'un des nôtres que ne Tétait son pieux ancêtre, nous qui rendons
les mêmes combats que lui et sur le même champ de balaille!
Le dogme capital de ce chapitre I'"- du livre III de 17/??/tatio Christi, le dogme qui donne aux peines de celte vie le seul sens qu'elles puissent recevoir, et qui serve à nous garder de l'affreux pessimisme, c^est que nos souffrances ont dès ici-bas et d'ores et déjà une vertu d'expiation. Bien plus le christianisme est la seule religion qui, jurant par le Christ, la victime pour tous, ait osé dire à la nature humaine que Dieu nous aime en raison même de ce que nous souffrons, et que nos épreuves sont un effet signalé de sa dilection. Qui n'a pas de peine à le croire même étant chrétien? Et quel renversement dans nos esprits cela ne fait-il pas de l'idée de la bonté divine, et de l'attribut par excellence du Père des hommes? D'autre part comment laisser l'homme sous le coup de maux sans causes plausibles, et d'une brutalité pareille à celle du tonnerre et de la foudre ? La religion seule résout l'énigme; et si l'esprit n'en demeure pas moins accablé, au moins la religion le paie de raisons hautes et intelligibles dans leur hauteur. Pâtir en ce monde vaut mieux que pâtir en l'autre « Mclius est Me corripi quàm in faturo. Il y a une fin au premier pâtir, il n'y en a pas au second. Nos souffrances sur cette terre sont donc comptées par Dieu à titre de rachat ; et c'est pleinement émancipés du péché et purgés à fond de nos souillures que nous irons à Dieu. De là à tenir nos peines pour un effet de ^a dilection, il n'y a pas un bien grand effort de logique à faire pour l'esprit : il n'y en a pas le plus petit pour la foi chez ceux qui l'ont entière. Nous fesons les délicats sur ce dogme des expiations anticipées, et il nous répugne de mettre de la partie la bonté divine. Mais les païens euxmêmes, sans aller jusqu'à la dilection, ont compris les
440 LES DEUX IMITATlOrJS DE JÉSUS-CHRIST
peines d'ici-bas dans les conseils de la Providence des dieux. Les gens de bien n'étaient point exemptés de ces épreuves propitiatoires et de rédemption; sans compter ce qui leur restait de leurs souillures terrestres à laver dans les lieux sombres,
Donec longa (lies, perfecto temporis orbe, Concretam exemillabem,., (^Eneide, liv. VI). (1).
Aux seuls impénitents étaient réservés les supplices éternels.
(La correction) Elle est ici l'eftet de ta dilection Et de ta haine en l'autre vie.
Les choses, on le voit, n'ont rien perdu de leur force doctrinale flans ces deux vers. Elles ont plutôt gagné eu précision et en propriété. Et comme sejustifie l'originalité théologique et chrétienne de notre poète vraiment affranchi de toute servitude de traducteur ! — Le dernier mot de la correction par les souffrances le voici dans toute sa chrétienne rigueur.
Tu sois quid expcdit ad profectwn meiim, et quantum deservit tiibulatio ad ruhiginem vitiorum purgandam (2).
Tu sais et mieux que moi quelles impressions Me peuvent avancer en ton divin service, Et combien est puissante à dérouiller le vice- L'aigreur des tribulations.
C'est image pour image chez nos deux originaux chrétiens; et le rapport entre les deux objets, le vice et la tribulation, me semble parfait chez Corneille. C'est trouvé I « Dérouiller le vice » est sublime en sa vulgarité crue. Les païens ont pris les devants sur la morale chrétienne et sur le saint langage de l'Eglise en bien des cas. Il n'est pas
(1) Entin après de lonps jours et lorsque le temps marqué pour l'épreuve a achevé (reCfacer des âmes l'empreinte invétérée de leurs désordres.
(2) Voui- savez ce qui est utile à. mon avancement, et combien servent les Iribulalions pour ôter la rouille des vices. Id., id.
rOMPARfiES DANS LEURS PARTIES PRINCIPALES. 'j'il
douleux que les plus sages et les plus éclairés parmi eux n'aient ressenti je ne sais quelles influences anticipées de ce christianisme naturel ou du genre humain, comme Terlullien et Bossuet l'ont appelé. Ne retrouvons-nous pas « cette aigreur » des tribulations dans Horace sous la figure du vin, qui s'aigrit, étant mis dans un vase malpropre.
Ni vas sincerum, quodcumque infandis acescit (1).
C'est notre misérable cœur, quand nous ne l'avons pas net ; tout ce qui y tombe, passions, vices, chagrins, contrariétés, rancunes et ,1e reste, y tourne à l'aigre. Lequel de nous n'est pas plein de ce mauvais vin?
De belles vérités, et toute une discipline de vie terminent ce Chapitre des désolés et des résignés. Il s'agit pour chacun de nous de discerner en ce monde le réel d'avec l'apparent, les biens d'opinion, comme les ont qualifiés les grands esprits duXYlI"' siècle d'avec les biens vrais en eux-mêmes et au jugement de Dieu. Il s'agit surtout, par rapport à ce monde-ci, de l'être qui tombe sous le regard de Dieu, et du paraître, qui ne fait qu'éblouir nos semblables ou les duper, gens comœda, au temps des Grecs et des Latins, Scribes et Pharisiens, au temps du Christ. Nous ne sommes pas beaucoup changés depuis. Nous avons gardé le même masque; nous sommes les mêmes comédiens, aux modes près et à à la coupe nouvelle du vêtement. Les mêmes dictons sur chacun de nous courent le monde. C'est un homme de bien ; il n'a jamais fait de tort à personne — à vous peut-être ; mais à d'autres que vous? Que connaissez-vous du dedans de cet homme de bien, de son for intérieur où il est tout ce qu'il est?, Dieu seul perce de sa lumière ce ténébreux endroit, et les profondeurs de la personne pensante. Nous jouons entre nous avec les mots honneur, intégrité, candeur : nous nous les jetons volontiers à la face. xMais c'est le plus oïdinairementuu simple commerce de civilités. A vrai dire nul
(1) Si le vase n'est pas net, tout ce qu'où y verse tourne à l'uiprc.
ne lit dans l'Ame d'aiitrui. Et combien de ceux que nous gratifions du titre de parfaits honnêtes gens, n'en ont que la peau, comme le dit excellemment Horace, le dedans n'étant que honte et ordure : Speciosa pelle decorus, introrsùm turpis (1) /
Nul n'est un franc honnête homme que celui qui l'est devant Dieu, ou seul avec soi, la tête sur son oreiller. Comme l'être et le paraître, et les abîmes qu'il y a entre l'un et l'autre nous sont divinement marqués dans ce verset, et la belle distinction que voici : voir par les yeux du corps, et voir par les yeux de l'àme ! Or le monde use le plus ordinairement de la vision corporelle; elle lui est si commode et si avantageuse 1 En sorte qu'on peut dire qu'il bâtit ses jugements sur de pures sensations. Il lui suffit de passer la main sur l'écorce pour que l'arbre lui paraisse sain. Le cœur a beau êlre pourri ; nous n'allons pas plus outre. Le saint de Vlmitatio Christl demande à Dieu les deux choses qui importent le plus au gouvernement de la vie, à savoir, de n'être pas dupe de ces spectres de vertu au milieu desquels il nous fait vivre, et de n'être pas lui-même de ces sépulcres blanchis. Combien peu mettent cela dans leurs prières, tant celles du matin que celles de la vesprée ?
Non me sinas seciindiim visionem ociilorum exleriorum judicare, neque seciindùm auditim aurium homimim imperitonim sententiare, sed in judicio vero de visibilibus et spiriliialibiis discerner e (2).
Ne me laisse pas juger biens ni maux apparents
Par cet extérieur qui n'a rien de solide;
Et ne souffre jamais que mon âme en décide
Sur le rapport des ignorants.
Fais-moi d'un jugement simple, mais véritable, Discerner le visible et le spirituel.
(1) La peau est belle et brillante, le dedans est immonde.
(2) Ne permettez pas « que je juge par ce que j'aurai vu des yeux du corps, que je décide sur ce que j'aurai euteudu dire » aux hommes qui u'out poiut d'expérience; mais faites, Seigneur, que je puisse disceruer par un jugement véritable les choses visibles et les spirituelles. Id., id. Isaïe, XI, 3.
Quid est homo indu meliur, quia repulalur ah homine major (1) ?
De quoi nous peut servir l'éloge qui nous flatte ? Pour être mis plus haut en devient-on meilleur ?
Fallax fallaccm, vanus vanum, cœcus cœciim, infirmus iiifniiiuni dccipit, dit m exaltât ; et vcraciter magis conf audit, diini inaniter laiidat (2).
Je dois fuir qui m'en donne (des louanges) ou ne le regarder Que comme un abuscur qui séduit ce qu'il loue, Un infirme insolent qui d'un faible se joue,
Un aveugle qui veut guider.
La louange mal due aussi bien n'est qu'un conte Que le peu de mérite en soi-môme dédit. Et qui donne au dehors beaucoup moins de crédit
Qu'au dedans il ne fait de honte.
Notre Saint voit du fond de sa solitude le monde lel qu'il est, les hommes tels qu'ils sont faits. Il les voit comme d'un mont haut et sur où il s'est cantonné, et d'où il contemple cette vallée des larmes et aussi de tous les faux ris, de toutes les comédies, de toutes les farces. N'est-ce point une merveille de grâce intuitive et de vivacité spirituelle que cette âme libre, contemptrice du monde, désintéressée de tout ce qui s'y dit et s'y fait, nous le dépeigne en quelques traits, et les plus vivants de l'original? Corneille n'était pas pour affaiblir et pour exténuer ces traits, lui qui vivait en pleine comédie du monde, lui homme et poète, homme devant Dieu et qui connaît son
(1) Un homme en est-il meilleur, pour être estimé plus grand par les hommes? id., id.
{'2) Lorsqu'un liomme en exalte un autre, c'est un Iruinpoiir, nu vaniteux, un aveuplc, un malade comme lui, et il le rabaisse eu nsilili^ par ces vMiues louauges. M., id.
44i LES DEUX IMITATTONS DE JÉSDS-CnuIST
néant, poète applaudi par ceux-ci, discuté par ceux-là, et, tant qu'il a vécu, le jouet des louangeurs à outrance ou des censeurs iniques ou des critiques ignards, des effrontés et hypocrites complimenteurs. Chrétien de fond il savait ce que pèse à une once près la louange dans la bouche d'un mortel. Homme de génie parmi les plus honnêtes, si pas le plus honnête de la race, il avait en lui le discernement de la louange juste et méritée comme aussi de l'excessive et imméritée. Son grand christianisme ne lui reprochait pas les doux chatouillements de la vraie gloire qu'il a ressentis, et dont il remerciait Dieu dans les pieux recueillements de son âme ; il priait ce même Dieu qu'il le préservât des ivresses de la gloire mondaine, et qu'il l'aidât à discerner « le visible et le spirituel », ce qui parait sur le visage des hommes, et ce qu'ils ont retiré à eux, au plus intérieur de leur conscience. Quelle application à se connaître, non par une métaphysique subtile et par des raisonnements tirés, mais par le sens intérieur où la conscience touteseuleestmiseen demeure de s'expliquer, et pas un tiers entre soi et Dieu. St-Augustin a dit la chose dans ses Confessions (Liv. I, Ch. XVIII) comme on ne saurait la dire mieux (1) « Et certè non interior litterariim scientia qiiàm scripta couscientia » Quelle science des belles lettres nous est plus intérieure que cette loi écrite en nous, la conscience les louanges des hommes, pour méritées qu'elles soient, excédant toujours par quelque endroit ! C'est cet excédant que Dieu retranche, quand nous ne le faisons pas nous mêmes, prévenant par
(1) Joins au mépris des biens celui des dignités;
Joins au mépris du ranc celui des vanités
D'une inconstante renommée; On condamne demain ce qu'on loue aujourd'hui; Et cette çloire enfin dont l'âme est si charmée, Comme le monde l'a formée, S'éclipse et passe comme lui.
Liv. 111, ch. xxvii. Que l'amour propre nous détourne du gouverain bien.
(1) Et certes ces lois du langage ne sont pas gravées, plus profondément eu nous que cette loi de la conscience.
noire humilité ce juge qu'on ne suborne, ni n'éblouil. Ces hauteurs où se laissent porter les plus grands parmi nous ne sont que « laupinées » à ses yeux.
Pour être mis plus liant en devient-on meilleur?
Quand de telles paroles tombent des lèvres d'un Corneille, il n'y a vraiment pas lieu à de certaines vanités énormes parmi les lettrés; elles n'ont plus qu'à crever de leur trop plein. De même dans l'allaire des mœurs, se complaire en sa qualité d'honnête homme sort du christianisme et des divines mesures de nos consciences. Qu'est-ce de souffrir qu'on vous appelle le plus homme de bien de son temps, sinon se nourrir de la viande creuse et empoisonnée du mensonge?
La louange mal due aussi bien n'est qu'un conte Que le peu de mérite en soi-même dédit.
Corneille a le franc parler du chrétien autant qu'on peut l'avoir. Il sait bien, ce grand humble de cœur, que le christianisme seul est dans la vérité des choses et des termes. Où le monde met trop du sien, l'Evangile en ôle la moitié; où vous vous gonflez d'air et de vapeurs, il pratique une piqûre, et il vous réduit à Tindividu que vous êtes réellement. L'erreur de nos sophistes en morale que la vérité évangélique enrage, c'est de croire que, la plus belle et la plus utile des vertus chrétiennes, l'humilité, revient à une bassesse et à une lâcheté de cœur qui empêchent l'homme d'agir en vigueur dans les choses du siècle et de se porter vaillamment au combat de la vie. Ils n'ont donc jamais connu, je ne dis pas des Saints, mais des humbles du petit troupeau. Qu'ils aillent un peu voir chez l'un d'eux; et ils verront comme ils font toute chose avec sagesse et douceur, sans tumulte et sans ostentation, avec une vigueur dans le bien, qui ne s'étale pas, mais que l'on sent aux effets. Ils verront des femmelettes gouverner leur maison, et sans qu'il y paraisse, en maîtresses économes, et, les mauvais jours survenant, ne pas défaillir pour si
4iG LES DEUX IMITATIONS DE JÉSUS-CHRIST
peu, mais ramasser tout leur courage pour faire, comme elles disent, la volonté du bon Dieu. Elles ne sont donc pas si pusillanimes ni si hébétées par la religion ces humbles âmes I disons, ces grandes âmes, qui ne se savent pas si hautes; mais Dieu le sait pour elles.
Notre poète ne ménage pas plus le monde que ne le fait le Saint de Vlmiîatio Christi. Il y paraît à la façon indépendante dont il le traite. Aux satiriques la satire; au moraliste chrétien la censure fiére et sans venin, et les libres accents de la vérité ;
Je dois fuir qui m'en donne (des louanges) ou ne le regarder Que comme un abuseur qui séduit ce qu'il loue, Un aveugle qui veut guider.
Piété, ou si l'on aime mieux piétisme extravagant que tout celai II est une vraie gloire en ce monde, faite de bonne et saine opinion. Toutes les louanges ne sont point banales, serviles, intéressées. Et Dieu lui-même consent que le vrai mérite, les vrais talents remportent dès ce monde le prix dont ils sont dignes. Le chrisiianisme n'est nullement contraire à cela. Or comme il a le dernier mot en tout, et qu'il lient de bonne source que l'absolue vérité n'est pas de l'homme, mais de Dieu, il regarde au fond corrompu de chacun, d'où rien de pur ne sort, et particulièrement l'art de louer, lequel ressemble tant à l'art de surfaire ou de mentir. Onmis Jiomo mcndax. Il renvoie, comme cela se pratique en justice, les parties au tribunal de Dieu, loués et louangeurs, applaudisseurs et applaudis, avec une dureté de maître des maîtres en morale. Il attend au dernier jour de chacun à mettre, osons le dire, toutes les pièces de l'affaire sous les yeux de Celui là seul qui sait « ce qu'il y a dans l'homme. »
Non te réputés aliismeliorem, ne forte coràm Dca de^ terior hahearis, qui scit quid est in homine (1).
(1) Ne vous estimez pas meilleur que les autres, de peur que vous ne paraissiez plus méchant aux yeux de Dieu qui connaît tout ce qui est dans l'homme. Jean, II, 25, liv. I, eh. vu.
Ne te crois pas plus saint qu'aucun autre pécheur
Quoiqu'on te veuille dire ; Dieu qui connail tout l'homme, el qui voit dans ton cœur,
Souvent te répute le pire,
Quand tu t'estimes le meilleur.
Et ceci qui est le coup droit porté aux vaniteux de la gent lettrée :
Non supcrhias de operibus bonis, quia aliter sunt judicia Dei qiiàm honiinuni ; eut sœpè displicct quod hominibus
place t (1).
Evidemment Corneille, reprenant la pensée du saint homme, l'a tournée contre lui-même en toute véracité chrétienne, et renvoyée, peut-être pas sans quelque malice intentionnelle, aux beaux esprits, ses confrères dans les lettres.
Pour avoir bel esprit, pour te sentir habile,
N'en deviens pas plus vain; Tu déplairais à Dieu, qui te fait tout facile.
Il n'a qu'à retirer sa main Pour le rendre un sens imbécile (2).
Comment ne pas aller tout de suite, dans ce même chapitre, à cette autre vérité chrétienne qui parle à notre chair du même ton de hauteur qu'à notre esprit, jusqu'à les rabattre l'une et l'autre, et les coucher, pour ainsi dire, dans la poudre du tombeau. Ici, et ce n'est pas le seul endroit, Bossuet et Corneille parlent la même langue et se touchent de l'aile. Tant le sublime est naturel aux esprits de ce grand siècle !
(i) Gardez-vous de vous enorfrueillir pour vos bonnes œuvres, parce que les jupemeuts de Dieu sont différents de ceux des hommes : souvent ce qui leur plaît lui déplaît. Id., id.
(-2) Non placeaa tibi iiisi de habilitale aul ingenio tiio ; ne displiccas Dca, cujus est tulum quidquid boni naluralKer habueris. Id., id.
Que votre habilité ou votre esprit ne vous donne point de complaisance pour vous, de peur que vous ne déplaisiez à Dieu, ù qui appartient tout le bien qui est eu vous. Id., id.
Non te extollas de magnitndine vel piilchritiidlne corporis, quœ modicà infirmitatc corrtimpitur et defœdatur (1).
Souviens-toi que du corps la taille avantageuse
Qui se fait admirer, Ni de mille beautés l'union merveilleuse,
Pour qui chacun veut soupirer.
Ne doit rendre une âme orgueilleuse.
Du temps l'inévitable et fière avidité
En fait un prompt ravage, Et souvent avant lui la moindre infirmité
Laisse à peine au plus beau vjsage
Les marques de l'avoir été.
Quelle langue 1 Et combien il est vrai qu'il n'y a de vers que les vers parfaits I Le moine dit la chose avec cetle brièveté sentencieuse qui est le caractère propre des Saintes Ecritures. Il a l'esprit plein de l'idée de notre mortalité et delà corruption inhérente à cette chair d'un jour. Le poète ne peut pas s'empêcher de descendre aux espèces, et d'arrêter ses regards sur les réalités les plus charmantes de ce monde, et que leurs charmes, hélas ! ne préservent pas des outrages de la maladie. « Que j'en ai vu mourir de jeunes filles! » a dit avec une tristesse tout humaine le plus grand de nos lyriques modernes. Corneille lui aussi a été le témoin, et non un froid témoin, des triomphes de la beauté à la cour, dans le monde des grands et ailleurs. 11 a vu passer sous ses yeux dans tout l'éclat de leurs charmes, dans tout l'orgueil de leurs jeunes ans, combien de jeunes filles, combien de jeunes femmes, idoles fragiles, encensées et déifiées par de « parfaits amants. » Il a vu, il ne l'imagine pas 1
(1) Ne vous eu faites pas ncoroire pour avoir le corps grand et beau ; la luoiutlre maladie le corrompt et le défigure. Id., id.
COMPARÉES DANS LliUHS PARTIES PRINCIPALES. 449
De mille beautés l'union merveilleuse Pour qui chacun veut soupirer...
C'est parler en homme fait de chair et de sang. C'est Corneille avec toute son imagination et tout le feu de son cœur. Mais tôt après vient le penseur chrétien, le philosophe de l'Ecole du Christ, « de ma grande Ecole » fait-il dire au Christ au Chap. XXIV du Livre IH :
Du temps l'inévitable et fière avidité...
Que de beaux visages, qui hier rayonnaient de par le monde et dans les compagnies du siècle que la maladie a tout-à-coup enlaidis et gâtés! Que de beaux yeux déshonorés par les marques de l'horrible mal, incurable encore au temps de Corneille, quoique leurs feux ne soient pas tout-à-fail amortis! Ainsi Bossuet déplorera à son tour la jeunesse et les grâces moissonnées en leur printemps, et les ongles de la mort défaisant les traits les plus délicats et les plus beaux teints de princesses de la terre.
Par quoi pouvait mieux finir ce chapitre des désolés que par cette pensée attérante de saint François d'Assise? (1).
Nam quantum iinusquisque est oculis tuis, lanhim est et non amplius, ail Jmmilis Sanctus Franciscus.
Il faut donc s'en défendre (de la louange) en toute heure, en tout Puisqu'aucun après tout n'est ni grand, ni louable [lieu,
(Si l'humble Saint-François en peut être croyable) Qu'autant qu'il l'est devant les yeux.
Tenons-nous à cette mesure qui est celle de chacun de nous et qui constitue la personne vraie, et non le personnage d'opinion du plus grand et du plus petit d'entre nous. Regardons-nous devant Dieu, et nous ne nous mettrons pas nous-mêmes assez bas.
(1) Car l'homiue u'est que ce qu'il paraît à vo« yeu.\ et rien iluvanl.u'e, ilit l'huiub'.e saint Fran<;ois.