‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 4 sur 30 · PRÉFACE. XXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXIII

dilez, et ruminez, comme parle Bossuet, ce verset 8 : Qnis memorabitur tui post mortem ? Quis orahit \wo te ? Oui, qui se souviendra devons mort? qui priera pour vous ? Personne, ou pas grand monde. Et môme qui le ferait, si l'Église ne se souvenait pas pour ceux qui ne se souviennent pas. et ne priait pour ceux qui ne prient pas ? Mois elle a ses jours de commémoration universelle, pendant lesquels elle pleure tous ses enfants et intercède pour eux auprès du Père des miséricordes. Elle a d'intarissables larmes pour ces ossements desséchés. Elle a la mémoire des personnes ou des âmes, c'est tout un pour elle. Cette Église catholique est une pleureuse sublime et perpe'tuelle. Elle ne frappe pas l'air d'éjulations vaines et indistinctes. Elle a des paroles fortes et précises qui emportent rachat et libération. Elle seule console les inconsolables, en leur promettant, de la part de Dieu, qu'ils n'auront plus sujet de pleurer une fois qu'ils seront arrivés au lieu des esprits. L'Église seule nous relève, nous et les nôtres, de cette basse et malheureuse condition du mourir et « des quatre planches » de Pascal : et nous ne sommes vraiment assurés que par elle que nous ne mourons pas et ne retournons pas à la terre, à la manière des chiens et des pourceaux. Ces quadrupèdes, nos semblables et nos congénères, nous dit-on aujourd'hui, peuvent mourir dans l'irapénitence finale. Pour ces bêtes, cela n'a d'inconvénient ni actuel ni ultérieur.

« Qui se souviendra de vous, quand vous ne serez plus? » Jamais je n'étais allé autant au fond de ces paroles que je l'ai fai't depuis que je vis avec l'auteur do Vlmitation. Jusque-là j'avais cru que je me souvenais

XXIV PRÉKACK

des morts autant que cela compatit avec le mouvement et les travaux de la vie présente. La vérité est que je me souvenais faiblement de ces chers défunts. Vous ne pensez bien à eux qu'en rapportant à vous-même ce que vous savez, par votre catéchisme, de leur condition surnaturelle. Si vous ne considérez pas un peu fixement que vous serez bientôt semblable à ces oubliés, et que si peu de gens se souviendront de vous, si peu prieront pour vous ; vous n'entendrez pas votre propre fin comme vous devez l'entendre^ à savoir, comme une affaire unique et dernière à traiter entre Dieu et vous. « Vous serez seul à mourir, » seul, entendez-vous? dit Pascal. L'auteur de VJmilation me dit la même chose dans ce chapitrexxiii ; il me le dit moins durement, et, en quelque sorte, moins ad hominem. Mais il a pris avec moi le vrai tour pour m'y disposer, en me persuadant du peu que vaut ma personne a^uelîe, qui est comme perdue dans la multitude des vivants, et qui, morte, ira s'engloutir dans des abîm.es d'oubli (in terra obUvionisJ ; expression d'une beauté unique ! Longtemps je l'avais prise pour une figure poétique tirée du magasin commun des figures. Le chapitre xxiii me l'a fait recevoir au propre, et, mieux que ce chapitre, mes propres légèretés de mémoire à l'égnrd des personnes défuntes. Ah ! certes, cette terre est bien la terre de l'oubli ! Et si, la pelletée de sable jelée sur nos restes, tout était dit pour nous du futur, si rien de nous, pas même ces mânes légers qu'avaient imaginés les païens,, ne devait paraître devant Dieu, cet oubli des morts serait la preuve la plus simple de la nonspiritualité de l'àme et de h totale extinction de nos per sonnes.

« Si vidisti nliqunndo hominem nwri, cogita quia et tu per ennidem vinm transibis. » « Si vous avez vu quelqu'un mourir, pensez que, vous aussi, vous passerez par le môme chemin. » Comme cela est dit ! C'est le mourir dans sa nudité naturelle. Nous n'avons rien à nous apprendre les uns aux autres sur ces départs des nôtres, si vite effectués, avec si peu de remuements dans la maison, avec si peu d'entassements de paquets et de bardes. Tous nous avons vu quelques-uns des nôtres passer de vie à trépas. Il n'y a partie de nous-même qui ne se tourne et ne s'attache avec l'intérêt le plus véhément à cet acte de la dissolution naturelle. C'est donc ainsi que notre corps finira, que nos organescesseront l'un après l'autre, ou tous ensemble, de faire leurs fonctions, que ce souffle sera gêné, raccourci, obstrué, que toute cette machine aux pièces si bien ajustées, et, il y a huit jours, si bien allante, entreradansl'angoisse des angoisses. Et plus la nature est résistante chez les mourants, plus le travail de la dissolution est dur, ou nous paraît tel, comme le fait remarquer Buffon. Ne dit-on pas de certains mourants qu'ils ne peuvent pas mourir? Mais ceci ne regarde que le sensible ; et jusqu'ici^, l'animal seul en nous s'étonne et se trouble à la vue de cette matière qui tombe en ruine. La nature n'a pas le pouvoir de parlera notre sens moral. Cette opératrice de la vie et de la mort ne sait que faire et défaire les choses avec quelque diversité et selon les individus; et dans le fait matériel de la mort elle se montre bien routinière. Là donc n'est pas l'enseignement que nous recevons des mourants. Ce qui parle à tout mon être, ce qui abat ma chair et mon esprit devant la majesté de la mort^

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c'est, cette personne de notre ami que je vois là, gisante sur ce lit, et qui s'éteint peu à peu, se retire du milieu de nous et entre dans la nuit éternelle. Quel objet à contempler ! On ne soutient bien cela qu'avec les yeux de la foi. Saint Augustin nous dit que le bon larron regardait en cette manière surnaturelle le Christ à la croix. C'est encore notre ami, et ce n'est plus lui. Quels obscurcissements dans les pensées de cet agonisant! Quel désordre étrange et quelle incohérence dans le peu de paroles qu'il profère ! Quoi ! c'est là cet esprit qui, la semaine dernière, était encore si présent aux choses de ce monde et à ses propres affaires ! Que s'est-il donc passé dans cette âme, dont les opérations sont toutes dérangées et comme .embrouillées? Elle a encore des yeux pour voir, et elle ne paraît pas faire usage de ces yeux. Elle ne nous reconnaît plus. Notre ami est perdu pour nous; et néanmoins notre sens, à nous qui vivons, est tellement notre fort, que cette personne, noyée pour ainsi dire dans la mort, et qui ne reviendra pas sur l'eau, nous ne pouvons pas l'ôter de céans, même en idée, et nous l'ôter à nous-mêmes, aussi longtemps qu'il reste du souffle à ce corps dévolu au linceul.

Je ne sais pas comment les païens recevaient ce coup des séparations dernières. On voit bien, par tout ce qu'ils ont écrit sur la plus acerbe des nécessités, qu'ils étaient vrais dans leurs douleurs privées, et qu'ils s'y abandonnaient sans pudeur. Leurs poètes sont des chantres exquis de la mort et des « rigueurs à nulle autre pareilles » de l'Orcus. Ils ont pleuré leurs chers morts comme nous, et comme nous ils ont vidé de larmes leurs yeux. Quels tombeaux délicieux, et du plus intérieur de

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