‹ Les deux imitations de Jésus-Christ: le De imitatione Christi, et L'imitation, de Corneille, comparées dans leurs parties principalesChapitre 6 sur 30 · XXX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXX PRÉFACE

le bel esprit nous soutient que Vlmitation a été écrite par un moine, et pour des moines, et qu'elle ne regarde aucunement les personnes du siècle. Et d'où vient donc qu'elle me convient, dans tous les moments de ma vie, à moi qui ne fais usage ni delahaireni de la discipline, et qui maltraite mon corps le moins que je peux ? Je suis bien peu du monde. Encore en suis-je assez pour le voir tel qu'il est, pour souffrir de ses duretés ou de ses sottises, et pour combattre au moins mal de mon âme le combat journalier de l'homme de bien. Comment se fait-il que, sortant de cette presse toujours froissé et souvent m-eurtri, je ne revienne pas à ce livr^ qu'il ne m'oblige à rentrer en moi-même? Dire que je deviens humble avec ce livre, ce serait mentir. Les Saints euxmêmes n'ont pas une entière persuasion de leur humilité* Mais j'ai une vue du monde plus juste, plus nette et plus tranquille. Je ci'oirais volontiers que la vanité et l'aigreur m'offusquent un peu moins le sens, et que Œ ce pacifique, » comme il s'appelle lui-même, paci ficus, me renvoie à mes semblables plein de la bonne volonté de les supporter et de me faire supporter par eux. Et surtout j'ai la mesure de mon petit individu. Est-ce être humble cela ? Hélas ! non ; on est encore à cent lieues de la chose. Néanmoins, pour un séculier, c'est un petit commencement. Vous voyez bien que ce livre n'opère pas que sur des religieux, et qu'il n'a pas été écrit pour le cloître seulement. L'Église, le cloître, le siècle, tout ce qui prie, médite ou agit, les détachés et les affairés, ceux de la cellule et ceux de la place publique, aucun homme n'a le cœur si pur, l'entendement si net, la volonté si droite, que cela le dis-

PREFACE. xXXi

pense d'aller à cette école de vertu parfaite, de sainlelé compatible avec la chair, de prudence séculière et résolutive. On se laisse tout dire par ce livre, et principalement les choses qu*on ne veut pas ou qu'on ne sait pas se dire à soi-même. On se confesse à ce bon disciple du Christ, sans penser qu'on est là agenouillé devant le plus perspicace et le plus miséricordieux des confesseurs. On lui débite bonnement ce qu'on a sur la conscience. Il vous fait chercher et trouver de vous-même bien des peccadilles et des petites vilenies dont vous vous croyiez exempt. Ah ! il ne fait pas bon aller à ce confesseur, quand on s'est jugé homme de bien, et qu'on s'en est administré à soi-même le brevet ! Il vous force à en rabattre terriblement ; et je sais certain chapitre vu du livre IV de ma petite édition, De discussione propriœ conscientiœ qui ne vous laisse pas dormir d'un somme bien tranquille, après qu'on l'a lu à la veille d'une communion, et même en temps ordinaire. N'allez pas à ce médecin, auquel on n'en remontre pas dans sa pathologie et sa thérapeutique, si vous ne voulez pas qu'il vous amène à lui déclarer dicenda, tacenda.

Je cherche pourquoi ce livre^ en quelque endroit que je l'ouvre, m'est si intelligible, et comment il se fait qu'il a si tôt rempli de sa lumière tout l'intérieur de mon àme. Est-ce qu'il se met en frais d'éloquence tout exprès [)Our moi qui suis un lettré, et qui ai fré(|uenlé les écoles des beaux parleurs ? Est-ce qu'il me prend par mon faible de lettré, essayant sur moi la force des arguments ou le charme d'une belle diction ? Mais il en fait autant sur un homme de nulle liltérature, pourvu que cet homme soit candide et bien disposé pour la

XXXll PUKFACE.

vérilé ; mais il touche et il persuade des femmelettes qui. viennent à lui avec une créance en Dieu, faite et cimentée, ai-je besoin d'ajouter, avec la charge de soucis et de maux sous laquelle toute créature humaine gémit et se sent près de succomber. Venite ad me omnes qui oneraiï esiis... Qu'est-ce donc que ce discours de Vlmitalion qui est sur-le-champ compréhensible pour tout le monde? Ni les rhétoriques, ni les poétiques ne nous y ont prépaies. La persuasion s'opère en nous comme d'elle-même et par la vertu immédiate des paroles. Je ne m'aperçois pas que cet homme, vraiment évangélique, fasse l'orateur ou, si peu que ce soit, l'homme habile avec moi. Je ne le vois pas venir avec son art de discourir et avec les rels dans lesquels tout beau parleur essayede me prendre. — Ego doceo siiie strejntu verbonuHj sine pugnatione arguinetitorum (liv. III, chap. xLui). — Dès que je l'ai entendu, je suis à lui. Je lui suis gagné par tout ce qu'il sait de moi mieux que moi-même et d'une science plus spirituelle. Il cherche si peu à m'endormir sur les deux ou trois affaires capitales dont j'ai à m'occuper ici-bas, et qui sont, je pense, de vivre en homme de bien, de ne cesser d'avoir guerre avec mes passions, et de tenir mes comptes à peu près au net pour le grand jour du jugement. Tant de probité et si peu de littérature, tant de vraie aff'ection pour ma personne, un souci de mon âme immortelle si prévenant et si tendre, et une si vive appréhension que ce beau destin, sottement compromis par moi, ne s'en aille en fumée ; c'est cela qui me fait me donner à ce véritable ami, plus jaloux que moi-même du total de mon être et de ma santé morale. Il m'avertit ou il me réprimande

PREFACE. XXXIIl

avec une hauteur de religion et de raison étonnante; et il ne me dit jamais rien qui me chagrine ou qui m'ofï'ense. ll-me remplit de confusion sur le sujet de mes fautes; et il ne m'accable pas du poids de ses censures. Et sa charité est si grande avec moi que je ne mets plus de mesure à mes aveux. Ah ! il est bien établi, lui aussi, dans la charge de médecin des âmes. Cœlestis medicus animarum. Je ne lui cèle aucun de mes maux intestins ; et celles des pestes que je sens le moins, parce qu'elles m'ont passé en nature, et qu'elles coulent du même cours que mes humeurs, il les rend perceptibles pour moi à l'égal des sensations les plus vives ; il y met la pointe et les feux de la douleur. Quel diagnostic profond que le sien, et en même temps quel procédé suave et pudique ! Ce médecin, vraiment céleste, a les yeux et le toucher de Celui qui a guéri l'aveugle-né, et qui a relevé la femme adultère abattue dans la poudre du chemin. Tusolamen pvessurœ (liv. III, ch.LV). Il n'y a pas, après l'Évangile d'oii ce livre est sorti tout bon et tout vrai, une pharmacopée des âmes comparable à celle-là pour les propriétés, les vertus et le mélange des simples. La médecine des corps fait tant parler d'elle aujourd'hui, et même elle afïécte de telles capacités et une domination si nouvelle dans ia morale, dans la morale des nerfs, que nous pouvons bien de notre côté vanter un peu la médecine des esprits et les guérisons qu'elle opère.

Il faut avoir été de la troupe des malades que ce bon guérisseur a remis sur pied pour pouvoir se bien rendre compte à soi-même du pauvre état dans lequel il vous a trouvé, et de la santé, hélas ! toujours précaire, dans laquelle il vous a rétabli. C'est votre convalescence qui

xxxiv PllÉH-ACE.

lui est particulièrement précieuse. C'est voire grande faiblesse qui met en travail ce prodigieux génie de direction, et qui le rend si inventif contre les rechutes. Xe défie bien un homme, un peu capable de se regarder dans son fonds (je ne parle pas d'un religieux pour qui c'est une occupation et une vertu d'état) ; je prends l'un des nôtres, un séculier, un combattcUit, un blessé de la vie contentieuse; et je le mets au défi de dérober quelque partie que ce soit de sa personne au coup d'œil et au toucher de ce maître guérisseur. Avec lui, il n'y a grimaces qui tiennent, ni fausse pudeur, ni manière de lui marquer et de ne lui marquer pas l'endroit où vous souffrez. Passionum tuannn miserias... Où souffrez vous? Dans voire vanité? La vanité est le mal du plus grand nombre. Il pousse partout, comme la folle-avoine ; et partout il fait mourir la bonne herbe. Il a des racines ténues et misérables qui se nourrissent de rien. Les vents en répandent la semence par la campagne. Vous Tôtez d'ici, il reparaît par là-bas. On le contrarie et on le gêne bien un peu ; mais d'en nettoyer tout à fait le cœur, cela ne se voit pas, sinon quand le cœur luimême a cessé de battre. Vous vivez malaisément avec vous-même et avec les autres. J'entends par là que votre condition, étroite et pas beaucoup différente de la pauvreté, vous déplaît et vous aigrit. Votre maison^ votre chez-vous n'est pas, à proprement parler^ un lieu de délices. Il y manque ceci et cela, et celte autre chose encore qui confine au superflu. C'est le défectueux qui y surabonde. Vous regardez beaucoup chez votre voisin, où l'on regorge de tout ce qui n'est pas chez vous ; il vous semble que vous êtes dans l'indigence. Et vous y êtes en

PKÉFACË. XXXV

effet par comparaison, et |jar l'elTroyable vanité de parailre à laquelle vous assujettissent leb mœiirsdu temps, voire éducation libérale et vos grands sentimenis. Votre esprit voudrait bien vaquer à l'idéal et ne faire que cela ; mais le domestique vous tire en bas et vous exerce petitement. Voici que vous avez sur les bras une g-rande fille, (jrandem filiam, a dit Tércnce, en âge d'être pourvue. Elle est belle et saine. Vous l'avez élevée pour l'une de ces situations moyennes qui n'est ni lariebesse, ni la pauvreté. Elle a de la religion assez, ce qu'il en faut pour vivre dans le monde, et pas le plus petit grain de roman dans la tête. Elle n'a vu cliez vous que clioses honnêtes, raisonnables, le plus souvent difficultueuses. Celte fille ferait une très-bonne femme, si cela constituait aujourd'hui l'apport principal en mariage. Mais elle n'a pas de dot, ou elle en a si peu qu'on n'en parle pas, et que sa personne en paraît comme enlaidie. Il vous faudra donc voir cette fleur de jeunesse et de grâce se passer au bout de peu d'années. Elle ne sera plus, même pour vos yeux de père^, cette belle jeune fille, votre sang et voire orgueil. Ali ! les temps sont durs et le siècle est à l'argent. On n'épouse plus que chez Tlutus et dans la clientèle de Plutus. Vous supportez mal pour votre chère enfant cette disgrâce. Ce n'est pas, certes, un petit chagrin que celui-là, et il s'accroît de toute la malice avec laquelle le monde en parle. Votre cœur s'en aigrit. Convenez que les établissements heureux de ces filles dotées, dont on vous rebat les oreilles, vous ont fait connaître le mal de l'envie. Oiii, depuis que vous avez regardé dans la maison d'autrui, vous êtes devenu un envieux. Ce poison s'est insinué dans votre cœur. Vous êtes bien

XXXVI PREFACK.

à plaindre. Qu'ai -je à vous dire ? Je suis aussi malade que vous, quoique d'une autre manière. Allons ensemble au môme médecin. Il est inépuisable en remèdes et en souiagemenls. H en a pour vous, il en a pour moi, il en a pour tout le monde. Tu solus sufficienlissiinus et solatiosissimus es (liv. III, chap. xxi).

Avant d'en venir à cette langue unique de Vlmitation de Jésus-Christ {De Imilationc Christi), à ce latin qui sonne le barbare à nos oreilles cicéroniennes, considérons, vous et moi, l'un des plus grands troubles et des plus constants de cette vie-ci. Il a sa cause dans le même fonds de malice originelle que j'ai dit plus haut. 11 naît du même ferment d'envie. Voici un homme avec lequel vous vous rencontrez dans un endroit qu'on a disposé tout exprès pour que beaucoup de personnes y puissent attendre, bâiller ensemble d'ennui et ensemble sécher d'impatience. Cet endroit-là s'appelle l'antichambre d'un Grand. Depuis les beaux temps de la monarchie, le lieu n'a pas beaucoup changé, ni ce qu'on y vient faire, ni les airs et les attitudes des gens. Comment se fait-il que vous soyez ici? Pourquoi cet habit et ce linge blanc du solliciteur? Vous n'aviez pas à vous déranger de chez vous. Ce que vous demandez vous est cent fois dû. Tout le monde vous met dans ce poste, et s'étonne de ne pas vous y voir. Mais quelqu'un vous dispute la place; il est ici avec vous, et plus près de i^ porte par laquelle on est introduit dans le Saint-des-

Page 1