I. — PAKTBÉOH
Les inscriptions hétéennes offrent à plusieurs reprises des noms propres de divinités dont les uns étaient connus par ailleurs, les autres totalement inconnus jusqu'alors. Ces divinités jouissaient d'un culte général et portaient le titre de ÎH^X (H. 2) « nos dieux »; c'étaient visiblement des dieux de premier ordre, ayant à côté d'eux de nombreuses divinités de puissance égale ou inférieure que les auteurs entendent par
répithète nX^ '^nbx bsi (Bar, 22} a et tous les autres dieux de Ya'dî ». Les divinités mentionnées nominalement appartiennent toutes au sexe masculin, mais c^est là, sans aucun doute^ TelTet d'un simple hasard, car les lettres d'El-Amarna, comme les annales assyriennes, connaissent dans le Hatti une ville di^ nom sî;^nificatif /^tor(!î/^ (= tninr^li^J?) « les déesses y>. Nous sommes encore trop peu familiers avec la mythologie gémitique en général pour pouvoir nous rendre compte des conditions qui exigeaient, dans un cas donné, Tin vocation d'une divinité de préférence à une autre. Voici la liste de ces dieux, suivie de quelques remarques indispensahleâ :
1** Hadad (nn). Il figure quatre fois en têtedeTénumération (Ht 2, 11, 18 5 Bar. 22) et le plus souvent seul à Texcluflion des autres, circonstances qui le caractérisent comme un dieu suprême j et, en effet, il a conservé ce haut rang jusqu'à Tépoque gréco-romaine où Philon de Byblos le nomme "Ad^jiio^ (Sa^i/^; Ôêmw flt Hadad, roE des dieux i>. La prononciation ''A(Îùkî(o^) pour "AWCo;) est phénicienne î cela prouve que la suprématie de ce dieu était aussi reconnue en Phénîciej malgré les divinités locales des grandes métropoles comme Tyr, Sidon et Byblos. Pour la Syrie méridionale, nous avons le témoignage des noms d'homme iduméens IITT (Genèse, xxivi, 36} ou nTK(IRois,
XX, 14, 17), et probablement aussi 113 {Genèse, Le.) contracté de l^n"3ï<; de même 11^3 (Job, u, 11). Enfin, pour la Syrie moyenne, noua avons le nom peu précis de « Hadadrîmmon ^ pS^^IH (Zacharie, xn, 11) dans la vallée de Meguiddô. Je fais abstraction du nom du roi de Damas, Ben- Hadad^ ^in"f 3 (H J^oîSj vi, 24), parce que la lecture nn"! 3 admise par les Septante (miç "A^Ep) semble se confirmer par la forme assyrienne Bin-idri. Plus certain est le nom de "iî^nn « Hadad est secours » (II Samuel, viri, 3) qui se lit sur une intaille araméenne do l'époque perse {C. L /S., II, 1, p. 128). Une étymotogie tardive et populaire du nom de nn nous est donnée par Macrobe {Saturn.^ i, 23), qui dit : « Accîpe quid Assyrii (= Syrîi) de solîs potentia opinentur, deo enim quem summum maximumque venerantur Âdad nomen dede-
runt ejus nominîs interpretatio signifîcat unns (ttnusf) : hune ergo ut poterttissimum adorant Deum : sed subjungunt eidem ^ deam Adargatin omnemque potestatem cunctârum rerum his duobus atiribuunt. » L'auteur a évidemment pensé à Taraméen Ifl IH, abrégé en nin ou ^^^ « un un, l'un et l'autre ^j mais la vraie signification est fournie par l'arabe
Si « mugir, gronder » (cf. héb. in « son, écho », Hl^H <f cri
tumultueux ») et transitivement «c faire écrouler, démolir ». L'association de Hadad et Adargatis, c'est-à-dire Astarté^ est aussi attestée par Philon de Byblos qui ajoute un troisième personnage divin : 'Aora^nj âk ii asytam swtl Zeu^ àr,aapovt^ y^i "Aèrjiâùi ^u<jO^ 9&WV iëseo-ïJ^jov rrjç X^^ Ko^'wj j^julïî (Orelli, Sanchoniaton, p. 34). C'était, selon toutesiles vraisemblanceSj une sorte de Ze^ xepsrJvo; se^ manifestant dans la foudre et les météores; les Syriens lui attribuaient les pierres tombées de l'atmosphère, surtout celles qui montraient quelque similitude avec les parties du corps humain : <c Âdadu nephros... ejusdem oculus et digitis deî, et hic colitur a Sjrria » (Pline, Nat. HisL xxsvu, 2), et il est loisible de supposer que la célèbre pierre d'Emèse, dont l'empereur Héliogabale se constitua le prêtre, était le symbole de Hadad.
Dans la période assyrienne, Hadad était adoré par les Hé- , téens sous forme humaine portant une coiffure royale, munie de cornes; c'est ainsi qu'il est représenté par la statue que lui a consacrée Panammou I*^^, roi de Ya'di ; les cornes symbo* Usent la puissance chez les peuples sémitiques où y^p signiBe en même temps ^ corne » et <c puissance ». L'inscription gravée sur cette statue accompagne son nom du titre malheureusement peu certain de 13 * bV^y qui ne peut signifier autre chose que « maître des eaux », mais qui nous laisse dans l'incertitude s'il s'agit des eaux du ciel ou de la pluie ou bien des eaux terrestres, les fleuves et les mers» Une troisième possibilité sera signalée plus loin. Le doute grandit par la considération que le lapicïde aurait pu graver ^D • j^^ an lieii de ^Dtî^ ' byS « maître du ciel » qui se trouvait sur son modèle^ l'omission de lettres se constate ailleurs dans les inscriptions, ainsi n^^TinD^D (H. 31) pour n^ï^HD^D; DDnS (Ban 19)
poar DDnn3< Le mieux sera donc d'attendre des renseii^ements ultérieurs.
2, El (Sn)* La majorité des langues sémitiques emploient le mot 5k comme un nom commun signifiant « dieu »j mais son
emploi comme nom propre d*une divinité déterminée n'a été constaté que dans l'épigraphie sabéenne^ où j'ai relevé la composition nnnyT | bx « E1 et Athtar », Cependant Phi Ion de Byblos cite llos en tête des enfants d'Ouranos et de Gê et ridentifie avec Kronos : fïaDa).a&iiy ok o Oùpavà; rm roù irarpi;
Kal 'Arijevrac (Orelli, L c, p. 25-26). Damascius (apud Photiumi Cod- ccxLii) dit également : 4>oiyix£^ ytal Si^ct rov KpJvov *HA xaî ByîÎ. xat Bo/aOï7^ iy^uaÇûixrtv, Nos inscriptions confirment ces témoignages en nommant 5X*inimédiatement après nn (H. 2, 11, 18 5 Bar, 22). Pour le sens primitif du nom, on peut hésiter entre les racines b'*N «= être fort », biN <^ devancer, être premier ^ et jK^ « commencer y>\ chacun de ces sens trouverait facilement une analogie dans les épithètes divines telles que « fort, premier » et <c antique :&, qui suppléent souvent au nom propre, mais Tétymologie précise ne se dégagera peut-être jamais.
3. Uékoubêl ou Rakbiel (7XDDT)i ce dieu est mentionné pour la première fois dans nos inscriptions- A en juger par son nom, qui signifie « monture d'El », on peut estimer qu'il s'agit d'une divinité qui porte le dieu El dans ses voyages aériens; il est donc analogue au kéroub DT1D qui sert de monture à Yahwé au jour de Torage et dont un couple fait efi or était représenté sur le couvercle de Tarche sainte dans le tabernacle du temple de Salomon^ Toutefois Tidentification de ces noms au moyen de la supposition que 3113 serait la métathèseda 21Dn est inadmissible, caries Assyriens connaissaient aussi des génies gardiens du nom de kiruhi a\ ant la forme de taureaux anthropomorphes et ailés qu'ils plaçaient devant la grande porte des palais. Rekoubel avait un temple particulier dans la ville de Ya'dî; de la son titre « maître du temple i>, n^3 ' byD ; la stèle de Barrekoub était érigée dans la cour de ce sanctuaire (Bar. 22).
4. i?e.<ç^(^12^n). Ce dieu, connu par répi^raphie phénicienne, est mentionné une fois avant Rekoubel {H. 2)j une fois après Semea (H, 3) et une troisième fois à la fin de la série (H. 11), pour ne parler que des passagres intacts. Il est encore nommé à part avec des génies d un ordre particulier que nous aborderons tout à l'henre (H. 11). Les bilingues cypriotes nous ont appris qu'cl répoque grecque Reyef était assimilé à Apollon, spécifié d'après le siège de son cul te.Les plus connuesde ces local isïit ions sont 73 D ^*^1 <^ Apollon Amycléen » {\iT.6Ah^v 'Aav/)alo;) et î*n ^01 <x Apollon Isséen (?) », En Palestine, le nom de ce dieu forme la base du nom de la ville naaritime appelée encore aujourd'hui Arsotif {'^j^J) et que les Grecs ont traduit par ApoUonia.
Chez les anciens Sémites occidentaux, Resef a certainement été un dieu guerrier; c'est ainsi que les Respmt^ sont représentés sur les monuments égyptiens où ils symbolisent la fureur de la bataille. Le même caractère belliqueux et rageur
est attribué aux tlli?") cbez les Hébreux, Conformément au
sens du mot qui veut dire « étincelle 3>, on les imaginait sous forme de flammes jaillissantes formant Tarrière -garde de Yahwé combattant ses ennemis (Habacuc, m, D). Plus tard, les ^Dtî^"l ont été dégradés en démons malfaisants qui se tiennent sur les toits ou hantent les carrefours (Pesahim^ foL 111 6).
5. Seme^ (t^OU?), le dieu Soleil ou HélioSj a été adoré par tous les peuples sémitiques, de là les noms de lï^Diyi^J? <c serviteur du soleil d* La prononciation primitive de ce nom semble avoir été partout Éamâ, car Taraméen DIJli^Dlî^ ^ le soleil a causé » est transcrit en grec ^xa'^iyipxao^; après Tère chrétienne, les Syriens le prononçaient Sëmaé; aussi trouvet-an la transcription K^^jxx^ pour ^lysn^ abréviation de
iDry^^bn (cf, Aaï^cp'.; =ntî?5 pour -iTybx) ou tî^our^n^K,
Le dieu Soleil était représenté monté sur un char de guerre et son sanctuaire recevait des chars et des chevaux à titre A'f^-voto{ll Rois, xxiiij 11).
6. Or (IX). C'est un nouveau dieu \ introduire dans le pan^ théon sémitique. Comme son nom l'indique, il est une personnification de la himicre, semblable à l'antique Zri^ - Deiis
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gruco-romain et au D\jau^ indien. L'apparition de ce dieu dans nos inscriptions détruit jusque dans ses bases la démarcation que leB partisans de Lassen avaient cru établir entre la pensive religieuse soi-disant aryenne et la religion des Sémites de la Syrie. A Tinstar d'autres peuples, le dieu Or doit avoir été adore par les Syro-Phéniciens sous la forme accessible du feu, particulièrement du feu sacré de l'autel qu'on ne laissait jamais s'éteindre (LévitiquCj vi^ 6). Un fait peu remarqué jusqu'à présent semble prouver que les Araméens, dans la langue desquels le mot Hf* n'est pas usité, adoraient aussi le dieu Lumière sous le nom de mi> qui signifie i la fois « lumière » et « feu »< Cela ressort du nom propre nJ3 qtii était nagui^re inexplicable et que nos connaissances actuelles permettent de considérer comme étant contracté de n3"1D « fils de la lumière ou du feu », cf, les noms 3DT)2, "lini^yiSj 13;"l2, etc. Outre ces six dieux dont les noms sont explicitement donnés, on remarque une catégorie de divinités qui sont citées flous l'épithète générale de ^HDS et dans lesquelles il me paraît impossible de ne pas reconnaître les célèbres Cabires. Ces dieux, dont le culte était si ancien chez les Grecs et que l'on" savait être d'origine phénicienne, étaient connus par divers noms dont un au moins revient dans les inscriptions phénicienneSj mais leur désignation collective n'avait pas encore été constatée. L'inscription de la stèle de Hadad comble cette lacune d'une manière instructive; ils sont présentés comme des acolytes du dieu Resef (H. 11) et semblent partager son humeur belliqueuse. D'ordinaire on compte sept Cabires que l'on regarde comme fils du dieu Ï)u5'>/, évidemment l'hébréo-phénicien pnï, qui fonctionne en qualité de nom divin dans
plï'i^ÎN et pnï"i3bD : 'Ex ii to^ 1^j31//, iiwV^&upsï h Kiênc^if Yi K^pJcovTsr, V Sza&O&^ry,^; (Orelli, p, 24), Philon leur attribue l'invention de la grande navigation {oitTol^ ^/i^t, TrpùJrsï ttawov EÎipw), ce qui doit être une légende purement phénicienne et encore très tardive. Originairement leur fonction paraît avoir été plutôt destructive que bienfaisante comme celle d'Apollon dans les anciens mythes grecs. Cela n'empêche pas que Resef et les Cabires soient cités dans notre inscription comme étant
très favorables à Panammou I", car le dieu le plus emporté s'adoucît singulièrement devant les instances de son serviteur fîilèle, de même que les rois les plus implacables dansi la guerre deviennent doux et indulgents quand ils sont entourés de leurs sujets soumis. La nature chthonienne des Cabires résulte peutêtre des noms que la mythologie grecque donnait à quatre d^entre eux : 'A^tj'po^, 'A^ïoxipaa:, *A^toyipo; et Katr^^t/^^, identiâés respectivement avec Aïiutkdp, UEp^i^fév^r 'Aïfe et ISofir^; le nom visiblement phénicien Kéip-ào^j c'est-à-dire bXDDp « incantation divine », rappelle la conjuration magique par laquelle les nécromanciens hébreux évoquaient les morts Q1N3 \> Xj*^DDp
I Samuel^ xxviii. S), et Ton comprend bien pourquoi ce dieu a été rapproché de Mercure qui, suivant les croyances grécoromaines, escorte et transporte les âmes des morts de la terre dana TUadés et de rHadès sur la terre dans les évocations^ d*où son titre de Esychopompe,
Je dois encore signaler un point qui n'est pas sans intérêt pour la critique biblique. Le nom di\^n iLzffpJ^ étant composé de rélément ^K ne manquait pas d'inspirer des doutes au
sujet de son antiquité, attendu que la classe des noms d'ang«^ hébreux, comme SxD'^D, bx'^nDJ, bx^^tlX^qui sont construits de la même manière, ne se rencontre qu'à partir du livre de Daniel. En se basant sur le même raisonnement, divers critiques tenaient le chapitre xvi du Lévi tique, où figure le dieu païen b?HTÎ? (contraction de bN~T1TÎ? « force d'El »), pour la partie la plus récente de ce code qu'ils relèguent après la captivité de Babylone. La mention du nom composé bxDDI dans un monument hétéen du viii= siècle avant notre ère atteste l'antiquité de cette formation dans l'onomastique divine des Sémites et les critiques feront bien de s'épargner désormais de pareils démentis en s^avançant avec plus de prudence.