‹ Les deux inscriptions hétéennes de ZindjîrlîChapitre 38 sur 42 · II. — ESCnATOLOniE · texte numérisé non relu

II. — ESCnATOLOniE

Nos inscriptions ont encore Tinappréciable valeur de résoudre défmitivement une question obscure entre toutes et qui a donné lieu à des débats irritants, celle de savoir si les an-

ciens Sémites croyaient ou non à l'immortalité de Tâmo après la mort- Comme j'ai été moi-même la cause involontaire de ces controverses en France, il y a bientôt vingt-deux ans, les lecteurs trouveront peut-être quelque intérêt â connaître exacte^ ment Tétat dans lequel le problème fut posé à cette époque.

Dana un mémoire sur Pinscription d'Esmounazar^ roi de Sidonj qui a été l'objet de savantes analyses de la part de plusieurs sémîtisants et tout spécialement de Munk et Schlottmannj j'ai signalé quelques passages qui contenaient, selon moi; des idées relatives à la récompense des justes après la mort j idées qui constituent la forme perfectionnée de la croyance à Timmortalité de l'âme , Les passages desquels j'ai dégagé cette notion sont les suivants :

A la ligne 2 que Munk avait trai^luite : « J'ai été ravi avant mon temps, , , j'ai été privé d^un fils par la mort y> (po îl^DT

no 5N)j et Schlottmann : « J'ai été ravi avant mon temps. , -

je suis orphelin j fils d'une veuve » (HobN p DH*')? j'ai constaté la phrase :

<K J ai été enlevé avant mon temps. « . je suis pieux ^ fils de rimmortalité »; nO'bx f3 00^

Aux lignes 12 et 13 la même phrase est suivie du pronom 1 jX, après lequel vient la particule D (== 13) « car ». J'ai donc

traduit le dernier groupe : « Je suis fils de l'immortalité, car, etc/»j et en effet la partie suivante contient l'énumération de plusieurs temples construits par le roi défunt en Thonnenr des divinités sidoniennes. Cette interprétation est en outre corroborée par Texpression ^nZ HjN ^ moi, plein de grâce 3*j qui précède la phrase dont je viens de parler et qui représente le défunt comme se trouvant en état de grâce auprès des divinités.

En meationnant la construction du temple d*Astarté par lui et sa mère, le roi ajoute la phrase que ces savants lisent U^IHD D^ ninU^y r\^H pe^'fl, et haOUare/eclmus Astarten îbl magïii/lcafdeSy dont le vague et T incohérence sont manifestes* En modifiant Tordre d'une lettre j'ai lu : <f Et ils me feront contempler l'Astarté des cieux magniUques »f pî^^l

KnËn^ la mention relative à la construction d'un temple en rhonneurd'Esmouii(L 17) est accompagnée de mots qui avaient éi& traduits : et hobltare fecimm eiim ibl magnificaTUes^ DmKD Dli^ ^JDty'^V et qui signifient, selon moi : « et ils me feront habiter les cieux magnifiques j>, D^IN DOlîf ^JDlI?iV

Lcs croyances phéniciennes sur le sort de Tâme après la mort se résumaient donc ainsi qu'il suit ;

V L*âme est immortelle.

2* L'âme des justes habite les cieux en compagnie des divi* ni tés suprêmes.

Ce sont précisément les points les plus saillants du dogme de rimmortalité de Tâme tel qu'il est admis aujourd'hui même chez les peuples monothéistes.

La lecture de ce mémoire avec la conclusion qu'on vient de voir m'a attiré de la part de MM, Renan et J, Derenbourg le reproche de ne pas discerner suflisamment ce qui est possible de ce qui est impossible. D'après les savants académiciens rimmortalité de l'âme était sans aucun doute d'origine platonicienne et ne pouvait pas exister chez les Simîtes avant Alexandre, époque à laquelle on plaçait alors rînscription d'Esmounazar. J'ai répondu que la philologie n*a pas à se soucier des théories philosophiques et qu'elle ne reconnaît d'autre autorité que celle du texte qu'elle interprète d'après les règles inexorables de la grammaire et de la syntaxe.

Je croyais que hi contradiction resterait orale* je me trompais 5 elle parut peu après sous une forme précise et développée # dans le Biilletlti de V Académie. Mes savants contradicteurs

} insistèrent plus que jamais sur l'impossibilité d'attribuer aux

J anciens Sémites h conception de rimmortalité de Tâme qui

aurait été absolument incompatible avec leur génie natif. Cette façon autoritaire de trancher une question historique malgré les résultats de Tépî graphie me parut tellement anormale que j'y ai répondu dans une étude lue a l'Académie dans une séance ultérieure* Ma lecture eut la malchance de déchaîner une véritable tempête dans ce milieu ordinairement si tranquille. Elle fut interrompue à chaque instant par MM, Renan et Derenbourgj qui faisaient tous leurs efforts pour l'arrêter net, sous prétexte que des opinions aussi contraires aux

conquêtes de ]a science risqueraient de faire tort au prestige do rinstitut. Heureusement pour moi, le bureau de T Académie > présidé alors par M. Kavaïssonj hésitait 'a retirer d'emblée la permission qui m'avait été régulièrement donnée de faire ma lecture et toute perplexité prit fin à la suite d'un rappel vigou* reux de la part de M- Naudet aux traditions libérales de l^Aca* demie. Dépités^ MM. Renan et Derenbourg quittèrent Tenceinte et je repris ma lecture qui se continua à la séance suivante en Tabsence des protestataires.

Pendant dix ans la question a fait peu de progrès^ personne n'a osé se rallier à mon opinion , que les partisans des théories officielles déclaraient insensée et indigne de toute considération. Les inscriptions phéniciennes redevinrent muettes à co sujet et ce n'est qu'en 1882 que j*ai été en mesure d'apporter do nouvelles preuves tirées de Tépigraphio assyro-baby Ionienne^ notamment du mythe relatif à la descente d'Istiir aux enfers. L'Hadès y est représenté comme un édifice immense ' entouré de sept murailles et situé aux fondements de la terre près derabîmc. Le double du mort on Ekimmoit est couché dans un gîte, buvant de l'eau pure et entouré de ses parents et de sa femme qui lui soutiennent la tête. Les mânes de ceux qui sont restés privés de sépulture sont repoussés de THadès et errent misérablement sur la terre. Les justes sont ensuite invités à la table des dieux pour participer à leur nature, Anat^ la grande épouse d'AnoUj leur tient la main; Yaou les conduit dans le lieu saint au milieu d'une salle pourvue des aliments les plus exquis. Le dieu leur verse dans la bouche l'eau magique qui leur rend toutes les facultés. Puis « ils se lavent les mains, prennent de la nourriture pure dans des disques purs, boivent de Feau pure dans des vases purs et jouissent de la paix du juste ;&.

Croirait-on que ce document authentique et explicite a desarmé les contradicteurs? Que Ton se détrompe, M. Oppert, se faisant de son propre chef Tavocat de la théorie contestée par moi, déclara aussitôt que rimmortaliié de Tâme se trouvait chez les Assyro-Baby Ioniens comme un emprunt fait par eux à la race non sémitique des Sumériens, mais que les autres peuples sémitiques rignoraient parfaitement jusqu'à Tépoque

alcxandrine. A cette objection ilnV avait plus de réponse possible puisque M- Oppert ne se croît pas obligé de donner la preuve de ses assertions assyriologiquesp D'autre part, M.Deren bourg a présenté quinze jours après une note traitant exchisivement T immortalité de l'âme chez les Juifs, et à laquelle j*ai répliqué dans mes Mélanges de critique et d^hh-* iolrej p. 375-380, Il me parut dès lors inutile de prolonger la discussion ■ on ne peut pas convaincre des gens qui ne veulent pas être convaincus. Le silence s^est fait ainsi autour de cette question et le résultat prévu est la théorie qui dénie non seulement aux Hébreux, mais à tous les Sémites autres que les Babyloniens, la croyance a l'immortalité de Tâme et à la récompense des hommes vertueux- MM* Habatier et Lods se sont nettement prononcés en faveur de la théorie négative dans des travaux tout récents.

Ces idées sont tellement enracinées daos la science officielle que pas un des philologues qui ont examiné Tinscription de là stèle de Hadad ne se doutait qu'elle contenait des croyances concernant le sort du juste après la mort. Même M. H- MiUler, qui marque bien clairement l'antithèse existant entre les lignes 15-19 et les lignes 20-23^ ne s'est pas aperçu du sens vrai de ces phrases, qui est pourtant d'une clarté frappante, et au Heu de donner au verbe ^PU^ni le sens ordinaire de « boire »j il y a cherché la racine homophone et peu usitée signifiant «tisser 3>. Il serait peut-être plus près de la vérité de supposer que le savant épigraphiste avait tout d'abord la traduction naturelle au bout de saplume^mais qu'il n'a pas osé s'y arrêter de peur de commettre une absurdité. Une âme qui boit, ça se voit et s*adraire dans les mythes aryens^ égjT) tiens, sumériens et chinois^ dans les croyances sémitiques, Tame doit s'évanouir ou tout au plus dormir du sommeil éternel dans le schéol sans jamais sortir de son état d'ombre^ des voix autorisées ont tranché la question dans ce sens, toute contradiction est par cela même frappée de démence. Eh bien, absurde ou non, la chose doit être dite, puisqu'elle oxhte aussi bien dans le texte de la stèle de Iladad que dans celui de Tinscription deBarrekoub, et cela dans des termes d*une clarté absolue,

H. 14- Après le récit des constructions pieuses et de Télé-

vation de la stèle par Panammou I", le texte ajrmte eu conclusion : '

Et Itt pla.cc de PanaminoUf fiU de Qorul^ mi près de toi (Hadad).

Nous voilà fixes du premier coup sur la demeure définitive des justes : elle se trouve dan» le voisinage immédiat du dieu suprême.

H. 16-17, Le roi futur fera un festin à son élévation àù trône. D'abord il invitera ses grands j ensuite ses autres sujets, n prendra du sang des victimes et en fera une libation à Hadad en proclamant le nom de la grande divinité nationale^ puis le texte poursuit en ces termes :

Alors celui qui stTS. Ik dira : L'âme de Pattammou boira avec toi (H&^ dad} et Tâme de Panammou boira (en effet} avec toi (Hadad).

Ainsi rame du juste est censée accompa^er le dieu suprême jusque dans les sacrifices que les hommes lui consacrent dans tes cérémonies religieuses et absorber les libations qui y sont offertes*

H. 21-22. Si les assistants négligent de mentionner le nom de Panammou en faisant la libation à Hadad^ alors, poursuit le défunt, je dirai : Toute ton affection n'est pas avec Hadad et la libation est rejetée :

Et Tâme de Panammou boira chez Uadad même.

C'est-à-dire : elle se dédommagera facilement de cette privation momentanée en jouissant de la boisson qui lui est réservée auprès du dieu suprême.

Bar, 21, Il s'agit du transfèrement du corps de Panammou II à Ya'dî, par Tordre de Tiglatpiléser III^ et de la construction d'une chapelle vouée à son culte. Le grand roi lui fixe des revenus j la construit près d'un ruisseau permanent et a soin de faire couler le ruisseau devant son tombeau :

Évidemment dans le but de pourvoir Tâme du vassal fidèle d'eau pure quand elle descendrait visiter son s^inctuaire et le gîte dernier de ses restes mortels-

Voilà des données aussi explicites qu'indubitables : l^s Sémites occidentaux aussi bien que les Sémites orientaux possédaient une eschatologie bien déterminée et croyaient non seulement que Vâme était immortelle, mais que les âmes des justes participaient à la nature et aux privilèges des dieux dont elles formaient le cortège habituel* Cette eschatologie est, au plus bas mot, de cinq siècles antérieure à la naissance du platonisme.

Pour rendre ces conclusions plus tangibles^ nous allons com* parer les expressions par lesquelles ces croyances sont énoncées chez les quatre peuples sémitiques dont il a été question au courant de cette étude.

Oa a apporté reati pure ; Anat, 1a gmnde épouse d^Âi^ou^ t 'a teou daaa

if>8 braa; Yacu Va, traueférâ dans un Jiou de saintett^ ; il t'a trauaféré

au milieu de mitil et d^ graisse \ il t'a versé dans la bouche F eau magique et la vertu do Vineantation t'a ouvert la bouche*

ni^TÉlSSS. — IX* SlËCLg.

La place du juste cet avec toi, Hadad. — Il absorbe la boisson cbe^ Iladad même, — 11 âe délecte aussi de Teau vive qui coule près de son tombeau.

Pn^NICIBNS. ^ ÉPOQUE D^AL^ZAlCDECp

Je auÎA pîeui, fils de rimmorUlîté. — Les dieux me font habiter les cieur magnifiques.

BliBItEUX. — lT<î 3LÈCLE.

Tu n'abamlonuerns pas (6 Yabwé) mon âme au schéol, tu ne feraîi pas voîr k ton fidèle U corruption , inaîe tu mo feras connaître la voie de U vie, rabondauee des joies un ta présence^ les déliées qui sont prëa de toi à tout jamais.

LIVBE d'hÉNOCH* — 160 AXS AVAKT J.-C,

Lk mes yeux virent les habitations (des justes) avec les auges et leurs detneures avec les saints, comment ils demandent^ supplient et prient Dieu pour les fîls de Thomuie^ la justice coule comme Teau devant eux, et la miséricordej comme la rosée buf la terre, persiste au milieu d'eux pour toujours.

Pour peu que Ton tienne compte de la nature des documents et des circonstances qui les ont dictés^ on voit tout de suite qu'il y a accord complet, La récompense des justes après la mort constitue donc une tradition sémitique générale.

Quant à la punition des méchants^ elle est la contre-partie du sort des justes : les méchants sont privés de toute jouissance^ restent dans un état d'abjection sur la terre lorsqu'ils n'ont pas reçu la sépulture, dans le schéol lorsqu'ils ont obtenu un tombeau, Y avait-il des peines plus fortes et graduées pour les grands criminels j comme les ilagellations^ les tortures par le feu ou par des bêtes monstrueuses et venimeuses qui ornent THadès de Platon? Nous en doutons fort et nous inclinons plutôt à croire que c'est TinQuenee platonicienne qui a modifié à cet égard l'ancienne conception hébraïque de la justice qui excluait la torture, A force d'être martyrisés par les Grecs et les hellénistes, le judaïsme séleucide accepta sans réticence les idées grecques sur les tourments infernaux qu'il savait réservés à ses ennemis. Il nous est impossible de féliciter Platon du beau cadeau qu'il a fait au judaïsme.

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