‹ Les deux martyrsChapitre 12 sur 33 · L. Belmonttt · texte numérisé non relu

L. Belmonttt

La conscience d'Andréa lui faisait-elle redouter l'effet de quelque haine, qu'il n 'avait point une seule fois quille les murailles du parc dont était entourée sa villa depuis le jour où ses projets d'hommage à l'enfanl-roi , qui dotait la France d'une dynastie impériale, étaient tombé-» ai rudement sous la rigidité puritaine de Jacomo Falcom. C était dans celle délicieuse habitation, bâtie ru fond d'une crique

étroite, et mirant ses murs légers aux fenêtres à cintre et son toit en terrasse, où broussaitlaicnt de» rosiers, dans une mer calme et bleue, dont la houle légère venait sans murmures baiser le large perron de marbre, que le colonel joiiisssait près de son épouse et près de son fils, du temps trop court qu'il pouvait passer dans celte lie.

Le jour du départ arriva; la barque qui devait le porter é Calvi vint un malin s'amarrer au pied même des blancs escaliers de celle maison.

C'était «in joli canot de douze pieds de quille, mais si léger, si coquettement posé sur ses fonds étroits et scs bossoirs rflilés, que lors même que sa fleur blsnche sous une ceinture verleàfllcts dores, et son intérieur rouge, légèrement liseré de noir, n’en eussent point fait un bijou, it eût toujours charmé l'œil par la finesse de ses façons et sa coupe élégante et gracieuse.

Une peau de ligro aux yeux d’émail et aux ongles d'or avait été étendue sur l'arriere, où Andréa prit place auprès deTliérésa, séparé d’elle seulement par la barre dorée du gouvernail, sur laquelle il pluça sa main.

Leur conducteur ayant Isvè le grappin, la voile de coton, à forme triangulaire, livra a la brise sa surface blanche, et l'embarcation glissa doucement sur celle mer calme et lisse, lisse comme une flaque d'huile.

Dès qu’ils eurent vidé celle anse , dont les deux bords, couverts d’orangers et d'acacias roses , semblaient leur jelcr leurs senteurs les plus suaves, comme un adieu, la brise devint plus fraîche, et le canot, s'élançant avec plus de rapidité, s inclina coquettement sur celle mer palpitante, où son sillage se révélait par une légère ligne dècurne.

La plage, qui semblait fuir sous leurs yeux, variait i chaque instant ses perspectives ; c’étaient tour a tour des ravins, à travers lesquels le regard échappait sur la plaine, ou des falaises èlevees qui les arrêtaient par un rideau de broussailles et de rochers.

.Marcello et Thérésa . placés tous deux sous l'influence d'une séparation prochaine , contemplaient en silence les sites qui se succédaient avec tant de variélé , que cette , côte, plane ou ardue, semblait toujours une décoration magique.

— Je no sais, dit Andréa, si le charme do cette nature provient du contraste que je trouve à la contempler dans les intervalles de celle Vie IttuiutlueUM à laquelle je suis condamnée, mais je n'ai jamais éprouvé tant de regrels à vous quitter, cl loi et celle belle Corse.

L’embarcation longeait alors , à une distance de vingt brades à peu près , un versant boijé. dont la partie inferieure, rongee par la nier, se terminait brusquement par un escaiperneul de rochers, où la végétation suspendait en draperies mille plantes grimpantes : le lierre au feuillage sombre, le liseron blanc on des lianes fleuries.

— Comme tu es silencieuse! reprit Marcello. Tiens, il doit y avoir ici d'admirables échos; chante-moi quelques couplets.

— Moi? quelle idée!

— Allons, je t'en prie. Lt comme Thérésa lo regardait d'un air supjiliant, il ajouta : — Vas-tu donc me refuser ?..., Chante-moi celte romance d'adieu.

— Eli bien I non... Je vais plutôt te chanter le retour du chevalier.

— Soit ! le retour.

Alors, après avoir toussé en portant à ses lèvres son mouchoir de batiste brodée, Thérésa chanta d’une voix faible , mats douce , cette romance , espèce de ballade et fabliau, genre bâtard que. les poésies de Milievoye avaient mit en vogue à cette époque :

La lune argentait la bruyère;

Tout était silence et mystère Sur les landes et dans les bois.

Seule, en glisaant sur la verdure,

La brise, * travers la rainure.

Jetait des voix. (1)

Pour les déduits quittant la guerre,

Thibaut, banneret et trouvère,

Revenait, Odile à sa foi.

Vers lo manoir au donjon sombre,

(t) L’auteur attache trop peu d'importance à scs vers, et surtout à ceux-ci, pour penser qu'une autre cause qu'une méprise ait fait mettre la souscription J. L. à celte pièce, dans le Stlam ou Talitwaa, publié par M. Attoiu.

Vers Clémence. 11 guifait dans l’ombro Sun palefroi.

Soudain, à travers la fouillée.

Une vois, de soupirs mêlée.

Lui dit ces mots : » Cent troubadour, » Retiens ton destrier rapide, a Ecoute une jeune Sylphide • Qui meurt d'amour.

• Esprit des airs, ombre légère,

» Je suis an rayon de lumière, a le sois un souris du printemps » Je suis un souffle du léphire;

» Je t'aime! Un amour tout délire » Brûle mes sens.

a Oh viens! j’embellirai ta vie,

* Que tes bonheurs feront envie,

» Envie à tous les chevaliers

a J’ai des roses : je veux moi-même b Joindre leur tendre diadème a A tes lauriers.

• Suis-moi dans mes grottes profondes; a Les airs, les nuages les ondes,

a Le ciel, tout reconnaît ma voix, a Pour t’aimer, mon âme s'oublie; a Parle : ces biens, mon coeur, ma vie, » Tout est & toi. a

« — Pardonne. Sylphide légère:

a Je ne suis qu’un pauvre trouvèro,

» Dit-il. — Un preux est sans détour. — a Mois Clémence, aux regards de flamme, a A ma foi ; Clémeiieo a mon âme :

• J’aime d'amour, a

Soudain s’agite la ramée :

Thibaut frémit; sa douce aimée Apparut â ses veux surpria.

Sur les lèvres de sa Clémence, Le tmuvère de sa constance Cueillit le prix.

— Et moi ûussi je reviendrai, dit Marcello en passant un bras autour de la taille de Thérésa , mais il faut que je respire l'odeur âcre de la poudre au lieu de cet air balsamique si doux , qu'on le dirait formé du parfum affaibli de toutes les fleurs; mais avant d'entendre de nouveau et ta voix si suave, et tons les murmures mélodieux de la nature, il faut emendre siffler des balles; il faut....

L’explosion d'une arme à feu, tirée dans la falaise, interrompit cette phrase. Thérèse, arrachée par un saisissement de terreur aux tristes, mais douces émotions que lui jetaient ces paroles de son mari , porta vivement scs yeux dans la direction d'où était venu le bruil.

Une fumée blanchâtre s'élevait doucement de la lisière d’un fourré formé d’arbustes rampants et de jeunes arbrisseaux. Thèrésa n'avait pas distingué ni celle fumée, ni la bourre enflammée flottant sur la mer, à distance égale de lo falaise et de la barque, lorsque le front d'Andréa tomba lourdement sur son sein.

La balle lui avait traversé la tête, â l'endroit même où avait été frappée la vieille mère de Jacomo Faicom.

mo

Vrai, comme il n’y a qu’un Dieu, je le ferai, ma mère.

fiûtsetvw Saint- Hilaire.

Neuf années de veuvage ont passé sur la douleur de la signoro Marcello. Du deuil que jeta sur elle la mort terrible de son mari, il ne reste plus dans son àmc qu'une mélancolie profonde, qui donne un caractère religieux à la tendresse qu elle a reportée sur son fils.

lu aux luxivas

Joch a grandi. Si neuf années sont beaucoup dans l’existence d'une femme, neuf an.iècs sont toute une existence nouvelle sur te front de l’enfance; aussi ce laps de u'tnps a-t-il fait un homme de ce peut Joch, qui complaît dix années à peine lorsqu* , avant de. le quitter, Andrea lui donna ce baiser paternel, le dernier qu’il dût recevoir.

Seule, s'isolant du monde, ensevelie dans sa villa , Thérèse n'a vécu que pour son dis, comme son fils n'a vécu que près d’elle et par elle. Si l'éducation a peu fécondé et peu mûri ses pensées, elle a donné tout leur développement possible aux forces dont la nature lui avait été si avare.

C’est surtout aux exercices dans lesquels triomphent l’adresse corporelle et la justesse de l'œil, que les soins de sa mère ont appliqué et formé sou enfance. S’il u est point initié aux mystères que dévoile l'elude, il soit, en récompense. si battre un sanglier d'un seul coup, qu il l'attaque le couteau de chasse an poing , ou qu’a cent pas ii lui perce l'épaule d’une balle. Depuis l'âge de quinze ans, son beau fusil aux canons rubanés et tordus ed pour lui un compagnon inséparable.

A celte époque, une des réunions où, en Corse comme en Suisse, les chasseurs des pièces (paroisses) voisines se réunissent pour se disputer le prix d’habileté an tir de la carabine , ayant été annoncée avec plus de solennité que de coutume, et le bruit en étant venu au château. Joch fui trôasurpris que sa mère, dont toute la sollicitude semblait jus-

u a ce jour n’avoir eu pour objet que de le retenir près

'elle, l’engageât a &e rendre à celte fêle pour y disputer lui-méme le prix d'adresse.

Joch, dourla vie s'était tout écoulée dans la solitude, éprouvait un sentiment de répugnance pour la fréquentation des hommes, qui l'eût éloigné de cette assemblée tumultueuse, si le désir de comp aire â sa mère ne le lui eût fait surmonter. Il se rendil â cette fêle, où il se mil au rang des tireurs.

Une poudrière en argent, ciselée avec art, était le prix qu’ambitionnaient tous les rivaux ; ce fut cette poudrière qu'a son retour à la villa , Joch offrit lo soir de ce jour à sa mère.

' — C’est bien, lui dit celle-ci d’une voix grave, après l’avoir embrassé avec tendresse ; c’est à mon tour â le donner une récompense : viens, mon fils.

Joch la suivit.

L’appariement où le conduisit la signora èlait un cabinet relire, espèce de boudoir où etle avau habitude de passer seule de longues heures. De lous ceux qui vivaient dans celte habitation reculée, son fl s et une vieille femme de charge étaient les seuls qui eussent pénètre quelquefois dans celle pièce. Rien, pourtant, n’y laissait soupçonner les causes de cet isolement mystérieux.

C’était, eu effet, un petit salon dont la somptuosité ae produisait avec ce caiecière de lourdeur que prit le luxe sous l'empire. L’œil y était surtout frappé par des draperies rouges dont les ornements, comme la boiserie des canapés et des fauteuils, affectaient maladroitement de grands airs romains, et par de ces tableaux grimaçants qu'avait mis en réputation l’école de David ; école qui, impuissante à faire de la peinture, fit ce qu'elle appelait du dessin, c’est-à-dire des lignes bien symétriques, et des traits bien corrects; qui, ne pouvant être belle, eut la prétention d’élrc grande; qui voulut trancher de l’idéalisme, ne pouvant s’élever â la vérité; école qui fit des toiles d’expression, comme Jouy, Arnault et complices, firent des tragédies de caractère. La misérable! les malheureux!

Ce même cachet était empreint partout ; c'était l'époque de l’aristocratie soldatesque dans son plus fidèle reflet, gauche comme ces caporaux blasonnès avec leurs habits de gala et leurs culottes de cuir ; raide comme ces ducs militaires, avec leur couronne à plumes et leur manteau d'hermine ; du 481 1 le plus pur.

La signora s'as- il près d'une console couverte d’uo marbre blanc ; son fils resta debout devant elle.

— Joch, lui dit-elle d'un ton grave, le nom que lu portes l’impose des obligations; tu l’as reçu pur de (on pere, il faut que tu le transmettes pur à tes enfants, si le ciel t'en donne un jour. Or, tu connais l'histoire de ta famille; c'est une r endette, mon fils, sous laquelle bien des coinbailanl» ont succombé, que celle que lu as recueillie dans sou héritage.

— Je le sais, ma mère.

— Co qu’ont fait tes pères, c’est à toi de le faire maintenant; quelque longue qu’ait été celle lutte, elie n’est point finie, car lu le nommes Marcello, et il existe deux Faicom.

BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS

— Je le sais encore.

— C’est bien. Jusqu’ici je ne t’avais point parlé de tes devoirs, parce que ce n’était point assez d’avoir le cœur et la volonté ferme, il fallait que ton œil fût juste et ton doigt sûr. Ils le sont maintenant, je puis te remettre un dépôt qui, mieux que mes paroles, le parlera de celte vengeance.

Elle prit, dans un tiroir, un portefeuille d'oü elle tira une mèche de cheveux.

— Joch, reprit-elle, prends cette boucle teinte de sang, et rappelte-toi toujours que ces cheveux sont ceux de ton père, et que ce sang qui le* unit est son sang. Tu l’as peu Connu, loi, mon fils ; moi. je l’ai connu assez pour le regretter toujours. Celui qui nous a forcés à le pleurer a un fils dont il reçoit le bBiser tous les soirs, et une femme dont il reçoit, tous les matins, les caresses; eh bien! il ne faut plus qu’il reçoive les baisers de son fils le soir, ni, le mutin, les caresses de son épouse ; il faut que son épouse et son fils le pleurent, comme nous pleurons, toi ton père, et moi mon mari. Cet assassin...

— Est Jacomo Falcom, dit Joch avec calme.

— Oui, mou fils.

— Soyez tranquille, ma mère, reprit le jeune homme; et il continua en élevant sa main droite au ciel : « Par le corps du Christ! ce que vous avez dit sera. Si j'oublie jamais ce serment, maudissez-itioi, cl qu’alors Dieu vous entende! »

Trois jours après, Joch étant rentré assez lard, voulut cependant voir sa mère, dont la chambre i coucher était encore éclairée.

— Ce que nous avons souffert, lui dit-il avec une joie sombre, d autres le souffriront è leur tour, car le jour apprendra demain au pays qu’il y a une veuve et un orphelin de plus en Corse.

Thérésa, redoutant les Investigations de la loi, s’empressa de faire passer Joch en France. Par cette absence, elle éloigna de lui les soupçons. La signora Falcom succomba sous le chagrin de la perle de son époux. Pietro, son (ils, alors encore bien jeune, fut envoyé à Paris par son tuteur pour y faire son éducation.

Ul'lT ANS APRÈS.

Monsieur, ceci est un intermède.

Molière.

Fût-ce le hasard des circonstances ou le calcul qui réunit, en (818, les deux derniers rejetons de ces maisons ennemies, dBns une écolo militaire, puis dans un régi ment? Les mœurs nouvelles au milieu desquelles ils avaient vécu avaient-elles étouffé dans leurs cœurs les passions violentes dont l’éducation première y avait Jeté les germes? ou l'an d’eux ne se cachait-il sous cette intimité que pour se venger plus sûrement ?

La réponse à ces questions se trouvera dens les faits dont ce coup-d’œil, jeté en arrière, nous permet do reprendre le récit.

r.n MAITRE

La Tertu d'uno femme, messieurs, consiste uniquement dans sou adresse.

Alphonse l loyer»

Pôle et troublée, Gitilia réunissait pn vain contra ses émotions toutes les forces de sa conscience. I; y avait tant de fascination dans lu regard immobile que Joch attachait aur elle ; l’aigre sourire de cet homme empruntait tant de gravité aux apparences, qui toutes ae levaient pour l'accu-

ser, que la pauvre femme en sentait l’ironie froide et déchirante pénétrer jusque dans son cœur.

Elle cherchait inutilement quelque fermeté dans la conviction de sou innocence. Celte conviction, elle le sentait bien, était une protection bien faible contre l’argumentation matérielle des faits.

N’est-ce pas une fatalité attachée à In vertu, de s’offrir, sans défense, aux accusations que le hasard lui jeite? compromise souvent par un concours malheureux de circonstances, dont elle voit surgir la calomnie, elle se croit dans la nécessité d’élever la voix; ne songeant pas que cette justification, presque toujours sans preuves, devient une des charges Ica plus concluantes contre elle.

Le vice, au contraire, se voilant d’impassibilité, sait, à travers son impudence, échapper même aux soupçons.

Elle veut prouver, lui nie. Une négation se formule plus aisément qu’une preuve.

C’est ainsi que, circonvenue par des évènements auxquels elle est restée* étrangère, une femme honnête en appelle vainement à son innocence; tandis que surprise, encore rouge d’ivresse, chaude et moite de baisers, les deux pieds dans l’adultère, la temine perdue, elle, trouve dans les hypocrisies de son cœur, les faux semblants de la vertu.

Une femme à qui les passions ont fait franchir le cercle des devoirs, a calculé, voyez-vous, les incidents qui, pour les briser et les suspendre, peuvent se ruer à travers ses amours ; c’est un coup de dès, dont elle a tenté les chances, et sur lequel elle a Jeté son honneur. Toutes les péripéties qui peuvent agiter son intrigue, elle les a prévues; quoi qu’il advienne, il n’y a plus d’étonnement profond pour elle; surprise, elle reste maîtresse de disposer, pour voiler ses faiblesses, tout ce que lui ont préparé ses calculs, et ce que lui présente le hasard.

La femme vertueuse, au contraire, tombant à l'improviste au milieu d’événements dont la perfide concurrence l’enveloppe et l’enlace, étonnée dJ leur brusquerie, se trouble, s’effraie, se reploie en elle-même pour y chercher de la force, et n'y trouve qu’uno conviction stérile. Sentant alors son innocence fléchir sous les soupçons, trébucher au milieu des faiis, elle veut se rattacher à tout ce qui l’entoure, mais tout ce qui l'entoure lui échappe ou la déchire. Incertaine et douante, sans un point sûr où fixer sa pensée, elle ressemble au pécheur, qui, sentant lo marne se mouvoir et fondre sous ses pas, ne sait où se jeter ni à quel objet se prendre.

L'autre a un point fixe : quelles que soient ses émotions, elle ne doit eu rien laisser transpirer sur ses traits; elle le sait, et les refoule toutes dans soû cœur. Son front n'est point un miroir pour son âme, il en devienne voile. Il se masque d'impassibilité ; il sc grime d'hypocrisie. Rôle et visage, tout, pour elle, est fait et tracé d’avance.

Il n'y a donc point seulement entre leurs positions la différence du connu a l’inconnu, mais encore celle de l’indécision a la certitude de la conduite qu’elles doivent tenir.

Innocente, Giulia devait succomber dans cette lutte, d’où, coupable, sou sang-froid eût fait sortir sa justification.

Semblable au voyageur qui, dans la sente étroite d'une montagne, sent tourner sa tête et ses genoux fléchir à l’asl»ect de lnliine qui plonge sous l’escarpement où il chemine, les efforts que lit Giulia pour dominer son trouble ne tirent que l'exalter davantage; à peine trouva-t-elle assez du force pour prononcer ces paroles :

— Vous l'avez entendu, Joch; une méprise seule a pu conduire monsieur dans cet appariement.

Et ces mots prononcés, elle rebaissa les yeux, que, timides, elle avait élevés sur Marcello.

— Vous vous rendez trop justice, j’espère, pour croire que je puisse en douter.

Le ton de ces paroles ne la rassura point.

— Vous connaissez mon caractère, vous savez combien il faut peu de chose pour mu troubler; après la scène dû tantôt, cet incident nt’a tellement contrariée, que ..

— Comment I vous vous justifiez ? vous vous faites outrage, madame; une explication supposerait que vous en auriez besoin...

— C’est que l’émotion...

— Pourquoi donc?... M. Frédéric... Il s’appelle Frédéric, je crois?

Giulia rougit jusque dans les yeux.

— M. Frédéric, par une erreur bien involontaire, sans doute, entre dans votre chambre. Ne se trompe-t-on pas tous les jours? Si l’on devait attaquer l’honneur d’uno femme sur des motifs aussi futiles, ce seraient des incrimi-

nations éternelles. Ne se trouve-t-on pas chaque jour, malgré sol. beaucoup plus gravement compromis?

Il lit une pause, et reprit :

— Ne pourreii-il pa9 arriver, par exemple, que ce jeune homme se fût assidûment rencontré dans tous les salons que vous avez frequentes durant l’hiver ; que le hasard vous eût souvent réunis sur le même carré, à la même table, sur la même causeuse, alors qu'une conversation agréable se présente, on s'enflamme, vous êtes remarqués...

— Que voulez-vous dire?

— Que des choses beaucoup plus inconcevables se voient I continuellement dans le monde. Que serait-ce donc si eu 1 jeune homme, dans une lettre brûlante de passion, des tinée à une femme dont il se vante de posséder les affections. eût, par une unprise que peut justifier la fatalité sans doute, inscrit vingt fois votre nom. à vous. Giulia!... et sur celle lettre, madame Falcom, votre adresse?... »

Ces paroles, consolantes cl perfides d'abord, so perlant à chaque phrase dans une accentuation plus âpre et plus brisée, étaient devenues stridentes a la fin, comme le bruit des biscaïens, qui, s’échappant un a un d’une boite de mitraille, eussent rebondi vibrant sur des pavés ou sur des dalles.

— Monsieur...

La parole expira sur les lèvres décolorées de la jeune femme.

— Ce que le hasard eût pu faire, le hasard sans doute l’a fait : voici la lettre.

Giulia ne prononça pas un mot.

Un frisson rapide secoua tous ses membres ; une sueur froide baigna ses tempes ; ses genoux s’agitèrent et fléchirent ; son sang ballant a bouillons dans son coeur, jeta des linleinenls dans ses oreilles, et dans sa tôle des vertiges.

Si un fauteuil ue se fût trouvé près d’elle, elle fût tombée sur le parquet, la malheureuse !

Joeh resta silencieux jusqu’à ce qu’elle eût levé sur lui des yeux suppliants et chargés de larmes.

— Je dois pourtant avouer, madame, reprit-il alors, que cette intrigue était conduite avec une bien merveilleuse adresse. Oui, certainement, le regard d’un époux pouvait traverser sa trame subtile, sbos en soupçonner seulement les fils ; mais il est des yeux plus perçants que ceux d’un époux, des yeux qu’on ne trompe jamais : les yeux d’un amant; et ceux-là, Giulia, étaient ouverts sur vous.

— Je ne vous comprends pas.

— Jemesuistulong-temps;j'eusse craint de détruire, par un mot imprudent, le bonheur que j'avais au moins à me trouver auprès de vous tous les jours; mais je puis maintenant me faire comprendre ; je vous aime!

— Voua?

— Oui, Giulia, et de toute la fougue de mon sang... do tonte l£i puissance d’un cœur corse.

— Vous! vous m'aimez? Oh!.. . ce n’est pas vrai, Joeh!.., cela ne se peut pos. Ce n'est point de la tendresse qu’il y a dans votre regard qui me glace ; ce n’est pas de l'amour qu il y a dans votre sourire qui me fait trembler. De l’amour I je n'eusse pas été chercher ce senliineni-là dans votre cœur.

Giulia s’etait relevée, de l’indignation dans les yeux et du mépris sur les lèvres; toute sa ligure avait pris une énergie que Marcello no lui soupçonnait pas.

— Allons, madame, ne nous emportons point; il fout que je vous parle, que ce soit sôns aigreur et sans fiel.

Il la força de se rasseoir, et reprit d un ton plus doux et plus calme :

— Pour vous aussi, comme pour les autres, madame, des regards humides, des sourires qui calculent toutes leurs séductions, voilé l'amour, tout l'amour ; mais une passion profonde, qui s attache et brûle au cœur, qui, longtemps comprimée, en jaillit en éclairs comme des (lamines du c raiôre d un voican, c'est de lu brutalité, de la souvagerie. Il faudrait sans doute s'allanguir les yeux et se dorer les lèvres : oii ! a ors, qu’importerait le cœur ? qu’il soit de glace, mais que vos paroles soient Tardées de sentiments, musquées de tendresse, ce sera bien, et l’on vous croira... Giulia, vous ne savez pas ce que c'est que l’amour.

— Que dites-vous donc la, Joeh? tout cela me passe sans que je puisse en deviner le sens. Qu’espérez-vous donc ? que vouli’z-voua de moi ? dites !...

— Que voua m'aimies!

— Vous aimer, moi?

— Oui, Giulia.

— Jamais!

À l'accent dont ce mot fut prononcé, Joeh dut conserver peu d’espoir. Son œil brilla de dépit; sa voix devint presque menaçante, quand il rompit le silence dont fut suivie penduui un moment cette déclaration précise.

— Songez-vous bien, femme I que je suis maître de votre destinée. Je liens votre vie dans mes mains ; je n’ai qu’à lea serrer pour briser votre honneur, et vous le jeter au visage après. Je puis parler, Giulia; Giulia, il y a du sang dans le secret de votre honte.

— La honte ! mais elle n’est que dans vos paroles; et si je vous accuse, moi, si je dis a Pielro qu'un seul homme a voulu lui ravir son honneur, et quecel homme, c’est vous?...

Joeh sourit et secoua la tête.

— Il ne vous croira pas... il ne verra qu’une récrimination dans vos paroles.

— Pourquoi vous croirait-il, vous?

— J'ai des preuves... Celte lettre, elle vous accuse; il ne pensait pas, rimprudent, qu'en vous rappelant les droits qu’il avait sur votre cœur, il vous tuait avec vos faiblesses, il vous assassinait avec votre amour. Et la voici cette lettre... la voici, madame.

Sa voix s’adoucit.

— Eh bleui un mol, elle est à vous, vous pouvez la détruire; votre réputation est sauvée : le secret n’existe qu’entre nous, il m'intéresse autant que vous-même, il y meurt. Consentez-vous?

Giulia eut peine à l’écouter jusqu'au bout ; ce qui lui soulevait l'Ame, ce n'était pas du l’indignation, c’était de l'étonnement et du dégoût.

— Savez- vous que ce que vous faites là est une chose bien infâme ; car enfin, puisque vos regards m’ont suivie sans cesse, vous savez que si j'ai été faible, des imprudences sont toutes mes fautes. Vous savez...

— Moi, je ne sais rien, je ne connais que celle lettre.

— Joeh, vous mentez ; vous savez bien que mon honneur de femme est toujours pur; quej’ui conservé sans tache le nom de mon époux : et vous voulez vous ormer des indiscrétions d’un jeune étourdi pour m'accuser; pour que je paraisse innocente, vous voulez me rendre inlflme; vous me marchandez ma réputation ; vous voulez me la vendre au prix de mmi honneur.

— Je vous aime !

— Vous me faites horreur.

— Ainsi vous rejetez tues offres? Prcnez-y garde; vous le savez, ce n’est qu’avec du sang que se lave l’honneur d'un Corse; votre robe do noce souillée peut devenir un linceul : preuez-y garde, vous dis-je, vous connaissez votre époux.

— Et mon époux me connaît.

— Oui, madame, oui ; car ce soir en partant il me chargeait, en ami, de veiller sur vous.

Giulia joignit ses mains, dont elle renversa vers le parquet les jiuuuies, et, tendant ses bras, hochant la tête, les yeux fixes sur cet homme, elle semblait ne pus trouver d’expressiou8 assez énergiques pour qualifier tant de bassesse.

—Et vous profitez ainsi de sa confiance! vous vous asseyez à sa table pour empoisonner son pain; vous vous glissez dans sa maison pour souiller son lit : chacune de vos paroles m'accable. O mon Dieu! comme c’est vil et misérable!.... car c'est vous qui le dites, malheureux! mou époux est votre ami.

— Mon ami, oui, sans doute; mais vous ignorez comment celle amitié a pu naître : il vous a fallu, vous, pour nous rapprocher. 11 avait coulé bien du sang entre nos deux fam Iles ; entre elles ce n'élait point une naine d’un jour : c’était un duel héréditaire 1 Lu vie n’etaii pour nous qu'un mandat que la lame d'un stylet ou la balle d'une escopctte devait escompter tôt ou tord. Eh bien ! pour franchir le ruisseau de sang qui nous séparait, savez-vous quelle passion il a fallu!... votre amour.

— Ce n’est pas vrai 1 je vous connais maintenant! Yous faites tomber le masque vous-même; vous poursuivez votre vengeance. Joeh, vous ne me tromperez pas : vous n’avez ou cœur que du la haine. Les luis ont brisé vos poignards, les maquis ne sont plus des asiles, vous vous cachez sous l'amilic pour épier votre heure ; en attendant son sang , vous voulez sa honte. Souriez !... J'ai devine ; je suis Corse aussi, et je vous connais, Joeh !

Surpris et troublé un insiaiit, il ne tarda point à reprendre sou expression habituelle d'ironie.

— La tactique est habile; ne pouvant se justifier, on accuse : vous êtes adroite 1...

BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS

— Vous êtes infâme, vous!

— Madame ! dit le Corse d'tm Ion d'autorité.

— Je ne vous crains pas. allez!... répondit Giulia en se levant ; et, lui indiquant la porte du doigt : Sortez de chez moi, je vous l’ordonne.

Giulia, en ce moment, fut réellement belle; son altitude, son geste, l'expression de sa physionomie et de sa voix imprimèrent à sou ordre une autorité a laquelle Marcello ne put s'empêcher d’obéir; il so relira, mais en lui laissant une mcuace pour adieu, dans l'oblique regard qu'il jeta sur elle.

Lorsque la porte se fut refermée, abandonnée par la puissance que lui avait douuèe la présence de cet homme, Giulia retomba dans sa bergère , comme épuisée par cet élan d’emportement vertueux.

UMB CONSÉQUENCE

Ce qui découle d’un mauvais principe est tout et toujours mauvais.

Code [roi Caxaignac.

Frédéric avait entendu cette conversation presque entière.

Si l’espoir de sauver l’honneur de Giulia, par un mensonge , l’avait fait sortir à l'arrivée de Joch, sans une plus brusque et plus vive explication, il n'y avait eu dans sa conduite que du la discrétion eide la prudence.

Un secret pressentiment l'avau toutefois retenu près de la porte; une voix intérieure lui disait que celle scene aurait un dcnoûment sanglant, et que dans ce dètioùmentil devait remplir un rôle.

Au milieu de ccs vieilles mœurs qu'imposent à la raison les préjugés, il est bien des nécessités, stupides ou barbares, que nous sommes forcés de subir comme conséquences du vice de nos institutions.

Ainsi, parce que , contre tous les penchants humains , les loi - ont fait le lien marital indissoluble, parce que l’opinion imprime une flétrissure à la femme qui s'y soustrait, l'homme doit son sang à celle dont il o compromis ce que l’on est convenu d'appeler l’honneur; c’est un engagement auquel il ne peut sc soustraire sans lâcheté.

Cette femme lui a confié sa réputation : s’il l'estime, il don la lut conserver sans tache, ei honte à lui si, sans l'estimer, il a reçu le don de sa tendresse.. Or, c’est dans le secret, mais dans un secret à jamais et pour toujours inviolable, qu’elle trouve seule une garantie contre la honte que son abandon ferait rejaillir sur elle.

Ausfci, quand un amour, en pénétrant dans un ménage , vient ù se heurter contre le mari ou contre un indiscret, s’il produit du bruit, ce ne doit être que la détonation d'un pistolet ou le cliquetis de deux épées. Ce bruil-tà, du moins, ne révèle rien d n'accuse personne.

Frédéric comprit qu'une explication dans l'hôtel donnerait infailliblement a celte scène le retentissement d’un scandale. Et un scandale , sans remédier a rien , perdait (oui. Il connaissait la demeure de son rival : c’elait la qu’il devait aller l'attendre.

Il sortit.

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