‹ Les deux martyrsChapitre 14 sur 33 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

LA PDITB

Son regard, comme celai du basilic, tn tuerait.

Sannazaar .

Fuir!... Ce mot avait bien excité de rétonnement dans l'esprit de Giulia, mois n’y avait jeté aucune terreur.

Do la surprime, sans doute, car dans l'étroit espace où la société avait resserre toutes ses facultés, dans cet espace où mille froissements avaient tourmenté ses Idées et ses sentiments, jamais la possibilité d’en franchir les limites ne s' était offerte à sa pensée; la malheureuse s’était resignée à porter, sans plainte, le fardeau qu’elle s'eiait imposé, n'apercevant aucun endroit où le déposer — que le marbre de la tombe.

Et ce mol de fuite venait, en soulevant le poids sous lequel elle se semait fléchir, de lui révéler un moyen de s’y soustraire; l'existence conjugale lui semblait un lourd sommeil auquel venait de l’arracher ce inol, pour lui rendre sa vie primitive avec ses doux espoirs, son cœur libre, et son présent calme, et son avenir souriant; — tout le monde, enfin, de ses jeunes émotions et do ses jeunes rêves; — lo ciel pur sur sa tète, et à l’horizon rose et dore.

Voilà ce que lui révéla ce mol dans une intuition confuse, il est vrai, mais si soudaine et si puissante que le remords ne put d’abord venir la glacer.

Et n'était-elle point innocente? n’elait-ce point la nécessité qui la Taisait sortir de cette maison où, quoique pure, elle ne pouvait plus apparaître aux yeux de son mari qu’à travers les apparences du déshonneur ? et la nécessité n’était-elle point sa justification, — ou, du moins, son excuse?

C’était avec celle pensée que Frédéric était parvenu à triompher de l'irrésolution où ses volontés avaient floué d’abord. Que pouvait elle invoquer pour repousser l'accusation que son mari, armé de preuves, allait faire peser sur elle? quelle justification que celle où, pour repousser l’imputation d’une faute, elle oui clé contrainte de confesser des imprudences à cet homme, dont les plus légers soupçons jeiaienl la jalousie dans la violence? Comment vivre avec un époux dont le regard vous ordonne sans cesse de baisser les yeux et du rougir? Oh ! dire que l’on a tout sacrifié à ses devoirs, tout, son cœur même'! et subir le mépris .n face, et cela tous les jours !

Quel avenir devait elle trouver sous la jalousie d'un homme qui, dans son amour même, ne lui avait offert qu’amertume et douleur ?

El, d’ailleurs, elle ne pouvait plus vivre avec lui; alors, ne valait-il pas mieux fuir qu’élrc chassée? — Elle fuyait.

Celte fuite n’était donc qu’une question de fatalité pour elle, ou, du moins, la malheureuse femme le croyait. Frivoles pantins dan* les mains du hasard, savons-nousbien quels sont toujours les fils qui nous font agir?

S’il est une question que, malgré leurs aristotéliques dissertations, n’ont encore pu entamer les sophistes, c’est certainement celle do la liberté humaine, et, pour ne pas soulever ici les hautes questions qui fixeront, plus lard, nous n’en doutons pas, les méditations des philosophas et des criminalistes, questions de moralité et do culpabilité, nous nqus contenterons, dans nos aperçus do romancier, de rechercher les motifs qui purent, à son insu, influencer la détermination de Giulia.

Quelle que fût la pensée de cctle femme, les événements qui s’êiaient rués à la fois sur son honneur n étaient point l'unique moteur de sa conduite.

Seule, eut-elle quitté la maison de son époux? Qu’un antre homme que Frédéric se fût offert à elle pour lui servir d’apjui, de défenseur et de guide, eût elle suivi cet homme? se fût-elle placée sous sa protection? se fût-elle appuyée sur lui?

Nou, sans doute.

Il y avait, dans le mot de fuite, un retentissement plus

impérieux que le cri des circonstances avec lequel il s’ôtait confondu, et ce retentissement avait été l’écho que le mot fuite, p.ononcè par la voix de Frédéric, avait éveillé dans le cœur de Giulia.

L’Aine n'est pas maîtresse de ses affections, elle peut quelquefois les sacrifier, toujours les combattre, elle no peut jamais les empêcher de naitre, jamais leur défendre d’exister. Malgré tout le respect qu’empruntaient aux idées de Giulia les liens sous lesquels elle s’etait placée, elle n’avait pu faire que les paroles de Frédéric n’évoquassent point dans ses souvenirs toutes les images du bonheur qu'elle avait trouvées dans ses premiers espoirs d’amour.

En ouvrant son cœur à ces impressions, la jeune femme n’avait cru que retremper son âme dans les illusions de son enfance; aussi aimait-elle profondément Fièdêric, qu’elle ignorait encore la nature et la violence de l’affection qu’elle ressentait pour lui.

C'était à cet amour que la nécessité, sous laquelle elle se croyait forcée de se courber, avait emprunté sa plu* grande énergie, quand elle avait cédé à la proposition de Frédéric.

Un seul instant elle était redevenue flottante ; ce moment avait été celui oit, prête à faire le pus sur lequel elle sentait qu’elle ne pourrait Jamais revenir, elle avait pris le portrait de sa mère.

Elle avait élevé au ciel scs yeux humides, et s’ôtait arrêtée; mais. Frédéric s’éiail encore trouvé près d’elle; et que sa voix l’eût moins convaincue que son regard ne l’eût fascinée, toutes ses irrésolutions s’étaient évanouies sous ce regard et à celte voix.

Appuyée sur le bras de cet ami, elle était sortie de la chambre, et, en sortant de cette chambre, elle était sortie du monde.

CriuiitTelle devant la loi, adultère aux yeux des hommes, elle n'a plus, pour reconnaître et protéger son innocence, que son amant, sa conscience et Dieu !

DIGKESSIO*

Les hommes sapérieorsmearent presque tous avec leurs idées ou pour leurs idées.

J. Dftritu.

Bien que le ciel offrît par endroits de vastes champs d’un azur vif, la soirée avait un caractère de tristesse qu’elle empruntait autant a la lividité des nuages qu'au froid pénétrant d’une atmosphère encore tout imprégnée de pluie.

Le soleil venait Je s’abaisser à l’horizon derrièru une zone mate de vapeurs. A peina si une fiange argentée y attestait sa présence ou du moiiiB sou passage, la campagne seule offrait l’aspect de la sérénité ell’imige de la vie.

Une brise fraîche passant sur I- s ülës en herbes, où retentissait la voix saccadée des cailles, les faisait ondoyer comme la surface d'un lac ; une vague senteur de nature et de fécondité émanait de la végétetion et semblait parfumer l’air des esprits de cette ^eve luxuriante.

Immobile sur un cheval qui, dans un galop facile, déployait toute la l> gère le de scs formes africaines, un officier de dragons parcourait en ce moment la roule de Courbevoie.

En vain le bel animal, tour A tour fatigué par la boue glissante des pavés ou par le defoncemeni du terrain imbu de pluie, quittait-il sms cesse le milieu de la route pour les côtés, ou leur f«»nd mobile pour la lignede grés, le cavalier laissant flotter les brides, semblait indifférent à scs caprices.

La pensée de cct homme était absorbée par des préoccupations bien plus graves !

Celle vengeance, qu’il épiait depuis tant d'années, allaitelle lui échapper encore? Quand Mouvrait de nouveau les bras pour la saisir, son ctreinte n'allait-elle embrasser qn une ombre? lui faillirait il recommencer encore une fois celte vie de dissimulation cl d'attente dont le masque avait usé sb vie?

Telles étaient ses réflexions : de l'impatience, de l'inquiétude, mais pas un remords!

BIBLIOTHEQUE POUR TOUS

Et pourtant le coup qu’il allait frapper devait être un coup i mortel; et trois innocentes victimes allaient tomber sous ce coup. — U ne ressentait pas un remords!

Un remords! pourquoi? st son action, au lieu de se revêtira ses yeux des couleurs du crime, y prenait au contraire celles d’un acte pieux?

Pourquoi? si l’éducation sur laquelle la société avait formé ses pensées, dès son enfance, avait pour lui paré le crime de la sainteté des premiers devoirs? Ei cela, l’éducation l'avait fait; et la société lui répétait : « Il faut ce sang pour » effacer la tache imprimée sur la porte de ta maison, itn- » primée sur le front de ton pere I »

Quelle est donc celte moralité de l'àme humaine, cire vile que pétrissent à leur fantaisie les passions ou les préjugés?

Si telle est la puissance que les mœurs exercent sur le cœur de l'homme, et si les mœurs sont filles des lois, comme les questions d'intrigues et de votes s'agrandissent et s'élèvent! quelle responsabilité doit peser sur celui qui écrit son mesquin intérêt sur le code de la justice! quelle responsabilité doit s'attacher nu philosophe et au publiciste, dont la raison s’égare dans les subtilités d'un vain équilibrisme, alors qu’elle pourrait effacer le crime des pages de la loi !

En promenant les regards sur la face ai diverse de la civilisation moderne, ue se sent-on pas involontairement frémir devant les fruits de morts proiuits par les législations qui se sont tour à tour étendues sur le inonde?

Egaré par l'égoïsme, l’on n’a jusqu ici envisage l'homme que sous l’un de scs aspects. L'on u’a point assez vivement compris que l'individu, par cela mémo que son existence isolee se trouve impossible, implique sons son unité l’existence de deux êtres : réire naturel et l'être social.

Qu’une civilisation n’est complète qu aiitanl qu'elle harmonie, pour le p us grand bien general, ou pour le plus j grand bien de chacun, ces deux conditions d’exister. Dans I un état organisé par les vrais principes, il n'est pou t d’oppression possible; le froissement que l'individu peut subir comme être isolé se trouve toujours cent fois payé par les développements qu’il prend avec l'être collectif.

Dans tout autre système, au contraire, l'intérêt individuel venant à prédominer sur l'intérêt commun, il y a nécessairement oppression : — oppression de l'ensemble par une de ses fractions, du nombre par une de scs unîtes, — unité d'homme, monarchie; — unité de caste, oligarchie et aristocratie; — unité de nation, empire, absolutisme de Ja conquête. — Or, tous ces étals constituent le règne de la violence, qu'ils s'appuient sur la force brutale ou sur la loi.

Et pourtant, tel a constamment été le caractère des prétendues civilisations qui ont tour à tour pesé sur l'homme: les législateurs, au lien de jeter leurs institutions sur la nature, les ont toujours moulées sur leurs intérêts; IVgoïsine du puissauta toujours été la pierre angulaire de ces édifices barbares.

Quand un individu s’emparant du droit universel a dicté des lois, il a fait trouer son mol sur les intérêts de tous.

Quand le pouvoir constituant a été l'usurpation d'une caste, cette caste a fait du droit commun le blason du privilège.

Quand un peuple, s'affranchissant de la domination de toute fraction intérieure, a pu conclamcr ses lois, ta patrie a été l'idole devant laquelle l'humanité a été sacrifiée.

Voilà l’histoire du passé! — Le régné de l'égoïsme sous toutes les formes, — toujours le règnu de l’égoïsme !

Et si des voix généreuses, des voix puissantes par l’intelligence et le cœur, se sont élevées pour eu appeler à la justice, les passions des oppresseurs et l'ignorance des opprimés se sont liguées contre ces réformateurs.

Ainsi périt Socrate, dont on ferma la bouche avec une coupe de ciguë.

Ainsi périt le dernier dos Grecques, sou» le bâton des sénateurs.

Ainsi périt Jésus, à qui le gibet ouvrit les bras pour qu'il pût embrasser le menue.

Et les apêlres morts, ce n*a point été assez, il a fallu flétrir les martyrs; on a voulu tuer leur gloire comme on Rvalt tué leur corps : la calomnie s’est traînée sur leur tombe.

Et selon qu’ils ont dû frapper le règne du crime par le fer ou par la parole, on a hurlé au blasphémateur ou au bourreau 1

Et comme si leur existence entière, existence de pureté,

de pauiy-elé et de dèvoùincnt, n'eût pas proclamé hau enient et saintement leur défense, ce peuple pour lequel ils avaient vécu, pour lequel ils étaient morts, ce peuple qu ils ont baptisé peuple avec leur sang, ce peuple ingrat a c ïô lui-même au blasphémateur et au bourreau.

Pauvie humanité! blasphémeras-tu donc toujours es saints?

Non, le souffle de la montagne a passé, après un long hiv ir, sur ce sol où Christ a seine la fraternité humaine, et si us ce souffle cette fraternité, germant l'égalité sociale, ron pt enfin le sol qui s'oovre pour engloutir les abus.

Joch suivait toujours la route sans que la chute du ci épuscule ou la pluie line qui tombait depuis quelques instants eussent pu interrompre ses rêveries, lorsqu’il en fut subi emenl arraché par l'apparition des toitures ardoisées do Courbevoie.

Alors il serra les brides, son cheval prit le trot, puis le pas, avec une vivacité à laquelle on eût pu mèconnai re sa nature arabe.

Arrivé à cet instant fatal , Joch voulut préparer la n anié e dont il ferait à Pielro sa confidence , sans exciter de défiance dans son esprit. La première reflexion lui insp ra une vive inquiétude ; ce ne fut qu'après avoir bien ueiri tous les semblants et toutes les expressions d'amitié don il entourerait celto accusation perfide, qu'il vil s’évanouir es difficultés dont elle lui avait paru entourée lorsqu'il l’avait aperçue à travers sa première pensée.

Des qu'il eut arrêté le caractère qu’il devait donner è aan entrevue avec Pietro, il fil sentir le genou à sa monture, et un instant apres il descendait a l’hôtel de son ami.

— Ton mai ire? dit-il à Giuseppe qui vint prendre la bride de son cheval.

— 11 est en haut , capitaine ; il vient de rentrer à l’instant.

— C’est bien !

Il monta.

v a oo

Il on est des douleurs vives comme do ces blessures profondes qui no jettent d’abord dans l'âuno u’une sorte de vertige sans soufrance.

Schiller.

Il y avait eu tant d’adresse dans les paroles du Corse, qu'elles n'avaient laissé dans le cœur de Pietro, ni le plus loger soupçon, ni le moindre dôme.

Le visage d'une pâleur safranée, les traits immobiles, mais décomposés, les yeux attachés au parquet , les bras pendants, le jeune officier était resté quelques instants atterré sous celle nouvelle.

Joch , l’air profondément affecté , se promenait dans la chambre et semblait attendre une réponse.

— Non, dit Pietro après un long silence, il ne faut point qu'on soupçonne mon départ. Joch , lu vas retourner tout de suite a Paris ; Giuseppe t’y suivra. Vous m’attendrez tous les deux chcx toi. — Vous entendez bien : — tous les deux chez toi.

Puis se reprenant :

—Si je n'y étais point à une heure du matin, loi, Giuseppe, lu viendrais me trouver à l’hôtel.

— Suffit, lieutenant.

Marcello comprit que Pietro voulait échapper aux soupçons que ce brusque voyage eût pu faire naître.

— Vois et juge L...

— Oui, je préfère partir seul. — Je vous suivrai dans un instant.

— Adieu donc.

Pietro lui serra la main avec cordialité.

— Adieu.... mon bon ami.

Ils se séparèrent.

Un instant après, le cheval de Joch , les flancs déchirés par l'éperon, galopait avec une rapidité que Giuseppe avait peine a suivre, et surtout à comprendre, si la raison n’en était dans le temps. ...

Comme Giuseppe ne trouvait dans son imagination aucun autre molli d’une telle course, il fut bien obligé de s’en tenir à celui-ci.

ÇEI COMMENCE DANS UNB AtBEROE

Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Et la vieille accompagna ces mots de son plus beau sourire :

une grimace a faire pleurer un enfant.

Hoffmann.

— A tout !— qui est bon ; je passe mon roi et deux carreaux ; — * lu es volé, mon vieux, avec trois que j'avais, ça me fait cinq.

— La mère I... reprit le perdant d’une voix timbrée par lo tonique du vin et de l'alcool ; et il frappa du fond de son verre l'cpaisse table de hétro, où quatre joyeux compagnons étaient assis.

« Platt-il ? dit une petite femme vive et rondelette, eu quittant l'àire où la retenaient les préparatifs du souper.

— Un litre !

— A mon tour, reprit un autre ; recule-toi un peu, Jacques, je me charge de la revanche. »

Et les cartes, dont l'usage avait épaissi les légers cartons, furent occupées par les nouveaux partners.

Ce fut alors qu’un étranger, enveloppé d'un long manteau bleu, entra dans ceite salle d’auberge. La maitrease de la maison, qui au même instant, une bouteille à la main, sortait de la cave, s'empressa de se présenter à cet inconnu, qu'elle accueillit avec une révérence et un sourire en rapport direct, tous les deux , Bvec sa position sociale présumée d'après sés habits. — Un large sourire et une révérence profonde.

— Fourrait-on, madame, se procurer ce soir une voiture pour Paris?

La réponse fut faite par l’un des buveurs, dont le mot voiture avait frappé l’aiteiuion et fait retourner la tête.

— Pas possible pour ce soir!.... nous ne nous mettons jamais en roule à cette heure-ci, surtout par un temps pareil.

L’èiranger, — c'était Pietro Falcom , — s’avança alors ver lui.

—El combien prendriez-vous, de jour, pour me transporter o Pans ?

— Ga dépend.

Le conducteur se leva. — Faudrail-il partir pour vous seul ?

— Pour moi seul.

— Dame, mon bourgeois!... ne donneriez-vous pas bien une piece de six franc* ?

— Voulez-vous atteler tout de suite, en voici quinze?

Le cocher sembla réfléchir. — Le temps elait affreux , mats la somme était beiie. L’air et la température de l'auberge, calme et tiede atmosphère qu'c gavaient la bonne chaleur de l'àtre et le fumet d’un souper délicieux, délicieux de l’appétit universel, avaient de puisantes séductions pour le pauvre diable , lout harassé des langues d’une journée

E luvieuse, et dont une eau froide Imprégnait encore les halls ; mais il y avau bien des heures de joie dons les quinze francs qui lui étaient offerts , et l’occasion de gagner pa-

reille somme ne se presemuu punit a un iuui ic» pus. — Que seraii-ce apres lotit? quelques heures de route, et une ond- ede plus. — Oui, mais les trois pièces de cinq francs sonneraient dans son escarcelle.

L'aurait de l’argent remporta.

— Si ça vous oblige....

Il quitta la table en prononçant ces mots , et la fin de la phrase fut abandonnée à la bienveillante interprétation de l'officier, qui eût pu la formuler hardiment ainsi : Vos trois pièces de cenl sous ne m’obligent pas moins ; — mais les prédispositions de Falcom ne tournaient point du lout , ce soir là, son esptil à la plaisanterie.

— Que cela se fasse donc vile.

— Dans un qnarl-U’beure je serai à la porte.

Conlre l’ordmnire , lo conducteur fut exact*, vingt minutes après cette conversation , la voilure roulait sur la route de Paris.

La nuit était d'une obscurité complété ; une lueur blanchâtre, dont étaient accidentés quelques nuages, indiquait seule la partie du ciel où se trouvait la luoe; mais celle lueur blafade avait , au milieu de ces épaisses ténèbres , quelques chose do saisistanl et de lugubre.

Bien que lo pluie eût cessé, le vent donnait toujours par rafales et toujours avec violence. Les arbres , dont les troncs, encore presque sans feuilles , dressaient des deux côtés de la route leurs bras noirs , grelottaient aous ce souffle glacé. ..... ,

A entendre les bruissements prolongés de la brise et le claquement des branches .qu’elle choquait les unes contre les outres, l'imagination , dominée par l’influence de celte sombre soirée, tût pu prendre ce bruit pour celui d’ossements de squelettes, dont les murmurent de chaque bouffée eussent paru les gémissements.

Ces causes attristâmes n’avaient éveillé aucune impression dans l'âme des deux voyageurs , en ce moment bien diversement préoccupés.

Le cocher, après avoir demandé au militaire , plus par habitude sons doute que par politesse, si la ftimée de tabac ne l'incommodait pas, avait tiré de la coilfe de sa casquette en peau de loutre une courte pipe, à qui ses longs service* avaient donné une précieuse couleur d’çbéne, Cl un sachet de cuir, amulette qui ne la quittait jamais ; puis, son brûlegueule allumé, pardon ! il s'ètail pris gravement à savourer la vapeur de cet opium bâtard , que nous frelate et nous brocante notre divan occidental.

Pietro, enveloppe dans son manteau, s'était jeté dans un des angles de la voilure.

Si l'obscurité eût permis de distinguer l’expression répandue sur son visage, le regard se fût arrêté sur une sombre impassibilité.

Les transports que lo jalousie avait soulevés dans son cœur avaient perdu leur exaltation fiévreuse ; un instant de douloureuse atonie avait succédé à leur crise. Tous le* sentiments que l'annonce fatale de Joch avait froissés saignaient en silence dans son coeur.

A mesure que les images qui d’abord avaient assiège sa noire absorption, s’étaient adoucies , s’étaient éloignées , les souvenirs avaient reporté sa pensée do ce présent sur son passé &i calme, et il avait senti dans son cœur un grand regret.

Quelle folie à lui , qu’emportait une profession aventureuse , d'avoir voulu lier sa vie è une destinée et à un honneur, dont sa destinée et son honneur étaient devenu* solidaire* 1 Quelle imprudence d’avoir été choisir une jeune fille dont l'existence, ensevelie dans une fie lointaine, était restée sans déffnse contre la séduction , pour l’exposer , elle simple et vierge comme ses montagnes , au sein d’un monde dont tous les éléments vieillis sont en lutte, d’avoir jete cette fleur délicate au aouffle empoisonne d’une société mourante !

Et au milieu de ces rêves, cette société lui était apparue, non plus parée de diamants et de fleurs , à travers l’éclat de ses fêtes, mais dépouillée de ses dentelles et de >ea blondes, nue , avec les deux grands ulcères que lui a faits le harnais de sa civilisation usée , la prostitution et l’adu itéré.

Toutes ses clasBea s’offraient à lui le cœur gangrené de cette double lèpre : toutes , depuis l’oristocralie jusqu’au peuple.

La prostitution et l’adultère partout : là pour tm morceau de pain . là pour une robe , là pour un équipage , là pour un palais ; partout , dans l’hôtel doré comme dans la boutique, dans l’échoppe boueuse comme danslo froid grenier.

àoogle

BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS

et parlant jetant lo masque, marchant la lê:o haute, le jarret tendu. la taille droite , tou jour» (et.' , toujours applaudi ; u’il discute à la tribune, qu’il déclame au théù'.re, qu’il isserte dans les livrer ou qu'il se dandine dans les salons ; posant en céladon, parlant un roi, trônant en nmître !

Et devant cette corruption universelle , Pietro , voyant le mariage attaqué plus encore par les faits que nar les déclamations ou les raisonnements, se prcnnji à chercher los causes de cette désorganisation, et a se demander si un arbre sain et bon pouvait bien produire tant de fruits empoisonnés, lorsque la voiture, en s’arrêtant brusquement , vint interrompre scs pensées.

On niait arrivé à la barrière de Paris.

— Quelle rue, monsieur? dit le cocher au militaire, dès que l’agent de l'octroi eut terminé sa visite.

— Rue de la Cerisaie, 6, répondit l’officier, et le cheval, excité par le foin t. reprit son trot habituel.

Cette interpellation fil sortir Falcomde l’espèce de marasme moral on l'avait jetc l'épuisement dont avait été suivie la violence de sa crise ; te sang se reporta à sa tête et à son cœur , et cette jalousie , que la réflexion avait semblé un moment fléchir , revint avec toute son ardeur de vengeance.

ah!

La vie de la femmo n’est qu'un long acte de soumission et de foi. C'est la religion, Fulgence, qui préside à notre éducation de jeune tille. Ce qu'elle nous enseigne, nous ne pouvons le discuter, nous devons le croire en attendant la preuve, et la prouve en est là-haut.

Madame Rote Deschamps.

Orne heures !...

Elles venaient d’ôtre frappées par l’horloge do l'église Saint- Paul, à laquelle l'Ilôtul-dc- Ville, la tour Sainl-Gervüis et vingt autres sonneries, avaient répondu cotnina autant d'échos.

Fidèle à scs vieilles habitudes, le quartier de l’Arsenal, quartier de rentiers et do petits marchand*, d ouvriers et de vieilles filles, avait fermé depuis longtemps scs boutiques, et s’était endormi bourgeoisement à l’heure traditionnelle du couvre-feu, — exact et paisible comme jadis.

Aucun bruit ne se faisait plus cniendre que celui des giboulées tournoyant dans la rue aux intermittences de la b.se, le grincement des réverbères, qui, battus par le vent, faisa eut crier leurs poulies, et le clapeuient des gouttes d’eau qui cinglaient contre les vitres.

Depuis longtemps d«‘jà, le frôlement d'un fiacre sur la boue n’avait fait retentir ces rues.

Une lampe de bronze, dont la mèche charbonnée ne jetait à travers son globe de cristal dépoli qu'une lumière fascayante, éclairait «Jura d’une lueur si faible les draperies cl les rideaux jaunes d'une chambre au premier, sur la rue de la Cerisaie, que, si un passant eût porté ses yeux sur ces fenêtres, il eût pu croire que c'était une veilleuse dont la clarté douteuse dormait près du lit d'un malade, peut-être aussi près de l'alcôve ou reposait une jeune femme, heureuse de sea rêves de tendresse, languissante, émue.

Cette lumière éclairait une scène dont le calme apparent recélait des émotions bien profondes.

Aux jeux doinbrcs qui se projetaient par Ions chauds, ou baignaient d'une molle obscurité les parties les plus éclairées de cette pièce, vous eussiez songe d’abord aux belles eaux fortes dus écoles hollandaises et flamandes; si votre œil en eût sonde les clairs obscurs, il eut pu distinguer, dans le fond, un Jeune homme achevant de ficeler plusieurs malles, Cl, prés de la cheminée, assise dans un fauteuil dont les deux bras portaient scs coudes, les mains jointes sur sa ceinture, une femme toute jeune, qui. la tète abaissée sur son sein gonflé de soupirs, lenail se* veux fixés sur le foyer, sans que les fl i ni mes qui, colorées et capricieuses comme comme celles du punch, , ouatent sur la braise, pussent y aviver un seul regard.

A l'expression do douteur répandue sur celte figure, dont

le morne abattement annonçait, confondues, la résignation et la souffrance, on sentait que toutes les pensées devaient rouler dans cette tète amour d’une seule douleur.

Le jeune homme vint bientôt s’asseoir auprès d’elle ; leurs regards se rencontrèrent; un sourire effleura légèrement leurs deux bouches, une étincelle brilla dans leurs yeux; mais ce sourire et cette étincelle recélaient tant de souffrance secrète, que l’on eût dit, de l’un, qu’il se dégageait d’un cœur ulcéré, comme l’autre brillait à travers une larme.

Ils restèrent ainsi quelques instants, sans que, pour se comprendre, ils eussent besoin d’autre expression que leur silence.

Frédéric dit enfin :

— Tout est prêt, Giulia.

Puis après avoir regardé la pendule:

— Une heure encore !

Guilia poussa un soupir.

— Vous êtes bien triste, mon amie!... Ne souffrez-vous pas?

— Je ne souffre pas...

Comme au triste accent avec lequel elle avait prononcé ces paroles, Frédéric avait attaché sur ses traits des regards pleins d'inquiétude et de défiance, elle ajouta :

— Pourtant!...

En prononçant ce dernier mot, elle éleva douloureusement ses yeux vers le ciel, et les rebaissa sur Frédéric en continuant :

— Mon sang me brûle! toute pensée m’effraie; je n'ose regarder dans l'avenir.

— Pourquoi y regarder aussi ? Peut-on bien juger quand on souifre ? Laissez faire le temps.

Après s'étre arrêté un instant sur ces derniers mots, il reprit d’un ton plus ému :

— Si le dévouement d'un homme, qui serait heureux de se sacrifier pourvu qu’il souffrit pour vous, peut apporter quelques consolations dans votre àme, du moins, madame, ces consolations ne vous manqueront pas.

— Mon Dieu !...

— Ne vous plaignez pas ainsi, vous ne savez pas tout le m8l que vous me fuites; cor enfin, c’est mot qui suis la cause de votre malheur...

Giulia l’interrompit avec reproche.

— Frédéric, vous ne songez point à moi, vous ne tenex pas compte de ma position, de ce que je fais, de ce que j'endure, moi faible femme!

Elle soupira profondément. Frédéric, rêveur et silencieux, tint quelques instants ses regards attachés sur elle, puis :

— Vous avez raison, madame, il est des déterminations, toutes forcées qu’elles soient, que l’on ne prend encore qu'avec peine; quelque lourdes que soient les chaînes, il en coûte toujours pour les rompre quand les préjugés en forment les anneaux; quand, sur ce qui n’est que sujétion, notre éducation a écrit: devoir. Mai» s’il faut un moment de résolution pour les briser, le courage doit-il manquer, Giulia, quand c'est une nécessité surtout? Le prisonnier regret te -i- il le boulet auquel la loi a rivé sa vie?

— Il ne le regrette pas, il fait bien, lui; qu’il rejette scs fers, on les lui a imposes; mais moi, je les ai acceptés, je les ai choisis.

— Dues qu’on vous a trompée. Ignorante du monde, ignorante de lo via, dans l'àge où tout était inexpérience pour vous, où votre àme, sans passions encore, était pour votre bon ange un mystère; car vous étiez ainsi quand on vous a fait décider de votre sort...

La jeune femme, étouffant un soupir, éleva légèrement les yeux, comme si elle eût voulu prendre le ciel pour garant de la vérité de ces paroles.

Frédéric poursuivit:

— On vous a parlé de bonheur, et sans connaître cet avenir, confiante en ces paroles, confiante en vos désirs, vous vous y êtes élancée avec ivresse. Pouviez-vous savoir, pouviez-vous deviner, pBr la vie si bornée de la jeune fille prés de sa mère, la nouvelle existence que vous alliez commencer? Pouviez-vous la deviner, vous qui n'aviez pu l'entrevoir qu’a travers vos instincts et vos rêves? Maintenant même, la connaissez- vous, dites? la connaissez-vous bien?

— Je la connais trop?

— Mais complètement? non; il suffit de réfléchir sur le cœur humain pour deviner qu’il faut longtemps étudier, douleurs par douleurs, cette vie, où un asservissement in-

frangible pétrifie toutes les affections de l'àme, avant de la savoir tout entière.

On vous présente un homme qui a (ont intérêt à cacher ce qui pourrait vous éloigner de lui. Vous le voyez quelques mois, quelques années, qu'importe! chaque jour no prouve-t-il pas è ceux qui ont le plus fréquente le monde, qu’ils sc sont trompés sur des amis dans le cœur desquels ils avaient toujours cru lire? — El I on vous dit à vous, malheureuse enfant, que vous connaissez cet homme, et vous le croyez, et l’on vous unit. Alors vient l'avenir.

La voix du jeune artiste continua avec un accent pénétrant, dont la mélancolique poésie IH palpiter toutes les fibres du cœur de la pauvre Corse.

—Le ruisseau plane et pur souriait à vos yeux, vous avez voulu y baigner vos pieds; mais sa rapidité lissait seule sa surface, et voilà qu’il vous entraine. Faut-il qu’il vous engloutisse sans que vous cherchiez â vous reprendre à ses bords?

Giulia l’écoutait avec un assentiment plein de tristesse.

— Celte lutte n’est point égale entre nous;éj>argnez-tnoi, lui dit-elle enfin.

— Est-ce trop exiger que de vouloir vous consoler?...

Giulia, se redressant, posa légèrement sa main sur l'épaule de Frédéric, et lui répondit avec effusion ;

— Je vous rends justice, Frédéric; c'est bien â vous de frapper de votre raison ce que nos mœurs oui de faux et d’odieux; c’est généreux à votre cœur d'offrir un appui à Cette femme qui se sent faillir à la peine : et moi aussi, quand je descends froidement dans mon âme, je me dis parfois qu’il n’est pas juste que l’erreur d'un jour dessèche et brise . toute une destmèe; que l’on peut rejeter le fruit dont l’éclat vous a séduit d’abord, quand son écorce vermeille ne renferme qu'une cendre amure. Oui, je me lo dis; mais quand il faut agir, la force me manque.

— Pourquoi ?...

— Ab! pourquoi! repril-elle avec tin soupir, c’esl que, voyez-vous, celle voix nouvelle est alors bien faible au milieu de celles qui ont toujours retenti dans ma vie, celte pensée bien vacillante au milieu de toutes celles que l 'éducation a semées et qui ont vieilli dans mon cœur ! C’esl une goutte d’eau douce et pure qui tombe dans la tncr...

Elle lit une pause avant de reprendre:

— En vous, messieurs, l'éducation mûrit l'intelligence, développe tes pensées; c'est à la tête qu'elle s’adresse. Pour nous femmes, elle ne s’attache qn’au cœur. Vous raisonnez, vous, c’est juste: vous devez commander ; nous , nous devons obéir ; on nous fait sentir et croire ; à p* ino nous laisse i-011 quelques instincts qui flottent et s'eteignent dans les convenances et les nécessites de la société. Voila ce que l'éducation nous (ail toutes.

— Eli bien ! c'est une dégradation morale à laquelle vous devez vous soustraire ; il le faut... veuillez-le donc.

— it est bien dillicile de se raidir dans des liens imposés dès l’enfance, et que chaque jour a lissés de nouvelles impression*. Que peut noire frô e raison contre une foi où se résume toute notre vie ? Si nous nous ariêlons à d'autres pensees, ce u’esl qu’avec délia u ce , qu'un instant, presque avec remords.

Et après avoir posé sur Frédéric des regards qu’elle abaissa aussitôt :

— Peut-ou briser un autel oùi’on s’est prosterné tous les jours ?

— Vous vous abusez vous-même; vous vous complaisez dans voire malheur. Non, Giutia. vous ne pouvez vous attacher â des idées qut ont flétri tout ce que vous aviez de plus doux sentiments dans l’àtne, et qui les flétriraient tou jours; puisque vous reconnaissez leur fausseté , c’est un ? bon signe, il sera facile de les arracher de votre cœur.

— Peut-être; mais il en restera toujours assez de racines pour que rien n’y puisse venir après.

Il se lit un moment de silence que Frédéric interrompit par ces mots, qui semblèrent la continuation des réflexions auxquelles Ve uni abandonnée sa pensee :

— Je conçois; ce serait lolie de vouloir triompher en un jour d’impressions qui dominent toute votre existence : elles s’en iront à la longue. Le temps, qui efiace tout, les effacera ; nous, nous chercherons des distractions qui reposent votre âme. Aucun lien ne nous enebaino à lu France, nous voyagerons.

El il sembla attendre une réponse à l’interrogation, qui se trouvait moins dans scs paroles que dans le regard qu’il a vuit fixe sur les yeux de son amie.

— Frédéric, vous êtes bien bon !...

—Nous parcourrons les Alpes, le Tyrol, l’fialie : l’Italie !... belle contrée... Oh I Giulia , la poussière des vieux Romains y produit autre chose que des lazzuroui et des fleurs, allez! El I Espagne, c’esl là qu’est la poésie, dons ses villes et dans ses sierras, comme dans l'œil noir de ses femmes ; comme dans son ciel où rayonne l’amour; et puis vienne le jour: 8 es hommes sont aussi d une bonne nature. Nous parcourrons l’Espagne. Maîtres de nous, comme les oiseaux depass 8 ge, nous pourrons. comme eux, suivre le printemps ; et an milieu de celte nature toujours chantante , chaude , cpanome, dans une atmosphère de lumière et de parfums, chaque jour viendra asaérencr votre âme; car le bonheur, Giulia, comme l'infortune, possède un charme contagieux.

— Frédéric, dit la jeune femme, dont l’œil sembla rayonner sous ses larmes , qu’il me faudra de reconnaissance pour m'acquitter envers vous! Vous joignez votre sort à ma destinée sans appréhender qu’elle ne le brise ; vous voulez, pour l'adoucir, partager mon malheur ! C'est bien, Frédéric! Et moi, que puis-je? Je n’ai pas mémo mon cœur à vous offrir.

Le jeune homme comprit, malgré ces paroles, qu’il y avait autre chose que de la reconnaissance dans l'émotion avec laquelle elles furent prononcées.

— Vous pouvez tout, madame ; un regard, un mot de vous, c’est assez pour payer ma vie. Vous ne me devez rien , je vous dois tout. Que serais-je sans voua? C’est à moi de vous consoler et de vous bénir, puisque , loin de me repousser , vous tne permettez de rapprocher ma vie de votre vie. Seulement, si votre avenir devient mauvais, diles-moi que vous ne m’en voudrez pas de l’avoir voilé ; diles-moi que mon amour.... maintenant, non, c’est peut-être impossible : je ne le demande pas ; mais plus tard , diles-moi que mon amour, s'il ne crée pour vous du bonheur, pourra du moins, en consolant votre cœur, y réveiller de la tendresse.

Giulia , les yeux baissés , ne rompit point son silence ; mais sa main , que Frédéric avait saisie , s’oublia dans les mains brûlantes de son amant.

— Vous ne répondez pas?

Elle rougit, mais elle resta muette.

^ — Vous avez raison... Qu’ai-je le droit d’exiger de voua? Si vous souffrez, j’en suis cause ; je me suis jeté dans votre destinée pour la détruire ; et vous , toujours bonne , loin de me maudire , vous trouvez encore pour moi de douces paroles ; vous prenez pour appui le bras qui vous a fait tomber. Je suis un insensé , vous êtes un ange ! non , no m'aime/ pas , c'est moi qui vous aimerai ; j’entourerai de tant de tendresse votre existence , que j’ai flétrie , qu'elle rassemblera à ces jeunes platanes brûlés par un coup do soleil, mais qu’une liane entoure d'une végétation si puissante, que l'arbuste desséché semble et se croit encore dans sa floraison première.

: Giulia parut émue.

î —Frédéric, comme votre tendresse est ingénieuse pour me consoler ! Que votre voix sait bien pénétrer dans l'àme I Frédéric, Je vous admire et vous révère; vous êtes là, prés de moi, comme mon bon esprit pour faire briller un éclair de bonheur a travers mes larmes ; pour me donner de la : force, quand je sens mon cœur faillir ; pour me soutenir uand je me sens chanceler. Je vous aime, mais cette lenresse est si chaste et si sainte, que ce serait un sacrilège de ta profaner. Frédéric, soyez mon ami, soyez mon frère ; quand d’autres liens n’exisieraient point pour moi, si jamais je devais vous appartenir, je craindrais dQ moins vous aimer.

Frédéric sentit un frisson de bonheur; ses yeux, laisenls de larmes , se lixèrent sur ceux de Giulia , qui , souriante et tr.ste, le regardait avec le calme d’une affection céleste.

Après un moment de silence, elle reprit :

— Voua me faites comprendre que de douces émotions peuvent traverser les plus vives souffrances... Frédéric J je I crois que si la mort me frappait en ce moment, jeluidirais : Merci.

Elle fil une pause. Cette pensée de mort voila ses traits d’une douce mélancolie où son àtne parut se recueillir.

Lejeune homme la regardait avec etounement, quaudetle reprit :

— Devant elle plus de souvenirs, plus de craintes; oui, plus de passé, plus d'avenir! Frédéric, je voudrais mourir maintenant!

— Rej'-lez ces idées.

— Je pourrais alors descendre dans mon cœur sans crainte, je pourrais lui obéir sans remords. Toutes les affections sout pures devant la mort, elle délie et absout.

BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS

El anrè* l'avoir regardé avec tendresse :

— Si nous pouvions mourir ensemble !

Les yeux de Gmlia sciaient arrêies sur une boîte de pistolets , ouverte sur uu gucrninn, près d’un saede nuit.

Celaient des armes magnifiques ! uq bois des fies d’un travail admirable, des canons de Lepage , tordus , rubanés et damasquines rn or: une folie de jeune homme !

Frédéric sourit.

— Ces pistolets sont-ils chargés? dit Giulia.

— Un seul l’est.

— Celui-ci ?

— Oui , je pense.

Elle prit l'autre. Ses regards semblèrent caresser ces armes , dont la couleur bronze sombre faisait ressortir la blancheur et la délicatesse do scs doigts.

— Vous, Frédéric, n'avez-vous jamais souhaité la mort î

— Jamais je u'ai désiré mourir ! repondil-il d’un tou légèrement empreint d’indiffèrenco.

— Jamais?

— Quelquefois pourtant celte idée-là, s'est présentée dans mes rêves ; mais éloignée , vague , poétique : une mort à deux ; non pas la mort comme on la représente , un squelellequi vous abat d’un coup de faux, cl fait de deux amants deux cadavres livides, mais une belle fee qui vous sourit et chante, vous herse comme une mère ses deux entants , et vous vous endormez tous les deux avec des mots d'amour daus la bouille, et dans la voix des soupirs que doit effacer un dernier silence. Voila, comme je l’ai rêve ; mais immédiate, menaçante, jamais !

— Avec moi vous plairait-elle?

— Ce serait du bonheur.

— Est-ce bien vrai ?

— Oui. .. Comme vous dites cela I «.

— Voulez-vous que nous mourions ensemble ?

— Enfant !

— Oli sérieusement I ce serait pour moi un moment de bien douce ivresse. Tous les obstacles qui nous séparent , une balle peut les briser; mes serments, mou sang les effacerait tous ; je pourrais vous aimer, Frédéric , sans que l’ombre... de l’autre, se glissât entre nus deux cœurs. La mort! c'est la grande libératrice. Tout le mal que les hommes ont fait , elle le repare; elle relève de tous les serments, elle casse tous les arrêts , elle affranchit, elle libère ; pins d'entraves, pins de joug devant elle. Frédéric, ce serait bien doux de s'endormir , comme vous le disiez tout-à-l'heure , su parlant de tendresse , moi appuyée sur vous, vous penché sur moi , de nous endormir ainsi pour nous résilier dans un monde meilleur , de se dire adieu dans la vie en se donnant rendez vous dans l’éternité. Oui, ce serait bien doux I Le voulez-vous, dites ?

Lui prenant la main :

— La mort ne séparé point , Frédéric , elle réunit.

E le le ri-gerda avec un irisle sourire , a qui l’exaltation qui rayonnait dans ses yeux donna l’expression de la convictiou la plus profonde, et le ressort do* la batterie cria sous ses doigts.

— Le voulez-vous? répéta-l-ciie ; je vous tuerai et me tuerai après.

Et ce disant, elle avait dirigé le canon du pistolet sur la poilriue de son amant.

Frcdeiicne croyait point l'arme chargée; un mouvement dont il n’eut poiut conscience lui en fit cependant détourner vivement la direction. .

Une delonuiion violente se lit entendre.

La lampe fut bruce; uu nuage de fumée emplit la chambre, les morceaux d une vitre résonnèrent dans la rue.

— Ah l...

Giulia, éuerdue, pâle, l'œil hagard, se dresse, poussa ce cri, et tomba lourdement sur le parquet, comme si la halle eût ricoché sur elle.

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