ENTREZ, S’IL VOUS PLAÎT
..... Faites!...
Victor Uugo.
La chambre de Frédéric offrit en ce moment un tableau dont le bruit extérieur et les lueurs fugitives du foyer rendaient le silence et l'obscurité plus mystérieux et pius terribles.
Les clartés follettes qui s’élançaient par intervalles du milieu des braises jetaient leurs reflets blafards sur une pâle ligure doul les cheveux dénoués dataient leurs boucles noires sur le tapis, et s'allaient souiller jusque dans les cendres.
Auprès d’eilo riait un homme dont la lueur mourante des chai bons éclairait a peine les pieds.
El pas uu sanglot! pas une pluiute! pas un soupir!.., à l’extérieur seulement, un bruissement confus de rumeurs et de cris.
Frédéric, debout dans l'ombre, la télé avancée, les bras tenlus, écoulait, dans une immobilité complète, tout ce qui se disait, tout ce qui se faisait sur le carré; l'inquiétude suspendait sa respiration, le biuit de ses artères irritait son impatiente : il eut donné la moitié de son sang pour faire taire les oscillations bruyantes de son cœur.
Les murmures s’élevèrent, des pas précipités se firent enteudre; sa crainte devint si vive, que son cœur cessa de battre un instant. Le bruit approchait toujours; il s’arrêta enfin.
Plusieurs coups retentirent à la porte.
— Qui frappe ici?
— Ouvrez! ouvrez!
— Qui è es-vous? que voulez-vous?
— Ouvrez! ouvrez! reprirent des voix nombreuses.
— Si c’est l’explosion qui vient de retentir qui vous in* quiète, soyez sans crBinle ; un pistolet que je louchais sans précaution est parti dans mes mains. Cette imprudence a elè sans suite, ne vous effrayez doue pas.
— Mais ce en. celle cuute? dit une voix sourde et tremblante, celle sans doute du prudent garde national.
— Il faut qu’il ouvre ! ajoutèrent ü’un ton résolu les plus hardis, que venait de fixer cette remarque.
— Il faut qu'il ouvre ! répéta la foule entière.
— Messieurs, je vous déclare encore une fois que celle détonation n’a produit aucun malheur; jo vous lé déclaré sur ma parole....
— S’il n’est pas arrivé d’accident, rien ne peut vous arrêter; dissipez notre inquiétude : vous n'avez qu'à ouvrir.
— * La parole d’on homme d'honneur devrait avoir auprès de vous quelque poids, je pense; mais ptiraqu’elîc vous parait san* force, je vous déclare que je n'ouvrirai pas.
— Cette obstination est inconcevable.
— Ou plutôt elle explique tout.
— On ne tire point par imprudence des coups de pistolet durant la nuit, repartit avec profondeur le milicien de l’ordre public.
— Il faut le forcer à ouvrir.
— Ouvrez! ouvrez l répéta de nouveau la foule.
— Je n'ouvrirai pas !
Ces mots furent criés avec un accent de colère et do menace.
— Il faut enfoncer la porte.
— Oui f oui!
Les prunelles de Frédéric dégagèrent des étincelles. S’élançant par-dessus les malles qui se trouvaient dans la place, il fut d'un seul bond devant le seuil.
— Ahl vous enfoncerez la porte!
En prononçait ces paroles d’une voix tramante et décomposée, il croisa ses bras en balançant d'y ri air de menace la partie supérieure de son corps, comme s'il au fût déjà trouvé face à face avec la multitude.
— Je vous attends là.
Puis, après un court silence :
— Et d abord, personne no vous appelle, n’est-ce pas? Eh bien! nul homme au monde n’a lu droit de pénétrer a celte heure, sans ina permission, dans ce lieu. La nuit, tout domicile est sacré, et cette chambro est mon domicile. Il me reste un pistolet charge ; le premier qui franchit ce seuil, j’en jure sur mon houneur, tût-il mon meilleur omi, fût- il mon frère lui-même, Je lui brise la tète comme a un voleur.
On garda le silence.
— François peut vous dire, poursuivit-il , si je suis homme à tenir mes promesses ! — Maintenant, entrez, s’il vous plaît.
François fut flatté de la distinction qiTà son estime établissait, eu sa faveur, l’interpellation do M. Frédéric.
Il le connaissait depuis cinq ans qu'ils étaient tous deux entrés dans l'hôtel, Frédéric comme locataire, François comme domestique de l'étage mémo où celui-là prit un logement; et depuis cette époque, il admirait si sincèrement la douceur et la conduite du jeune artiste, qu’il le citait à chaque instant comme un modèle de sagesse et de bonté : aussi, dans cette circonstance, s'il avait élevé la voix, ç’avait toujours etc comme médiateur et avec des paroles conciliatrices.
Les explications qu’il donna, jointes à l’effet de la dernière menace, produisirent le résultat qu’en attendait Frédéric. Les injonctions des plus hardis s’effacèrent sous les réflexious des plus sages.
— C'est certain, fit remarquer sans doute un légiste, le Code est précis; puisqn'à l'intérieur personne ne réclame de secours, ou ne peut le forcer d'ouvrir.
— Si c’est la légalité, ajouta en serrant et en allongeant scs levres le soldat bourgeois, je u'ai plus rien à dire.
Quelques rumeurs ayant accueilli ce revirement subit de détermination, le premier Interlocuteur reprit :
— Pas de scandale, messieurs! savez-vous qu'en forçant celle porte, même en présence de l'autorité, vous pourriez vous embarquer dans une méchante affaire?
— Il est dans son droit.
— C’est inutile de faire une scène.
• S’il est arrivé quelque malheur, demain on le saura toujours.
— Sans nul doute; on fera ce que l’on voudra, moi je me retire. Bonsoir, messieurs.
Mille autres réflexions calmèrent graduellement celle tempête d’hôtel garni, à laquelle Frédéric avait jeté son quos ego..., comme ne manquerait point de dire un professeur de rhétorique.
Les conversations à voix bssse succédèrent encore pendant quelque-» instants à l'agitation et aux clameurs; les portes se refermèrent tour à tour, et la maison, un quartd’heure après tout ce bruit, était rentrée dans sa quiétude première.
DOULEUn PIEUSE
Quelle angoisse déchirait son court
Le Stabat.
Frédéric put donc enfin respirer !
Son émotion était si vive, qu'il fui contraint, pour ne point tomber en regagnant la cheminée, de s'appuyer un momeut de In main droite sur le dossier d’un fauteuil, tandis que, la tête en arrière et les yeux demi-fermés, il inclinait son torsesur sa main gauche, fortement serrée contre son cœur* comme s'il eu eût voulu comprimer les battements.
Cette e:>pèce de vertige ne dura pas.
Il s’avança vers Gilllit. Agenouille près d’elle, il tint élevée dans ses mains, durant quelques instants, celle tête dont les flammes du foyer par leurs lotis mobiles et ternes, dégradaient ei assombrissaient la pâleur.
La respiration de la j< unc remine était interrompue, les pulsations de son sang avaient toyiüc; si une agnation nerveuse n’rût fait trembler ses lèvres, et n’eût tourmenté ses membres de brusques mouvements, rien en elle n'iûl accusé la vie.
Frédéric, la soulevant dans ses bras, la porta avec précaution, comme une mère son fils endormi, et la déposa doucement sur le lit, comme s’il eût craint de rompre son sommeil.
Deux bougies furent aussitôt allumées.
Ceries, il y avait bien de l’effroi, bien de la souffrance dans l’âme de Frédéric; une angoisse bien vive devait serrer ce cœur plein de dévoùiueiil et d'amour, à l'aspect de cette femme aimée, dont le corps raide et froid ne semblait plus tenir à l'existence que par la douleur.
Oui, certainement!
Eh bien ! il y avait tant Je beauté dans ce visBge, où l'âme» en lu fuyant, avait répandu une si suave langueur ; un charme tellement indelinissahle de tristesse entourait de son auréole celle tète dont une expression dolente semblait avoir estompé tous les traits; celle nuire chevelure, dont les flots noyaient les épaules de Giuiia, donnait, par son répulsif bitumineux, tant de relief à leurs formes jeunes, riches et naïves, que Frédéric s’arrêta immobile devant elle, non avec le sentiment d’admiration que l’on porto à toute belle femme, non avec ce frisson d'enthousiasme qoo l’on éprouve devant les merveilles d'un marbre animé ou d’une toilu vivante, non; mais avec piété, avec cette ferveur religieuse dont une intuition celeste nous saisit et nous transporte l'âme.
C’est qu'il y avait plus quo la jeune et belle femme dans ces lignes larges, dans ces formes harmonieuses.
Ces épaulés soyeuses, ces contours chastes et satinés qui s’échappaient des gazes déchirées, comine les pétales d'utie rose unique des sépales de leur bouton, à défaut de voile, empruntaient tant de pudeur à ia samteto de la souiïrance, que pour ce jeune homme, dans le cœur duquel l'amour, en s'épurant, avait pris le caractère d'un culte, elles avaient la chasteté de ces créations célestes qui, dans leur nudité même, résument ce que, dans son essence, renferme de plus candide et de plus pur la virginité.
Frédéric, dominant celte impression première, se hâta d'offrir à Giuiia les secours que réclamait son étal.
Un flacon d'eau de senteur était sur sa cheminée, il lui en baigna les tempes et les lèvres ; l’action aromatique de l'essence, ou l'impression de froid qu’elle produisit en s’évaporant, rappelèrent dans ses yeux ter lies- quelques lueurs de vie.
Une agitation nerveuse commença à la saisir. Par un mouvement dont sa raison sembla pourtant n'avoir aucune concience, elle se dressa sur son séant, passa ses deux mains sur son visage comme pour en écarter un voile, puis les appuyant cd amère alin de s'en faire un appui, elle tint scs yeux h»gards fixés sur le jeune homme.
I Frédéric sentit nn frisson secouer tous ses membres. Il y I avait quelque chose de si morne dans les regards de plomb ; attaches sur lui, il y avait tant d'inertie dans celte physionomie effarée, où la vie se reflétait sans intelligence, qu une pensée de folie vint glacer son âme.
11 crut, en se rapprochant de celte femme souffrante, pou-
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voir la calmer par des caresses; mais elle, les yeux toujours rives sur lui, se reculait tremblante, comme si elle eût redouté son contact.
— Giulia ! mon amie !
Il voulut lui donner un baiser; elle poussa un cri faible, mais poignant, comme celui d’un bouvreuil que l’on étouffe, et retomba ssns mouvement sur l’oreiller.
Il pâtit : ce ne fut plus de l'émotion ni de la douleur qui se peignirent sur ses traits, ce fut de la terreur, de l'épouvante.
Que la mort vous ravisse une femme aimée, c’est un brisement de cœur bien terrible; mais telle est l’àrne humaine, que, comme la tombe dans laquelle est déposé le cadavre, s8 surface nue et froide finit, avec le temps, par se revêtir de verdure et de fleurs.
Mais que ls mort respecte le corps en frappant l’intelligence; que l’animation brutale survive dans le cœur glacé et dani le cerveau inerte, que peut éprouver celui qui avait entouré cotte femme de tous les sentiments les plus divins, devant cet être tombé dans la nature au-dessous de la brute, dont il n'a plus les instincts, au-dessous de la fleur, dont Il n'a pas les parfums!
Il voulait se soustraire à cette effrayante pensée.