‹ Les deux martyrsChapitre 17 sur 33 · USURES D’OUBLI · texte numérisé non relu

USURES D’OUBLI

Si elle allait mourir!

Alfred Ttnnyson

L’état de Giulia était devenu pin* effrayant.

Des crispations spasmodiques agitaient tous sesmombres ; des crampes tourmentaient ses jambes de tensions douloureuses; ses bras se tordaient <J8tis ses longs cheveux dénoués; sa respiration stridente et oppressée, le grincement de ses dents, ses yeux renversés, la congestion du sang à son vidage, lotit annonçait une crise dernière, mais sous laquelle elle pouvait succomber, la pauvre enfant I

Frédéric, penché sur elle, voyant les secours qu'il lui offrait sans puissance, le cœur brisé de désespoir, lui prodiguait tocs les doux mots que lui inspirait son oinour ; mais fa douleur semblait croitre sans cesse.

Que faire?

Appeler quelqu’un, c’était la déshonorer, sacrifier son amour, rendre leur fuite impossible, briser leur avenir.

Kl ai. faute de secours, elle expirait... dans sa chambre... dans ses bras !

Toutes ses réflexions luttaient dans sa tôle et dans son cœur, qu’elles tourmentaient à les f ndre.

— Pauvre femme* — qu’elle doit souffrir! — O mon Dieu! finissez ses douleurs, et prenez la moitié de ma vie! — Comme son sang bouillonne ! Kl moi seul ici. ni médecin. ni personne!... Voilà la crise qui redouble!... Ah!... c'est à devenir fou! Giulia! Giulia!

Le nuriheureux, la figurecachêedans ses mains, sanglotait ainsi près d’elle.

Ne pouvant résisterai! spectacle de ces douleurs, il allait appeler du secours, lorsque les souffrances de Giulia semblèrent enfin se calmer.

D'abondantfs larmes ruisselèrent sans effort de ses yeux; sa poitrine se dêsoppressa. sa r^pirstion devint plus ca!me, ses membres perdirent leur raideur, comme si les nerfs se fussent rompus.

El Frédéric redoubla de soins et de douces paroles.

Enfin elle reprit connaissance, mais insensiblement, par nuances lentes, graduées, presque insaisissables.

Ce fut sa tète qui d’abord s'agita avec une plainte légère, son corps ensuite, mais par de doux mouvements, comme s’il eût involontairement cherché plus d’aise.

Puis, ses yeux s’en' Couvrirent, se refermèrent, cl se rouvrirent apres; ses mains passèrent de nouveau blanches sur son front blanc, mouis sans doute pour écarter quelques mèches égarées de ses cheveux, que pour éloigner quelque Image importune.

Elle se souleva; ses regards Incertains se promenèrent autour d’elle, et ensuite, s élevant au ciel, restèrent fixes comme si sa pensée se fût reployèe en elle-même pour y renouer les fils rompus de ses souvenirs.

— Où suis-je donc! Il s’est passé quelque chose de bien hor-ible !...

Ses yeux, ayant rencontré ceux de Frédéric, qui, tout inquiet , la coniemplait avec douleur, rayonnèrent de sentiment et de joie. Ses prit telles se dilatèrent et semblèrent reluire; un deini-sourire entr'ouvrit et fronça ses lèvres; quelques mots inarticulé* annoncèrent que la mémoire revenait enfin à son âme.

— C’est vous !... vous, Frédéric !

Sa vo»x était palpitante, et. les bras jetés au col de son amant, elle le couvrit de baisers.

— O mon Dieu, que s'esl-i' donc passé...! Je l’ignore.... mais je le retrouve ; c’est lui!.... c’est bien lui! C'est assez. Oui, mon Frédéric, parle-moi, dis-moi que c’est bien loi que j’embrasse....

— Mcn bon ange !

— O Frédéric ! que j’ai souffert ! quels spectres ont traversé ma tête ! Tiens ! s* ns mou cœur ! Mais toi. que j’avais cru perdu, tu m’es rendu, qu’importe le resté? tout est oublié, je suis heureuse !

— - Mon amie, de combien de félicité lu paies mes angoisses! C’était donc de ce moment terrible que devait sortir mon bonheur? Oh! redis-moi que tu m’aimes, redis-lemoi cent fois, redis-le-moi toujours!

— Oui, je t’aime ! Qu’il me fallait souffrir pour refouler cet amour dans mon cœur, qu’à la voix je sentais battre et brûler, Frédéric!

Et la pauvre femme, toute délirante, tout éperdue, le baisait, se tourmentait, le regardait, puis le touchait encore ; car il n’y avait rien de bien positif dans ses souvenirs : ce qui dominait intimement ses impressions, c’est qu’un grand malheur avait plané sur elle ; ce malheur, c’était la perte de son Frédéric.

Cet amour qui, à son insu d’abord, s’était amassé goulte à goulte dans son cœur; cet omour qu'elle avait voulu combattre par tout ce qu'offre de sacré le devoir, étouffer sous toutes les convictions dont l’éducation avait faussé sa conscience, il venait de triompher dans un moment d'exaltation.

Elle se l’était nié longtemps, longtemps elle l’avait paré d’un autre nom , alors qu'ello ne pouvait plus le méconnaître ; brûlée de son feu, elle avait voulu le comprimer et l'étouffer dans son cœur; elle avait mis là toute sa force. Un moment de délire venait de vaincre sa voloné; il débordait de ce cœur trop étroit pour lui; il en dominait toutes les facultés.

Cette fcmrno, qui, un instant auparavant, repoussait encore tonte expression de tendresse ; pour qui l’uinour, dans lequel deux âne s ne s’unissent que par les nœuds chastes de leurs affections, était même un crime; qui rougissait d’un serrement de main , se voilait de pudeur sous un regard , osait a peine poser un baiser de sœur à la joue de celui qui lui donnait sa vie , la voilà maintenant échevelée, haletante, qui prodigue à cet amant tout ce que de caresses peuvent inventer ses instincts possionuels.

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