‹ Les deux martyrsChapitre 18 sur 33 · ROSES ET CYPRÈS · texte numérisé non relu

ROSES ET CYPRÈS

Mon coeur prêle l’oreille à votre parole et la trouve douce comme la rosée.

Imitation de Jésus-Christ .

Quand la tendresse, envahissant le cœur d’une femme, ne reconnaissant plus d'autre obstacle que le préjugé, n'a plus que cette digue pour la contenir; quand il n’y 8 plus que la raison pour glacer et diriger le sentim. ni, que ia lête pour dominer le cœur, leur force est bien fragile dans celle lutte continue qui les épuise cl les use.

C’est un torrent qui se grossit contre une digue ; qu’elle vienne à faiblir dans un endroit seul, il la brise, il l’emporte et s’épand avec d'autant plus de violence, qne la résistance lui a donné toutes les forces de l'amoncellement de scs eaux.

Cela était arrivé pour Giulia.

Voyez-la donc les yeux étincelants et la figure enflammée.

Sa robe, dèsagrafèe, a glissé sur ses bras ; ses larges et belles épaules sont nues; son sein, ébranlé p:ir les battements de son cœur, eût rejeté les dentelles et les gazes si elles n'eussent été déjà brisées. Eue ne songe pas môme , pudique femme, à les voiler de ses longs cheveux; mais cet oubli, celle ignorance lui donnent un nouveau charme d’innocence et de vertu.

La pudeur est dans le sentiment, et non dans un voile; il est des robes à guimpes qui font rougir, et des nudités de jeunes filles qui s'entourent comme d’un rayonnement de pureté.

bi je voulais faire ici Je procès de notre socièlé décrépite, jo dirais qu’elle a révolutionné le dictionnaire; qu'elle a bouleversé, par leur acception, le s* ns de tous les mots : je prouverais que i'on doit nommer impudicité et prostitution ce qu’elle appelle ingénuité et sagesse, comme j’ètatitrai plus tard que l’on doit entendre barbarie et iniquité lorsqu'elle dit civilisatiou et justice.

Qu’une femme, aux heures de tendresse et d’abandou , calcule encore les plis de son fichu et les bienséances de son corsage, c’est la qu’est l'impudicité....; et si ce n'est celle de la femme , c’esl du moins celle de nos mœurs. Pourquoi rougiriez-vous, madame, d'une gorge qui se trahit , ou d’une épaule qui se révèle , si vous n*y attachiez d’impures idées? Vous en rougissez! c'est que l’éducation ou 1 expérience vous ont gèle tu cœur.

Tant que Giulia avait espéré résister à l’amour qu'elle ressemait pour Frédéric, la prudence la plus sevére lui avait tracé le cercle dans lequel devaient se resserrer scs paroles et ses actes; timide, prévoyante et retenue, elle n'en avait que rarement approché les limites, de crainte de s’exposer à les franchir.

Malmenant, qui pourrait la retenir? Ne s'est-elle pas donnée a Frédéric? N est-elle pas à lui, toute à lui, âme, corps, tout entière?

Et puis, malgré les efforts qu’elle a faits si longtemps pour s abuser elle-même, bien qu elle vienne de se l’avouer franchement pour la première rois en le lui avouant à lui même, elle sent que sj tendresse u’osl point la passion d’un moment.

Üés le premier jour qu’elle avait vu cc jeune artiste, dès ce jour elfe l'avau aime.

C’est lui que, jeune tille, elle rêvait instinctivement, alors que l'amour n’t-xisiuii encore pour elle que dans de mystérieuses et vagues haliucinuiiuus et dans des désirs plus vagues encore.

Cet amour ne pouvait doue ni l’effrayer, ni l'étonner, il l’enivrait seulement; c'était l'ineffable rêve de toute sa vie qui su réalisait enfin en pure félicité.

L’exaltation de Giulia s'effaça insensiblement dans une douce langueur. Plus calme, et pourtaul aussi heureuse, elle rougit en réparant le desordre de &a toilette; mais l’expression dont l’incarnat du sang enlhmma ses traits, disparut aussitôt dans un sourire; puis, émue, affaiblie, elle se laissa aller dans les bras de Frédéric, qui, passés autour de sa taille, la soutenaient, tandis que ses yeux, humides de larmes, se louaient attachés avec une joie indicible sur elle.

Après quelques instants d’un silence tout rempli d’emotions, une conversation à voix basse, par mots isolés, mêlée de soupirs, se noua entre les deux amauls; des paroles d amour d’abord, point de protestations, ils s’aimaient trop pour s’eu Lire, puis des projets de boubeur! et tout souriait à Giulia aiors.

—Oui, disait-elle, oui, Frédéric, il n’existe plus pour nous de liens que ceux qui nous unissent : fuyons ce Paris, fuyons. Où? Que nous importe le pays? quel qu'il soit, je le bénirai : ma patrie, à moi, ce sera partout où je pourrai vous dire combien je vous aune.

— Et nous choisirons, Giulia, les pays où la nature est belle, où les hommes sont bous, u’est-ce pas? pour pouvoir t’admirer et les aimer.

— Nous parcourrons , comme vous le disiez , les Alpes, l'Italie, l'Espagne, celle de ces contrées que vous voudrez.

— Toutes, mon amie; tous les pays qui nous olfriront des rayons, des fleurs et des populations libres, des populations du moins prêtes à le devenir ; car l'aspect du vice flétrit lame; la vertu, au coutraire, lèieve et l'épure : la liberto et la venu soûl sœurs, Giulia ; elles suulcomuio les inséparables : si i’une s’en va, — vertu ou liberté, — l’autre meurt.

— Frédéric, parlez! vous me rendez bien heureuse ; je -pleure rien qu'a vous entendre. Ou! je ne vous auuerat jamais comme vous le mentez.

— Bonne amie !...

Ses lèvres pressèrent celles de Giulia.

Puis ils se regardèrent tous les deux pendant quelques moments avec un languissant sourire.

— Les contrées que nous parcourrons, Giulia, reprit Frédéric, vous rappelleront de doux souvenus; ce sera un ciel chaud , un sol poétique, comme le ciel et le sol de votre Corse.

Giulia l'ayant regardé, baissa les yeux et lui répondit d'une voix douce et D;>ïve :

—Si je u’ai besoin que de vous, mon cher amour, pour être heureuse, une nature jeune, fraîche, ardente, harmonieuse, est le plus beau cadre où puisse se placer le bonheur !

Relevant alors ses regards, elle ajouta ;

— Je ne ressemblerai pas, comme vous le disiez, Frédéric, à la lisoo desséchée que le jeune palmier orne de sa verdure ; je serai ia greuadiile qui le pare de ses éternelles floraisous.

Frédéric l’écoulait avec une émotion si vive, qu'il ne trouvait pour lui répondre que des baisers et des soupirs.

Ses lèvres s’agitaient cependant pour prononcer quelques

aroles, lorsqu'un léger bruit suspendit leur conversation.

ague d’abotd, ce bruit devint bientôt assez distinct pour que l’on pût reconnaître celui d'uue voituro qui roulait alors dans la rue.

ils écoutèrent.

XXXUI

l'heure fatale

Partons I je soit à toi.

Shakespeare*

Le trop précipité des chevaux s’arrêta devant la porte de l’hôtel.

— Le voilà qui commence! Giulia! un pas, et nous touchons à cet avenir. Celle voiture, c’est la chaise de poste qui doit nous emporter loin de ces lieux.

Ils se levèrent.

Giuia, après avoir attaché Quelques épingles etrarrangé un peu ses cheveux, jeta un dernier regard dans la glace, plaça son chapeau sur sa tête, et s’enveloppa dans son cachemire.

LDI

Malédiction! nous sommes perdosl Jules Lecomte.

Lorsque Giulia prit le bras de Frédéric pour sortir, elle éprouva un saisissement dont ne put triompher son âme, toute dominée qu'elle était par sus affections nouvelles.

C'était le dernier cri que jetaient dans son cœur ses souvenirs d’enfance, les croyances, les traditions de toute sa vie.

Le pas qu'elle 8liail faire était le premier qui l’éloignât de l’honnne aux sollicitudes duquel une mûre avait livré son avenir; entre les mains duquel, heureuse et confiante, elle avait fsil elle-même abnégation de son cœur, de son âme, de sa liberté, elle avait, sans restriclion, abdiqué sa volonté.

La loi, par la bouche d'uo magistrat, lui avait dit: • Au nom de la société, je vous unis. • La religion lui avait répété, par la voix d'un prêtre : « Nulle volonté ne peut sé parer, sur la terre, ce qu'umt le ciel. * Lt ces liens, sur lesquels sa voix avait appelé la consécration de Dieu et dea hommes, ce premier pas allait à jamais les briser.

T ml cela rulentil dans un cri vague, il est vrai, mais tout cela retentit pourtant alors dans »on àme, et une grande tristesse la saisit.

Elle sfeiforça presque aussitôt de secouer celle sombre préoccupation. Suspendue, les mains jointes, au bras de

BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS

Frédéric, qui lui servait d’appui, elle leva les yeux sur le' visage de son amant pour noyer ces idées dans un sentiment de bonheur.

Un bruit de pas s'était fait entendre dans l’escalier, et la figure de Frédéric était devenue inquiète et sévère.

Ce n'etail point Jacques qui montait.

Jacques était un Visai serviteur de son père; Jacques avait soixante-trois uns; sa marche était lourde, celle que l’on entendait était bruyante; sa marche éiait lente, celle que l’on entendait était rapide : ce u’etail pas Jacques.

Qui était ce donc T*

Giulia devina la pensée do Frédéric, et la pâleur du jeuno homme s'étendit aussitôt sur ses traits.

Ils écoulèrent tous deux.

Les pas haussaient déjà dans le corridor: quand ils approchèrent de la porte de leur chambre ; les deux amants retinrent leur haleine ; ils passèrent, mais s’ari élurent bientôt à colle de i'apparieuieul de Giulia.

Une sonncile retentit avec violence.

Giulia ne prononça pas un mol, ne laissa pas échapper un soupir; ses genoux fléchirent, et, pâle comme la mort, elle glissa sur un fauteuil.

Uno voix brève et tarte fit retentir son nom.

• Giulia ! Giulia ! »

C'était Pietro.

Avant qu'elle pût eu le temps de répondre si elle eût été endormie, la porte avait volé en éclats. L’apparlomeut était sans lumière.

■ Giulia I *

Ce nom fut celte fois prononcé avec rage.

Point de réponse.

Pietro courut au lit; — dans lo lit, personne! dans la chambre voisine, personne! il ne balança point, il se dirigea tout de suite vers la chambre de Frédéric.

Pan I pan !

Frédéric, incertain et troublé, regarda son amie comme pour lui demander un conseil. S'il n'eût fallu que mourir pour ne pas la compromettre! Mais il ne voyait aucun moyen de sauver son honneur. Mourante, elle joignit ses mains, et elle éleva avec résignation ses yeux au ciel.

On frappa avec plus de violence.

Il n'y avait pas deux partis à prendre; Frédéric so dirigea vers la porte, tourna la clef et ouvrit.

« Ma femme t »

Quand Frédéric n'eut point aperçu cette figure décom-

f iosce.que la colère violaçait de taches livides, le ton avec equel ces deux mots furent prononcés ne lui eût point permis de croire que Pietro Ignorât leur amour et leur fuite ; il s’efforça de donner de la force à sa voix.

— Monsieur, pour l’explication que je vous dois, vous avez besoin de calme.

Et il ferma ta porte derrière lui.

— Des explications!... misérable! Sais-tu combien do force il me taut pour ne pas t'écraser sous mes pieds?... Ma femme!...

— Au nom de votre honneur!...

Pietro s<> contint à peine.

— Où est-elle?

Les bras tendus en arrière et la tète avancée, il lui pronoi.ça ces mois presque au visage.

Frédéric lui indiqua, de la main, le fauteuil sur lequel Giulia élail tombée.

— Mai.-*, monsieur...

Pietro ne l'écoulait plus. Les bras croisés, la tête en mouvement, il avait fixé sur elle aes yeux ardents ; et dan-* celle position, il y avait tant de haine et de fureur dans ses iraits tirés, dans son regard louve, dont, malgré leur froncement, ses épais sourcils no pouvuient voiler les rayons lucides; dans sa poitrine haletante, dans sa bouche, dont les lèvres, démesureim ni ouvertes par un sourire de rage, laissaient entrevoir ses dents grinçâmes, que nul homme n’eût pu le contempler sans se sentir un frisson dans les chairs.

— Que faites- vous ici..., a celte heure ?

Giulia, pàio et comme fascinée, se laissa glisser a genoux en tenant toujours ses yeux attachés a celte figure menaçante.

— Grâce I dit-elle.

Ce mot, prononcé à voix basse, viul expirer sur ses lèvres.

Pn-lro la regarda avec indignation, et, lui montrant du doigt la porte :

— Sortez d’ici !

— Monsieur, reprit Frédéric, un mol!...

— Qu’oserez vous donc me dire que je puisse entendre? car je crois que vous ne pousserez pas l'imprudence jusqu’à me nier ici mon déshonneur?

— Je comprends, monsieur, repartit Frédéric avec le calme du sang froid, je comprends combien mes assertions sont faibles devant les faits dont vous 11 e pouvez maintenant entendre, ni comprendre l'explication ; mais si le serment d’un homme qui ne vous a jamais donne le droit de soupçonner sa sincérité vous offre quelques garanties, je vous jure que madame n’est point coupable.

— C'est cela, reprit Pietro avec mépris et colère. Il faut avouer que l’un de nous deux est bien stupide, si vous pensez nie convaincre avec de telles paroles!

Monsieur, poursuivit-il avec énergie, c'est infâme! mais je conçois que l'on déshonore un homme; ce qui m'échappe, c'est que l'on joigne à cette infâmie assez d’imprudence pour lui cracher au visage et lui dire après : Excusez! Trêve de ces bassesses ! Vous ne pensez pas sans doute, après ce qui s'est passé, qu’il suffise d’une dénégation pour qu’entre nous tout soit dit?

— Faicoml répéta Giulia encore à genoux.

Pietro se retourna vers elle.

— Vous u'êtes point sonie, madame I

Elle se leva et baissa les yeux. Lui, la saisissant par le bras, la trairia plutôt qu'il ne la conduisit dans une charn bre voisine; il en ferma la porte, et revint aussitôt.

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