‹ Les deux martyrsChapitre 2 sur 33 · I N JOUR DE PLUIE · texte numérisé non relu

I N JOUR DE PLUIE

Dans presque toute» les liaison»

entre le» hommes, l'amitié ressemble à cet or délié qui, dans le galon, revêt un Al de bure.

Saconlala.

Dans les premiers jours d’avril 1830, une pluie froide, poussée parles rafales d'un vent d’ouest, fouettait avec violence contre les vitres d’une chambre bien simple, et pourtant une des plus élégantes de la petite rue de la Cerisaie.

Deux officiers de dragons, Pietro Fulconi, Joch Marcello, tous deux Corses d’origine, fumaù-nl auprès de la cheminée, dont un feu de bois flotté, feu livide, rougissait a peine le garde-cendre et les chenets.

Malgré la saison avancée, le feu n'était certainement pas dans cet appartement un objet île luxe. Une humidité pénétrante rendait l'atmosphère d'autaui pius froide, que les beaux jours, qui avaient tiédi la fin de mars, avaient déjà habitué le corps a celle vivifiante chaleur de printemps qui ranime le sang et rassérène l’âme.

Ces retours de saison, vous l’avez remarqué peut-être, ont toujours une brusquerie dont l’organisation entière est ebranlee. Triste cl surpris, on sc croit refoulé ju -qu'au cœur de l’hiver, quand, après avoir promené par un beau soir, dans nosparcs publics ou sur les boulevarls extérieurs, dont les feuilles se déroutent vertes et fraîches; — après s’étre trouvé bien dans culte douce température; avoir respiré d'aise ce vague parfum de végétation dont la brise des champs souille les senteurs, on se reveille presque transi, par une matinée pluvieuse, le jour pauvre, l'air saisissant, le ciel gris. L'imagination s'attriste; le corps frémit; la peBU, qu’un air doux avait dilatée, se resserre et se chagrine; — on sent jusqu’en soi frissonner son âme.

Nés dons un pays où ne fait qu’apparailre l'hiver, ces étrangers devaient ressentir plus vivement encore ces intempéries ; aussi l’impression de celte journée se révélaitelle par l'assombrissement dont semblait voilé leur visage.

Celte expression frappait d’autant plus vivement en eux, que tout annonçait dans leurs figures la nature ardente des cietix méridionaux : celait quelque chose de rude et do tronch >; dos traits tels que les moule Pair vif des côies et des montagnes, tels que les bronzent les rayons d'un climat ardent. Leurs muscles, au lieu de se modeler en lignes molles et fiexibies, semblaient affecter des formes anguleuses; une chevelure abondante et crépue broussaillait sur leur front, bas peut être, mais d’une saillie à couper, obtus, l’angle lacial. Leur œil noir, sous leurs épais sourcils noirs, avait mie transparence et une lucidité que l'on rencontre rarement ailleurs que dans celui des oiseaux de proie. Forts et trapus, tout en eux, l’ampleur du cou, comme la vigueur

des membres, le développement corporel, décelait une race de sang pur, uneruco saine et puissante.

Pour leur caractère, un regard sans expérience n’en eut pu d'abord pénétrer la fougue sous ses sombres et silencieux dehors. Il fallait les connaître pour deviner ce que de passions cachait cette mélancolie.

Une observation, qui s’offre d’elle-mêtne dan* la fréquentation des hommes, cVstquelo tiislesseet la tacilurnitésonl des traits communs aux âmes passionnées ou pensantes ; elles sont avares de tout ce qui est extérieur : expressions, gestes, paroles; elles semblent craindre que leur énergie ne s’évapore en vains sons, comme une essence qui s'exhale en parfums dans l’air libre. C’est pour le cœur et la tête qu’elles gardent toute leur activité de vie.

Celte remarque explique une particularité commune au caractère corse et allemand, caractère en tous autres points si divers.

Cependant, malgré ces analogies, capitales sans doute, le hasard avait réuni dans le corps et dans les passions de ces deux hommes toutes les différences qui peuvent desharmoniser doux êtres du même type.

Pietro, haut de taille, sans embonpoint, mais bien pris, avait une organisation où tout était force. Ses membres s ciaient développés avec une largueur que U s artistes seraient heureux de rencontrer dans des modèles autres que des marbres antiques. Hue vie active avait de boune heure fait disparailro leur consistance charnue sous une musculation toute de nerfs. Un sang riche circulait •facilement dans ce corps, et colorait si vivement les parties transparentes de la peau, que, sur le visage, son incarnat effaçait presque les teintes halées dont l’avait gercé le soleil. — Une belle na ture!

Ce n’est point qn'il n'y eût rien d’irrégulier dans ses traits; si l'on se lût arrêté sur les détails, on eût pu reprocher à sa figure trop d'ampleur dans les parties basses. I^a force des organes maxilaires, une bouche large, des lèvres épaisses lui donnaient une expression brutale, que détruisait a peine, par moments, l’exil éme mobilité de la face, mobilité si grande, que les moindres émotions s'y traduisaient en rides.

Joch Marcello était au contraire d'une complexion peu développée. Sa taille était petite et maigre; sa carrure seule lui donnait quelque énergie.

Une constitution sèche annonçait en lui une âme inflexi- * ble, qui se reflétait dans ses traits empreints de brusquerie et d’éprelé. Une peau basano-clair en dessinait fortement les saillies osseuses. Sans le froncement habituel d’un des coins de sa bouche, dont l'air dédaigneux tempérait sa physionomie méchante, on n'eùt pu supporter sans frémir la vivacité de son regard, regard brillant comme le reflet d'une lame, et dont on croyait sentir en soi pénétrer la boideur.

Tels étaient ces deux hommes, qu'eussent sans doute séparés leurs goûts, si, nés dans le même pays, ils n'eussent été réunis par les souvenirs et le sentiment qui ont tant d'empire sur tous ceux qui vivent loin de leur pairie.

Page 1