PAUVRE FEMME
Tandis que sa peau brune portait l'empreinte du soleil de l’Asie, tes grand*, yeux bleus, son front blanc, et la teinte rosée répandue sur tous ses traita rappelaient le nord et ses filles calmes et innocentes.
A. Loecf-y'timars.
La conversation était suspendue, Pietro , soucieux et préoccupé . les pieds cl les bras croisés, serrait entre ses dents une cigarette de Maryland, qui se consumait sans qu’il en rejetât la fumée.
Joch, le? yeux attachés sur lui , semblait , en roulant du tabac dans un étroit morceau de papier fauve , paptl di los ci (j a rit os, etudier avec satisfaction l’effet de quelques pa rôles , sans importance apparente, qu’il avait adroitement glissées dans une conversation affectueuse, comme un poi-
son qu’au milieu d’un pansement, une main perfide eût déposé dans une plaie.
Il n’eût pas été besoin à celui à qui le caractère et la vie de ce Corse eussent été connus, de considérer attentivement ou longtemps le maigre sourire qui plissait alors scs lèvres, pour y découvrir lin sentiment profond de vengeance : ce n’était pas, il est vrai, cette vengeance qui serre, secoue, brise le cœur, et jette enlin dans une explosion tous ses emportements et toutes ses haines ; mais bien une de ces v endettes qui, loin de s’affaiblir en vieillissant, se développent et se tortillent de tout ce que perdent les autres passions, comme un lierre qui croît dans des ruines, alimentant scs racines de la poussière même du ciment et du granit.
Telle est la vengeance dans ces âmes passionnées, que, prenant à la longue un caractère chronique, elle passe dans le sang, y circule, y fermente, et dépose, dans la poitrine, une lie de fiel, où tout autre sentiment vient se décomposer et s’uigrir. Les accès tombent; mais elle continue, fiévreuse, dissimulée, toiijoursaclive.sc cachant sous tous les masques, soumettant scs élancements aux prudents retards cl ses transports aux froids calculs; passion transmissible, héritage de haine, mandai de sang qui souvent s'ajourne, mais ne sVleinl que par la mort d'une famille entière....
Scs n-gHrds no se détachaient de Pietro que pour se porter obliquement sur une jeune femme assise à l’écart; et c’était avec une lenteur qui contrastait ai brusquement avec leur vivacité , que l’on ne pouvait y méconnaître , à travers une ironique gaieté, quelque chose de manaçanl et de sinistre.
Vous vous seriez senti involontairement frémir pour cette belle enfant; car, bien qu’epouse, ce n’était qu'un enfant encore; — dix-huit ans! — qui, pâle, frêle, souffrante, réunissait dans ses traits tout ce qui peut le plus vivement saisir : le double cachet de la douleur et de la beaute.
C'était une de ces figures qui, semblables à l'Ame qu'elles reflètent, louchent à tous les types par ce qu’ils oui de plus riche et de plus gracieux. La molle flexibilité dont s’assouplissent les lignes des visages du nord , s’y animait des reflets donnés aux traits méridionaux, moins peut-être par le hàle léger dont leur ciel les dore, que par ces teintes chaudes ou les passions se révèlent.
. Des cheveux noirs et des yeux bleus, des regards de feu et de mélancoliques sourires, un scutimenialisme vague et la fougue délirante du sang corse ; l'Anglaise et l'Italienne : mais tout cela fondu dans la pâleur d'une longue souffrance; — rabattement d'une peine intime harmomant ces contrastes, en adoucissant ce qu'ils eussent pu avoir de trop heurté : — la Therèsa de lord Byron.
Assise près de l'embrasure d’une croisée, son pâlit pied, que dessinait, souple et élégant, une pantoufle en points de tapisserie, posé sur un tabouret dont elle avait elle-même brodé le canevas; — indifférente a la conversation, ou du moins paraissant l’être, — elle lisait devant une table â ouvrage, sur laquelle était déposée une valise cadenassée et bouciee avec le soin le plus scrupuleux.
Sa mise, quoique bien simple, avait dans sa négligence I une grâce qui fuit la coquetterie la plus ingénieuse; point | de ferronnière sur son front large; sur le velours noir de i su tiancee, point de camée antique, comme 1a mode exigeait à cette époque que l'on en portât; pas même de bracelets â ses bras; des bracelets! cequ’alors ne sc refusait pas même la grisetle ; nul ornement de luxe : une toilette toute sévère.
Une douillette de marccline, d’un grenat foncé, accusait avec une grâce vague et mystérieuse les contours de sa taille, comme font les luniques des statues grecques; son mol abattement donnait â ses membres quelque chose de la fluidité de ces draperies.
Un fichu de grenadine ou de crêpe des Indes, noué en faiiclmn au-dessus de ses cheveux nattes en bandeaux, encadrait délicieusement son blanc visage; les soucis, plus peul-êtreque le ciel du midi, en avaient détruit le diaphane éclat, qui donne à la ligure de quelques-unes de nos dames la transparence de la porcelaine 1a plus limpide; mais ils y avaient substitué le charme d'une âme si sensible, si dolente et si résignée, que personne n'eùt pu regretter, devant celte expression pure cl sentie, le frais mais froid éclat de la pcmi.
Elle se nommait Giulie.
Gmiia, doux nom, prédestiné, dans mon âme, aux douces passions et aux profondes douleurs I
Fietro rompit co silence. Le ton et la brusque sponta-
BIBLIOTHÈQUE POUR TOUS
nèitè de se* paroles annoncèrent une détermination irrévocablement arrêtée :
— N<>n, dil-il. Et il jeta dans la cheminée les débris de sa cigarette. Non . je ne puis plus vivre ici ; ce ciel de brume me glace, cet air épais m'étouffe : il faut que je revoie notre Corse.
Joch hocha la tête et sourit.
— C'est un besoin, rien ne peut m'arrêter désormais. Je donne ma démission, et je pars.
— Te voila retombé dans tes folles idées ; allons donc , Pietro ; la température agit elle sur tes décisions comme sur un thermomètre f
Falcotu détourna la tête avec Impatience. Joch continua :
— Crois-tu donc nue, comme toi, je ne préférerais point nos rochers à cea boues, notre beau soleil à ces tisons noirs? mais, que diable I on a sa carrière à parcourir.
— Je ne puis vivre ici plus longtemps ! le dis je; c'est un ennui, un dégoût qui me tueraient.
— Deserle t-on, pour un moiiient d'ennui, un avenir prépare par de si arides et si longues études?
Pietro porta ses regards au plafond avec un mouvement de contrariété que son silence exprima mieux que n'eussent pu le faire ses paroles.
Joch. après un moment de silence, poursuivit :
— N aurais tu pas un autre motif?...
Tandis qu'il prononçait ces dermcres paroles, dont il perla les syllabes, comme pour ajouter, par cette lente accentuation, un sens précis a tous leurs mots, son œ I scrutateur et immobile, fixé sur son ami , semblait fouiller jusque dans sou àme.
Pietro rougit : un mouvement de trouble, qu'augmenta le regard lixe de Joch. se trahit dans sa réponse, maigre ou peut être même por le soin qu'il mit à cacher sous une cause étrangère le motif réel de ses nouveaux projets.
— Que veux-tu?... Climat et coutumes, tout ici m'obsède. Je ne puis subir ces mœurs d'où 18 raison est proscrite, oii la convention, et la convention setüe. règne. Uuo existence individuelle est-elle tri possible? ne faut il pas s'abdiquer pour vivre une vie bauale, où tous ont le ùroilde fouiller et de voir»
— Qu'y faire?...
— Je me trouve trop é l'étroit dans le cercle de leurs convenances; je ne puis m'y mouvoir SHns tout y froisser, sans m'y froisser moi même. C'est un frottement continuel où toui csi ancre s'ecorue , où toute individualité perd son empreinte, où l'on lie peut taire nu pas sans marcher sur le pied d un usage qui se retourne et vous rit au nez.
— C’est vrai, dit Joch.
Puis, il reprit d'un Bir affectueux, où se cschail ce qu'eût eu d'offensant son insistance :
— Mais moi, detestai-je moins que toi ces mœurs polies et froides, comme lu stylet de uos bandits ?
— Toi, c’est différent, Joch!....
El mirés une pause :
— Tu es seul I
L'indécision qu’il mit à prononcer ces trois mots eût fait croire, lorsqu'il les proféra, qu'l, obéissait a un moment de trouble intérieur, contre lequel se raidissait sa volonté. Joch comprit loui ce qu'il y avau d'amers sentiments cachet sous cet aveu.
Il ava l, en effet, fallu une lutte bien violente dans cette àme pour en faire :-oriir l'ombre seule d'un soupçon, qu'impuissant a se déguiser à lui-même, il eût voulu du moins y ensevelir. Ce n'est qu’avec du sang, pour un Corse, que ces pensees-la se révèlent.
Mais il s’èlsit avancé sur tme pente où ii est difficile de s'arrêter; le sol de ces confidences est trop mobile pour ne l'on puisse s’y reprendre ués qu’on y a fait un pas; ui-on s'y briser dans une chute, prudence est encore de courir.
11 conliuua donc :
— Tu ne penses point, sans doute, que je sois jaloux;... non : tu sais ce que c'est que la jalousie dans noire cœur, à nous autres. Eue n'y entre pas sans lu briser, mais ce n'est point eu paroles qu'elle en sort... — Je dois rendre d'ailleurs justice a (imita; elle sait de combien d'amour j'entoure sa vie; si. frélu et do ente, elle li rai point tire pour les passions vives, je possède du uu>in> tout ce que son cœur a de puissance d'aimer. — Ma deteruuuation ne regarde que moi seul ; si « Ile touche é Uiulio, c’est a cause des tirages et des suscepii huiles, non a cause d'elle. Mais je te le demande, cette vie peut-elle ne nous pas être
continuellement é charge? nos idées d'enfnnce peuventelles se ployer à ees mœurs inconstantes, à ces passions tout extérieures? Nos femmes, nous les voulons tout a nos»; nous ne souffrons pas qu’un regard impudent nous les déflore, nous les souille ; et ici, faites un pas sans que mille lorgnettes ne se fixent sur vous, sans que mille importons ne s'attachent à vos (races! — Elle en souffre elle-même; — et moi je suis forcé de sourire à ces insolences : l’usiige le veut ; tout est dit : soyez assez loup pour mordre là-dessus.
Pendant que Pietro s’efforçait do jeter sur nos mœurs l’amertume de ses sentiments, les regards obliques de Joch se portaient sans cesse sur la jeune femme, et à c laque instant s'animaient davantage. Ou eût dit deux po nts de feu dans ses prunelles.
L’expression générale de ses traits annonçait alors une joie méchante, qui perçuil à travers la dissimulation dont il avait coutume de couvrir ses impressions. On eût pu ire dans celte physionomie fatale le pressentiment et la conviction de quelque malheur.
Tenant dans ses mains les fils du petit drame qui se jouait dans celle chambre, il semblait attendre qu'un nouvel incident, qu'il avau prévu sans doute, vinlsc jeter dausccllo scène pour en développer l'intérêt.
Triste, mais calme de toute la pureté de sâ conscience, Giu lia était loin de prévoir les dangers et les malheurs dont des circonstances étrangères a sa volonté menaçaient de la circonvenir.
La fin d'un chapitre, ou peut-être la distraction de quelque pensée soudaine, avait depuis quelques instants suspendu sa lecture. Les bras croises, les yeux fixes sur sa table à ouvrage, elle s'abandonnait avec mélancolie et tristesse aux rêveries qu'avan-ni exciteeg dans son àme, ou celle idée .subite, ou les pages du livre qu'elle venait de parcourir. — Ce livre eiait René , épisode de poésie et de pBssion où Chàteutibriand a versé tout son cœur.
N’eal-ce point un charme particulier à ces lectures que de laisser l'intelligence recueillie et le cœur ému, frémissant tous les d> ux, comme ces harpes champêtres qui vibrent harmonieuses longtemps encore opres qu’une brise a passé sur elles?
Pietro fit une cigarette, Joch alluma la sienne; le silence se rétablit de nouveau entre eux.