ÉPUISEMENT
Le frisson succéda aux étouffements brûla ni» de la fièvre, mes artères restèrent sans pulsations, et mon cœur lui-méme s’arrêta comme fatigué de souffrir.
M * Julie de Kemouvilte.
Il était cinq heures du matin ; — cinq heures ou cinq heures et demie.
Une teinte d’opale , aube incertaine qui précède le crépuscule lui-même, commençait alors à dégrader au pied de l'horizon oriental , l'ombre mute et foncée du ciel ; mais cette lueur faible et douteuse n'avait en ore pu dégoutter du haut des toits jusque dans l'obscurité des rues.
Pour Paris , la nuit était encore complète , tout était silencieux , même dans le quartier laborieux et matinal du Marais.
La pluie et le vent avaient tombé ; la pluie et le vent
n’en troublaient donc même plus le calme. Sans le son aigre et strident des crécelles qui annonçaient par moments le réveil d'un pensionnat et d'un couvent , l’on n’eùl entendu aucun autre bruit que le retentissement sur le pavé des sabots de quelques pauvres ouvriers, qui regagnaient leurs travaux avant le Jour.
Car c’est ainsi que notre société, bonne mère, répartit à ses enfants le loisir et la peine : les uns allanguisseot et énervent, dans les torpeurs d'un repos exce-sif , les facultés morales et physiques qu'un travail sans fin appauvrit et brise dans les autres. Admirable compensation qui, comme vous le savez, par les excès opposés, rétablit merveilleusement l’équilibre I
Pardon !
Ce fut vers celle heure que Pietro Falcoin se leva de son secrétaire, après avoir cacheté quelques papiers.
Sa flgureétait pâle, ses yeux éteints, ses traits lassés ; tout en lui , par l'affaisement du corps , annonçait rabattement de f âme.
A cetlre crise orageuse, où durant la nuit entière , la lui te des passions avait épuisé sou énergie, avait entin succédé le marasme de la fatigue. La fîevre qui l'avait soutenu longtemps, était tombée; tous ses sentiments sciaient effacés cl confondus dans une muette douleur et uue vague impatience de vengeance.
Les bras croisés derrière le dos , la télé inclinée sur la poitrine, il se promenait, sombre ou rêveur, dans sa chambre de telle sorte que l'ou eût du sa pensée assoupie, comme le sembldent alors ses yeux.
Celle tranquillité n'était qu’apparente. Le calme s’était rétabli à la surface, il ne régnait pas au fond. Uue douleur bien vive et bien profonde Diûlaii dans ce cœur où chaque sentiment , chaque passion devenaient un aliment de souffrance.
Outre ses susceptibilités d’honneur et les fureurs jalouses d’un sang corse, rielro sentait , à l'amertume qui le rongeait, qu'il aimait siucèremenl Giulia.
En la voyant pâle, languissante, le corps endolori, l'àme abattue, froide sous ses baisers, elle si ardente dans scs imaginations et dans ses rêves, il s’elait bien demandé quelquefois comment s'élait dissipée toute cette verve de sentiment qui, dans les premiers temps de leur union, débordait intarissable de ce cœur vierge et de celte jeune tète; comment celte vie puissante s'etait si vite èliolee; comment s'était si vite effeuillée cette naïve gaitê ; mais devant ce changement mystérieux, son intelligence restait sans réponse.
D'aucunes fois, pourtant, en parcourant les quelques livres de choix où Giulia trouvait seule de douces heures dans sa vie si morne: Byron, le rêveur sublime; Senancour, i alors peu connu des Français même; Goethe, Chateaubriand, Hugo, Lamartine ou Sainte-Beuve, grands hommes, poètes par le cœur ; et parmi toutes ces poésies de l'éme humaine, le livre de morale chrétienne qui ne porte aucun nom d'homme, poésie anommë, poésie du ciel, l'Imitation de Jésus-Christ, il y avait trouvé jjue nature do sentiment si étrangère ô ses impressions, et fhmt il n’avait pu s’empêcher de reconnaître en celles de Giulia les reflets, qu'il s'élait surpris à s'avouer, tantôt dans une boutade d'aigreur contre ce.qu’il appelait le romantisme, que ces exagérations et ces rêveries avaient corrompu l'esprit de sa femme.
Tantôt dans ses moments de réflexion celme, que son cœur, à lui, n’avait peut-être point été fait pour celui de Giulia ; qu'il y avait entre leurs deux caractères une distance trop étendue pour qu'il pût jamais la franchir; qu’il eût sans doute vécu plus heureux près d’une autre lemuie; que Giulia eût pu trouver plus de bonheur auprès d'un autre epoux.
Mais loin d'arrêter son esprit sur ces pensées, il se hâtait toujours de les secouer, de les nier cl de se reporter avec plus d'amour vers celle qu'il s’était choisie pour épouse.
Malgré les soupçons que plusieurs circonstances avaient fait naître dans son cœur, il avait cependant toujours cru i la fidelité de Giulia.
S'il avait douté quelquefois de son sinour, il n’avait jamais douté de sa vertu ; aussi les événements de la nuit avaient-ils jeté si profondément la douleur dans son âme, qu’il n'avait plus de puissance que pour la sentir.
Celle vengeance, que quelques heures auparavant il eût achetée de dix vies, s'il eût pu mourir dix fois, il ne l’attendait plus que comme une distraction à ce qu’il souffrait, et une espérance de s'y soustraire : c'était f indéfinissable impatience d’un homme qui veut effacer un présent qui le
navre sons une émotion nouvelle ; qui veut enfin sortir | d'une intrigue qui l'enlace et l’ulcère, fût-ce par une calas- i Iropnc, et dût-il en être la victime.
un ÉCLAIR
Il se promenait ainsi depuis une demi-heure, lorsque son domestique ouvrit après avoir frappé plusieurs fois sans réponse.
Pietro ne sembla ni l’entendre ni le voir.
Giuseppe fit quelques pas, puis s’arrêta en portant le revers de sa majn droite a la hauteur du front :
— Tout est prêt, lieutenant.
Pietro fit un mouvement, comme si ces mots l’eussent arraché à on demi-sommeil.
— Le capitaine Marcello vous attend, continua l’interrupteur.
— C’est bien.
Il prit son schako, mit quelques paquets cachetés dans sa poche, et se disposa à sortir.
— Lieutenant, reprit Guiseppe, après un mouvement ostentible d’hésitation, je voudrais bien causer un inslBnt avec vous...
— Que peux-tu avoir à me dire, mon brave?.... Allons, parle vite, je t’écoute.
— Tenez, lieutenant, repartit avec abandon le vieux Corse, je ne comprends pas bien tout ce qui se passe; mais... suffit; je crains d'être la cause involontaire de quelque malheur.
— Rassure loi, mon bon Guiseppe, tu es étranger à tout cela, toi.
— Cré mille démons !... j'aurais dû vous en parler plus tôt.
— Mais de quoi ?
— Il est peut être bien lard; c’est égal, vous le saurez toujours.
— Dépêche toi! Voyons : où veux-tu en venir?
— C’est à vous dire, lieutenant, que le blanc bec d’à côté me proposa un jour de l’argent pour remettre une lettre a madame. « Pour qui me prenez-vous? » que je lui fis. *
Et le grognard imitait le ton et le geste avec lesquels il avait accueilli la proposition du jeune homme.
« Je ne reçois de l’argent que de mon maître; pour les lettres, j’en prends de tout le monde, mais c'est à lui que je les remets. •
— Le capitaine, à qui je confiai l’affaire, blâma ma conduite; il me dit que si ce Jeune homme m'en reproposait jamais, je devais les accepter et les lui remettre pour le bien du service; qu'il les lirait, et que d'après cela, a il était utile de vous en parler, Il vous les ferait connaître; qu’autrement il les jetterait au feu.
Ce qui fut dit fut fait; avant-hier je lui en remis une.
— Tu fis bien.
Guiseppo continua >
— Excusez, ce n’est pas tout.
— Explique-toi donc vite.
— Je ne vous en auraia point parlé, lieutenant, si un mot du capitaine ne m'eût rappelé de vieux souvenirs.
Quand je suis allé allumer son fou, comme il me l’avait recommandé cette nuit en rentrant, je m'attendais, d’après ce qui s était passé, à le voir triste ou du moins sévère, comme il l’est toujours. — Pas du tout : je l’ai trouvé d’une gftiié qui m\j d amant plus surpi n guère dans
son caractère, comme vous le savez; — celle gaité a commencé à me faire réfléchir.
— Tu le seras trompé.
— Etes-vous bien sûr de son amitié?
— Qui peut l’en faire douter, loi ?
— C’est que, voyez- vous, lieutenant, deux noms qu’il a prononcés m’ont rappelé, à moi, d'anciennes idées. — J’ai connu vos deux familles, et je puis dire qu’il en est peu
LU Dit* MARTYRS
dans toute la Corse dont les vendet tes aient plus longtemps et plus souvent joué de l’eacopelle et du stylet.
Pour ne parler que d’un fait, vous vous rappelez peutêtre les soupçons et les bruits qui coururent dans le pays lorsque Jacotno Marcello, — le père même du capitaine, — fut dépêché p8r une balle partie de l'un des maquis qui se trouvaient alors entre Ajaccio et sa villa. Celte Dalle avait frappé si juste le milieu du front, qu’on l’attribua généralement à votre père. — Si ce fut lui, Dieu seul le sait maintenant! — Vous étiez encore bien jeune lorsqu'à son tour il fut assassiné en revenant d’une chasse aux mouillons dans les montagnes de l’intérieur. Son meurtrier n’a jamais été découvert. Seulement on remarqua que le coup qui l’avait frappé avait été tiré bien juste: la balle lui avait traversé le cœur. El Joch Marcello tirait déjà bien alors, et Jo h Marcello n'Bvait pas encore quitté la Corse.
c Eh bien ! ce sont les noms d'Andréa et de votre père ue je lui ai entendu prononcer ce malin. Ce n'a plus été e la surprise que m’a causée sa goilé, mais de la défiance; celte lettre m’est revenue à l'esprit, et j’ai voulu vous en parler, lieutenant;... voilà tout!
Pietro ne répondit pas.
La tète baissée sur sa poitrine, les bras croisés, il se reprit à promener lentement par la chambre, plus sombre encore qu’il ne I était auparavant.
Parti jeune de Corse, son séjour et son éducation en France ne lui avaient point permis, à son retour parmi ses compatriotes, de prendre complètement leur caractère et leurs mœurs; encore moins d’épouser leurs passions, que réformait déjà la législation française; il ne paraîtra donc pas étonnant que, malgré la violence de son naturel, son âme lût restée jusque là étrangère à la défiance que les paroles de Guiseppe venaient d’y faire naître.
Les procèdes de Joch, sa conduite diverses fois équivoque, n’avaient point échappé à Pietro; mais il les avait toujours excusés en expliquant ce qui pouvait offrir une interprétation défavorable, par les brusqueries et l'âpreté de leur caractère national.
Il avait encore remarqué souvent de l’ironie et de la malveillance dans son regard ; mais, au lieu de chercher à s'en rendre compte, il avait préféré les attribuer à un vice d’organisation; de sorte que sa pansée n'avait fait que glisser sur ces particularités, qui, sérieusement étudiées, eussent pu l’éclairer sur l'aflecuon de cet homme.
Si pourtant il n’v avait aucun soupçon dans le cœur de Pietro, ces divers faits ne l’en avaient pas moins disposé à la défiance.
La révélation de Giuseppe fut un rayon de lumière qui plongea subitement dans sa vie; mille objets qui se cachaient et qui fussent sans doute restés encore longtemps inaperçus dans l'ombre, se dessinèrent en relief, se colorèrent et se produisirent à ses yeux.
Que devait-il faire? Demandera Joch une explication, oq ajourner cette explication de quelques heures?
Sa volonté flottait incertaine, lorsqu’il remarqua que lo jour éclairait déjà ses rideaux : c elait l'heure du rendezvous, il lui fallait un témoin. Joch était le seul que. dans sa position, il pût choisir. — L'explication fut ajournée.
— Giuseppe !
— Plait-il, lieutenant?
— Je te laisse ici ; que surtout madame ne sorte pas avant mon retour..., avant mon retour, entends-tu ?
— Avant votre retour; c’est dit, lieutenant.