PRIÈRES ET LARMES
Pitié !... Oh! Pitié!
Addimn.
Giuseppe rentra bientôt; Frédéric le suivait.
Ce fut un instant bien, terrible pour Giulia, que le premier de celle entrevue.
La douleur, en brisant son âme, avait rendu toute leur puissance aux préjugés qui, semés en elle par l'éducation première, s’y étaient trop profondément développés pour que la voix de Frédéric eût pu les extirper de son cœur sans y en laisser toutes les racines. Sa tendresse avait lutté vainement; elle avait été forcée de fléchir : le mot honneur étouffait dans son esprit le retentissement de tout autre sentiment; les serments que lui avaient demandés la religion et la loi, comme une sanction des croyances de sa vie • ntière, lui inspiraient l’espèce de fanatisme qui lui faisait fouler son cœur sous ses pieds.
Et pourtant elle se serait encore trouvée heureuse de donner tout son sang pour ces affections qu'elle immolait à scs devoirs.
Elle craignit un instant de n'avoir pas la force nécessaire à sou sacrilice; ses genoux faiblirent, ses veux s’emplirent de vertige; un mouvement de sang si violent s’opéra en elle, que, pour rester debout, elle eut besoin d’un appui.
Bouge, la main droite portée sur une console, le braa gauche pendant, la tête inclinée sur sa gorge haletante, ce ne fut qu'en tremblant qu'elle éleva sur Frédéric des regards timides et suppliants, qu’elle laissa retomber aussitôt.
— Je suis à vous, madame.
— Monsieur, reprit-elle, c’est une grâce que Je vous demande, une prière que je vous fais avec larmes.
Elle releva tes yeux sur lui.
— Vous et Dieu savez si je suis coupable : pauvre femme sans expérience et sans appui, le malheur m a égarée, voilà ma faute; j'ai été faible. Si cela doit détruire Te calme de ma vie. cela ne peut pas me ravir la paix de ma conscience. Mais celle faute, elle deviendrait un crime, si elle devait retomber en pluie de sang sur moi. Du sang! oh ! monsieur, n’imprimez point celle tache à ma vie. Du ssng ! mon Dieu ! souillée de sang, que deviendrais-je? Ce n’est point avec des larmes qu'on efface ce qui n’effacent pas même les feux de l’enfer. Ayez pitié de moi; ne me punissez pas d’une manière si terrible! Je vous en supplie, ne vous rendez pas à ce duel ; vous deviez partir, partez à l'mstant; ne faites pas que je ne puisse porter les yeux sur mol sans vous maudire. — Mais il ne m'écoute pas I O mon Dieul donnez-moi des | aroles qui lui lourhcnt l’Ame 1 ... Ce que je lui demande est pourtant bien sacré ! — Frédéric, ne vouez pus ma vie aux regrets et ma conscience aux remords t soyez généreux ; vous, vous devez t’être, car enfin rien ne vous pousse à ce meurtre. Savez- vous que c'est une chose bien affreuse que d'être homicide? On ne dort pas avec du sang aux mains, et ce sang rejaillirait sur nous deux. Pitié, monsieur, pitié !
La pauvre femme se laissa tomber à ses genoux.
Frédéric ne s’attendait pas à une semblable prière.
Après celte nuit d’enivrement et d’abandon où, dsns l’exaltation de leurs ùiiil-s, s’étsient noués leur» deux amours, il avait pensé que, quels que fussent les événements et l'action des hommes, rien, pas même la mort, ne pouvait les désunir. Les lèvres encore frémissantes des buisers de celle femme si religieusement aimée, la lôte encore résonnante de ses paroles d’amour, le cœur palpitant et rempli d’une ineffable joie, que tout ce qui s’était passé n’avAil qu'allumée au lieu de la refroidir, il dut trouver ces supplications bien inconcevables et bien étranges.
Comment! pas une émotion pour lui! Ces tendresses qu’elle lui avait prodiguées, si dévouées, si consolantes, si bonnes, elle les refoulait en arrière pour les reporter sur l'homme qu’elle avait consenti à abandonner! Pour lui, pas une inquiétude, pas un soupir, pas un mot! tout pour l’autre! Lui aussi allait pourtant s’offrir à la mort pour elle.
Bien que lout lui parût inexplicable, son cœur se resserra douloureusement. Car il avait lu dans Taine de celle femme, il suait vu co qu’elle contenait d’affections et de vertus; et dès-lors leurs liens de sympathie s'ôtaient augmentés de tout te dévouement que l'amour peut puiser dons l’admiration et dans l'estime.
Mais n'avait-il donc contemplé et conquis ces trésors que pour qu’ils lui échappassent aussitôt? N'en avait-il apprécié la valeur que pour mieux sentir toute l’étendue de leur perte?
Cet avenir, qu’à ses côtés, elle appuyée sur son sein, lui la pressant dans ses bras, leurs regards confondus, éprouvant si intimement le bonheur, qu'il débordait do leurs cœurs, de leurs yeux, de leurs lèvres, comme la souffrance, parles soupirs et par des larmes; cet avenir qu’ils avaient réyô si serein, si beau, qu’ils avaient formé de si doux espoirs, s’était-il donc évanoui comme tons les rêves?
Avait-elle donc oublié cette nuit, telle qu’une créature humaine n’en compte jamais deux semblables dans sa vie? L avait-elle donc oubliée, qu’elle ne trouvait plus en son sein de sollicitude que pour l’autre?
Un frisson mortel lui courut dans le sang.
— Soyez sans crainte, madame ; s’il y a du sang de versé, ce ne sera pas celui de votre époux.
Giulia, pèle, anéantie, sentit ses forces l’abandonner à ces mots; elle laissa tomber ses mains, que, dans ses supplications, elle avait jointes; son corps s’affaissa sur ses jambes ployées : le coup que Frédéric lui avait porté par ce froid reproche Pavait si rudement frappée, qu'elle le laissa sorlir sans pouvoir lui adresser une parole.
Il ne fit que rentrer dans sa chambre, et quitta l’hôtel.