‹ Les deux martyrsChapitre 26 sur 33 · LE FAUBOURG SAINT-JIARCBÀU · texte numérisé non relu

LE FAUBOURG SAINT-JIARCBÀU

C’eat un enfer dont les damais ont le piradi» en perspective avec avec la certitude de n’y pas entrer.

Emile Souvestre.

Le jour se levait, le ciel était pur ; une brise fraîche chassait dans l’ouest quelques nuages lourds et isolés, sur les bords et dans les échancrures desquels s'épanouissaient les premiers rayons du jour.

La Seine, grossie par les crues d’hiver, coulait entre ses quais, gonflée, lisse et rapide, sans autres rides à sa surface que celles qui dessinaient ses courants et ses remous.

Frédéric, la poitrine endolorie et échauffée par les agitations de lo nuit, respirait avec bonheur cet air frais et bienfaisant, que, comme une haleine de printemps, semblait à son réveil exhaler la nature; mais c'était en lui une impression instinctive, tout involontaire : les souvenirs qui absorbaient ses pensées ne lui permettaient pas de porter son attention sur les objets extérieurs.

Julien (l'était lo nom de l'ami qui lui servait de second), Julien avait bien cherché plusieurs fois à rompre son si-

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lence ; mois ses questions n’ayant pu établir de conversation entre eux. il avait fini par respecier ses préoccupations. 1

Ils prirent le boulevard du Jardin des Plantes, sans qu’au- j cnn des sites qui, bizarres ou gracieux, se succèdent toujours pittoresques sur celle promenade solitaire, jetât une seule distraction dans les pensées de Frédéric.

Ils parcoururent d’abord ces lignes de marronniers noueux et tordus, dont la nature décrépite s’harmonie si bien avec la Salpétrière, autre décrépitude elle-même Frédéric ne jeta pas même un regard â ce vieil édifice, qui semble ouvrir charitablement ses deux bras à la misère et à la vieillesse.

Son compagnon en contempla, d’un air triste, les noirs bâtiments.

Je ne sache, en effet, aucun spectacle qui puisse jeter de plus sombres pensées dans l’âme que cet hôpital des vieillards, dernier monument d’un boulevard dont le premier établissement est I hospice de Y Enfant- Jésus.

El entre ce berceau et celle tombe du peuple, confiés tous deux à la pitié, que voyez-vous?

D'étroites rues où des populations livides grouillent dans la fange ; des maisons chétives délabrées, grises, froides, nues, où le travail s’agite, se tourmente, sue jusqu’à Ce que, le soir venu, il tombe d’èpuisemont sur sa paille, pour se remettre à la peme dès le premier lever du jour.

Et puis des hospices ! conséquences forcées des réduits fétides.... de tous côtés des hospices !

C’çsl la Pitié, la maison Cnchin, la Maternité, l 'Hôtel- Dieu, Jlicétre , le Eal-de-Grûce, que sais-je? J en oubliais un, édifice honteux, qui, couché comme un cadavre sur le sol, semble cacher, derrière de3 masures, son front rouillé et sa face lépreuse, les Capucins I

Et ne croyez pas que ce soit le hasard qui ait groupé sur un seul point tous ces asiles de souffrance, non !

Ces pustules gangreneuses qui se sont ouvertes à la surface du faubourg no sont que leS symptômes du poison qu'un travail sans fin inocule dans ses veines. — Ce S'int les humeurs que poussent a la peau les fatigues et le dénûnn-nt.

C'est parce que l’union de deux indigences produirait la misère, qup le concubinage et la proslituiion ont presque fait oublier le mariage dans ces quartiers. Or, le concubinage a nécessité la bourbe , comme la proslituiion les Capucins.

C’est parce mie la jeune fille est sans dot, que l’enfanl naît sans père. Pauvre mère ! forcée de gBgner son pain de chaque jour, peut-elle donner a son fils un lait que le travail décompose ou tarit! — lia fallu l 'Enfant -Jésus.

C'est parce que lo prolétaire bort le lendemain ce que le maitro lui laissa de sa sueur do la veille, qu’il lui faut, après les hôpitaux des malades, l’hôpital des vieillards, la Salpétrière apres la Pitié.

Voilà donc le revffrs de ce monde, dont la face n’est que luxe, joie, plaisirs, richesses.

El puis, pour séparer ce cloaque impur de la cilé riche, puissante, et pour en contenir les débordements, Notre- Dame, la Morgue, la Préfecture de police et le Palnis !

La Morgue, dont les filets, barrant le fleuve, en écument deux fois par jour les cadavres!

Notre-Dame, qui refoule de sa croix catholique ces populations qu’épie la police, et que la justice contient avec la hache de ses lois !

Mais qu’importe à nos dominateurs et à nos sénats, que leur importe, je vous demande, la Pitié, le V al-de- Grâce, l’Hôtel-Dieu, Bicêtre, etc.? Le roi Louis-Philippe ne possèdc-i-tl pas dix châteaux ? ses domestiques n habilent-ila pas des palais? nos croupiers n'ont-ils pas un temple à eux, Fa Bourse!

Si la fille du peuple se débat sur les grabats de la Maternité, la fille du riche en trone-t-ellc moins délicieusement dans l’almosphere lumineuse et parfumée de ses salons?

On aurait bonne grâce, vraiment, de s’apitoyer sur les Capucins, dans cette ville où cent heureux mortels peuvent jeter leurs mouchoirs aux anges des Bouffes ou aux sylphides du grand Opéra.

Soyons justes, tout se compense.

Si l’on eût apprécié les pensccs do Julien par l’expression qui s’empreignit sur sa figure, on eût pu croire que ces réflexions, ou ou moins quelques réflexions semblables, s'étaient présentées a son esprit; son regard était devenu sévère, et un oir de tristesse avait envahi son visage.

Mais ces idées s’effacèrent bientôt pour faire place è de

plus douces images. Son attention abandonna ce faubourg; qui, couché dans sa bauge, étale au ciel tous ses ulcères, pour se reporter sur le délicieux aspect quo commençait alors à prendre le boulevart.

UK BEAU MATIN

Comment l’âme ne B’awéréneraii-elte pas au milieu de cette jeune nature où tout rayonne, sourit et chante? Sa douleur est une notoaiguC qui insensiblement s’adoucit et se rond dans cet harmonieux concert.

Madame Amédée Grihan.

A la nature chétive, caduque, rabougrie des premiers arbres, succédait une végétation énergique, qui rappela au jeune homme, lorsqu’après avoir franchi les hauteurs de la barrière d’Italie, ils descendirent celle colline délicieuse qui verse dans le bassin des Gobelins, qui lui rappela, dis-je, les riches plantations de la Normandie et de la Besuce.

Il est peu de cours et d’avenues qui puissent le disputer à ce boulevart pour le luxe de la végétation et la beauté de la perspective.

C’est une longue allée, large, plane, bordée d'ormes magnifiques, unie comme la sente d’un parc anglais, et qu'une punie douce entraîne mollement dans le vallon où coule la Bièvre.

Les premiers beaux jours du printemps le montaient, ce matin-l8, dans tout son éclat et dans toute sa fraîcheur; les gazons étaient reverdis, la sève de toutes parta s’épandait en feuilles légères de lavis, soyeuses, veloutées, qui frôlaient aux brises, et où chantaient les premiers oiseaux.

Les yeux de Julien s’élaient détournés de cette nature pour se porter vers la ville, sur laquelle s’échappait le regard. Les brumes du matin l’enveloppait encore de leur voile blanchâtre que déchiraient seuls les faites de deux édifices : la coupole pieuse du Val-de-Grâce, et, audessus , le dôme du Panthéon , dont le globe doré sVlançaii dans le ciel, chercher le premier rsyon du soleil, que lui masquaient les échafaudages dont l’avait chargé le pouvoir.

Le juste milieu n’aurait-il pas mieux fait de laisser ce monument à la bergère gauloise, que de l’adopter pour en garder les caveaux déserts?

Que la république inaugure un Panthéon, bien !

Elle parait, et la France se jonche de héros; le dévoûmem tombe dans le commun, le génie devient vulgaire, la vertu court les rues, nos sénats éclairent le monde que sillonnent et fécondent nos armées ; nos ordres du jour sont des déclarations de droits et des bulletins de victoires. Glorieuse pléiade, notre démocratie, en s'éloignant, laisse encore assez de rayons dans le ciel pour réchauffer et dorer l’empire. Mais la doctrine, ce nuage opaque sur notre soleil, qucspère-(-elledonc,ellequiglacenotre sol jusqu'à faire douterdel’avenir?

Un Panthéon ?... bon Dieu I Qu’en veut-elle faire, je vous le demande? qu’en a-t elle besoin? Serait-ce pour y déposer, par hasard, une épée de sergent-de-ville, ou bien la béquille diplomatique qui s’appelle prince de Bénèvent?^

Frédéric, lui, marchait toujours sombre et pensif. S'il levait quelquefois ses yeux de la route où il les tenait constamment attachés, ce n’était que pour les promener un moment sur les objets les plus voisins.

Cependant celte nature sereine, candide, harmonieuse, agissait mystérieusement sur son âme. Ces premières heures du malin, ces premiers beaux joura.de l’année, double

jeunesse, double réveil, effaçaient presque à son insu les idées dont la douleur avait sillonne son front et son visage.

Les souvenirs reportaient insensiblement ses pénsees sur les jours de sa jeunesse, doux et purs comme cette matinée d'avril, jours d'affections calmes, de rêveries, d'études, de paisible tendresse. Les arts et la nature étaient alors ses deux grandes passions, ses deux grands bonheurs. S'il éprouvait quelque émotion a la vue d’une femme; si, après i'avoir vue, de célestes images passaient dans ses songes, ce qu’il ressentait alors, c’était une religieuse ferveur; l'amour,au lieu de déliré, lui jetait des extases; au lieu de transports, des ravissements : il aimait uue femme comme uno madone de Murillo ou de Raphaël, comme une (leur, comme un rayon, comme une étoile, comme tout ce qui était beau ; car son amour en était ia poétique synthèse.

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