‹ Les deux martyrsChapitre 27 sur 33 · LES VOICI · texte numérisé non relu

LES VOICI

Les révélations de Giuseppe avaient fait passer toutes les tortures de l’enfer dans son âme ; la vengeance allumée par l'infidélité de Giulia, puis épuisée un instant par son exaltation même, s'était réveillée plus terrible devant celle trahison nouvelle: c’èiail la fureur d’un tigre blessé, que viennent de relancer les chasseurs. Sa p aie ancienne s’était envenimée par l'irritation de cette blessure nouvelle ; une victime ne suffisait pas à son àine de Corse, il eût voulu associer Joch et Giulia pour les broyer après Ions les trois sous ses talons, comme il tût fait de trois reptiles. S’il éprouve un regret mainienanl, c'est que lorsqu’il sera placé devant son ennemi, la balle ne puisse atteindre qu'une poitrine.

Frédéric interpréta mal sans doute l'étincelle de rage dont étoila la prunelle de Pietro.

— Julien, dil-il à son ami, je t’ai déclaré que monsieur, croyant a tort que je l’avais offensé, m’en avait demandé raison : je viens et veux la lui rendre. Voilà tout.

— Mais enfin....

Frédéric l'interrompit :

— C’est un service d'ami que je t’ai demandé ; par égard pour moi, n'insiste pas.

Ils reprirent leur marche rapide, que ce colloque avait d'abord ralentie, puis enllo suspendue.

Un instant après , ils se trouvèrent sur le bord d'une espèce de raviue.

Il y a dans la société comme dans Ta religion des mystères dont la main do l’homme ne doit point chercher à soulever le voile.

Panai.

Us atteignirent la barrière de Montrouge.

Ils s’acheminèrent rapidement sur son étroite chaussée; et, laissant à droite cette colline toute chargée de moulins à veut, dont les masses de charpente se dressent si pittoresquement sur leur base de moellons pour mieux tendre aux vents leurs ailes de toile , ils descendirent dans les plaines de la Glacière, où ils avaient aperçu les deux officiers.

Le sentier qu’ils prirent occupe la rive gauche de la Bièvre, petit ruisseau qui coule par les présel par les jardins, sous les branches des osiers et des saules, aux pieds de hauts peupliers , dont les tiges sveltes et élancées forment de grands rideaux de verdure; puis, traversant quel ques gucrets, ils eurent bientôt joint Pietro et l’officier qu'il avait choisi pour son témoin : c’était Joch. -

— J'ai l'honneur de vous saluer, messieurs, dit Julien en Içs accostant.

Les deux militaires portèrent la main à leur schako, Frédéric inclina légèrement la léie.

— De quel côté nous dirigeons -nous maintenant? dit Pietro â son tour.

— On serait bien dans ces carrières, répondit Frédéric.

— Allons !

Tous quatre prirent la direction indiquée.

Ils avaietil déjà marché quelque temps en silence , lorsque Julien reprit :

— Ne serait-ce pas le moment, messieurs, d’expliquer les motifs de celte rencontre; car il n’est point d’usage, après tout, que Pou s’égorge sans que les témoins sachent pourquoi.

Pietro fixa sur lui un regard où sa fureur so cacha mal sous une froide ironie.

Que lui voulait-on encore? N’avait-il pas bu assez de home et de fiel , qu’il lui fallût subir l’affront de ce qu’ils appellent des éclaircissements? Voulait-on le mettre de nouveau face a face avec sou déshonneur, ou bien espéraientils Unir cette affaire avec de douces paroles?

Il ne dit pas un mot.

S’il ne se sentit point la force de maîtriser sa passion , dont toute explication n’eût pu qu'irriter la violence, il conserva du moins assez de peudence pour éviter cet incident prévu. — Il se lut donc!

Et d’ailleurs, a quoi bon perdre du temps en mots inutiles? Ce qu’il lui (allait, à lui, ce n’étaient point des explications, c elaient dos pistolets et du sang.

Page 1