DUEL
Mon Dieul j'avais des choses si puissant.» à vous dire avant de vous voir,., et maintenant que Je vous vois, je n'ai que des larmes. ..
Alex. Dumas.
Les deux combattants sont en présence; le terrain étant horizontal et plein, on n’a point été forcé de tirer les places au sort. r
Pielro le corps effacé, offre à son adversaire son cèle droit, qu il couvre et protège paria disposition prudente de son pistolet et de son bras.
Frédéric so présente de face; son air est triste, mais calme, si calme nié. ne, qu’à travers semble percer une sorte d insouciance ; le pouce de su main gauche est passe dans la poche de son pantalon; son bras droit pend et tient le canon de sou arme renversé vers la terre.
— - Avant de vous écarter, un mot, messieurs.
Ce fut aux témoins que Frédéric adressa ces parole*, prononcées d’une voix brève :
~ Ne croyez pas, poursuivit-il, que je veuille reprendre des explications que j’ai étouffées moi -même lorsqu’elles étaient demandées par mon ami ; non , rien désormais n empêchera ce combat; mais, il est une observation qu’en ce moment, où rien ne peut l’influencer, ju dois renouveler a monsieur, devant vous : sur mon honneur, le sien est
Allons donc ! répondit Pietro, pâle de colère, ne vous apercevez vous pas que ces paroles ue peuvent avoir qu'un résultat contraire à celui que vous en attendez ; finissons, je von* en prie, de toutes ces protestation* inutiles.
Tout est dit, monsieur, tirez I Jo suis à vous.
“T Lesage et la justice, reprit Julicu, veulent que le hasard décidé de cet avantage.
— Soit, dit Pielro.
Julien prit uqe pièce de cinq francs, et, la jetant eu l’air ;
— Que choisissez-vous, lieutenant?
— Face!
La pièce tomba entre les deux combattants ; les témoins t approchèrent.
— Vous avez perdu : à toi de tirer, Frédéric.
Et comme Frédéric restait immobile, Joch ajouta :
— A vous, en effet, monsieur, l’avantage.
— Je ne puis en profiler : monsieur se prétend insulté, je ne tirerai point le premier sur lui.
— Vous ne tirerez point le premier !
La voix de Pietro prit, en prononçant ces paroles, un ton aigre et menaçant; ses sourcils se froncèrent à ne former de leurs deux arcs qu’une ligue tourmentée.
— Que signifient à la fin tous les incidents qui viennent à chaque instant se jeter dans cette affaire? Voulez- vous définitivement vous battre, ou bien espérez-vous, par tous ces moyens, vous soustraire à un combat?
— Je me suis mis à votre disposition ; mais, je vous déclare que je ne tirerai pas d'abord.
— Kh bien ! je tirerai le premier, moi.
Il n'avait pas armé son pistolet, qu'une femme échevelée, hors d’elle-mème, apparut sur lu bord du ravin.
Une singulière expression torturait sa figure, où la douleur et l'épuisement de la hâte confondaient la sueur et les larmes ; ses traits délicats étaient gonflés et déformés par le sang qu’y avait conjuté la rapidité de sa course; la respiration s'échappait saccadée et bruyante de sa bouche entr’ouverte ; tous ses vêlements flottaient en désordre.
— Arrêtez! de grâce ! s’écria celle pauvre femme d’uue voix déchirante, arrêtez!
Tous les veux se portèrent vers elle.
C'était Giulia !
Frédéric pâlit ; le mouvement de muscles qui bouleversa les traits de Pielro exprima d'une manière effrayante tout ce que son cœur sentit, à cet aspect, fermenter de rage.
Elle, précipitant encore ses pas, vint tomber, haletante, aux pieds de son époux.
— Est-ce donc l'enfer qui vous amène ici, madame!
— Mon Dieu !... reprit-elle en s’attachant à ses genoux... il est encore temps!... Merci, mon Dieu !
Sa respiration et ses sanglots entrecoupaient sa voix, d'abondantes larmes s’échappaient de ses yeux et baignaient ses joues.
— Venez-vous encore m’apporter de la honte, malheureuse?... Retirez-vous.
— Non... il faut que je vous parle... Ce duel ne peut avoir lieu... uous sommes victimes d’une machination infâme...
Pietro, hors de lui-méine, jeta vers le ciel un regard terrible.
— Mais, ècoutez-moi donc!... ou vous ne vous bâtirez pas, quand je devrais m'attacher à vos habits... me jeter entre vos armes. Ecoutez-moi donc, enfin !...
Et comme son mari avait rebaissé ses yeux ardents sur elle :
— Mais, que devais-je lui dire... j'avais tant de choses, pourtant... O mon Dieu! m’abandonnerez- voua ?... Ma raison s’égare... Frédéric !...
— Misérable! s’écria Pietro en grinçant les dents, veuxlu donc que je te mette en pièces?
— Faites!...
Elle retomba à genoux.
— Mais, je vous en supplie, pas de combat!,.. Grâce! grâce ! que je ne sois point la cause de la mort d'un homme.
— El c’est moi que tu conjures de ne p 83 verser de sang ? Te voila a mes pieds : lu l’aimes donc, infàuie ! que c’est pour lui que tu trembles.
— Au nom de Dieu, il n’e*t pas coupable. S’il y a quelqu'un de criminel, c’est moi, c'est moi seule I Faites retomber sur moi seule votre vengeauce; frappez-moi, me voila I je suis prêle!...
Et la malheureuse, toute délirante, ouvrait ses bras et offrait sa poitrine.
— Tu l'avoues donc I... ton opprobre... Eh bien! oui, lu mourras la première!...
Deux ressorts de batterie grincèrent à la fois ; une détonation sc fit entendre : ce n'elait point Pielro qui avait tiré a l’instant où il allait frapper Giulia, une balle l'avait atteint dans la poitrine.
— J’ai usé du droit que m’avait donné le sort, dit Frédéric d’un air sombre.
Pielro, après avoir chancelé un instant, tomba sans mouvement sur le gazon.
— Malheureux! qu’as-tu fait?
El poussant un cri déchirant, Giulia se précipita sur le corps de son époux.
BST'BLLK COUriILt!
Nos lots ont fsit des sjtents de destruction de tous les éléments de bonheur social . La perturbation et la haine débordent des sources d’où ne devraient couler sur le monde que dévouement et qu’har* monte.
J.-J. fignerU.
Les témoins accoururent; on écarta aussitôt les vêtements qui cachaient la plaie. Bien qu’au premier abord Julien l'eût reconnue mortelle, il prodigua au blessé tous les soins que, jeune docteur, ses connaissances chirurgicales lui permettaient de lui offrir.
Uue saignée abondante, pratiquée au bras, eut pour effet immédiat de faciliter aux organes de Pieiro leurs fonctions vitales. Frédéric soutenait le buste du mourant, Julien et Giulia lui prodiguaient, l’un les secours de l’art, l'autre, malgré le médecin , tous ceux que lui inspirait sa tendresse.
— O mon Dieu! mou Dieu!
Ces mots inarticulés s’échappaient avec sanglots de son cœur brisé.
La connaissance revint enfin à Pieiro ; ses yeux, s’étant arrêtés sur Giulia, s’en détournèrent avec une expression de haine qui se refléta dans ses traits mourauts.
— Retirez-vous!... retirez-vous!
Ce furent les premiers mous que prononça sa voix éteinte, et, de sa main affaiblie, il s’efforça d’écarter Giulia; mais celle malheureuse femme la saisit et la baigna de ses larmes.
— Grâce ! gràco ! Pietro ! ne me repousse* pas; ma place en ce moment est auprès de vous ; Je suis votre épouse, je n'ai point profané ce titre. Si je me suis accusée, je ne savais cc que je disais alors, d’affreux pressentiments déchiraient mon cœur, le désespoir égarait ma pauvre télé. —
J etais folle! Mais vous ne m’avez pas crue, n’est-il pas vrai, que vous n’avez pu me croire criminelle, Pieiro! je suis toujours digne de vous. Est-ce que, si j'étais coupable, je pourrais, sans rougir, prononcer devant vous le mot honneur? serail-cc possible, dites? Pourrais-je, sans mourir de remords, supporter en ce moment votre regard?
11 sourit avec amerlume. Elle continua :
— L ne me croit pas; que faut-il donc lui dire? C’est hor- ' rible : ôire innocente, et sentir le déshonneur qui vous écrase sans pouvoir le soulever et le jeter loin de soi!... Que ne pouvez-vous lire dans mon âme, Pietro! vous la trouveriez pure; car, après tout, je suis innocente, je vous le jure I
— Cette lettre...
D’un signe de sa tête il indiqua Joch.
— La lettre!... Oh! voilà ce que j’avais redouté; j’avais bien pressenti qu’avec celte lettre il me perdrait. J’ai eu un tort, Pietro, c'est de n'ètre pas allée me jeter è vos pieds : j’eusse dû tout vous conter, Veusse dû vous dire : Mon ami, j’ai éiô imprudente, et la calomnie veut faire un crime de nia faiblesse. Juge entre ses accusations viles et la voix de ton épouse, qui yient tout t'avouer à tes genoux ; mais l’effroi a troublé ma raison, a glacé mon âme... et j'allais me jeter dans un abîme pour échapper au déshonneur; car il faut que lu le saches, Pieiro. pour que tu mo pardonnes ; il faut que tu saches que c’est lui, ce Joch. ce misérable, qui a voulu m'avilir. Comment s eat-il procuré celte lettre? je l’ignore; mais c’est en me menaçant de te la remettre, qu’il a voulu me déshunorer. Si tu ne te livres pas à moi, m'a-t-il dit, je le perds. Il ino fallait choisir entre la honte ou le malheur; je n'ai pas voulu de la honte, et l’infâme m'a accusée auprès de toi. Voilà tout, Pietro, tout!... Suis-je donc coupable?...
Une étincelle do rage raviva subitement l’œil du blessé.
— Joch, dit-il en faisant un effort pour sc soulever, tu l'entends... elle t’accuse...
— Cela doit être, c est un moyen qui lui restait encore de se justifier.
— Laissez-moi un instant, messieurs, dit Pietro en s’efforçant de se dégager des bras de Frédéric ; il existe dons tout cela un bien atroce mystère. La mort me donnera-t-elle le temps de l’approfondir?
Joch, reprit-il d'une voix sonore et ferme, tu sais que la haine de nos familles ne fut pas l’histoire d’un jour, elle fit ruisseler bien du sang entre elles.
Il s’arrêta, puis il reprit :
— Assez de sang pour que l’on crût qu’elle s’y était éteinte; aussi, quand je te serrai la main, ces souvenirs s’élBient-ils effacés de mon cœur : lu n'avais rien oublié, lai, lorsque lu m’offris ton amitié.
L’épuisement le força de foire une nouvelle pause. Il continua avec effort :
— Joch, pourrais- tu me dire que! fut l’assasain de mon père?
— Pourrais-tu m'apprendre, toi, quel fut le meurtrier du mien?
Pietro, dont cette question, en dissipant tous les doutes, avait brisé le cœur, laissa d’abord tomber sa télé sur sa poitrine; co ne fut qu’un moment après qu’il poursuivit d'un ton moins assuré, mais plus sombre :
— Si nos pères se sont hais, du moins ceux-là même qui condamnent leurs passions ne peuvent flétrir leur mémoire; il y avait du courage dans leurs vendeltes, et dans leurs ‘mes de la grandeur. Leur vie fut un long combat où aucun jamais ne parla de trêve; mais toi, tu l es présente hypocritement à moi, des mots affectueux aux lèvres et de l’amerlumo au cœur; lu as feint de me lécher pour plus sûrement me mordre : Joch, tu as agi comme un lâche !
— Un lâche!
La rage et l’orgueil blessé changèrent si subitement la physionomie de Marcello, que le voile de dissimulation, dont son front était toujours couvert, sembla s'écarter, et laissa entrevoir son âme.
— Ah! ço serait un lâche, celui qui trouverait en Inl assez de force pour cacher, durant des années entières, toute sa haine sous un sourire; assez de patience pour se nourrir de flel jusqu’à ce que l’instant se présentât d’accomplir le legs de ressentiment que lui aurait transmis le cadavre de son père !
L’accent avec lequel il prononça les mots suivants révéla. ainsi que la contraction de ses traits, une espèce de joie féroce.
— Si j'avais eu ce courago-là, moi, je trouverais le prix de mes longues souffrances dans cette pensée seule : malgré les chaînes de leur civilisation, J’ai su enfin accomplir ma «endette 1
— Oui, mais lu ne le la rappelleras pas deux fois... A mon tour!...
Pieiro réunit en ce moment les forces brisées que lui laissait encore l'approche de la mort. Il se redressa comme si sa blessure se lût soudainement refermée. Le pistolet, ne n’avait point abandonné sa main convulsive, prit la irection du capitaine; le coup partit aussitôt.
Les deux Corses tombèrent sans mouvement sur la terre.
La balle avait frappé Joch au cœur. Pietro avait usé, dans ce dernier transport, le peu de vie aue lui laissait sa blessure. Giulia voulut en vain, à force ae tendresse, rappeler le seutimenl dans le corps de son époux; il se raidit et su glaça sous scs larmes.
— -O mon Dieul s’écria l’infortunée quand on voulut l'éloigner de ces lieux où gisaient deux cadavres, mes yeux auront-ils assez de larmes, mon cœur assez de remords pour laver ces taches de sang que la fatalité a fait rejaillir sur ma vie 1