‹ Les deux martyrsChapitre 31 sur 33 · DEUIL · texte numérisé non relu

DEUIL

Ccsdouleurs-U se transforment, mais elles ne s'effacent point. Le front garde ses rides et le cœur ses blessures.

Frédéric Vu Portent.

Los peines morales sont comme les souffrances du corps : vives d’abord, elles se calment sous l’influenco consolatrice du temps. Sans doute que le cœur saigne encore longtemps après le coup qui l a brisé; qu’il faut plus d'un jour pour qu’une cicatrice en ferme la blessure; mais à l’angoisse première succède une douleur moins vive, la crise se passe, l'irritation diminue, et les tourmenta aigus tombent dans l'atonie d’une affection chronique.

C’est ce qui devait advenir à Frédéric; c’ett, en effet, ce qui lui est advenu.

Plus de trois mois se sont écoulés depuis la scène reproduite dans le précédent chapitre.

L’espèce de prostration, où, après quelques jours de désespoir, la souffrance avait fini par plonger sou àme. avait à la longue entouré son cœur de découragement, son front de tristesse, sa vie d’isolement et d’ennui ; tout s’était atrophié en lui, la tète et le cœur, le corps et l’àme.

Ses journées s’écoulaient entières dans I obscurité de sa chambre, où les personnes et de doubles rideaux constamment fermés laissaient a peine filtrer une douteuse clarté.

Tous les liens qui l’enchainaient auparavant à la société, il les avait dénoues, sinon rompus. Les artistes, que des relations de goût et de sympathie appelaient chez lui, scs parents, scs amis cux-uiomes elaienl arrêtés sur le seuil de son hôtel par l’inflexible: ■ Monsieur est à la campagne, » par lequel la vieille concierge répondait aux demandes des visiteurs.

Julien seul s’était soustrait à la rigueur de cette consigne; encore ce fut-il exclusivement comme docteur qu il obtint d’abord la faveur de celte exception.

Ce jeune homme, dont les prescriptions médicales étaient longtemps restées impuissantes contre le délabrement où s’éteignait chaque jour davantage la santé de son ami, conçut le projet de puiser le remède a la source même de la maladie ; de chercher dans l’une un réactif contre l'épuisement de ce corps que l'âme avait brisé.

— Frédéric, lui dit-il, dans une de ses visites où l’accablement de celui-ci lui parut moins profond, lu me connais assez pour que je n’aie pas besoin de te dire combien je respecte ta douieur; mais sais-tu qu’elle pourrait devenir coupable au milieu des évènements qui s’accomplissent chaque jour autour de toi?

Frédéric, a demi couché sur un divan, éleva un regard triste sur Julien, assis dans un fauteuil auprès de lui.

— Sais-tu bien, continua le docteur, que si je connaissais moins toute la générosité, je pourrais voir, sous ta tristesse maladive, un bien étroit ègoisme.

— Que so passe- 1- il donc? répondit celui-ci d’une voix faible et plaintive.

— De tristes choses!...

En élevant la main droite et les yeux au ciel.

• Dieu veuillo qu’elles n’en amènent pas encore de plut tristes ! *

Frédéric le regarda avec étonnement.

— Nuire belle révolution, vois-tu, n’a fait que mettre du sang sur de la boue; notre drapeau tricolore est déjà si souillé, que l'on pourra bientôt douter si la France a change de couleurs.

— Que veux-tu?

Il haussa les épaules et regarda son ami avec tristesse.

— Le que je veux ! L’amant aurnil-il donc complètement étouffé le citoyen dans ton cœur, que mes paroles n y éveillent que celle question froide? Frédéric, nesl-cedonc pos un crime de prendre ainsi eu oubli les souffrances de son pays, lorsqu'il se cabre chaque jour sous l’cperon du maitre dont, a peine libre, on l’a rebâle aussitôt?

— Que puis-je y faire? •

El après une courte pause :

— Pauvre ruine de moi-môme, lui donner mon dernier souffle? Oh! vienne le jour où mon sang pourra lui être utile, et Dieu sait avec quel bonheur je le verserai pour lui ! »

Il s’arrêta encore un instant, et reprit avec un soupir :

— Mais que ce jour vienne vile!

Julien ayant fait un mouvement pour l’interrompre par quelques paroles encourageantes, il étendit sa main blanche et maigre vers lui, et ajouta, comme s’il eût deviné les mots d'espérance qu’allait prononcer son ami :

— Oh ! va, je ne lui ferai pas un grand sacrifice : sur ce divan ou sur une barricade, tout sera bientôt fini pour moi.

Julien, désolé de la tournure que celle conversation avait prise, s’efforça de calmer, par des expressions a'feclneiises et rassurantes, le désespoir que révélaient ces sombres pensées. Ce ne fut que le lendemain qu’il put s’applaudir du résultat de sa tentative, lorsque Frédéric le pria de lui procurer quelques brochures et quelques jouruaux.

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