CHAPITRE VI
LBS TRâCHINIENNES
L~Fiirenn d^Harcule. — Grîefii de Némésis contre lui. — Meurtre dlphytos. — • Son expiation par l'esclavage. •— Hercule chez Omphale, — Récidive d'Hercule. — Sa parole témévaire au pied de l'Etna. ^ lalouaie de Déjanire.
— La robe de Nessus.
n. — Déjanire dans la tragédie de Sophocle. — • Son délaissement, sa tristesse. ^ Retour d'Hercule. ^ Tendre et touchant accueil que Déjanire fait aux captives que Lichas amène.
— lole. — Poésie du silence dans le drame grec. — La loinique du Centaure.
m. — Hercule en feu. — Son agonie héroïque. — Le bûcher de rCEta.
Dans les TrachinienneSj Némésis s'attaque à Hercule, et sa vengeance est herculéenne. Elle lui prépare une mort surhumaine, elle lui inflige des tortures aussi extraordinaires que ses travaux. Comme toujours, c'est par la colère qu'Hercule a failli. Hereule, le plus fort et le plus juste des hommes, en est aussi le plus irritable. « Il fit beaucoup de violences et il en supporta beaucoup : » un hymne antique ré-
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sume ainsi sa tie héroïquement tourmenlée. Son ancienne nature solaire, orageuse aussi, — Héraciè.s Gloire de F air — couTait sourdement sous sa forme humaine, et elle éclatait parfois en accès terribles. Homère Tappelleia « Force Héracléenne, » faisant ainsi de lui presque un élément. Celte force magnanime qui écrasait les monstres et balayait le chaos, avait ses tempêtes;' des rages aveugles, des fureurs inouïes, qui exterminaient au hasard, comme Finsolation et comme le tonnerre. Ivre du sang trop âpre qui bouillonnait dans ses veines, souvent aussi affolé par les démences que lui soufflait Héra, son ennemie, Hercule, à de certains jours, devenait sauvage comme une béte en rut. L'âme se retirait du colosse, il ne restait plus qu'une masse abrupte emportée par un ouragan. On eût dit que les monstres qu'il avait broyés se vengeaient en s'assimilant à son être. Le Lion de Némée, dont il s'était fait un manteau, la hure du Sanglier d'Erymanthe qui couvrait sa této, semblaient alors s'incarner et revivre furieusement en lui. C'est ainsi qu'il assomma Linos son maître de chant, du manche de sa lyre ; qu'il tua d'un soufflet écrasant comme un coup de ceste, Eunomos qui lui versait maladroitement à boire ; et que, pris de délire, au milieu d'un sacrifice domestique, il perça de flèches ses fils rassemblés autour de l'autel. Cette fois, le tort est plus grave, la violence s'étant
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aiguisée de ruse. Eurylhos, roi d'QEchalie, a promis sa Glle lole à qui le surpasserait au combat de Tare ; Hercule s'est présenté et il a vaincii : mais le roi parjure lui a rerusé le prix de la lutte. Quelque temps après, Eurylhôs envoie son fils, Iphytos, réclamer à Hercule des cavales qu'il lui avait enlevées. Hercule emmène l'éphèbe sur le sommet d'une montagne, comme pour voir s'ils les apercevront dans la plaine ; puis, profilant du moment où Iphylos regarde au loin, la main sur ses yeux, il le précipite du haut des rochers.
Zeus s'irrita, « ne pouvant souffrir — dit Sopho- » cle — qu'Hercule eût, pour la première fois, fait » périr un homme par la ruse. S'il l'eût attaqué à » force ouverte, Zeus lui eût pardonné sa vengeance: » mais les dieux détestent Tinjustice. »
L'expiation doit se mesurer au forfait : l'Oracle a ordonné qu'Hercule se ferait esclave pour racheter le sien. L'esclavage étant une mort, Hermès, le conducteur des Ombres, est chargé de vendre le demi-dieu dégradé. Pour que le châtiment soit plus dur, il le conduit en Lydie, l'impure contrée des hermaphrodites, où Ton fabriquait des eunuques pour les sérails de l'Asie, où l'obscène Astarté et l'équivoque Atys présidaient aux prostitutions liturgiques. L'athlète fut jeté dans un lupanar. Omphale, la reine du pays, voyant ce mâle formidable exposé
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sur le marché aux esclaves, l'acheta, comme Pasipbaô aurait acheté le Taureau. Une légende qui semblait pressentir le (^énie grec corrompu par la volupté asiatique, le montre avili dans cette lascive servitude, livrant son âme après avoir loué son corps, follement épris de la cruelle reine, qui s'amusait à bafouer cette force humiliée. Omphale fit d'Hercule un bouffon de harem. Elle enveloppait de la robe lydienne son corps musculeux, elle souffletait d'une pantoufle sa face héroïque. La main redoutable qui brandissait la massue débrouillait gauchement la quenouille ; et Samson, attelé à la meule des Philistins, estmoins misérable qu'Hercule, tournant le rouet d'Omphale. L'épreuve terminée, honteux de lui-mèmB, et la rage au cœuf , Hercule s'en prit à l'homme qui lui avait valu cet opprobre. Il attaqua OEchalie, la ville d'Eurythos, la livra aux flammes, et, comme un joyau tiré de la cendre, il en rapporta la jeune lole, dont la beauté puérile lui tenait au cœur.
Son expiation fut effacée par ce nouveau crime ; Némésis avait, d'ailleurs, d'autres griefs contre lui. — Un jour, cheminant dans une plaine aride^ et irrité parles ardeurs de midi, il avait lancé une flèche contre le Soleil. Une aptre fois, ses grands travaux accomplis, comblé de gloire, chargé de dépouilles. Hercule, en sueur, s'était assis au pied de l'Etna. Voyant au loin la terre purgée et assainie par son
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bras, ce cri lui était échappé : a II me semble que je deviens dieu !» — La parole téméraire avait été entendue, l'oreille qui retient tout l'avait recueillie. Hercule deviendra dieu, mais il expiera l'orgueil de l'avoir prédit.
Sa femme, Déjanire, depuis longtemps délaissée, l'attend dans Trachine. Il arrive enfin d'OEchalie, et il envoie au-devant de lui les femmes esclaves qu'il y a conquises. La beauté d'Iole inquiète Déjanire, et elle apprend que son mari l'aime. Alors Déjanire se ressouvient du don perfide deNessus, quand, expirant sous les flèches d'Hercule, au moment où il allait s'assouvir sur elle, le Centaure, mêlant son sang avec son écume, lui fit croire que ce philtre rallumerait Tamour deTépoux, s'il venait, un jour, à s'éteindre. La femme crédule teint une tunique de ce sang imprégné des poisons de IHydre, et elle l'envoie à Hercule pour le sacrifice qu'il va offrir à Zeus Cenéen, siurle promontoire de l'Eubée. Le héros la revêt, elle le pénètre de flammes venimeuses. Exaspéré par la douleur. Hercule se brûle lui-même sur le mont (Eta.
C'est cette mort d'Hercule que raconte la tragédie
ophocle, inférieure sans doute, par quelques , à SCS autres drames, mais clairsemée de es divines. Elle rassemble, dans son large c:i- :e qu'il y a de plus lendre et de plus terrible, )isse d'nn cœur passionné et le supplice d'un
torturé, la jalousie d'une femme aimante el II; iTe d'un Iiéros. Il y a deux chefs-d'œuvre dans fff:ÂfWen»fs,lafiguredeDéjanireetlâmorld'Her-
Imaginez un temple de l'Acropole, moins parnenl beau que les autres, mais décorii d'un froniperbe, et qui contiendrait une statue exquise, le statue rappelle celle de la Pitié, à qui les liens avaient dédié un aulel. Le trait dislinclir ^janire est une bonté délicate, une douceur ; délicieuse qui attendrit sa pure forme antique, comme une veine rose insinuée dans la blan- ' d'un beau marbre. Le mariage, pour elle, est ue un veuvage : Hercule est toujours absent. ]étier de dompteur de crimes, d'exterminateur aux le disperse à travers le monde. Qu'il s'ade redresser le lorl d'un tyran ou le cours d'un :, d'abattre un monstre ou de dessécher un s, de sauver une femme ou de "délivrer Proie, it faut qu'il parte et se mette à l'œuvre, gissemenlet le gémissement l'appellent à la fois, rt en Thrace, s'il enteud hennir, dans le vent qui e, les chevaux anthropophages de Diomède ; il
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plonge aux Enfers si de la terre fraichement remuée s'exhale doucennent le sanglot d'Alceste. Ce grand corvéable du genre humain est à la tâche de ses exploits ; aucun repos, nulle trêve : Hercule est THelIène-errant du labeur.
Déjanire souffre de cet exil perpétuel. Elle est dans la situation de ces dames des vieilles épopées gothiques, dont le mari, paladin hasardeux, est parti pour la croisade ou pour l'aventure. Les années passent, il ne revient pas. La châtelaine esseulée languit dans le sombre ennui du manoir. — Qu'est devenu Tépoux disparu? Â-t-ilété écrasé par un dragon étreint corps à corps, ou enlevé par un hippogriffe ? Est-il Tesclave d'un soudan de Babylone, ou Tamant d'une fée qui le captive, sous un baiser magique, au fond de sa fontaine étoilée ? De temps en temps, la dame éplorée monte au haut de la tour, ne voit rien venir. Le cor interroge iriâtement Thorizon qui ne répond pas.
On trouve aussi des légendes de fées dans Thistoire d'Hercule. Comme Raymond de Lusignan, il eut sa Mélusine, la nymphe Echidna, femme audessus des hanches, serpent en dessous. Elle Tenchanta trois ans dans sa grotte, et il en eut trois enfants.
Déjanire n'est pas moins veuve, ni moins délaissée que les suzeraines de nos vieux romans, et elle
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t dûucemenl avec ses esclaves. Hercule dans sa maison que pour repartir. S^on : qu'une halte entre deux voyages. — « Je fanté des fils qu'il connatt à peine, comme reur qui, possédant un champ,, ne le voit qu'il l'ensemence et qu'il le moissonne. >■ it pourtant, l'époux si longuement attendu ; inonce, et il amène avec lui la troupe des rises dans CEchalie. Il les présente à Dérépouse est émue d'une angoisse secrète e ces femmes qui vont .sans doute troufoyer. Hais la pitié l'emporte ; avant de ' pour elle-même, son cœur s'attendrit fortune. Une tendre sympathie la pénètre ; ;s des choses », qui coaleronl plus tai*d du ble de Virgile, naissent dans ses yeux. —
amies, une fùtié profonde me saisit, lorsque je Iheureuses chassées de leur demeure sur une [Ère, loin de leurs parents, sans asile, et qui, es libres, Tont subir maintenant une vie servÛe. lurable! que je ne te voie jamais étendre ainsi ' ma race, ou, si tu le fais, que ce ne soit pas tant vivante I ■
détache, par sa beauté virginale et son sur ce triste groupe. Une curiosité qui est pressentiment attire vers elle Déjanire; Toge avec une bonté maternelle ; sa pa-
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rôle caresse la colombe sauvage qui palpite entre les mailles du filet.
« Pauvre enfant! qui es-tu? vierge ou mère? Si j'en crois ton visage, lu ne sais rien de ces choses, et on voit que tu es née libre et de noble sang. Lichas, de quelle famiUe est celte jeune fille étrangère? Quelle est sa mère? Quel père Ta engendrée ? Parle, je Tai prise en pitié plus que toules les autres, cette enfant qui porte si fièrement son sort. Est-elle issue de la race des rois ? N*est-elle pas la fille d'Eurythos? Réponds toi-même, infortunée, car ceci est triste qu'on ne sache qui tu es. »
lole se tait, et son silence la dessine mieux qu'aucun discours ne pourrait le faire. On la voit toute brillante de rougeurs et de larmes, mordant sa lè^TO rétive, baissant à terre un œil ombrageux d'où jaillit parfois un éclair subit, le sein soulevé par des soupirs étouffés. Que de ngnes dans ce silence, que de voix confoses y murmurent ! L'embarras de la concubine devant lepouse, la pudeur de la jeune fille violemment conquise^ séduite peut-être par son ravisseur héroïque, un sentiment de rivalité qui s'éveille, Torgueil d'une fille de roi humiliée par Tapparence de la servitude. Sa bouche muette exhale le secret qui trouble son cœiu*.
Les Grecs, qui vivaient entourés de statues, avaient appris d'elles la poésie du silence, le mystère qu'il ajoute à la beauté, là dignité dont il revêt la douleur. Leurs tragédies, comme nous l'avons vu chez
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lyle, étaient pleines de figures muettes, sculp-
vivantes dans une fixe attitude, à demi engai déjà dans l'immobilité du tombeau. L'excès du tspoir déterminait souvent ce mutisme. Le voile
Timanthejeta sur le visage d'Agamemnon asmt au sacrifice de sa fille, leurs poètes en faint un bandeau sacré dont ils fermaient la bouche
victimes de la destinée. Quelquefois aussi, le lonnage foudroyé par une soudaine catastrophe e aussitôt de parler : il se retranche la parole me le dernier lien qui l'attachait & terre, et dislit pour aller mourir. C'est ainsi que, tout à jre, Déjanire, apprenant que c'est elle qui a Hercule, quittera subitement la scène, « prête à ir pour le dernier voyage, d'un pied immobile ». Uoins tragique, le silence d'iole n'est pas moins pant. Quelques pierres antiques la représentent
et folâtre, égayant d'un sourire de nymphe la lie horrible du lion de Némée qui recouvre à i sa léle enfantine. Après la tragédie de Sophoon se la figure plutôt avec l'inquiétant visage d'un e Sphinx. Fatale et taciturne comme un Génie ibre qu'elle est en effet, elle entre, le doigt sur èvres, dans la maison qu'elle va mettre en deuil. a douce Déjanire ne s'irrite pas de ce silence liâtre, elle traite lole en mère indulgente qui Tre la bouderie d'un enfant farouche : « Lais-
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V sonS'la donc et qu'elle entre dans la demeure, si » cela lui plait mieux. Qu'un chagrin venant de moi » ne s'ajoute pas à ses peines : c'est bien assez de » celles qu'elle endure. »
Cette bonté mélancolique ne se dément pas. Même quand elle apprend qu'elle est trahie pour lole, Dé-^ janire garde sa compatissante indulgence.
« Au nom de Zeus qui lance la foudre, ne me cache rien, » dit-elle au Messager qui lui révèle ce cruel secret, •— « car tu ne parles point à une femme qui ignore la nature des hommes, et qui ne sait pas qu'ils ne peuvent toujours goûter les mêmes joies. Quiconque veut comme un lutteur en venir aax mains avec TAmour, a perdu le sens. Eros règne à sou gré, même sur les dieux ; et, puisqu'il m'a domptée molmême, pourquoi ne dompterait-il pas une autre femme semblable à moi? Je serais insensée si j'accusais mon époux, s'il est atteint de ce mal, ou cette femme qui ne m'a fait nul outrage.... Hercule n'en a-t-il pas possédé bien d'autres? et jamais aucune de ces femmes n'a reçu de mol une mauvaise parole. 11 en sera de même pour celle-ci, dûtil sécher d'amour pour elle. Car j'ai été prise d'une pitié profonde en voyant que sa beauté l'avait perdue, malheureuse I et qu'elle avait, sans le vouloir, ruiné et asservi sa patrie. »
Elle sent bien, pourtant, quelle rivale victorieuse cnire sous son toit. Déjanire pâlit et décline, lole est aussi fraîche que TAurore qu'elle personnifie dans le mythe cosmique d Héraclès. L*épouse fanée s'est comparée à la jeune muttresse, et elle a compris que la fille d'Eurythos est irrésistible. « L'œil de