‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 27 sur 94 · TT · texte numérisé non relu

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fernaux. Le poète donne en lui le type du possédé Némésietif — comme nous dirions démoniaque, — forçant, par ses secousses, le bras qui l'étreint à Tentraîner vers la catastrophe où il le poussait pas à pas. Les Prières d'Homère, qui suivent en boitant Tlnjure dont elles n'obtiennent ordinairement qu'une tardive justice, atteignent, d*un bond, les hommes de cette sorte : ils donnent tète baissée sur le châtiment.

Antigène revient, conduite par les gardes, à la caverne qui va Tengloutir. A ce moment son courage fléchit, la femme amollit et attendrit Théroïne. Toute intrépide qu'elle soit. Antigène n'est point du bronze doDl Rome forgera plus tard ses Porcie et ses Virginie. La Grèce n'endurcissait jamais ainsi la nature : elle aimait trop la vie, elle en faisait un trop noble et gracieux usage pour ne pas la pleurer, en s'en séparant. L'âme humaine, chez ses poètes, n'est pas tout d'ane pièce ; les plus fortes chancellent sous la contrainte de la mort. Si la vertu persiste, la chair s'abandonne : le roc intérieur reste inébranlable, mais une source plaintive coule de son flanc déchiré. Entre les prodiges rapportés par l'histoire antique, on voit, à la veille des grandes catastrophes, les effigies sacrées s'émouvoir : une sueur de sang couvre les statues des dieux, les yeux de marbre des déesses

se remplissent de larmes. — C^est Timage des héros II. i4

SOPHOCLE

les héroloes de la Grèce faiblissant au moment

otigone ne regrette pas sa vertueuse action, elle ^ferait si elle était à refaire ; mais l'instinct de In et la faiblesse de la femme gémissent dans son I. Sa nature qui l'a emportée vers le dévouement, :Iine ensuite à la défaillance, elle plie aussi simaent qu'elle s'est élancée. Combien elle nous t!t ainsi plus touchante que si elle portait I mort des yeux secs et un fhint hautain ! Ses ntes sont un chant de cygne ; la tragédie antique e mélodieusement ses victimes, elle fait de la lique avec leurs sanglots : — « Voyez-moi faire on dernier chemin, voyez-moi regarder mon 3rnier soleil IHadès, qui endort toutce qui respire, 'entraîne vivante aux Enfers. Sans que j'aie innu les noces, sans que l'hymne nuptial m'ait é chanté, j'épouserai l'Achéron. »

,e ChcBur l'abandonne et la trahit indignement, hocle qui l'élève, dans ses autres drames, h guste impartialité du juge, le rabaisse ici à Finie du sicaire ; il lui prête les basses complicités la peur. Transformation pathétique qui agrandit igone en lui retirant tout appui. Partout ailleurs ictime trouve dans le Chœur une conscience vite où se réfugier; elle marche à la mort, souiie par des exhortations secourables, portée par

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des acclamatioDS triomphales. Une lyre sublime raffermit ses pas et leur imprime l'élan d'une course applaudie. Elle voit de loin une statue votive surgir de sa tombe, dans un rayonnement de lauriers.

Antigène ne connaît pas ces consolations, elle meurt reniée et désespérée. Autour d'elle, toutes les mains se ferment et tous les cœurs se resserrent ; sa voie douloureuse est bordée de gestes hostiles et de visages insultants. Elle se déchire à des ronces où des reptiles sifflent, en gravissant son rocher funèbre. On a discuté le sens ambigu des premières paroles de ce Chœur transfuge ; les strophes suivantes le démasquent ; il n'y a pas à s'y méprendre, c'est celui d'une lâche moquerie. Les vieillards de Thèbes saluent ironiquement, comme les spectateurs d'un Cirque romain, celle qui va mourir; ils mêlent du fiel à la myrrhe qu'ils font boire à son agonie. — « Tu marches glorieuse et admirée vers I) la caverne des morts, sans être atteinte par la » maladie dévorante, sans être vendue par le glaive » vainqueur à la servitude. Libre et vivante, seule 1» entre tous les mortels, tu vas descendre aux En- » fers. » — Et lorsqu'Antigone compare son sort à celui de Niobé enfermée, comme elle, toute vive sous la pierre, les bouffons de Créon raillent ce souvenir cueilli comme une fleur, au bord du tombeau. -^ a Elle était déesse, fille des dieux ; nous

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» sommes mortels, et fils de mortels. Cependant, » il est glorieux, pour qui va mourir, de partager » la destinée qu'ont subie des êtres divins. » — Ântigone ne se méprend pas sur ces louanges méchantes ; elle sent les épines de la couronne dérisoire que le Chœur enfonce sur son front : —

Il Hélas I on se rit de moi ! Par les dieux de la patrie 1 pourquoi m'outrager ainsi avant que je sois morte, et lorsque je ^ vois encore la lumière? 0 ville 1 0 fontaines de Dircél bois

sacrés de Thèbes aux beaux chars ! Je vous prends à témoins que pas un ami ne me pleure. Malheureuse 1 Je n'habiterai ni parmi les vivants, ni parmi les morts.»

Lt- -

'Sa'

Sa plainte ne fait qu'irriter Tinsolence de ses insuUeurs : — « Tu as porté ton audace au comble, tu » as heurté violemment le trône de la Justice, ma » fille. Sans doute, tu expies le crime de ton père. » A cette cruelle parole, Antigone se sent atteinte au fond de son être. Jamais elle n'avait parlé de Topprobre de sa naissance ; le lys, sorti de la fange, semblait ignorer sa souillure natale : une sombre pudeur recouvrait son âme à cet eiidroit-là. Lorsqu'Œdipc en parlai!, ellB se taisait, jetant son silence comme un voile sur la turpitude paternelle. Comme l'enfant de Sparte, dont la bète cachée sous sa robe fouillait les entrailles, elle se laissait ronger par la honte, sans révéler sa morsure. Cette

fois, elle n'y tient plus ; l'ignoble reproche lui arrache le cri de la douleur révoltée. L'inceste s'échappe de ce cœur de vierge, dans un cri d'horreur, comme l'impur Démon des légendes chrétiennes, que la possédée, souvent innocente de son infection, Tomit, lorsqu'elle s'en délivre, avec un chaste dégoût. — « Ah ! s'écrie-t-elle, tu touches ma plaie » vive I Horreurs du lit maternel ! Ëmbrassements » de ma triste mère avec mon père qu'elle-même » avait enfanté, et d'où je suis née, misérable I vouée » aux imprécations, entraînée sur cette route ex- » trême ! Et je ne verrai plus TCEil sacré de la lu- » mière I et pas un ami ne me pleure ! »

Créon est pressé^ sa sommation brutale pousse la victime, comme le poing d'un licteur : « Emmenez- » la, ensevelissez-la ! personne n'en finirait, s'il fal- » lait tant de lamentations et de gémissements pour » mourir. » C'est ainsi que les Anglais disaient au moine qui assistait Jeanne d'Arc, au pied du bûcher : « Comment, prêtre, nous ferez- vous dîner » ici?»

Antigène fait alors ses derniers adieux à la vie, rhéroîne se relève et reprend son élan vers le sacrifice. Peut-être regrette-t-elle sa nature trop haute qui l'a emportée vers cette affreuse mort, mais elle ne doute pas de son œuvre, elle affirme sa justice et sa sainteté. Il y a un reproche muet

is le regard d'angoisse qu'elle lève vers le ciel ne s'ouvre pas. Abandonnée des hommes, délais- . : des dieux, l'âme veilueuse se rend témoignage elle a bien agi, se sentant peul-ètre plus divine ) ces dieux qui la laissent mourir pour avoir pecté leurs lois.

0 sépulcre I 6 chambre nuptialel demeure BOuterraine 1 l'on ne sort plus, où je vais retrouver les'miens que Perbone a déjà reçus 1 Je descends la dernière de vous chex morts, et aussi la plus misérable ; et la part de rie qui lUit due, je ne l'aurai pas vécue! Là, du moins, j'espère I la bienvenue de toi, mon père, et de loi, ma mère et de lussi, léte chérie de mon frère ! Car j'ai lavé de mes maioa

corps, je les ai parés pour le tombeau et j'ai versé bot

les libations consacrées. Et maintenant, Polfnice, pour oir rendu le culte funèbre, tu vois quelle récompense je ais 1 Cependant je t'ai justemeni honoré, au jugement

sages... C'est pour cela, frère, que Créon m'opprime lu'il dit que j'ai fait une chose exécrable. Et voilà qu'il 1 saisie par la force et que ses mains m'entraînent, vierge s hjmen, n'ayant eu ma part ni du mariage, ni de l'entement. Quelle loi divine oi-je donc violée 1 Quel défenr appeler à mon aide? A quoi me sert-il de regarder en it, pour chercher les Dieux, puisqu'on m'accuse, pour

piété, du crime des impies? SI les Dieux approuvent le tqui m'est fait, je me reconnaisjustement punie-, sinon, le souhaite pas h ceux qui me persécutent plus de maux ds ne m'en font subir. »

La mesure est comble, la goutte qui fait déborder

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le vase est tombée. Voici venir Tirésias, couronné de son auréole d'oiseaux fatidiques : un enfant guide par la main le vieillard aveugle. Tel qu'il apparut à Œdipe y Tirésias parait devant Créon, non plus mandé celte fois, et ne révélant que par force le secret qu'il voulait garder , mais venant de luimême au-devant du crime, noir de l'orage, chargé du tonnerre qui va le frapper. Réapparition formidable. C'est celle du spectre attaché à certaines dynasties royales, qui, aux heures funestes, se dresse dans le palais, grandit jusqu'aux voûtes, et se replonge ensuite dans l'ombre d'où il est sorti. Tirésias joue dans la maison des Labdacides le râle d'Eli dans celle d'Israël. Eli passe et repasse ainsi devant Achab ou Ochozias, lorsqu'ils a ont fait le mal devant l'Éternel ». Il surgit, le feu du ciel dans les yeux, suivi des chiens qui dévoreront Jézabel, et qui lécheront le sang du roi idolâtre. Comme le devin grec, le prophète hébreu a aussi un vol sur le front, celui des corbeaux qui lui « apportaient du s> pain le matin, et de la viande le soir, près du » torrent de Kérith » .

Tirésias avertit solennellement le tyran, il lui dit qu'il est « sur le tranchant d'un rasoir». Une effroyable conjonction de présages plane sur la cité; le cadavre de Polynice la bouleverse, une peste morale s'en dégage ; toute sa vie religieuse en est

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inrompae. Les oiseaux sacrés, saouls da sang, re- 18 lie ta chair d'un homme égorgé, sont pris de reur; ils se battent avec des cris fréoéliques, >mme au sortir d'une orgie barbare. La flamme igoùlée refuse de manger les viandes des victimes, le les noircit au lieu de les consumer; car les au- Is sont souillés par les chairs fétides arrachées au >rps, et que le bec des vautours laisse tomber sur

Créon fait comme (Edipe, il rudoie le prophète de auvais augure ; comme Œdipe aussi, il l'accuse de ^ndre pour de l'argent ses divinations. Même abertion et même entêtement : l'aveugle d'esprit raille cécité du Voyant, l'insensé maltraite le messager idoulable qui Ini apporte l'ultimatum du Destin. )mme jadis, Tirésias se contient d'abord, il laisse

1 condamné le temps de maudire son juge, mais -éon abuse de l'injure et lasse sa patience. Alors le ivin déchaîne l'Esprit qui grondait en lui; le tréed lisonné éclate et il en sort des flammes qui udroient.

» Eh bien ! sache qu'après quelques tours de roue du soleil, tu auras pa;é par la mort du flis de ton sang, les morts que tu Bs faits, et que ce fils descendra aux Enrers, revancbe de l'àme que tu as enfouie vivante au sépulcre, et de cet autre cadavre que tu reliens sur la terre, et qui appartient aux Dieux infernaux. Car ni toi, ni les dieux de ciel n'avez droit sur lui. Aussi les Erynnies venge*

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> resses sont déjà sur toi. Tu verras bientôt si c'est à prix ■ d'argent .que je parle. Encore quelques instants, les cris I des hommes, les lamentations des femmes retentiront i dans tes demeures. Tu as irrité Farcher, sa colère te » lance ses flèches, et tu n'éviteras pas leur blessure ar- » dente. »

Tirésias s'éloigne, mais le trait qu'il a lancé sur Créon a mordu sur son rude esprit. H en reste percé et empoisonné, saisi des frissons mortels de Teffroi sacré. Achab a de ces peurs quand Eli prophétise sur lui les représailles du Très-Haut. — )' Il arriva qu'aussitôt qu'Achab eut entendu ces » paroles, il déchira ses vêtements, mit un sac sur sa » chair, et jeûna. Il se coucha dans un sac, et il roar- » cha en chancelant, ainsi qu'un homme affligé. » — Créon se sent aussi atteint et perdu ; ses yeux se rouvrent, sa dureté se brise, la terreur lui rend sa conscience. Il veut défaire en un instant tout ce qu'il a fait : vite un tombeau à Polynice, des pics et des leviers pour déterrer Antigone 1 Le misérable sent que le temps le presse, que Némésis le talonne : entre elle et lui, c'est une lutte de vitesse; c'est à qui arrivera le premier du repentir ou du châtiment.

Il est trop tard, le crime contremandé est commis,

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tout est consoDimé. Lorsque Créon est arrivé à la caverne, il Ta entendue sangloter, et dans ces cris du sépulcre il a reconnu la voix de son fils. Les rochers soulèves ont découvert un spectacle horrible : Antigone pendue par sa ceinture, Hémon Tétreignant de ses bras et la couvrant de ses larmes. Créon, éperdu, l'a supplié de sortir ; alors le fils lui a jeté un regard farouche : sans répondre, il lui a craché au visage, et il a tiré son épée. Le misérable a fui, croyant que le coup menaçait sa tète. Mais Hémon a retourné le glaive contre sa poitrine, il s'en est transpercé le cœur: puis, revenant à la morte, il a rendu le dernier soupir « sur ses joues pâles », dans un flot de sang.

Ce crachat du père sur le fils soulève un peu notre goût moderne. Qu'il est significatif pourtant et tragique I Lééna, la maîtresse d'Harmodios et sa compagne de conspiration, se coupa la langue avec les dents, et la lança à la face du tyran qui l'interrogeait : comme elle, dans cette imprécation muette, Hémon semble cracher au visage de Créon la langue qui Ta vainement supplié.

Les expiations s'accumulent ; le tombeau d'Antigone n'est point rassasié, il dévore, en se rouvrant, une autre victime. Lorsque Créon revient, le cadavre de son enfant dans les bras, on lui annonce que sa femme. Eurydice, s'est tuée sur l'autel domestique en

le maudissant. Qu il est changé ce tyran superbe I daos quelle prostration son arrogance est tombée t Le politique reconnaît maintenant qu'au-dessus desédits gravés surles tables, vociférés sur la place publique, fl y a les lois a non écrites » que proclamait Antigène. II se repent et il se lamente : ce n'est point l'auguste douleur d*(Edipe, c'est un désespoir lâche et sénile, où le balbutiement du remords se mêle au vagissement du sanglot. — « Hélas ! hélas I 0 vains tra- » vaux des mortels!... 0 mère infortunée 1 0 mal- » heureux fils I... Qui me frappera d'un glaive à deux » tranchants I... Que je ne voie plus un autre jour 1 » 0 mes amis! emmenez-moi, enlevez-moi, moi qui B ne suis pas plus que celui qui n'est pas I »

Némésis le laisse vivre encore ; elle le destine, d'après une légende, à la massue de Thésée, le tueur du Minotaure, de Cercyon, de Périphétès, de Procuste, de tous les monstres au front bas et au

I cœur cruel.

Que reste-t-il de Sophocle ? sept Ir treize. Eschyle n'a pas élé plus détr nés seules restées debout sur les Parihénon poétique. L'antiquité est luense : le groupe clairsemé de ses i vit à une myiiade de merveilles riva raenl abolies. Le cycle de poèmes qi tour de l'épopée d'Homère, a dispan lème planétaire éteint, dont le soie encore. Pindare excepté, fous les Ly péri. Aristophane mutilé, survit seu truite des Comiques d'Athènes. Ou sevelis en pleine gloire ! que d'œu mérilaient d'être immortelles I On Ombres sans voix, errantes sur la :

l'oubli ; elles entrent jusque dans supplient, avec des gestes de détresE divinités délaissées, la barque imp repousse de sa rame, et n'emmène ' le groupe épargné des élus du Tem

Mais cinq chefs-d'œuvre de Sophc Electre, Anitffone, Œdipe Roi, Œ sont restés intacts. D'après ces dél composer son théâtre entier, de méi

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tiques fragments conservés de 'eslilue l'ordre et le plan d'un ippelle l'accord dans le concert aot iiD rythme générateur en parties.

de ce beau théâtre, la grandeur re, la Cité, enracinée dons la ir le foyer, basée sur le droit lire), en est le modèle. On sent (lus beau des siècles. Zeus n'ajrdusdela foudre, il ne fronçait es, lorsque Pallas sortit de son , rentré en lui-même, sur les naines, et la Victoire au repos i mémo, la tragédie de Sopho-

comme celle d'Eschyle, dans erre et au bruit des armes ; elle ènes pacifique et libre, amouen, menant encore, comme un Ire même est un rythme, sa églce.

ion, un instant parfaite, que

Sophocle. Il en personnifie ules les noblesses : le zèle de î l'iniquité et de la violence, on, l'héroïsme maître do lui- 3 mœurs et des cœurs. Les

tn SOPHOCLE-

deilles légeades homériques se dépouillent de leur férocité native, avant de monter sur sa scène. Leurs miautés persistent sans doute, fixées qu'elles sont [tar le récit de la fable, mais rbumanité atliénienoe remplit de sa douce influence ces grands traits barbares. La Muse retourne pieusement vers le moDde rarouche des ancêtres, pour le civiliser et pour le polir ; elle jette sa draperie décente sur leur nudité. Le poète étend sur son lit d'ivoire, comme le tyran Tabuleuz sur son lit de Ter, les héros démesurés, les femmes indomptables des vieilles traditions ; ils en sortent, non pas mutilés, mais ramenés aux proportions harmonieuses de la vraie nature. Leurs passions acceptent un frein, leurs durs cerveaux s'ouvrent h des idées moins âpres, à des sentiments plus humains ; l'éloquence assouplit leurs lèvres que contractait l'invective. Les plantes sauvages, greffées par l'olivier atlique, portent désormais des fruits bienfaisants.

Les Dieux, eux-mêmes, corrigés de leurs fureurs épiqnes, de leurs iniquités mythiques, se révèlent, dans Sophocle, sous un nouveau jour. Leur puissance physique s'illumine de lumière morale, leurs vindictes ne sont plus des forfaits de haine arbitraire, ni des talions incompréhensibles. Ce sont de justes expiations sagement imposées, courageusement supportées, qui se terminent par la glorification du héros

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élevé ou purifié par Tépreuve. Les despotes violents de Tancien Olympe se transforment en juges équitables; ils cassent ou réforment, selon Tesprit d'une justice meilleure, les arrêts cruels qu'ils avaimt portés.

Par la modération de son style et de sa pensée, sa force contenue qui s'interdit les audaces, son respect des forces qui gouvernent l'existence humaine, son interprétation religieuse de leurs décrets et de leurs mystères, Sophocle se montre le digne prêtre de la Némésis dont tout son théâtre célèbre les lois. C'est à son culte qu'il dut sa vie sereine et sa tranquille renommée.

Car la puissance de la Déesse s'étend à tous les empires, et Némésis ne semble pas moins jalouse des excès du génie de l'homme que des abus de son orgueil et de sa fortune. Les esprits qui dépassent la grandeur normale attirent sa colère ; les géants, dans la sphère de l'art et delà pensée, ne l'offusquent pas moins que les Titans dans l'ordre physique. Toute ascension trop haute est pour elle une rébellion : elle traite en assaillants les transgresseurs de limites, elle vise de son arc ceux qui escaladent les points culminants. Il semble que l'o^ non mortale sonans la blasphème : on dirait que les poèmes prodigieux et retentissants lui font l'effet des chars de bronze de

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SOPHOCLE

Salmonée, lancés sur un pont d'airain, que Jupiter foudroya parce qu'ils imitaient trop bien le bruit da tonnerre. L'œuvre de ces génies excessifs échappe sans doute à ses coups : Taile du vautour de Prométhée, battant sur sa plaie, n'éteint pas le feu dérobé au ciel, dont il a réchauffé la terre. Mais Némésis frappe le ravisseur, si elle ne peut empêcher le rapt : à défaut de Tinextinguible flambeau, elle écrase rhomme qui Tallume et qui le transmet.

Homère, légendaire ou réel, — le symbole ici équivaut au fait, — mendie, vieux et aveugle, par les sentiers des Cyclades. Eschyle, répudié par Athènes, s'embarque sur le vaisseau de Texil. Dante expie par la proscription son effraction surhumaine des portes de TÉternité, son vol vera rinfini par ràpre montée délia scala cTallrui. Accusé d'hérésie — accusatus est hereseos^ — l'inquisiteur sublime des flammes éternelles frise le bûcher de l'auto-dafé. Michel-Ange, vaincu avec Florence qu'il a vainement fortifiée, contraint à tailler le marbre, comme Samson à tourner la meule, pour ses oppresseurs, vieillit désespéré dans son atelier solitaire. Avant d'être le mattre du théâtre , Shakspeare en est le valet : un masque d'histrion dégrade sa jeunesse, il meurt avant le lever de sa gloire dont il ne voit pas les premiers rayons.

L'œuvre de ces hommes est aussi tourmentée que

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leur destinée. Des éclipses souvent totales, parfois séculaires, Tobscurcissent ; il y a autant de huées que d*acclamations dans le bruit soulevé autour de leurs Doms. Homère a Zoîle, en attendant La Motte. Nous avons vu Eschyle longtemps rejeté du temple classi-< qoe, comme un génie barbare qui troublait son ordre établi. Dante passe par des intermittences de gloire et d'outrage, dont le contraste égale celui des ténèbres de son Enfer et des flamboiements de son Paradis. Intronisé dans Téglise, commenté en chaire, aux quatorzième et quinzième siècles, il décline au seizième, au dix-septième, il s'efface ; le dix-hui* tième Tenvoie aux Petites-Maisons. Voltaire le siffle, Bettinelli appelle la Divine Comédie << un monstre » ; ce ne sont plus^ comme de son vivant, les petits enfants de Ravennes, c'est tout le groupe des académiciens et des Cruscantiy attroupés au seuil de Tabtme, qui bafouent « celui qui sort de PEnfer ». Michel-Ange fut longtemps subi plutôt qu'accepté. Shakspeare a été renié pendant deux siècles, par TAngleterre, avant d'être adoré par elle comme son génie national. Pope haussait sa bosse devant le colosse, Dryden ricanait, en le régentant, lord Shaftesbury le déclarait a passé de mode ». Nos écrivains du même temps allaient à son théâtre comme à celui de la Foire, rire des parades de ce « Gille ».

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