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CHAPITRE III

LES FEHHKS D'EUHIPIDK.

(Suite.)

~ Polyièiia. — Hiearla.

-Bndni. — Mégan. — HMée.— L«ilIir«ide«Sif;9>tian/M. — Electre. — Aotigone. — Hfcabe.

Cest d'un cœur aassi intrépide que Polpèae s'offre, dans Béeube, à la mort. Au moment où les Grecs, dia^és de butin, allaient quitter les ruines enflammées de Troie, le rantdme d'Achille s'est dressé hors de son tombeau, couvert de ses armes. D'un geste terrible, il a arrêté les navires qui déjà tendaient leurs cordages ; d'une voix menaçante, il a réclamé sa part du massacre. Une soif craelle le dévore, pareille à celle qui, dans VOdi/ssée, fait accourir 1«8 émes des morts, comme des mouches avides, « avec un nrémissement immense », au bord de la fosse où Ulysse égoutte les victimes. Comme elles, il il est altéré « de sang noir », et ÏI lui faut, pour l'étancber, la chair exquise d'une vierge royale. Poil. 17

e,la plus jeune ûlle de Priam, va être immolée ectre affamé. Ulysse annonce à Hécube l'irréle sentence -, il résiste froidement à ses prières ies, Polyxène est avertie de son sort, et sa âme reçoit, sans fléchir, l'effroyable arrêt. Sa i^eut la prosterner aux pieds du vainqueur, la lux supplications ; mais elle refuse de s'avilir et e Ulysse contre l'iniportunité de ses larmes : e (e vois, Ulysse, cacher la main sous tes vêle- I ts et détourner le visage, pour que je ne puisse her ton menton. Rassure- toi, tu as échappé à ce des suppliants que je pourrais faire parler. Je prête à (e suivre, et parce que la nécessité le , et parce qu'il me convient de mourir. » Elle lit sur ce ton de noble assurance, acceptant la ivec joie, comme un affranchissement de la ide. Au moins l'enlèvera-t-elle libre encore, irix, elle lui parait douce. — « Mes yeux, >e fermant, verront encore le jour de la li- S ; j'offrirai volontairement ce corps à Hadès. u ! voit l'existence que lui réservait l'esclavage : vaux senriles; l'insulte du maître, l'opprobre couche « naguère désirée des rois », et un ntiment lui reste, la juste impatience de sortir te vie souillée. Elle pleure sur sa vieille mère ittache à elle « comme le Ueire à l'arbre » ; craignant trop de s'attendrir, elle presse Ulysse

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de la détacher de ses bras. — a Emmèue-moi vite, » et d*abord couvre ma tête d*un voile, car, avant le » coup mortel, je sens mon cœur brisé par les cris 9 de ma mère, et mes gémissements brisent le sien. » 0 lumière ! je puis encore invoquer ton nom ; mais » de toi je n'ai plus rien que l'intervalle qui me sé- » pare du glaive et du tombeau d'Acbille. »

Sa mort, racontée parThaltybios, a quelque chose de nuptial et de triomphal ; ce sacrifice humain prend Téclat d'une Panégyrie. Le jeune Achille veut cette jeune victime ; on la lui donne puisqu'il la réclame ; mais sans insulte et sans haine; et, lorsqu'elle se couche sur sa tombe, il semble qu'elle s'élende sur un lit d'hymen. Polyxène a détourné les mains qui voulaient la saisir : — « 0 Grecs, qui avez détruit » ma patrie, c'est volontairement que je meurs ; ne 1» portez point la main sur moi I Je présenterai de » moi-même ma tête au couteau. Laissez-moi » libre, au nom des dieux, afin que libre je meure. » J'aurais honte, moi qui suis reine, d'être appelée 1» servante chez les morts. » — La foule a applaudi, « par un murmure pareil à celui des flots » • Alors elle a déchiré sa robe de l'épaule jusqu'à la ceiu-* ture, et découvert son sein « beau comme celui d'une statue ». — Le marbre, dans la poésie grecque, semble toujours recouvrir les plus violentes catastrophes ; la douleur et l'agonie même s'enveloppent

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des lignes de la statuaire. Hais ce marbre est vivant, cette sculpture tressaille ; le cœur n'en palpite pas moins pour être contenu dans un sein parfait

« Voici ma poitrine, jeune guerrier, — dit Polyxène à Néoptolëme, — tu peux la frapper, si tu le veux. Ptéfèreslu m'égorger? ma gorge est toute prête. » Et lui, plein de pitié, voulant et ne voulant plus, tranche enfin, avec le fer, le passage du soufQe et de la voix. Une source de sang jaillit. Mourante, elle eut soin de tomber avec décence, et de cacher aux yeux des hommes ce qu'ils ne doivent point voir. »

Divine et touchante image ! La Pudeur frémissant d'un chaste effroi sous Tétreinte brutale de la Mort. La poésie et Tart ont copié cent fois ce geste adorable. Que de yierges et que d'héroïnes se sont passé comme de main en main, sur les échafauds, celte draperie décente ramenée par Polyxène sur son corps sanglant I

A peine est-elle tombée qu'on la divinise. Les Grecs lui font une ovation funèbre, ils couvrent son corps de feuillage, les branches de pin pleuvent, comme des palmes, sur son bûcher. — « Et si quel- » qu'un parait les mains vides, il s'entend dire aus- M sitôt : « Quoi, lâche ! tu te tiens tranquille, tu » irapportes rien, tu n'as rien à offrir à cette ^ généreuse jeune fille I » — Ainsi, jusque dans 1 horreur du sacrifice humain, l'âme hellénique reparait, cruelle parfois, mais jamais basse ni bai-

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iieiise, planant sur la mort, parant les victimes que lui réclame le Deslin, et, en échange de leur Tie, leur offrant la gloire. Au fort du combat, les guerriers grecs frappent souTent sans colère. Achille, dans Ylltade^ reste sourd aux supplications de Lycaon, qu'il tient terrassé sous sa lance. — Patrocle est mort, et son ombre veut être assouvie ; lui-même, Achille, doit mourir jeune : -^ « Donc, meurs, ami ! »

Dans les Eiractides^ l'élan de Macaria vers le sacrifice est plus haut encore, car il est purement volontaire. C'est avec une spontanéité passionnée qu'elle vole à la mort. Les enfants d'H^cule, après la mort de leur père, persécutés par Eurysthée, se sont réfugiés à Marathon, au pied de l'autel de Zeus. Démo* phon, fils de Thésée et roi d'Athènes^ a pris leur défense, il refuse de les livrer au tyran d'Argos. L'armée d'Eurysthée envahit l'Attique, une bataille a être livrée. Hais un oracle a retenti qui ne promet aux Athéniens la victoire que s'ils immolent à Perséphone une vierge née d'un illustre père. Aucun citoyen ne consent à dévouer sa fille pour des proscrits étrangers ; la discorde déchire déjà la cité, entre le parti des HéracUdes et celui qui leur est contraire. Au bruit de cette querelle, Macaria, la fille atnée du héros, sort du temple^ ardente, inspirée ; un dieu généreux bondit dans son sein. C'est la Pythie du

déTouement qui répond & la Pyîhic de l'omcie :

■ Ne craignez plus les lances d'Argos! Hoî-mëme, evant ntrainle, je me présente pour mourir, j'ofTre ma liteau moTtell Eh quoi! cette ville ne craint pu

pour noua un péril immense, et nous, laissant

la [>eine, nous chercherions seulement à ne pas PreneE donc ce corps et conduisei-moi où il

meure. Couronnez- m ci, coDsacrez-moi comme iblera bon, et puis soyez vainqueurs de vos en- D âme est prête, je veux mourir pour mes frères :

pas à la vie et j'ai trouvé, [(bur en sorUr, la plus

i qu'elle demande, c'est de tomber décemre les bras des femmes, loin du regard des Un fier souci d'immorlatlté la préoccupe ille réclame un mausolée magnifique, de » obsèques, fait aux siens des adieux raparl pour la mort comme pour le triompha.

nmes admirables viennent se joindre i ce Vierges-Martyres : Andromaque et Alceste, 1 reparlerons tout & l'heure. — Il en est une it l'apparition laisse sur l'esprit réclair ion. C'est Évadné, veuve de Capanée, le [ien foudroyé par Zeus sur les murs de )our avoir défié son tonnerre. Le feu du

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ciel ayant consacré son cadavre, Thésée lui a fait dresser un bûcher à part. Au moment où il s'allume, Évadné surgit, en habit de fête, sur un rocher qui domine le foyer funèbre. Elle annonce qu'elle va se précipiter dans ses flammes, et elle entonne un chant enthousiaste, où le souvenir évoqué de la nuit nupti le semble une fleur cueillie et respirée au bord d*un volcan.

«c De quelle lumière resplendissait le soleil, de queUe clarté brillait la lune, à travers le ciel, lorsque les nymphes légères agitaient leurs flambeaux dans lu nuit, quand, au jour de mon hymen, la ville d'Argos fit retentir les chants éclatants du bonheur et les louanges de mon époux Capanée, à l'armure d'airain I Je suis accourue de ma maison, en délire, résolue de partager son bûcher et son tombeau. Car la mort est douce quand on meurt avec ceux qu'on aîme. »

Son vieux père essaie en vain de la retenir ; elle lui répond comme du haut des airs, et Ton dirait qu'elle tournoie en battant des ailes, autour du bûcher. — a Me voici sur ce rocher, telle qu'un oiseau » au-dessus du bûcher de Capanée, prèle à prendre » mon mortel essor I » Et elle se précipite à grand vol dans le sépulcre enflammé.

Scène prestigieuse, sans pareille dans le théâtre grec, et qu'on dirait teinte des couleurs de l'Inde : le bûcher y prend l'aspect du Suttie des sacrifices brahmaniques. Mais ici point de cortège sacerdotal,

ni de victime tirée du harem, engourdie par les philtres, tratnée vers la crémation prescrite par les rites, dans une léthargie somnolente ; ni de cymbales fanatiques, étouffant ses cris. Mais Tacte d*amour de répouse libre et unique, aspirant à Tétemité de Thymen et s*élançant vers Tépoux par delà la mort.

Les Mères d'Euripide ne sont pas moins touchantes, quoiqu'il ait été trop prodigue de leurs désespoirs. — Mégara, dans Hercule furieux^ pleure sur ses fils condamnés par Lycos, avec une suavité pénétrante. On croit voir l'abeille de l'Hymète voltiger sur sa bouche émue, à travers une rosée de larmes.

« Oh 1 qui de vous serrer d'abord contre mon sein? Par qui commencer? Par qui finir? Quelles lèvres chercheront d'abord les miennes? Oh ! que, yolant sur toutes, comme l'abeille à l'aile d'or, j'y recueille, dans ces baisers, un trésor de larmes I »

Jusque dans l'horreur tragique, Euripide a peint l'amour maternel. Quelle scène que celle où Médée, forcenée de jalousie, tient, sur ses genoux, ses enfants qu'elle va tuer^ pour se venger de Jason ! L'amour et la fureur s'arrachent son cœur déchiré ; il en sort pêle-mêle des paroles de tendresse et de frénésie. C'est comme le double délire d'une fièvre de lait et de sang. Elle repousse les petits qui sourient sous son noir regard, les rappelle, les rejette en-

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core : tantôt elle les étreint, tantôt elle les couve* L'orage qui la bouleverse a des accalmies délicieuses. Ce rayon de miel que Samson trouva dans la gueule d*un lion étranglé, ici c'est une lionne furieuse qui le distille parmi son écume, et qui mêle sa douceur à ses rugissements.

« Chers fils, c'est donc en vain que je tous ai élevés, que j*ai soulTert pour vous tant de peines, que mon sein a été déchiré par Tenfantement 1 . .. Hélas ! hélas ! pourquoi me re* gardes- vous ainsi Tpourqud ce sourire, ce dernier sourire? Malheur 1 malheur 1 que ferai-jel toute ma force s'en va, sitôt que je rencontre les yeux joyeux de mes enfants... 0 chères mains I chères lèvres 1 nobles et riants visages ! Soyez heureux, mais non pas ici ; le bonheur de cette terre, votre père vous l'a ravi. Délices de vos embrassements, tendres joues, douce haleine filiale! Sortes, sortez 1 je ne puis plus

vous voir. La colère est la plus forte; je succombe au mal.»

I Ces douleurs maternelles dont il avait Tinstinct si

! profond, Euripide les a agglomérées dans le Chœur j de ses Suppliantes. De sept tètes blanchies, de sept âmes navrées, il a formé une sorte de Maternité pa* thétique parlant d'une seule voix, et qui, comme la Mater Dohrosa chrétienne, semble être transpercée de sept glaives dans un sein unique. Ce sont les mères des Sept Chefs tombés sous les murs de Thèbes^ entourant d'un cercle de rameaux la mère de Thésée, et lui réclamant leurs corps restés sans sépulture. Rien d'émouvant comme cette prière séculaire, partie de voix cassées et tremblantes^ indistincte comme

Ile qui gémit à l'unissoD dans les temples. Hieo luguste comme ce chœur de vieilles femmes pros- ■oées aux pieds d'iioe aïeule, et tendant leurs lins ridées vers son froul chenu.

■ 0 vieille mère, je te supplie, moi, vieille comme toi, tombe & tes genoux 1 Rachète mes 6l9, ces corps sans lomau, abandonnés en pâture aux bËtes des montagnes... i, aussi, tu es mère, ô Vénérable, un fils a rendu ta coue chère à ton époux. Tu peux entrer dans ma douleur,

peux ressentir ce que je souffre, infortunée, pour ces orta chéris que J'ai fait naître. Persuade à ton Ois, dont

riens implorer l'appui, de marcher vers l'Ismène, et de Bttreen mes mains les corps de mes enfants privés, hélas!

sépulture. Que Je presse dans mes bras leurs membres iurtrisl... Je ne puis me rassasier de mes larmes ; elles uleot comme l'intarissable source qui dégoutte du mer. Les femmes ont reçu, pour pleurer leurs enfaats, je 1 sais quelle puissance de désolation. »

L'unité (le voix et d'âme dont le poète enveloppe :s douleurs diverses les rend plus navrantes. Qu'on figure, à l'état Iragique, une do ces Divinités priilives que les sculpteurs couvraient d'un triple Dg de mamelles, et ce sein multiple soulevé par 1 seul sanglot.

Les Sœurs ne manquent pas & ce gynécée palhé- ]ue. Dans la médiocre tragédie A'Oreste, Electre )paraEt, un instant, sous un rayon de piUé céleste, 1 chevet de la couche où le parricide agite ses reords. On la voit, comme dans une chambre de

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malade, glisser d'un pas léger, recommander le silence à ses compagnes, un doigt sur les lèvres ; puis, quand son frère s'est réveillé, le redresser sur son lit, essuyer les restes d'écume attachés autour de sa bouche^ écarter de ses yeux ses cheveux souillés. Elle berce et elle assoupit son délire, elle exorcise par de douces paroles les Érynnies qui l'assiègent. On dirait une Sœur de charité antique, vêtue, au lieu de bure, d'une draperie de lin.

Du haut d'une tour de Thèbes, Antigone, dans les Phéniciennes^ se fait montrer par un vieillard les chefs de l'armée d'Argos. Elle cherche des yeux son frère Polynice dans l'épaisseur des phalanges. — « Où donc est celui qu'une même mère a fait nattre, » comme moi, sous des auspices si funestes? Cher » vieillard, dis-le-moi, où est Polynice ? » Il lui répond : — « Yers le tombeau des sept filles de Niobé, » auprès d'Adraste ; le vois-tu ? » Alors un élan lyrique d'amour fraternel l'emporte vers lui, par delà les discordes de sa famille, et le fratricide qui s'apprête. Elle transfigure ce frère ennemi, il éblouit 868 yeux en troublant son cœur.

c Oaî, je le yoîs, mais à peine, — dit-elle au vieillard, -* c'est comme son image, comme son fantôme. Oh I si, telle qu'un nuage rapide, je pouvais, à travers les airs, voler vers mon frère chéri, jeter mes bras autour de son cou, presser sur mon cœur le malheureux exUé I Qu'il est beau sous ses armes d'ori il rayonue comme la soleil, du matin. »

Par-dessus ce groupe de femmes éplorées, se dresse, comme un colosse de douleur, sur le fond de Troie embrasée, l'effrayante fiécube. Tous les malheurs sont tombés sur elle comme un immense écroulement : la ruine de son royaume, le massacre de ses cinquante fils, le meurtre ou Tesclayage de ses filles, rimmolalion de ses petits-enfants. Reine, épouse, mère, aïeule, elle a subi toutes les tortures infligées à chacune des conditions de la vie humaine. Le fer a frappé sa fécondité déplorable dans tous ses rameaux ; la servitude Faltelle au char qui a écrasé son peuple et sa race : sa vieillesse semble concentrer les calamités éparses d'un siècle. Elle peut répondre à Agamennon qui s'écrie : « Jamais femme fut-elle plus infortunée? — Jamais, sinon Tlnfortune elle-même. i» — Sa voix, quand elle se lamente, couvre les plaintes des autres femmes, comme l'immense sanglot de la mer domine les gémissements des fontaines. Ses larmes ont un ruissellement torrentiel ; elle mène, avec une frénésie asiatique, ses deuils innombrables; on la voit meurtrir ses joues de ses ongles, et rouler son vieux corps sur la poussière de la plage: Comme les femmes de Ninive dont parle le prophète Nahum, « elle se » frappe la poitrine si fort, qu'on entend comme » un son de tambourin » . L'aboi de la métamorphose qqi l'attend retentit déjà dans ses cris. Aussi le

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