‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 56 sur 94 · II · texte numérisé non relu

II

Ce crime est apocryphei cette accusation est injuste ; une date surfît pour la réfuter. Les Nuées furent représentées, vingt-quatre ans avant le jugement de Socraie. Une calomnie ne perd pas plus un homme à vingt-quatre années de distance qu*un stylet ne le tue à vingt-quatre pas. La pièce, mal reçue d'ailleurs par le peuple, n'obtint aucun des prix du concours, et le poète protesta lui-même, à plusieurs reprises, contre cet échec. — « Spectateurs! p s'écrie-t-il, dans une parabase des Nuées qu'il avait refaites, — « j'en atteste Bacchus, mon » dieu nourricier; je vous dirai franchement la n vérité. J'espérais vaincre et passer pour habile. n Confiant dans votre bon goût et l'excellence de la » meilleure et la plus travaillée de mes comédies, » je l'ai soumise une première fois à votre juge- » ment. Mais je me retirai^ injustement vaincu par » d'ineptes rivaux. » — Comment cette arme brisée entre les mains de l'agresseur, et le jour même du combat, aurait-elle pu porter un coup si mortel? Il ne paraît même pas que Socrate et son école en aient gardé rancune au poète. On sait combien Platon admirait ces comédies, qui ne quittaient pas son chevet. II a dit, dans une célèbre épigramme, que « les Grâces cherchant un sanctuaire indestructible, » le trouvèrent dans l'esprit d'Aristophane » . Quatre ans après les Nuées, il le montre, dans son

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Banquet, conversant amicalement avec Socrate, et buvant à la même coupe, « qu ils se passent , l'un » à Tautre, de droite à gauche ». Il n*y avait donc entre eux aucun ressentiment implacable. Le théâtre comique à Athènes était une sorte de mer, dont les tempêtes et Técume ne dépassaient pas le ri* vage. Ses excès n'offensaient guère plus que ceux d'un élément en fureur. Bacchus était là pour tout couvrir et réconciUer. Le même parti, d'ailleurs, qui tua le sage, censura et menaça le poète. Aristophane était bftillonné par les Onze, en même temps que Socrate buvait leur poison.

Hais Aristophane, disculpé du meurtre de Socrate, Test'il de Tavoir odieusement calomnié? On peut, du moins, plaider les circonstances atténuantes. Ce n*est point un homme, c'est une secte qu'Aristophane attaque dans sa comédie. Il eut le tort de la personnifier dans un philosophe qui était, au fond, l'adversaire et le contraire des Sophistes, et de prêter à Socrate ce qui appartenait à Gorgias. Mais cette erreur de noms n'affaiblit pas la force de sa polémique. Gomme le Démon de l'Ëcriture, le Socrate des Nuées s'appelle Légion. Rendez-lui ce nom véritable, la comédie, qui est un chef-d'œuvre, redevient honnête. Sa colère tombe juste et ses railleries portent coup.

AUiènes, au moment où les JVwees parurent, était )ossédée par celte légion démoniaque. Les Sophises y tenaient une foire de mensonges et de vanités, rétait la Plaie des langues, plus redoutable que :elle des sauterelles, qui frappa l'Egypte. L'imporance que la parole avait conquise k Athènes ravoriait leur commerce. La démocratie athénienne était m vaste prétoire. D'un jour à l'autre, chaque cioyen pouvait être cité devant les Dikastes, appelé I l'Aréopage, contraint de monter à la tribune aux larangues, pour plaider une cause, soutenir une landidalure, ou réfuter un accusateur. L'exercice le la parole lui était aussi nécessaire que celui des irmes. Un hoplite, marchant au combat sans hou- :lier et sans glaive, n'aurait pas été plus dénué et dus exposé qu'un Athénien, jeté, sans talent oraoire, dans la vie civique. Cette nécessité explique e succès inouï des Sophistes : leurs écoles étaient lussi fréquentées que le seraient des salles d'armes lans un pays de duellistes. Ils apprenaient à qui les layait l'art de lier les arguments et de parer les rédiques, de contester une évidence, et de prouver m mensonge. Toute probité d'esprit se perdit bieu-

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tôt dans ces logomachies immorales. Le vent de la période emporta les idées, Tescrime du raisonnement tint lieu de la raison et du droit. On s'habitua à soutenir indifféremment le pour et le contre. Gorgias promettait à ses élèves « de rendre, en » toute circonstance, le discours faible, c'est-à-dire » la mauvaise cause, victorieux du discours fort, » c'est-à-dire de la bonne cause ».

Cette manie de la discussion devint bientôt une épidémie. Des affaires publiques, elle s'étendit à la religion et à la morale. Il fallait fournir sa mouture à ce moulin effréné de la parole, instrument de la démocratie athénienne, que les souffles changeants de la place publique obligeaient à tourner toujours. Les rhéteurs, pour l'alimenter, y jetaient pêle-mêle les vérités, les paradoxes, les traditions, les lois, les Dieux même. Tout cela dépecé, broyé, trituré par les rouages sonores de la thèse et de l'antithèse, se résolvait en poussière dans les disputes des écoles. Quelques Sophistes professaient publiquement l'athéisme j « Je ne » sais rien dire des Dieux, » écrivait Prolagoras en tête du livre qui le fit bannir; — « Sont- ils ou ne )) sont-ils pas? Deux choses m*empéchent de me » livrer à cette étude : l'incertitude de la question » et la brièveté de la vie humaine. » Il soutenait encore que toute pensée était vraie pour celui qui la

pense, mais seulement à Tinstant où son esprit la conçoit, de sorte que, sur le même sujet, à des moments différents, l'affirmation et la négation avaient une valeur égale. D'autres déclaraient que le vrai et le faux, le juste et l'injuste pouvaienl êlre parallèlement démontrés par des raisons adéquates. Cette rhétorique à tout faire dépravait et vidait les âmes. . Elle désossait les consciences pour les rompre aux voltiges de la phrase et de Targutie. Les orateurs jonglaient avec les questions jetées à pile ou face, comme les bateleurs dé l'Inde avec des poignards à double tranchant. Polycrate, comme programme de son enseignement, écrivait une défense de Clytemnestre et un panégyrique de Busiris. Il devint de mode, d'après lui, de réhabiliter les monstres et de célébrer les fléaux. La vermine eut ses avocats et la maladie ses louangeurs. On composait l'éloge de la Mouche et de la Punaise, de la Surdité et du Vomissement.

En disséquant la morale, les Sophistes scrutaient aussi la nature. Leur physique audacieuse commençait à fouiller les choses. Ils déraisonnaient à perte de vue sur les éléments et les nombres, sur le chaud et sur rhumide, sur les phases de la lune et sur les cercles du ciel. Avortements féconds, erreurs respectables ! La science vagissait dans leurs explications enfantines. Mais celte science prématurée se

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eligion. Le monde était plein

bruit était une voix, chaque

rodige, on respirait avec l'air

land l'homme voulait explorer

euve, pénétrer la cause d'une

é surgissail qui lui barrait le

Jait (l'avancer. Que devenait

'enait du cliocdes nuages, au

sa main terrible? .analyser la

, c'élait évenlrcr Démêler et

ire niait Apollon, en soutenant

l'une masse enDammée, de la

Sse. Pour de bien moindres

ait été condamné aux chaînes

rongeur du vautour. Si les

e on les nommait, poursui-

n pouvait déjà pousser le cri

funèbre qui retentit, cinq siècles plus tard, sur tes

plages do la Campanie : « Les Dieux s'en vonti ■>

Le péril aurait été grand partout; à Athènes, et

dans toute la Grèce, il élail mortel. Ces petites

cités helléniques, flottantes comme des tlols sur

l'immensité du monde barbare, ne pouvaient vivre

et durer que par un attachement profond à leurs

lois et à leurs croyances. Elles ne tenaient qu'à

cette ancre. Les fondations de leurs temples et les

piédestaux de leurs Dieux étaient leurs racines. Ces

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Dieux formés à leur image , incorporés à leur sol, personnifiaient leur génie. Ils n'étaient, à vrai dire, que ce sol lui-même, avec ses champs, ses eaux et son ciel, incamé dans de nobles formes. Les légendes mythologiques se confondaient avec leur histoire. Enlever à un peuple grec ses ancêtres et ses héros fabuleux, c'était Tavilir et le dépouiller : il n'était plus qu*une tribu bâtarde, sans famille et sans patrimoine. Nier les Dieux , discuter les mythes, contester les traditions et les lois, c'était bouleverser la Cité. Elle n'avait plus de droit ni de raison d*être; les pierres du foyer national étaient renversées.

Athènes était si naturellement Hbérale, si amoureuse et si avide des exercices de Tesprit, qu*elle tolérait ces dangereux discoureurs. Elle laissait vivre et grandir en elle des doctrines que Sparte aurait étouffées à leur naissance, dans le sang, comme elle étranglait ses enfants malsains. De temps en temps, cependant, Tinstinct de conservation l'emportait. Des réactions terribles châtiaient les impies et vengeaient les Dieux. Diagoras et Anaxagore n'échappaient que par la fuite, au supplice; on chassait Protagoras et on brûlait ses écrits; Prodicos, avant Socrate, buvait la ciguë. Les prêtres et les prêtresses se rassemblaient au crépuscule, pour excommunier Âlcibiade accusé d'avoir

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