LES SOPHISTES
'■ maudissaient, selon le rite 1 deux mains, leurs longues i, en ces jours de crise heule spectacle le plus con- : que l'on conçoit d'elle. Un
règne. Des citoyens sont r avoir lue un oiseau conn-aché un arbrisseau dans
d'une prétresse qui a ratombée de la couronne de ralliron. Pallas devient vininme une Madone espagnole rétiques. On croit voir les
rougir de reflets sinistres n.
ml entassés depuis. De celle
sur l'histoire générale de ue change et les aspects se devient un progrès, le sanaxagore est un précurseur, pire sens du mot, n'ont pas yé des préjugés, remué des et des découverles : il y eut oussièie, des créations sont s. Mais il était permis à un crer et de les maudire ; car nts qu'ils Taisaient h leur
pays, sans pouvoir deviner le bien que l'avenir tirerait de leurs audaces et de leurs licences. L'Humanité peut les absoudre, Athènes avait raison de les condamner ; et Aristophane, en les accusant, fit acte de grand et bon citoyen.
Son tort grave, nous l'avons dit, est d'avoir pris Socrate pour personnifier les Sophistes ; mais ce tort n'est pas sans excuse. Nous ne voyons Socrate que revêtu d'une lumière idéale, transfiguré par le martyre, sous l'auréole du soleil couchant avec lequel il s'endormit dans une mort sublime. Les contemporains qui le coudoyaient tous les jours l'envisageaient autrement. Tout en lui pouvait paraître suspect et damnable à un conservateur athénien.
— Que voulait cet homme errant et oisif, qui n'avait d'autre métier que d'embaucher les esprits ? A quoi tendaient ses questions subtiles et son ergotage perpétuel ? Sa laideur ignoble choquait un peuple amoureux du beau. Il avait le front abrupt, les yeux efi'rontés, la bouche cynique, la barbe hirsute, le nez écrasé, le ventre enflé d'un Satyre. Au milieu des beaux éphèbes dont il s'entourait, c'était Silène ou Marsyas dans un groupe de demi-dieux. Les potiers
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copiaient sa face sur le ventre de leurs amphores, quand ils aTaient un masque bachique à représenter. Son accoutrement sordide salissait les yeux : comme Élie jeta à Elisée son manteau, Socrate aurait pu léguer à Diogène le pallium de bure rapiécé, qu'il portait Tété comme Thiver. Ses pieds calleux battaient à nu le pavé, et Arislodème pouvait s'étonner de le voir, le jour du Banquet, sortir du bain avec des sandales. Platon lui a. prêté les ailes et la musique divine de son style, mais sa conversation réelle rampait terre à terre. Il farcissait ses propos de trivialités et de quolibets. Il recherchait les comparaisons tirées des coqs et des cailles, des marmites à soupe el des cuillères de figuier, des vétérinaires et des palefreniers. Sa parole sentait les odeurs de Téchoppe et du carrefour. Tout le jour il courait les n>archés, les boutiques des barbiers, les maisons des courtisanes, les gymnases, sans autre but que de contreverser et de discourir. Il détachait les enfants de l'autorité de leur père, quand ceux-ci voulaient les empêcher de philosopher : a Car, disait-il, qui s'oppose » à la sagesse est un insensé, et il n'y a aucun compte » à tenir de l'insensé. » On le voyait, embusqué sous les portiques, comme un voleur d'âmes, arrêter les jeunes gens, les prêtres, les stratèges, les juges, au passage, pour les mettre à la torture de sa dialectique el leur arracher l'aveu de leur ineptie. Cette
dialeclique, masquée de fausse bonhomie et d'hypocrite envie de s'instruire, ressemblait étrangement à la sophistique, et Aristophane pouvait s'y méprendre. Elle consistait à tisser, maille à maille, une série de questions captieuses auxquelles Tinterlocuteur répondait d'abord naïvement. D'autres questions réduisaient ensuite à l'absurde ses premières réponses. Plus il allait, plus il s'enlaçait dans les contradictions tendues sur sa fausse voie. Acculé enfin à un terme absurde, il y tombait sous les pointes aiguës d'un dilemme, aiïolé, stupéfié, inerte, convaincu d'ignorance et de niaiserie.
Les pêcheurs siciliens ont une façon traîtresse de prendre les thons. Ils les attirent, à la clarté mouvante de leurs torches, dans un labyrinthe de filets flottants, dont les dédales se rétrécissent par degrés pour aboutir à un cul-de-sac qui s'appelle la « chambre de mort». Là le poisson s'aperçoit enfin qu'il est pris, il se débat, il tournoie par bonds convulsifs dans le réseau qui l'enserre. Mais toute issue est fermée, toute fente close, et le harpon aux deux dents s'enfonce bientôt dans sa chair. Cette pèche perfide est 'l'image exacte de l'ironie — El^mla — socratique, captant et circonvenant ses victimes.
La moralité du but ne justifiait pas l'ambiguité des moyens. Les vérités ne doivent pas être prises au piège, les principes ne sont pas des proies que l'on
SOGRATB ET LES SOPHISTES. it^
capture dans un guet-apens. Il y avait du Méphistopbélès dans Socrate, et maint passage des Dialogues rappelle la scène de Gœthe, où le vieux Diable, affublé de la robe de Faust, s*amuse à embrouiller la cervelle de Tétudiant naïf qui venait consulter le savant docteur : « Je suis si abasourdi de tout cela, — s'écrie le jouvenceau sortant de ses griffes, — » qu'il me semble qu'une roue de moulin me tourne » dans la tête. » La plupart des auditeurs de Socrale éprouvaient, à Ten tendre, un pareil malaise. — « Je me i; » sauve de lui, comme un esclave fugitif, » — dit Âlcibiade dans \e Banquet — « puis^ quand je Taperçois, » je suis honteux des aveux qu'il m'a arrachés, et » souvent je verrais avec plaisir qu'il ne fût plus de » de ce inonde. » — Platon lui-même compare au contact de la torpille l'effet engourdissant de sa dialectique. Les uns s'enfuyaient du plus loin qu*ils le voyaient venir, en se bouchant les oreilles; les autres lui gardaient une rancune mortelle d'avoir été pris, par ses questions cauteleuses, en flagrant délit d'imbécillité.
Aristophane était donc dans le sentiment et dans Topinion de son temps, en faisant de Socrate la personnification des faux sages. Il se trompa sans doute, mais son erreur est excusable, car la raison du philosophe portait le même costume que la folie des Sophisles, A l'époque des Nuées, d'ailleurs, Socrate n'était
point le vieillard auguste, parvenu au comble de la vertu et de la sagesse, dont Xénophoo a recueilli les paroles d'or. Les illusions de la métaphysique Tobsédaient encore ; il cherchait péniblement, par des voies obliques, la cime lumineuse qu'il devait atteindre plus tard. Hais le poète aurait eu la vue claire de sa doctrine, qu'il n'aurait pas moins attaqué Socrale. Cette doctrine, bienfaisante au monde, était funeste à Athènes ; en servant l'Humanité, elle trahissait la Cité. Or, Aristophane était un Athénien dans le sens le plus rigoureux du mot, un autochtone de vieille souche, enraciné comme un olivier dans la terre sacrée de Cécrops. Adapté aux formes antiques qui constituaient son pays, concentré dans son intérêt immédiat, il ne voyait rien au delà de sa mer et de ses remparts. Cette courte vue absolue était une clairvoyance relative : Aristophane ne se trompait pas en combattant dans Socrate un ennemi d'Athènes.
Il faut oser le dire, en effet, ce grand « citoyen de la Terre », comme Socrate s'appelait lui-méaie, n'était pas un bon Athénien. Il érigeait sa morale audessus des lois, il proclamait sa conscience seul juge du bien et du mal, il affranchissait le devoir des ordres des Dieux et des préceptes de la tradition. Athènes antique n'admettait pas qu'on se désintéressât de sa vie active ; Tindifférence poUtique était pour elle un crime capital. « Nous seuls » — disait Périclès