‹ Les deux masques (volume 2)Chapitre 58 sur 94 · SOCBATE ET LES SOPHISTES · texte numérisé non relu

SOCBATE ET LES SOPHISTES

daDS son Oraison funèbre des morts de Potidée, -^ « considérons le citoyen entièrement étranger aux f( affaires publiques, non comme un homme paisible, » mais comme un être inutile. »

La cité accaparait Thomme tout entier et le pliait à tous ses services. Prêtre dans sa famille, quelquefois pontife de sa phratrie ou de sa tribu, juge au civil et au criminel, avocat dans ses propres causes, orateur dans celles de sa ville, soldat dans toutes ses guerres, apte à toutes les fonctions, éligibifï à tous les emplois, il devait se multiplier pour la défendre et pour la servir. Socrate se tenait à Técart des fonctions publiques ; il évitait les assemblées du peuple, « son Bémon lui défendait de se mêler aux affaires d. Il restait les bras croisés sous son manteau, au milieu de Tagitation générale, et cette attitudedédaigneuseraillaittacitementlapatrieà l'œuvre. Sa critique n'épargnait aucune des institutions vitales de la république. Son enseignement avait de ces mots qui remuent le ciel et la terre, mais les colonnes d*Àthènes en étaient du même coup ébranlées. Il assistait aux fêtes et aux sacrifices et n'attaquait pas ouvertement la religion de TÉtat, mais il y glissait, comme un serpent sousTautel, une ironie insinuante qui la minait sourdement. A sa parole, les Dieux, sculptés par Phidias dans Tor et Tivoire, se décolorent et s'effacent. Ce ne sont plus que de pâles fan-

tomes, à travers lesquels on voit blanchir Taube in* distincte d'un culte nouveau.

Si Tarbre se juge par les fruits, renseignement de Socrate fut assurément fatal à Athènes. Tous ceux de ses disciples qui se jetèrent dans la vie publique trahirent ou opprimèrent leur patrie : Alcibiade en tête, puis Thrasymène et Critias devenus les chefs des trente tyrans atroces qui décimèrent Athènes, au profit de Lacédémone. Xénophon lui-même tourne vite au condottiere mercenaire, se met à la solde des Perses, déserte ensuite dans le camp de Sparte, et combat, à Coronée, contre son pays. Le patriotisme n'était pas décidément une vertu socratique. Les apôtres étouffent dans Tenceinte étroite d'une cité ; il leur faut le monde. Us passeraient sur le corps de leur patrie renversée, pour faire avancer d'un pas leur idée.

Aristophane n'est donc pas si coupable d'avoir dénoncé, sous le nom et sous la figure de Socrate, la faction pernicieuse qui ruinait Athènes. Sa calomnie fut sincère et sa méprise clairvoyante. Son malheur estden*avoir pas deviné, dans celui que Zenon appelait plus tard « le bouffon d'Athènes », un des maîtres de Thumanité future. En diffamant Socrate, il a servi son temps, mais offensé l'avenir. La postérité ne lui a point pardonné son sacrilège involontaire. II faut savoir reconnaître les Dieux travestis.

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