PU
fi
tresse, une fée de l'air attire, dans son vol, le regard distrait du monarque. La nymphe, prise d'une bouderie jalouse, s'enfonce dans les arbres de la forêt, comme Galatée sous les saules. Mais un arrêt des dieux interdit aux femmes l'accès de ce bois sacré. A peine y est-elle entrée, qu'elle se transforme en une liane élégante encore et souple comme elle. Le roi, fou d'amour, parcourt la forêt déserte, à la recherche de sa bien-aimée. Son désespoir s'exhale en plaintes d'une poésie merveilleuse. Il la redemande aux montagnes, aux rivières, aux oiseaux, aux éléphants, aux gazelles qui lui répondent tour à tour par des sons ou des augures mystérieux. Le cœur d'Ourvasi semble remplir la forêt et palpiter dans son sein. Il croit reconnaître sa robe flottante dans la nuée qui passe, ses yeux dans les calices humides du lotus, sa démarche dans l'ondulation de Tarbuste. Il la retrouve enGn dans la liane meurtrie qui l'enferme, et il la presse sur son cœur : le charme est rompu. La Nymphe en jaillit, heureuse, déhvrée. — Rien de plus tendre et de plus ardent que cet interrogatoire de la solitude ; il réalise l'idéal du génie de l'Inde : la femme confondue avec la nature et ne faisant plus qu'une avec elle; Tidole du cœur absorbée dans son panthéisme infini. Mais Vikrama et Ourvasi n'est qu'un opéra poétique ; Sakountala est la vraie idylle. Arrêlons*nous
S*KOUNTALA. 547
devant ce chef-d'œuvre, la fleur et la perle du
« Veux-tu les fleurs du printemps et les fruits de u l'automne? Veux-tu ce qui charme et ravit? Veux- » tu ce qui nourrit et satisfait ? Veux-tu dans un seul » nom embrasser le ciel et la terre? Je le nomme » Sakountala, et j'ai tout dit I »
• C'est le vieux Goethe qui, pareil h un patriarche couronnant une vierge, donne à Sakountala cetlu louange magnifique. L'idylle indienne en est digne. Par sa grâce et son innocence, son rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse, elle mériterait d'être appelée le Paradis terrestre de la poésie.
Voici la forêt sacrée, pleine de dédales et de mystères ; l'arche du panthéisme habité par les animaux et les patriarches. A sa lisière expirent, comme sur un rivage, les tempêtes et les bruits du monde. Là, végètent pieusement lea Ascètes et les Pénitents, sous des arbres monstrueux, comme les Dieux dont ils étudient la substance. Autour d'eux, les singes gambadent sur tes réseaux des lianes ; les perroquets becquètent le riz des sacrifices ; l'éléphant qui passe flaire de sa trompe leurs barbes pareilles à des touffes d'herbe brûlée. Rien n'interrompt leur profonde ex-
tase. L'un rêve, debout sur un pied, dans la pose hiéroglyphique des cigognes. L'autre médite, les bras en croix ; un oiseau est venu pondre sur sa main ouverte, et, cruciGé dans son immobile attitude, il attend patiemment que l'œuf soit éclos. Celui-ci, plus austère encore, s'est enraciné, depuis des années, au seuil de son ermitage. Il laisse faire la Nature qui, le prenant pour une ruine, le livre tout vif aux végétations et aux bêtes. — « Le grand ana- « chorète se tient immobile, le corps à demi plongé « dans une fourmilière de termites ; un serpent « serre ses reins en guise de cordon brahmanique ; « des lianes enlacent étroitement son cou, et les oi- « seaux font leurs nids dans ses cheveux hérissés. » Le roulement d'un char gronde tout à coup dans
le bois sacré. C'est le roi Douchmanta, qui poursuit
une gazelle que vise déjà son arc infaillible. Un ermite se jette entre sa flèche et la douce bête qu'elle allait atteindre.
« Cette gazelle, ô roi, appartient à rermitage : Il ne faut pas la tuer I Retire donc ce trait déjà ajusté. Tes armes sont pour défendre Topprimé et non pour blesser Finnocent. Ce dard, dans un corps aussi tendre, serait comme la flamme dans une touffe de coton. Qu'est-ce que la vie fragile des gazelles, exposée à tes flèches acérée s qui ont la dureté du diamant ? »
Qu'elle est touchante cette fraternité du solitaire et de l'animal ! L'homme, transporté dans la solitude,
SAKOUNTALl. 549
redevienl envers tes bêles doux et juste comme l'était Adam. Entre lui et la Nature se rétablit la paix de l'Éden. — C'est aiusi qu'Orcagna el Laurati, dans les fresques du Campo-Santo de Pise, nous montrent, d'après la légende, les biches sauvages venant manger aux mains des Pères du désert.
Combien plus sacrés sont à l'ascète indien ces animaux auxquels la transmigration donne des âmes humaines ou divines! Qui sait si cet éléphant, qui sort du bois avec une lenteur solennelle, et, le soir, se plonge religieusement dans les flots du Gange, n'est pas Ganésa, le dieu de la sagesse? Vischnou se cache peut-être, comme sous un bouclier, sous la carapace de celte tortue dormant à fleur d'eau 7 Dans r<£il doux et vague de l'antilope, le brahme croit voir flotter un regard de sœur ou d'aïeule. La grande Tamille des ancêtres rampe, vole, marche et nage autour de l'Indien. Les sifflements, les cris, les bourdonnements, les murmures de la forêt et de la montagne sont autant de voix suppliantes qui lui parlent et qui l'implorent. Aussi, traverse-t-it la création comme un temple dont la poussière même est sacrée; se penchant sur les citernes pour tendre un brin de paille à la mouche qui se noie, couvrant sa bouche d'un morceau d'étoffe, pour ne pas aspirer, par mêgarde, l'atome animé qui flotte dans les airs, marchant sur la pointe des pieds près des Tourmilières,
"•T^nl
soufflant le flambeau qui l'éclairé , quand il voit le papillon de nuit voler à Tentour. « N'écrase pas la » fourmi que tu rencontres sur ton sentier, — lui dit » un proverbe, — car, ainsi qu'itoi, la douce vie lui » est chère, d — Un précepte des Yédas ordonne de répandre sur le sol de la nourriture pour les oiseaux et les chiens errants. Couper un arbre sans motif est mis par les lois de Manou sur la même ligne que haïr son père. Des châtiments terribles menacent les cruautés de l'homme contre l'animal. Une légende raconte qu'un chasseur, ayant fait crever les yeux à à cinq cents gazelles rabattues et enfermées dans un parc, afin de les tuer à loisir, fut condamné à renaître aveugle pendant cinq cen( mille existences. Dans tous les livres sacrés de l'Inde, la charité envers les bêtes est prêchée jusqu'à la folie. Les bouddhistes ont canonisé un jeune prince, nommé Mahàsattva, pour avoir offert son corps en pâture à une tigresse, qui venait de mettre bas, et dont le lait était tari.
Bien plus, la poésie indienne est née d'un cri de pitié sur la mort et la souffrance d'un oiseau. — Yalmiki, au début du Ramayanay se promène, après s'être purifié, dans une forêt, et contemple avec ravissement un beau couple de hérons qui marchent au bord du fleuve. Un chasseur, caché près de là, abat d'une flèche le héron mâle qui tombe, sanglant et palpitant, sur le sol ; sa compagne voltige autour
SAKOUNTALA
de lui en gémissant. L'anachorète, indigné, pn une imprécation contre le chasseur : « 0 cha » puisse Ion âme n'être jamais glorifiée dans » les vies à venir, puisque tu Trappes cet oise » moment sacré de l'amour [ » Cet anathèmt palissant a pris dans sa bouche la forme du mè sera le mètre indien par excellence, du Bienidt Brahma lui ordonne de célébrer la gli Rama sur ce rythme^ jailli spontanémentde ses L'immense fleuve de la poésie de l'Inde sort, t d'une source, de cette larme versée sur un héroi Cependant de jeunes voix résonnent dans 1 redevenue silencieuse. Le roi se cache derri buisson, el Sakountala, la fille adopUve du Kanva, le saint ermite, apparaît, avec Pryam' Anasouya, ses compagnes. Ne vous effrayez ces noms étranges; ils ressemblent h ces fm tropiques dont l'enveloppe bizarre recèle un vage exquis. Sakounlala signifie « la protég oiseaux » ; Anasouya, u habile à marier les nuai et Pryamvada^ a la' belle à la langue de miel kounlala est la reine de ces trois Grâces du Fondez dans un même rêve l'Eve de Hilton, li de Longus, la Virginie de Bernardin de Saintvous aurez cette vierge des forêts indoues. ] peindre, telle que l'imaginatioD la conçoit, il rappeler ces divinités de son pays, moitié feu
moitié fleurs, dont le buste plonge dans le calice d'un lotus. Elle parait, et les souvenirs de la beauté classique s'effacent à sa vue. Son charme agit à la façon de ces parfums violents et suaves, qui étourdissent la pensée. Quelle grâce timide, quelle souplesse nerveuse, quelle sensuelle et enfantine innocence ! Voyez briller et languir ses yeux qu'allonge Tanlimoine. Les grelots de ses pieds fardés rythment sa démarche. On respire le parfum du corsage en bois de senteur, qui presse ses jeunes seins.
Ce sont d'abord des jeux ingénus mêlés de chastes caresses. Les jeunes filles arrosent les plantes de l'ermitage, et Sakountala leur recommande de donner à boire même à celles dont la floraison est passée. Pour elle, tout s'anime, tout prend l'âme et la forme humaine : la fleur a des lèvres, et l'arbre a des bras, — «Vois, dit-elle; ce manguier, avec ses » jeunes rameaux agités par le vent, pareils à des » doigts, me fait signe de venir à lui ; je vais me » rendre à son appel. » Elle prie Anasouya de relâcher le corset d'écorce qui froisse sa poitrine ; elle chasse, avec de petits cris d'enfant, une abeille qui voltige autour de ses lèvres ; elle va des*arbustes à ses compagnes, louant la beauté des unes, admirant la fraîcheur des autres, les confondant dans ses caresses, s'enivrant de lumière, de parfums, de bonté. La brise du printemps allège sa démarche, et
SAKOUMTALA.
la fait voler. Ainsi devait folâtrer la première I aux rayons de la première aurore, alors qu' détachée de la Création, elle ne se disllngi bien elle-même des fleurs et des arbrisse l'Éden.
Embusqué derrière le reuillage, le roi a sur Jeux du groupe juvénile. A première vue, Il s de Sakountala. Il s'exalte, il s'enflamme, il pagne tous ses mouvements de strophes amou Le souffle lyrique emporte à chaque insti paroles ; la phrase commencée en prose pi ailes et l'élan du vers. On croit entendre un instruments de fête qui cadencent passion les pas d'une danseuse. Tout à coup, il sort c son et se préscnle aux jeunes filles. Celte I entrée trouble d'abord à peine leur calmt ceace. Elle accueillent l'étranger avec le < sourire de l'hospitalité primitive. C'est la se Nausicaa recueillant Ulysse, transportée s bananiers de l'Asie. Mais, tandis que la (ill cinoùs se borne à admirer l'étranger « sei aux dieux » et à souhaiter que a celui auquel c Dera le nom d'époux lui ressemble », Sakc plus près de la Nature, se laisse naïvement al sensations qui l'altireni. Elle défaille,, elle li elle palpite ; la rougeur du désir l'envelopp colore comme une flamme : — u Soulen
» mes compagnes, ou je sens que je vais tomber! » — De son côté, le roi fasciné ne peut s'éloigner de Tenchanteresse : — « Tandis que mon corps marche » en avant, mon âme s'enfuit en arrière, comme » rétoffe de Tétendard qu'un enseigne porte contre ».le vent, »
L'amour va vite en Orient» sous ce climat de feu où la végétation et la vie se hâtent, où les femmes éclosent et se fanent, rapides comme les fleurs. A l'acte suivant, Sakountala, <x plus faible qu'une liane brûlée du soleil », languit d'amour sur un lit de feuilles ; ses compagnes l'éventent avec des lotus. — Allez aux antipodes de cette antiquité primitive, passez de l'Inde à la Judée, de la forêt des Ermites au jardin royal de Jérusalem, vous trouverez une autre fiancée de roi, atteinte du même mal et consumée de la même ardeur. — « Fortifiez-moi avec des flacons, — dit la Sulamite du Cantique, — soutenez-moi avec des pommes, car je meurs d'amour! » — « 0 mes douces compagnes, soupire Sakountala, faites que je trouve grâce devant le roi, sinon il ne vous restera bientôt plus de moi que le souvenir. » — Rien de plus fréquent, dans le Théâtre indien, que ces crises de passion fébrile. Dans la comédie du Collier^ attribuée à Harcha, roi de Cachemire, l'amie d'une jeune fille amoureuse, la voyant languir, va cueillir, au lac voisin, des
SAKOUNTALA
feuilles de lotus, et tes applique toutes son cœur brûlant.
Douchmanla reparaît bientât, majesti dre : alors commence une scène d'ai grâce indicible. Ce roi indien a l'amabi! d'un dieu grec, descendu de l'Olympe | la fille d'un pasteur; mais, de l'Asie, il magnificence de langage qui verse toute de la terre, toutes les étoiles du firmai front de la bjen-aimée. Elle, cependant, : une douceur d'enfant, une souplesse d't transports de l'amant royal. Tout l'inv les prescriptions de sa caste, la aensua culte, l'indulgence des dieux qu'elle ador de cette nature voluptueuse et fécoi nourrie dans son sein. Le trouble des s point sa pureté native, elle reste chaste donnant. — Telles ces bayadères qui dai d'une idole; tandis que leur corps se c: renverse lascivement ; leur visage n'exp douce piété.
Les ombres du boîs ont voilé le fui Sakountala s'est donnée au roi, elle a l'anneau de l'alliance. Une ambassade vie la prendre dans la forêt et la conduis royale. Mais voilà que Dourvâsas, un S nommé, passe devant sa cabane, en réels
556 LE TnÉATR& INDIEN.
pitalité. Plongée dans son rêve, comme une colombe sous son aile, Sakountala n'a pas entendu. Alors le moine, furieux, la maudit, et décrète que Douchmanta perdra la mémoire de son visage et de son amour. Ce n'est qu'à grand'peine que Pryamvada, « la belle à la langue de miel », obtient qu'il retire à demi son imprécation, et que le souvenir revienne au roi, à la vue de Tanneau nuptial.
Dourvâsas est un de ces formidables ascètes des épopées brahmaniques, qui luttent corps à corps par l'austérité contre la divinité de leurs dieux. On sait quelle toute-puissance terrible l'Inde attache aux macérations de ses solitaires. A un certain degré de pénitence, ils peuvent enfanter des mondes, faire tomber les astres, créer de nouveaux dieux et détrôner les anciens. De là les mortifications effrénées et surhumaines qu'ils s'infligent : jeûnes séculaires, cilices déchirants, tortures atroces, méditations à faire éclater le crâne. La Nature elle-même s'émeut des effrayantes vertus de Tanachorète; la mer se soulève, les étoiles pâlissent, les fondements de la terre en sont ébranlés. Les hommes s'écrient : — « Oh I Brahma ! si ce sage continue ses macérations, » rien ne peut empêcher que l'Humanité ne devienne » athée. » Souvent les dieux s'agitent et tremblent sur leurs trônes, en regardant, du haut de Téternité, un vieux et sale fakir, accroupi au fond d'une caverne.
■"fri
SAKOUNTALA
les mains jointes clouées par leurs ongles, et occupé, depuis cent ans, à marmoter un monosyllabe ineffable. Que sa vertu s'élève encore, et c'en est fait de leur puissance : le ver luisant dans la fange éclipsera le soleil. Aussi, cherchent-ils, par tous les moyens, à faire tomber ou faiblir Ténergie de sa pénitence. Tantôt ils entrent en pourparlers avec lui ; tantôt ils lui envoient des nymphes célestes ou des courtisanes qui essaient de raviver par leur nudité et leurs caresses ce qui lui reste de chair. Les Tentations de saint Antoine abondent autour des Ermites indiens. Quelquefois ils y succombent : Tamour des femmes est leur seul point vulnérable. — «Y a-t-il quelque douleur qui te gêne dans tes pénitences? » demande, dans une légende bouddhiste, le roi Açôka à un Richi, qu'il rencontre, au milieu d'un bois, debout sous le soleil ardent, entre cinq feux allumés : — « Oui, reprend le Richi, les anti- » lopes s'accouplent dans la saison du rut. Or, » quand je vois leurs ébats, alors je suis consumé » de désirs. »
Exaltés par leur pouvoir et par leur vertu, ces sombres ascètes apparaissent, dans les poèmes indiens, des géants d'orgueil. Ils accablent de châtiments effroyables la moindre offense commise envers eux, la plus légère infraction aux hommages et aux respects qu'ils exigent. Les dieux, pas plus que les
*ri
hommes^ ne sont à l*abri de leur colère. — Un solitaire ayant à se plaindre de la déesse Ganga (le Gange), la punit en Tavalant. Ce Dourvàsas, qui paratt dans Sakountala, maudit un jour Indra, parce que réléphant de ce dieu avait fait tomber une guirlande dé fleurs dont il avait paré ses défenses. Cette malédiction dessécha les plantes et les herbes ; les hommes cessèrent de sacrifier, les dieux furent vaincus par les démons. Il fallut toute la puissance de Brahma, pour détruire refl'et de son anathème. — « Qui donc, — s'écrie Vischnou dans » un poème, — ne vénérerait pas les Richis, quand » moi, je porte sur mon aigrette la poussière de » leurs pieds ? »
Revenons à l'ermitage que Sakountala va quitter. Ignorante de l'imprécation qui la frappe, elle se décide à aller rejoindre son fiancé royal.
II n'y a, dans les poèmes de l'Occident, aucune scène comparable à celle du départ de Sakountala. Ce n'est pas seulement de sa famille d'adoption qu'elle se sépare, mais de cette forêt à laquelle elle tient comme l'hamadryade à l'arbre natal. — Les ascètes s'empressent autour de la jeune vierge ; leurs mains levées vers le ciel retombent sur sa tète pour y répandre les bénédictions. Les plus suaves paroles coulent de leurs lèvres : on dirait le miel que distillaient les chênes de TAge d'or. L^antique Kanva,