‹ Les deux masques (volume 4)Chapitre 2 sur 86 · IL · texte numérisé non relu

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ressource d*une conciliation. La tragédie ne se compose plus d'une catastrophe unique, précédée et suivie de longs soliloques, pareils aux clameurs que soulèverait l'écroulement d'un palais ou la chute d'un homme foudroyé. Les situations s'enchaînent, les incidents surgissent, les péripéties se préparent, l'intérêt s'anime. Au lieu de l'immobilité d'un fait accompli ou d'une idée fixe, on a le mouvement et les surprises de la vie. Tout en gardant sa simplicité linéaire, la construction draniatique étend son enceinte et varie ses formes : un art supérieur assouplit sa symétrie consacrée. Dans la structure du drame de Sophocle, on retrouve ces courbes déUcatement insensibles qui, inclinant toutes les lignes du Parthénon vers le centre de l'édifice, impriment à leur rectitude apparente la flexibilité de la vie.

En élargissant le plan du théâtre, Sophocle transforme son ordre moral ; à la force dorique il y accouple la grâce ionienne. L'ère des géants est finie, Sophocle amène Thomme sur la scène. Il le dégage du bloc des colosses et le ramène à sa vraie stature ; il le tire de l'âge fabuleux, en le maintenant dans l'âge héroïque : il fait tenir la sublimité dans le naturel» Le Prométhée d'Eschyle est inaccessible comme sa montagne, Étéocle est d'airain comme son armure: sous la blancheur de marbre qui les recouvre, les héros de Sophocle sont de notre chair; tout être

humain peut reconnaître en eux l'idéal do ses énergies et de ses vertus. Au lieu de subir le Destin en le maudissant, ils réagissent intrépidement contre lui, et, s'ils sont vaincus dans la lutte, ils y déploient le noble jeu de leurs facultés et de leurs passions. Leur âme se remplit de pensées, leur voix de paroles inexprimées jusqu'alors. Ils revendiquent leurs actes, ils les disculpent ou ils les condamnent; ils disputent au hasard la direction de leur vie. La Fatalité les opprime encore, mais elle n'écrase plus leur conscience. Leur volonté redressée tient à distance tous ces Génies démoniaques de la prédestination et du meurtre qui cernaient l'âme des héros d'Eschyle, et lui fermaient toute issue vers le libre arbitre : Sophocle a des mots qui commencent a les dissiper. Ces monstres, à son approche, subissent déjà l'effacement des fantômes que surprend le jour. Les vieux mythes sanglants s'éclaircissent ; ils flottent confusément à l'horizon de la scène, au lieu de la murer dans une prison de terreurs.

Les Dieux apparaissent sous des traits nouveaux, non plus rigides et farouches comme les vieilles idoles primitives, mais tels que Phidias vient de les révéler à la Grèce rayonnants de bonté et de majesté. L'aube dé la justice éclaire ces divinités épurées , une vague providence se lève au fond de leur toute-puissance; la lumière se mêle

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à réclair que darde le regarde fixe de Zeus. Eschyle redoute les dieux ; il les blasphème quelquefois, les confondant avec les forces implacables qui pèsent sur le monde : Sophocle les aime en les adorant, parce qu'il pressent des lois équitables cachées sous leurs caprices apparents. Sa piété ne se renferme plus dans un sombre acquiescement aux coups du destin; elle est fervente et active, elle invoque un ciel qui s'ouvre aux prières. Tout son théâtre est imprégné de foi religieuse, il exhale Todeur d'encens qu'émanent les sanctuaires. — « Souvenezvous, » — dit Hercule descendu du ciel, dans son Philoctète, aux chefs grecs qui parlent pour Troie : « — Souvenez-vous, au jour du butin, de vous » acquitter envers les dieux, car le père Zeus mel » la piété au-dessus de tout. La piété est la seule » chose que les hommes emportent avec eux, et qui » n'est jamais perdue ni dans la vie^ ni dans la » mort* »

Cette grandeur morale est revêtue d'une forme parfaite, le style de Sophocle est la beauté même. N'y cherchez pas une Irace du faste oriental dont la poésie d'Eschyle s'enveloppe, comme d'une robe

persane trouvée, à Marathon, sous une tente de satrape : il est nu et il est divin. Nu, tantôt comme Tathlète qui raidit dans l'arène ses membres nerveux, tantôt comme la vierge aux sveltes contours, qui bondit sur le Taygète, pendant les fêtes de Bacchus. Mais cette nudité n'est point froide : voilée de suavité, dorée de lumière, elle accuse les moindres mouvements de l'âme par des reliefs d'expression, des inflexions de rythme, des cadences de coupe et de nombre comparables au réseau de fibres qu'on voit frémir sous le torse du Thésée et de Yllyssus. Tout y est, largeur puissante, sonorité grave, naïvelé expressive, familiarité royale, profondeur paisible. L'émotion s'accroît de sa mesure même : au sein de cette pureté transparente, l'effroi parait plus terrible, la pitié semble plus touchante. C'est le tonnerre qui roule dans un ciel serein ; ce sont des larmes qui coulent sur un visage d'une inaltérable beauté,

La force est partout mêlée à cette grâce ; aucune mollesse n'alanguit sa ferme douceur. Sophocle a ses âpretés comme Eschyle a quelquefois ses tendresses. Cette bouche mélodieuse d'où l'éloquence coule, peut se crisper et se soulever. Les tours énigmatiques, les réticences menaçantes, les retorsions incisives en partent alors comme des traits soudains. On croit voir Apollon interrompant le concert des Muses

pour tendre la flèche sur son arc d'or. Aucun poète n'a manié comme lui l'ironie tragique, cette ironie qui ne fait pas contraster seulement le sens secret des mois avec leur expression littérale, mais aussi l'apparence des choses avec le brusque revirement qu'elles vont subir. Les personnages de Sophocle se croient presque toujours sauvés au moment de périr : infatués par un dieu, ils se rassurent au bord du péril; ils saisissent, comme une branche de salut, le glaive tendu contre leur poitrine. C'est là son mode de terreur, aussi poignant en son genre que celui d'Eschyle. Le philosophe Polémon disait entendre dans les graves axiomes de Sophocle, « les grondements d'un chien de forte race » ; il y trouvait « le goût sévère d'un vin généreux » . Les anciens l'avaient surnommé « l'Abeille » : cette abeille exquise est armée, et si elle dépose son miel dans le creux des âmes, elle sait aussi les percer d'un triple aiguillon.

- Le lyrisme déborde dans Eschyle, dont le dialogue même n'est qu'un dithyrambe alterné. La poésie de Sophocle n'ouvre ses ailes que dans les Chœurs ; mais le vol du cygne, dans cette sphère, peut défier l'envergure de l'aigle. Son style alors s'exalle et s'enflamme, et l'on a peine à saisir, tant elle est rapide, la danse enthousiaste de ses idées et de ses images. C'est le train triomphal de l'Ode pindarique, dans son désordre

inspiré. On y voit passer en un vers, comme en un clin d'œil, des dieux couronnés, au passage, d'une épithète rayonnante, des visions mythologiques illuminées d'une lueur d'éclair, des paysages lumineux où tournent des nymphes, des perspectives de mer d'une fraîcheur splendide, entrevues et disparues subitement. Rien n'égale la beauté de ces chants divins, mêlés d'allégresse et de majesté, de méditalion et de mélodie. Notre oreille, on partie fermée à la musique de rythmes et de mesures qu'ils recèlent, ne les perçoit qu'à demi : mais l'impression de ravissement qu'ils devaient produire sur les âmes jeunes et ailées qui les écoutaient, Aristophane nous la fait comprendre, lorsqu'il range les chœurs de Sophocle parmi les délices de la Paix. — « Autour de cette » Divinité, on ne voit qu'abondance et joie, banquets » dionysiaques, flûtes, chants de Sophocle, lierres, » passoires pour le vin, brebis bêlantes, gorges » de femmes allant aux champs, servantes dans » l'ivresse, et toule sorte d'excellentes choses. » — Ce qu'on ne saurait trop admirer encore, c'est la dignité bienfaisante à laquelle Sophocle élève le personnage multiple de ses Chœurs. Témoin idéal des conflits et des catastrophes qui s'entre-choquent sous ses yeux, il les juge avec une incorruptible équité. Il résume en lui l'expérience du vieillard, la piété du prêtre, la clairvoyance du devin, la morale

éternelle de Thumanité. Les héros lui confient leurs projets, leurs angoisses, leurs pensées secrètes^ comme ils lés diraient à la forêt, à la mer, à un élément de paix et de bon conseil. L'âme du spectateur, agitée ou déchirée par les péripéties de Taction, se réfugie, avec délices, dans la sérénité de ces hymnes. Elle se croit transportée hors d'un combat, comme par un dieu, dans cette prairie d'asphodèles où les Ombres pieuses contemplent, de Tautre rive, les luttes et les mystères de la vie. Ce ne sont plus des hommes, mais des voix d'en haut, des oracles sortis d'un autel, des instruments de consolation et de calme qui s'accordent pour apaiser les colères. Le Chœur de Sophocle joue, devant les personnages qui luttent sur la scène, le rôle de David endormant les fureurs de Saûl, au son de la harpe : — Adducite mihi psaltem.

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