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CHAPITRE III

NÉMËSIS.

1. — La Némésis primitive. — Elle personnifie la Jalousie des Dieux malveillants et hostiles à Thomme. — Martyrologe des héros et des inventeurs. — Limites imposées par Némésis au libre examen.

II. —Némésis envieuse du bonheur, Jalouse de la gloire. — Avertissements que Pindare mêle aux louanges de ses Odes pour conjurer sa colère.

IIL — Histoire de Polycrate, tyran de Samos.

IV. — La Némésis nouvelle corrigée par le génie grec. — Elle devient une divinité salutaire. — Les péchés contre Némésis. — Némésis muse et patronne morale des tragédies de Sophocle.

Némésis, dans la religion grecque, est une divinité à deux faces : l'une méchante et sinistre, l'autre effrayante encore, mais éclairée d'un rayon de vertu morale. Sous sa plus ancienne conception, elle personnifie la Jalousie des dieux, envieux de l'homme, hostiles à son génie, lésés par ses progrès, inquiets de ses travaux et de ses conquêtes, attentifs

à le refouler dans sa misère originelle, dès qu'il s'en est par trop affranchi. Selon la croyance primitive, les Dieux craignaient et suspectaient l'homme :il était pour eux une sorte de collatéral dangereux, inférieur sans doute par sa mortalité et par ses misères, mais doué d'une intelligence inquiétante dont l'audace pouvait tôt ou tard empiéter sur leurs privilèges. L'homme rendait aux dieux cette malveillance en effroi: son souci constant était d'apaiser ces Êtres redoutables, enclins à lui nuire^ prompts à le punir, dès qu'il excitait leur envie. La langue trahit cette terreur : c'était même chose exprimée par un même mot, que « d'honorer » les dieux ou de les a calmer » (iXadxeaOat tobç ôeoliç). Dans le célèbre dialogue rapporté par Hérodote, Selon dit à Crésus : « La Divinité n'est que jalousie et se plaît aux bouleversements. »

La Mythologie a tout un martyrologe de bienfaiteurs ou d'initiateurs trop hardis, victimes de cette Jalousie ombrageuse, devenue bientôt une personne divine qu'on appela Némésis. Nous avons vu Prométhée supplicié, « pour être venu au secours des hommes ». Hercule expie par de dures épreuves ses Travaux vainqueurs qui ont déblayé et purgé la terre. Bellérophon, dompteur de Pégase, vainqueur de la Chimère, personnifications de la foudre et de la tempête, est frappé d'une sorte d'hypocondrie

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tragique qui le relègue au désert. — « En haine » aux dieux, — dit Homère — rongeant son cœur et » évitant les hommes, il errait seul dans la plaine de » TÉgarement. » — Esculape guérit les malades et ressuscite les mourants; les dieux s'émeuvent et s'irritent. — L'homme secouru par ce magicien va-t-il donc usurper Timmortalité? Hadès se plaint déjà que le peuple de son noir royaume cesse de s'accroître. — Zeus lance sa foudre sur le thaumaturge, et, pendant cinq siècles, l'exercice de la médecine' est interdit sur la terre.

La Jalousie divine ne surveillait pas d'un œil moins hostile les conquêtes du génie humain. Poséidon s'indigne dans VOdyssée des hardis vaisseaux construits par les Phéaciens, qui domptent ses flots et bravent ses tempêtes. 11 fait un exemple sur la nef équipée par Alcinoûs, pour reconduire Ulysse à Ithaque, et il la change en rocher, lorsqu'elle rentre au port de la ville. Celait un sacrilège de percer les isthmes et de creuser les montagnes. Nous avons vu le Darius d'Eschyle attribuer les calamités de Xerxès au pont sous lequel il avait ployé le Bosphore.

Ils encouraient encore la Jalousie d'en haut, ceux dont ta pensée téméraire questionnait de trop près les mystères des choses. La cécité physique expiait la clairvoyance morale des Devins : en leur ouvrant

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sur les ténèbres de Tavenir les yeux de l'esprit, les dieux fermaient à la lumière les yeux de leurs corps. PhinéaSy Tirésias, Ëvénios vaticinaient dans la nuit : leur sceptre fatidique était en même temps un bâton d'aveugle. Démocrite et Phérécide moururent rongés vivants par les vers, châtiés ainsi, croyaiton, pour les attentats de leur esprit sur des secrets réservés aux dieux. Job, se justifiant devant Jéhovafa, se fait auprès de lui un mérite de n'avoir pas posé sa main sur sa bouche, en signe d'adoration, « lorsqu'il voyait le soleil se lever dans sa gloire, » et la lune resplendir parmi les étoiles ». Par un scrupule tout semblable, Socrate, dans X Apologie que lui fait prononcer Platon^ se défend comme d'une impiété, d'avoir jamais scruté les phénomènes de l'air et des astres. Némésis gardait les frontières célestes qui séparent les effets des causes, le glaive levé sur qui osait les franchir.

Une trop haute et constante fortune attirait aussi sa colère. L'opinion que la prospérité excessive engendrait fatalement le malheur, était presque un article de la foi antique. Les c< Heureux », Maxapeç, — c'ost ainsi que les Olympiens se nom-

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maient eux-mêmes, — ne souffraient pas chez les hommes un bonheur comparable au leur. Quand le succès dépassait un comble permis, la Jalousie descendait sur lui^ comme Dieu, dans la Bible, descend sur Babel, et elle renversait celte tour. Eschyle a là-dessus des avertissements effrayants. Pour lui, ua « Mauvais œil » où l'éclair palpite, est toujours ouvert dans les nues, épiant les ambitions qui s'élèvent. — « Une gloire enviée, » — dit un chœur de son Orestie, — a est un lourd fardeau, » car les yeux de Zeus recèlent la foudre. » Ailleurs, il conseille à Thomme prudent de « savoir, à pro- » pos, lancer loin de lui une partie des richesses qui » chargent sa nef, pour sauver le reste d'un inévita- » ble naufrage ». Pindare couronne de strophes magnifiques l'athlète vainqueur aux jeux de l'arène ; mais, sous les palmes de son hymne, perce toujours l'épine d'un souci craintif. Au plus fort de son enthousiasme, il a peur, en chantant trop haut, de dénoncer l'homme qu'il célèbre à l'envie des dieux. De là les conseils d'humilité mêlés à ses louanges, ses rappels sévères au néant du bonheur mortel et aux revers accablants du sort. De là aussi ses évocations perpétuelles des grands foudroyés de l'orgueil, Tantale et Typhée, Ixion et Bellérophon ; fantômes comminatoires, qu'il fait vaguement surgir dans la poussière dorée d'Olympie^ autour du vain-

queur. Il l'acclame, il le glorifie, et, en même temps, il prie pour lui Némésis, comme s'il était en danger de mort. La sombre Déesse est là, pareille à la fée funeste des contes, non conviée à ce baptême de l'apothéose qu'elle épie de son noir regard, prête à abattre dans l'infortune celui que le cri d'un peuple porte aux nues. Le poète la voit et il la conjure d'épargner le triomphateur. — «c La Grèce l'a comblé » de ses joies glorieuses, » — dit-il, d'Hippbclès, vainqueur au double stade de belphes, — a il a » navigué jusqu'aux extrêmes limites de la mer des » félicités. Que les dieux l'épargnent, que leur Jalou- » sie ne renverse pas son bonheur! Que serons-nous » dans un an ? Qui peut le dire ? Qui peut le pré- » voir ?» — « 0 Zeus ! » — s'écrie-t-il, à la fin du chant où il célèbre la victoire d'Alcimédon d'Égine, — « permets que tant de bonheur n'excite pas w contre lui la jalouse Némésis ! » — Ailleurs, dans un mélancolique mémento, avec des paroles que l'Hamlet de Shakespeare semble n'avoir fait que traduire, Pindare verse la cendre du néant humain sur les lauriers d'un éphèbe couronné aux grands jeux Pythiques. « Le bonheur des mortels » grandit aussi vite qu'il tombe à terre, renversé par » une puissance ennemie. Èlres éphémères ! Qui » existe? Qui n'existe pas?L'homme, rêve d'une om- » bre I » — A un jeune homme éclatant que les accla-

mations divinisent, le poète montre encore, comme aurait pu faire un ascète chrétien, le sépulcre ouvert. « — Si un homme s'élève par sa beauté au-dessus des » autres, s'il a fait éclater dans les Jeux la supério- » rite de sa force, qu'il se souvienne pourtant qu'il » a revêtu des membres mortels, et qu'au terme de » toute chose, il revêtira la terre. »

Mais l'exemple le plus frappant de cette envieuse Némésis^si redoutée des anciens, est dans la célèbre histoire de Polycrate, telle qu'Hérodote l'a contée.

Polycrate était le roi de la mer Egée que ses cent vaisseaux commandaient. Vainqueur de Sparte et de Corinthe, il avait fait de Samos la première des cités hellènes. Les tles de l'Archipel gravitaient comme des satellites, autour de sa suzeraineté maritime. Aucun ennemi n'avait pu tenir contre lui, ses richesses valaient sa puissance, le succès couronnait toutes ses entreprises. Amasis, roi d'Egypte, était l'ami et l'allié du tyran Samien ; l'inquiétude le prit au spectacle de cette fortune surhumaine et toujours croissante. Pressentant qu'elle ne resterait pas longtemps impunie, il adressa à Polycrate cet avertissement solennel.

« Amasis mande ceci àPolycrate. 11 est doux d'apprendre qu'à un ami et à un allié toute chose réussit, mais l'excès de tes prospérités ne me plaît point, parce que je sais que la Divinité est jalouse. Pour moi-môme, et pour ceux dont j'ai souci, je souhaiterais bonne chance en telles affaires, et en telles autres mauvaises, et j'aimerais mieux des vicissitudes dans leur vie qu'une félicité sans mélange. Car je n'ai jamais ouï dire que celui-là n'ait point fatalement péri, ruiné de fond en comble, à qui la fortune avait d'abord constamment souri. Toi donc, aujourd'hui, écoute et suis mon conseil. Cherche ce que tu possèdes de plus précieux et dont la perte affligerait le plus ton âme, si tu venais à le perdre ; jette cet objet de mani(>re à ce qu'il ne puisse reparaître à la vue des hommes, et recommence de nouveau, si, après cela, tes succès sont encore sans alternatives. »

Polycrate médita ce conseil qui lui sembla bon à suivre. Évidemment sa coupe débordait, il était sage d'en faire une libation à la Jalousie. Ce qu'il avait de plus cher, la fleur de ses joyaux, l'étoile de son trésor, c'était une émeraude merveilleuse, enchâs* sée dansTor d'un anneau, par un artiste Samien ; celte bague sans prix ne quittait pas son doigt. Polycrate Jugea que c'était l'objet dont il devait se défaire. 11 équipa un navire à cinquante rames, se fit conduire au large, jusqu'à ce qu'il ne vit plus le rivage; puis, devant ceux qui naviguaient avec lui, comme s'il célébrait un sacrifice expiatoire, le doge de Samos détacha l'anneau de son doigt et le jela dans la mer. La nuit suivante, Polycrate ne dormit pas, regrettant cet astre perdu. Il connut ce que c'était qu*un

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chagrin, et se crut en règle avec Némésis. — Cinq jours après, un pêcheur vint lui offrir un poisson énorme qu'il avait, le matin, tiré de ses filets. L'anneau fut retrouvé dans le ventre du monstre, et rapporté en triomphe au roi de Samos : la mer lui renvoyait son présent.

Polycrate s'émut du prodige, il en transmit la nouvelle à Amasis, en lui demandant un nouveau conseil. Mais le Pharaon y vit un signe d^anathème, et ne voulut plus avoir rien de commun avec ce réprouvé du bonheur. Il envoya un héraut à Samos pour lui dénoncer solennellement la rupture de leur amitié. Les Dieux l'avaient évidemment condamné, puisqu'ils rejetaient sa rançon. — Quelque temps après Polycrate, attiré dans un guet-apens par un Satrape perse, fut écorché vif, et son cadavre cloué sur une croix. Celte mort affreuse, dans l'opinion de l'historien grec, n'expiait que son trop grand et constant bonheur.

Telle était Némésis à son origine, conçue par la

terreur que les dieux primitifs inspiraient à l'homme,

expression des passions mauvaises qu'il leur attri* u. 3

buait contre lui. Mais ces dieux étaient essentiellement perfectibles ; la noble race qui les avait créés faisait leur éducation en même temps que la sienne. L'inspiration de ses poètes, la pensée de ses philosophes, le ciseau de ses sculpteurs les dégrossissaient par degrés. On les voit s'élever et se purifler à travers leurs légendes et leurs ébauches successives. Du bloc informe surgit la statue parfaite, la superstition malfaisante se transforme en vertu sublime.

Corrigée par le génie grec, la Némésis barbare s'améliore et se rectifie : tout en gardant encore une obscurité inquiétante, elle se révèle sous des traits nouveaux. Ce n'est plus la haineuse et perfide espionne de l'Olympe, c'est une déesse salutaire, ennemie des superbes, vengeresse de l'arrogance et de l'injustice. L'excès l'indigne en toute chose, et même dans la guerre ; elle en réprouve les armes traîtresses. Homère raconte qu'Ulysse ayant demandé à Ilos d'Éphyre un poison mortel pour y tremper la pointe de ses flèches, celui-ci refusa de le lui donner, « par crainte de la Némésis des dieux immortels ». Lorsqu'un héros de V Iliade poursuit trop furieusement des ennemis en fuite, le tonnerre gronde sur lui dans la nue, et le somme de s*arréter. Un beau mythe faisait naître Némésis des eaux de la mer, emblème du niveau qu'elle impose

au soulèvement des passions terrestres. Elle déteste et elle châtie la présomption insolente, la violence inique, Tostentation de la force, Tinsulte au malheur, le mépris des suppliants, Foutra ge fait aux morts, l'ingratitude des enfants envers leurs parents. Il y a, dans la religion grecque, des péchés contre Némésis, comme il y a dans la théologie chrétienne des péchés contre le Saint-Esprit : les uns et les autres sont également inexpiables. Tout haussement de tète qui dépasse la stature humaine est atteint par sa verge plus sûre que la baguette de Tarquin. Les contraintes de la destinée s'accordent en elle avec les exigences du devoir. Irritable autant qu'équitable, elle s'offense non point seulement de Taclion, mais de la parole et de la pensée téméraire. Le cri de joie du vainqueur plantant sa lance sur l'ennemi à terre blesse son oreille ; l'encens de l'éloge trop avidement aspiré fronce sa narine. — Lorsque Télémaque, dans VOdyssée, ébloui par Téclat du palais de Lacédémone, dit à son compagnon Pisistrate : -— «Vois, fils de Nestor, celte maison toute splen- » dide d'airain et d'or, d'argent et d'ivoire. Sans » doute, telle est la demeure de Zeus, tant ces » richesses sont nombreuses !» — le sage Ménéals se hâte de l'interrompre, comme pour empêcher cette louange malsonnante d'arriver à l'oreille des dieux. — « Non, •chers enfants, aucun vivant ne

» peut lutter contre Zeus, car ses demeures et ses » richesses sont immortelles comme lui. S'il y a des » hommes plusou moins opulents que moi, je l'ignore ; » mais c'est que j'ai longtemps erré et subi bien des » maux avant de rapporter toutes ces richesses sur » mes nefs. » — Némésis regarde de travers l'homme qui se promène drapé de pourpre, parmi ses concitoyens habillés de lin. Le triomphateur la rencontre embusquée au tournant de sa voie sablée ; l'acqué* reur la voit surgir derrière la borne qu'il déplantait pour reculer encore un vaste domaine. Ésope définissait sa loi, lorsqu'il répondait à Chilon qui lui demandait quelle était l'occupation de Zeus : « C'est d'humilier ce qui est élevé et d'élever ce qui est humble. »

Cette déesse de la modération et de l'équilibre est la muse du génie de Sophocle : elle l'inspire et elle le gouverne ; tout son théâtre est rempli de ses châtiments et de ses leçons. Chacune de ses tragédies atteste Némésis et ses inévitables vindictes. C'est elle qui décrète leurs catastrophes, sanclifie leurs expiations, marque leurs victimes. Les personnages qu'elle poursuit tombent tour à tour, comme les Niobides, sous ses traits subits : si on ne voit pas la main qui les lance, on la reconnaît à ses coups. Nous avons vu Némésis à l'œuvre chez Eschyle, strictement mais âprement équitable, malveillante aux

hommes qu'elle frappe de Todieuse loi des suspects, heureuse de les prendre en faute, ardente et prompte à les perdre : la Némésis d'Eschyle ne se distingue guère de ses Érynnies. Celle de Sophocle a dépouillé cette férocité des vieux âges : toujours sévère, mais non plus barbare, elle avertit avant de sévir, et ne châtie que les rebelles qui transgressent violemment sa loi. Le poète adore et vénère en elle l'auguste gardienne des limites imposées à Torgueil humain : Tantique Jalousie des dieux se confond désormais avec leur justice. La sculpture représentaitNémésis, Tavantbras levé pour figurer la coudée, signe de la mesure, et tenant un frein dans son autre main. Cette statue se dresse au seuil de toutes les tragédies de Sophocle, et sur sa plinthe est écrit le vers qui résume leur moralité : — « Les Dieux frappent quiconque, né homme, ne pense pas en homme. »

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