III. — Tecmesse. — Sa Prière
IV. — Suicide d'Ajax. — Ajax aux Enfers. — Ulysse fait rendre à
son corps les honneurs funèbres. - Les armes d'Achille.
Ajax marche en tête de ce cortège expiatoire^ et il en offre le plus haut exemple. Ajax, en tout, est démesuré; la tradition lui donnait .une taille de colosse. Un Mysien racontait à Pausanias qu'il avait vu ses ossements dans son sépulcre entr'ouvert, et que les rotules de ses genoux étaient larges comme les disques des Jeux olympiques. Hercule, son parrain, l'avait nommé c< Fils de l'aigle », il Tavait emmailloté dans la peau du lion de Némée, et Tenfant était sorti invulnérable de ces langes fauves, excepté à l'endroit que la flèche d'Hercule avait transpercé. Cette ressemblance avec Achille, Ajax l'avait aussi
par ]a force et par le courage. Après le fils de Pelée, il était le premier dans Tarmée des Grecs, Homère le dit lorsqu'il la dénombre :
« Muse, quel était le plus vaillant et qui avait les meilleurs chevaux, parmi ceux qui marchaient avec les Âtrides? Les meilleurs chevaux étaient ceux de Phères que guide JSumélos, ils étaient rapides comme les oiseaux, du môme poOy du même âge et de la même taille ; et le plus brave des guerriers était Ajax, fils de Télamon, depuis qu'Achille se livrait à la colère. ■
Ajax est surhumain dans les batailles de ï Iliade; il s'y dresse derrière son colossal bouclier d'airain, tendu de sept peaux de bœufs, comme un géant plongé à mi-corps dans une tour mouvante. A son approche, « un tremblement agite les membres des » Troyens ». Quand il se rue dans la mêlée, il la submerge comme un torrent; les hommes et les chevaux tombent à son passage, pareils aux chênes que déracine un fleuve débordé. Il a des façons prodigieuses de combattre ^qui ne sont qu'à lui. Par moments, la lance lui semble trop mince et l'épée trop frêle. Alors il soulève des quartiers de rocs que n'ébranleraient pas douze taureaux accouplés, il arrache leurs créneaux aux tours, et les jette à la tête de ses adversaires. Son bras lapide comme une catapulte. On dirait un Titan de TAge de pierre, transportant dans les guerres de TAge de bronze la
balistique fabuleuse des gigantomachies thessaliennés. A lui seul, sous une tempête de flèches, avec un pieu démesuré, Ajax défend la flotte assiégée par les torches de l'armée troyenne, sautant de poupe en poupe « comme un cavalier sur quatre chevaux menés de front » . On le rencontre sur tous les points du vaste poème, sanglant et infatigable au fort des mêlées qu'il surmonte : les lances s'abattent devant lui par gerbes, comme les épis autour du faucheur. Mais ce géant de force est aussi un géant d'orgueil. Ajax ne renie pas les dieux, mais il les dédaigne. Il entend marcher dans sa voie, sans leur protection, il veut qu'il n'y ait rien de commun , même l'assistance, entre lui et eux. Il a de ces renversements de tête vers l'Olympe qui font sourciller Zeus et trépigner l'aigle qui porte sa foudre. Quand le dieu enveloppait d'une brume noire la mêlée qui se disputait furieusement le corps de Patrocle, Ajax lui a lancé ce blasphème subUme : « Père Zeus, délivre-nous de ces ténèbres, rends- » nous la clarté. Que nos yeux puissent voir, et, à » la lumière du jour, fais-nous périr, si tu veux ! » Calchas précise, dans la tragédie de Sophocle, les griefs des dieux contre cet hotnme effréné. Lorsqu'il partait pour la guerre, son père, le vieux Télamon, lui a dit : « Mon fils, efforce-toi de vain- » cre, mais que toujours ce soit avec l'aide des
» dieux. » Et Ajax lui a fait celte réponse arrogante : « Mon père, avec les dieux, uu lâche même » peut vaincre ; moi, je me passerai d'eux. » — Une autre fois, Pallas l'exhortant à marcher contre l'ennemi, il s'est retourné vers elle du brusque mouvement de tête que fait Achille, lorsqu'elle le prend aux cheveux pour arrêter son épée tirée sur TAtride, et il lui a dit : « — Déesse, va donc au se- » cours des autres Grecs! ce n'est jamais où je suis » que les Troyens forceront nos rangs. » — Une légende disait même qu'il avait effacé de son bouclier la Chouette hiératique d'Alhéné : impiété comparable à celle d'un croisé qui, portant la Rose mystique ou l'Étoile matinale, symbole de la Vierge, sur son écusson, l'en aurait sacrilègement raturée.
Pallas, étant la grande offensée, prend l'office de Némésis, et sa vengeance est terrible. Ajax a péché contre elle par orgueil, c'est sur cette cime que sa colère tombe. Achille mort^ Ajax a revendiqué ses armes; les chefs les ont décernées à Ulysse. Ils ont préféré la ruse à la force, l'homme des stratagèmes à l'homme des exploits. Ajax, indigné, est pris d'une de ces fureurs héroïques dont Y Iliade est pleine, qui emportaient l'homme comme un ouragan. Il envahira la nuit les tentes endormies, et il tuera les chefs qui l'ont outragé. C'est là
que Pallas Tattend, c'est dans sa vengeance retournée en piège qu'elle le fait tomber. La Sagesse suprême le frappe de folie, il est aveuglé par la déesse « aux yeux clairs ». Ajax croit massacrer les Alrides et les autres rois, et il égorge les troupeaux pillés par l'armée. Voulant faire un carnage, il a fait une boucherie. Don Quichotte homérique, il a fondu, l'épée en arrêt, sur des bœufs et sur des moutons ; son champ de bataille est un abattoir.
La tragédie de Sophocle s*ouvre au matin de cette nuit néfaste. Le jour se lève, Ajax est rentré sous sa tente, poussant devant lui, comme un bouvier ivre, ses captifs à cornes. Il a lié contre une colonne un bélier dans lequel il voit le fils de Laërte, et il le fouette furieusement, avec de grands cris. Pallas le montre à Ulysse, s'essoufflant à cette flagellation dérisoire, elle le fait divaguer et délirer devant lui. On croirait voir une vierge Spartiate s'amusant de l'Ilote pris de vin, qui danse grotesquement sous ses yeux. Sophocle, par exception, rabaisse, dans cette scène, la justice divine, que partout ailleurs il exalte. Ce n'est point l'auguste Athéné, transfigurée par Phidias, qui triomphe ici ; c'est la
Palias d'Égine, aux traits durs et aux yeux obliques, avec le rire d'idole cruelle ûgè sur ses lèvres. Ulysse prend le beau rôle vis-à-vis de la déesse implacable ; il a pitié de cette vaillance tombée en démence, le spectacle du héros fou remue en lui Tamertume du néant humain. Cette ruine d'une grande ftme qu'il voit s'écrouler le frappe de consternation religieuse. — « Je vois bien, dit-il, que, tous sur cette » terre, nous ne sommes que des fantômes et des » ombres vaines. » Mais Palias reprend bientôt sa gravité majestueuse, et l'axiome de la Némésis retentit solennellement par. sa voix :
i< Ainsi donc — lui dit-elle — maintenant que tu as vu un pareil exemple, garde-toi de prononcerjamais une parole superbe contre les Dieux, et de f enfler d'orgueil, si tu l'emportes sur quelqu'un par ta force ou par ta richesse. Un seul jour élève ou abaisse les choses humaines. Les Dieux aiment les modestes et ils haïssent les violents. »
Cependant la démence d'Ajax se dissipe, la raison lui revient et ses yeux se rouvrent. Il se réveille couvert de sang bucolique, comme un tueur d'hécatombes, vautré sur une litière d^agneaux et de génisses égorgées. Une immense stupeur le saisit, la réflexion lui découvre l'horrible fantasmagorie qui Ta égaré. Il y reconnaît ce qu'il y a de plus accablant pour l'homme, l'ironie des dieux ; il se voit la risée et la huée du camp. Ulysse peut le frapper du sceptre qui
bâtonna rignominie de Thersite. Son orgueil craque comme un cèdre dont la hache tranche les racines. Le héros éclate d'abord en cris et en menaces forcenées, puis rhorreur de sa situation le consterne ; sa fougue se rompt comme le galop d'un coursier au bord d'un abîme. Il lie se repent point, mais il se résigne ; il se sent et s'avoue dompté. Une conversion farouche le plie au joug qui pèse sur les hommes, il mâche le frein qu'il voulait briser. Ajax reconnaît les lois inévitables de Tordre éternel :
« A Tavenip, — dit-il amèrement, — nous saurons donc qu'il faut céder aux dieux, et nous apprendrons à révérer les Atrides. Pourquoi non, puisque partout les forces cèdent aux dominations établies? L'hiver chargé de neige se retire devant Tété couronné de fruits ; Tastre de la nuit recule, lorsque le jour rayonnant se lève amené par ses chevaux blancs ; et le souffle des nues sait calmer la mer mugissante. Pourquoi donc ne saurions-nous pas nous humilier, nous aussi ? »
Mais cette résignation n'est qu'un désespoir accepté ; Ajax se soumet parce qu'il va mourir, il confesse la puissance des dieux, parce qu'il va leur échapper par le glaive. Sa résolution est prise, il s'est jugé et s'est condamné. « 0 ténèbres, s'écrie-t-il, soyez ma lumière ! » Il n'avoue pas son projet sinistre, mais de sombres réticences, de tristes énigmes le font pressentir. — Tecmesse l'a deviné, et elle essaye de l'en détourner.
Il faut s'arrêter devant cette figure qui est une aurore. Avec elle, la femme affectueuse et douce entre sur la scène antique, — telle que nous la connaissons du moins, — pour la première fois. Apparition voilée , silhouette indécise : Tecmesse semble se dessiner faiblement, sous un rayon tremblant, dans le clair-obscur de la tente, parmi les dépouilles du butin dont elle fait partie. Tecmesse n'est point l'épouse d'Ajax, mais sa concubine violemment conquise : c'est sous la pointe de la lance qu'elle est entrée dans son lit. « Tu m'es un époux de sang, » pourrait-elle lui dire, comme Séphora à Moïse. Un rude amour est venu ensuite, resserré par le fils qu'elle lui a donné. Mais Tecmesse n'en reste pas moins une captive, une « femme de choix » comme Homère appelle ces fevorites de la servitude. Elle l'aime pourtant, cet homme terrible qui a peutêtre égorgé son père. Arrachée de sa terre natale, elle s'est attachée à son ravisseur. Si elle le perd, un autre esclavage l'attend, cent fois plus avilissant et plus dur ; celui que redoute Hector pour Andromaque, lorsqu'il la voit, dans sa pensée, emmenée pleurante par « un Achéen cuirassé d'airain », et
allant puiser pour lui l'eau du fleuve, courbée sous Turne pesante.
Tecmesse conjure donc Ajax de vivre pour elle et pour son enfant. Point de cris aigus ni de gémissements trop bruyants : la plainte même, si elle élevait par trop haut la voix, risquait d'exaspérer ces héros farouches. Il y avait, comme accroupie au fond de leur être, une férocité native qui se hérissait au moindre aiguillon. Les larmes faisaient quelquefois sur eux l'effet que le sang produit sur les fauves. — Achille s'attendrit et pleure sur le vieux Priam baisant la main qui lui a tué tant de fils ; mais Priam laisse éclater sa douleur, aussitôt la colère d'Achille se redresse, comme un lion sommeillant qu'une clameur réveille en sursaut. — « Vieillard, ne m'ir- » rite pas davantage, ne réveille point mon âme ! Bien » que je t'aie reçu comme un suppliant sous mes » tentes, crains que je viole les ordres de Zeus et » que je te tue. »
Aussi, avec quelle douceur timide Tecmesse supplié aux genoux d'Ajax ! Elle le prie à demi-voix, non comme un époux, comme un maître. C'est par la chaîne même de son esclavage, glissant de ses lèvres à travers ses plaintes, et qu'elle fait doucement frémir, que la captive essaye de prendre cette âme indomptable.
« Ajax, mon maître^ il n'est pas de plus grand mal pour
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les hommes que la servitude. J'étais née d'un père libre, comblé de richesses entre tous les Phrygiens, et maintenant je suis esclave : les Dieux et ton bras l'ont ainsi voulu. Depuis que je suis entrée dans ta couche, je t'ai aimé uniquement. Je t'adjure donc, par Zeùs protecteur du foyer, par le lit qui nous a unis l'un à l'autre, ne me laisse pas devenir la triste risée et le jouet de tes ennemis, en me livrant à leurs mains. Car si tu meurs et si tu m*abandonnes par ta mort, songes-y bien, ce jour-là même, violemment reprise par les Grecs, je mangerai, avec ton fils, le pain des esclaves. Et bientôt sans doute quelque nouveau maitre m'insultera par d'amères paroles : « Voyez, dira-t-il, l'épouse d'Ajax, le plus vaillant de l'armée I Contre quelle servitude elle a échangé un sort digne d'envie ! » Voilà ce qu'il dira, et la dure nécessité pèsera sur moi ; mais la honte de ces outrages retombera sur toi et ta race. Songe à ton père que tu abandonnerais accablé d'une triste vieillesse, à ta vénérable mère, chargée d'années, qui invoque les Dieux, jour et nuit, pour que tu rentres bientôt sain et sauf dans sa demeure. 0 roi 1 prends pitié aussi de ton fils qui, privé de toiy et des secours qu'on doit à l'enfance, sera opprimé par des tuteurs iniques. Que de misères tu nous prépares, à lui et à moi, si tu meurs l Pour moi, je n'ai plus que toi sur la terre; tu as ravagé mon pays par la lance, mon père et ma mère sont descendus chez les morts. Ai-je une autre patrie que toi, une autre fortune ? Ma vie et mon salut sont en toi. »
Et elle ajoute ce mot d'une fine suavité, qui passe sur son discours comme une rougeur sur une joue pudique. « Pense à moi, souviens-toi de moi ; car » rbomme ne doit point oublier ce qui lui a plu. » Teemesse pourrait dire aussi à Ajax cette douce parole que Sophocle met dans un chant du Chœur : « Je » tremble pom* toi, comme Tœil de la colombe. »
Ajax ne répond rien à cette plainte touchante : attendri peut-être, il cache sa pitié, avec la pudeur sévère dont l'Hellène s'armait vis-à-vis des femmes. Mais les entrailles du père s'émeuvent, si le cœur de répoux se tait. Il ordonne qu^on lui amène son fils Eurysacès, il le soulève de ses bras puissants : aux mâles adieux qu'il lui adresse, on dirait qu'il le berce dans le bouclier dont il lui fait don.
« Portez-le, portez-le ici. La vue de ces égorgements ne l'effrayera pas, s'il est vraiment né de moi : il faut qu/il se forme tout jeune aux mœurs farouches de son 'père et que son caractère soit semblable au mien. Maintenant il m'est permis de te dire heureux, car tu ne ressens rien de mes maux. Ignorer est le bonheur de la vie, jusqu'à ce qu'on ait appris à se réjouir ou à souffrir. Enfant, sois plus heureux que ton père ! pour tout le reste, ressemble-lui, et tu ne seras pas un homme méprisable... Prends ce bouclier immense, impénétrable, recouvert de sept peaux de bœufs, duquel tu as reçu ton nom; garde-le, en le maniant par la poignée recouverte d'un nœud de lanières. Mes autres armes seront ensevelies avec moi. »
La parole tendre qu'il n'a pas eue pour Tecmesse, après sa^prière, il la glisse dans cet adieu à sou fils, comme une larme furtivement versée. — « Quand » tu auras grandi, songe à montrer à mes ennemis » de quel père tu es né. Jusqu^alors, nourris-toi de ^> douces haleines, et laisse croître ta jeune vie, dé- » lices de la mère. » — Cette hbation faite aux faiblesses humaines, Ajax^ pressé de mourir, reprend
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sa rude voix de maître. — « Allons, femme, prends » cet enfant, ferme les portes, et ne gémis plus sous » les tentes I Les femmes se plaisent aux lamenta- » tiens. Je te dis de fermer promptement les portes. » Un sage médecin ne chante pas des incantations » sur la plaie que le fer seul peut guérir. »
C'est sur une plage déserte, lieu préféré pour les sacrifices, qu'Ajax vient accomplir son suicide. Il a planté répée d*Hector dans le sable, et il va se précipiter sur la pointe, comme pour se donner Tillusion d'une mort belliqueuse. Son monologue funèbre est le plus fier congé que jamais héros ait pris de la vie : Ajax s'y concentre et s'y empreint tout entier; il meurt indomptable, comme il a vécu. Les Dieux auront de lui rexpiatioh du sang qull reconnaît leur devoir, mais sa fierté ne fléchira pas devant eux. Aucune prière à Zeus, à peine une requête : — qu'il ne prive pas son corps de la sépulture. — Une courte invocation à Hermès, pour qu'il lui fraie promptement sa voie sanglante vers TErèbe. — Une dénonciation solennelle des Atrides aux Érynnies vengeresses, le meurtre domestique appelé et prophétisé sur leurs têles : — En terminant, une pensée à son vieux