II
bO SOPHOCLE.
père et à sa mère vénérable, dont il entend déjà les cris désolés ; un regard d'aigle et un cri d'hymne vers le soleil, qu'il contemple pour la dernière fois ; un salut suprême à Salamine, à Athènes, aux fleuves et aux campagnes d'Ilion; vision rapide du cercle éclatant où s'est agitée son héroïque existence. — « Ce sont les dernières paroles qu'Âjax » vous adresse, je dirai le reste aux Enfers. »
Ajax ne dira plus rien aux Enfers, il s'y renfermera dans un muet courroux^ Quand Ulysse l'évoque, dans VOdyssée^ parmi l'immense peuple des Ombres, il le voit « assis à l'écart, irrité à cause de » la victoire qu'il a remportée sur lui, auprès des » nefs, pour les armes d'Achille ». Ulysse essaye de fléchir ce ressentiment immortel : — « Ajax, fils irré- » prochable de Télamon, ne devrais-tu pas, étant )).mort, déposer ta colère à cause des armes fatales » que les dieux nous donnèrent pour la ruine des » Argiens? Ainsi tu as péri, toi qui étais pour eux » comme une tour. Et la faute n'en est à personne, » Zeus seul t'a livré à ta destinée. Viens, ô roi ! et » dompte ta colère et ton cœur magnanime. » Mais ces avances sont vaines, Ulysse n'obtient du sombre fantôme qu'un irréconciliable silence. — « Je parlai » ainsi, mais il ne me répondit rien, et il se mêla » dans TÉrèbe , aux autres âmes des morts. »
L'action semble lernainée avec le trépas du héros : mais des nuages sanglants qui la couvrent, Sophocle fait tomber sur lui un rayon de gloire. Les Atrides vont livrer son cadavre aux oiseaux de mer ; ayant la proie, ils veulent encore avoir la curée. Teucer leur dispute les restes de son frère avec une fureur généreuse ; les invectives se croisent comme les glaives autour du corps de Patrocle. Mais, Ulysse, pris pour arbitre, est trop sage pour se mettre mal avec Némésis. On Tavait vu déjà, dans VOdyssée, imposer sévèrement silence, ^v crainte de la déesse, à sa vieille nourrice, Euryclée, qui « hurlait de joie » comme une orfraie funèbre, sur les corps des Prétendants égorgés : — «Vieille, réjouis-toi dans ton cœur » et ne hurle pas. Il n'est point per mis d'insulter des » hommes morts. C'est la colère des dieux et ce sont » leurs actions impies qui ont dompté ceux-ci par mon » glaive. » — Ulysse intervient donc dignement dans cette querelle injurieuse : il prononce sur son ennemi renversé des paroles de réconciliation et d'hommage, il salue en lui, après Achille, le plus grand des Grecs. Agamemnon cède à ses sévères remontrances : Ajax aura ses funérailles, Teucer el Tecmesse Tenseveliront avec son armure, comme il Ta prescrit.
Une belle légende que cite Pausanias racon:e
que les armes d'Achille, emportées par Ulysse sur le vaisseau qui le ramenait à Ithaque, tombèrent dans la mer^ après son naufrage. Indignées de n'être pas échues à Ajax, les armes héroïques flottèrent vers le promontoire où s'élevait son tombeau, et vinrent d'elles-mêmes se rendre à son Ombre.