HAMLET
manteau à plis de suaire, et le souffle de la fièvre, les éclairs de la raison, les fumées obscures du délire sortant confusément de cette larve humaine. Hamiet se redresse, il est vrai, pour s'élancer contre Laërte, dans la fosse ouverte d'Ophélie ; il se réveille encore, avec une rage forcenée, dans la tuerie qui termine le drame. Mais ces crises fiévreuses semblent plutôt les sursauts d'un corps agité par le galvanisme, que Tentrainement d'un être excité par les passions de la vie.
C'est à cette dernière scène que la moralité du drame éclate dans toute son horreur. Hamiet étant décidément incapable d'accomplir sa tâche, la Fa* taliié s'en charge et l'exécute à sa place. Elle lui bande les yeux et le précipite dans de sanglants quiproquo. N'ayant pas été justicier, il sera bourreau. Un carnage confus et inique remplacera le sacrifice expiatoire que demandait le Fantôme. La Némésis qui le possède a pris sa démence : elle entre dans l'action, comme s'enfonçait dans la mêlée ce vieux roi de Bohême aveugle du moyen âge, qui frappait de sa masse d'armes, à droite et à gauche, devant et derrière, assommant également amis et ennemis. Les fleurets s'échangent comme d'eux-mêmes, les coupes de poison s'égarent en chemin, interceptées par une main invisible. On dirait que la mort joue au colin-maillard dans la salle ; elle foudroie par
zigzags, elle frappe par déviations, namlet se mêle au massacre sans le diriger; il chfttie sans préméditation et sans réflexion. C'est presque par hasard que le coupable se trouve compris dans rhécatombe qu'il immole à tâtons sur le tombeau de son père.
Quel contraste fait avec lui le jeune et héroïque Fortinbras ! On croit voir l'ébauche de la figure qui sera plus tard Charles III. Il n'apparaît que deux fois, mais d'une façon triomphante. Aussi concis qu'Hamlet est prolixe, aussi rapide qu'il est tardif^ il ne fait d'abord que traverser le draine à la hâte. Tandis que le prince danois philosophe siir la vanité des conquêtes, il donne à ses officiers des or* dres formulés dans le style bref de la consigne militaire; puis il s'éloigne en jetant, dans le monologue du rêveur, le bruit ironique de la musique guerrière et du pas de charge de son armée. Il reparaît à la fin du drame, précédé par des fanfares de victoire. Il arrive, avec l'à-propos de l'activité, juste au moment où la dynastie du Danemark vient de succomber tout entière ; il ôte aux cadavres royaux leurs couronnes vacantes, et les pose résolument sur sa tête. Shakespeare ne pouvait donner à son drame une moralité plus énergique et plus haute que ce spectacle de l'Action venant s'emparer des œuvres du Rêve ; que la vie reprenant son cours sur les ruines de la mort.