‹ Les deux masquesChapitre 9 sur 55 · II. — Hamlet et Ophélie. — Le massacre et TexpisUon · texte numérisé non relu

II. — Hamlet et Ophélie. — Le massacre et TexpisUon

Tradidù mtmdum dtspufationibtis eonim : Shakespeare, lui aussi, alivré un monde, dans un homme, aux disputes éternelles de la controverse. Depuis près d*un siècle, Hamlet a été commenté et interprété aussi diversement que TÂpocalypse. Chacun commente à sa façon ce poème, profond comme la mort, mouvant comme la vie. Où est la source de son flot de larmes, le plus large et le plus amer qui ait jamais jailli du génie humain? Quelle est la physionomie véritable de ce mystérieux personnage, qui, tantôt masqué d'ironie, tantôt voilé d'un tourbillon de démence, ne se présente jamais de face, ni au jour? Les songeurs tournent autour de lui, une lampe à la main.

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Mais Gœlhe a prononcé sur Hamlet le mot suprême et définitif. Hamlet est « une âme chargée » d'une grande action, et incapable de Taccomplir». Il est un penseur indécis et sombre, à qui la Fatalité impose une besogne faite pour le corps robuste et l'esprit hardi d'un héros. Mélange de violence et de faiblesse, de bonté et de pessimisme, de défiance et de loyauté, son caractère est une contradiction perpétuelle. 11 y a un poison, versé sur son âme, qui tour à tour Tagite et l'énervé, et, des transports de la frénésie, l'immobilise dans le rêve. Avant même Tapparition du Fantôme, il se montre désenchanté de sa naissance, subissant la vie comme un cauchemar, essayant parfois de s'en réveiller par un effort convulsif, puis retombant dans sa torpeur et renouant ses songes.

Au début du drame, il ne sait encore que l'infidélité de sa mère à la mémoire de son père, et cette désillusion Ta déjà frappé d'une mélancolie incurable.

« Oh I 3i cette chair trop solide voulait se fondre et se dissoudre en rosée 1... Ou si l'Éternel n'avait pas établi son décret contre le meurtre de soi-mômel... 0 Dieu I ô Dieu! combien fastidieuses, plates et vides me semblent toutes les pratiques de ce monde I »

Plus loin il s'écriera : — « Le frère de mon père marié à ma mère ! Lui, pas plus semblable à mon père que moi à Hercule ! » Il se peint et se juge lui-

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même avec celte parole. Si le héros antique, Hercule ou Oreste, prompt à résoudre, ferme à agir, qui marche, Tœil et le glaive tendus, vers son but, si ce type spontané et fort a un antipode dans le monde moral, c'est Hamlet, prince de Danemark.

Le voici sur les remparts d'Elseneur, en face du spectre de son père qui lui dénonce ses meurtriers et le somme de venger sa mort. Tant qu'il est sous le magnétisme de Tapparition, sa volonté se dresse et s*exalte. On croirait qu'en descendant de la plateforme, il va, répée au poing, fondre sur Claudius : — « Fais-le-moi vite connaître pour qu'avec des ailes, » rapides comme l'idée ou les pensées de l'amour, je » vole à la vengeance ! » — L'Ombre s*est à peine évanouie, qu'il maudit le destin qui le condamne à agir. — « Notre époque est détraquée. Maudite fata- » lité I Pourquoi faut-il que je sois né pour la remet- » tre dans son équilibre ? »

Il ne fera plus que faiblir sous le poids de l'action jurée. Au lieu de proclamer le crime, de soulever le peuple, de rallier l'armée et de marcher, clairons sonnant, contre le palais fratricide, Hamlet enfouit dans sa tête son projet de vengeance, comme le germe d'une idée confuse qui doit être couvée par la réflexion. Il chicane avec le devoir, il dit : Plm tardy à l'urgence. Il fait le fou au lieu de faire l'homme. Mais cette folie qu'il simule et qui doit lui servir

d*arme défensive, devient bientôt pour lui un jouet ironique. C'était un casque, il en fait un masque qui lui permet de railler et de mystifier tous ceux qu'il rencontre. Il bafoue la pédanterie du vieux Polonius, il persifle la servilité de Rosencrantz et de Goildenstern. Pendant toute la première partie du drame, sa conduite est celle d'un jeune prince sarcastique, qui se promènerait dans un bal masqué, en se moquant incognito de ses courtisans. L'énergie qu'exigerait sa tâche s'évapore dans cet étincellement de paroles . U y faudrait le fanatisme de l'amour filial, et il n*y apporte que le dilettantisme d'une hypocondrie raisonneuse. On comprend encore qu'il hésite à frapper, sur la foi d'une vision nocturne ; qu'il doute de ses yeux et réclame une preuve plus certaine. Mais quand la tragédie qu'il fait représenter devant la reine et le roi a porté son coup, quand les coupables y voient leur forfait répété, comme dans une glace fantasmagorique, et fuient, terrifiés par cette évocation redoutable ; qu'attend-il encore? L'épreuve est décisive, le doute n'est plus possible; la torture morale, plus sûre que la question physique, a fait crier aux assassins l'aveu de leur meurtre. Hamlet en convient : — « 0 mon » bon Horatio I je tiendrais mille livres maintenant, » sur la parole du Fantôme. » — Et il prend son élan sur la piste sanglante qu'il a découverte, en s'excitant lui-même par des cris de rage :

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• Voici l'heure où les cimetières baillent leurs morts, où FEnrer en personne soufOe sur le monde. Maintenant je pourrais boire du sang chaud, je pourrais exécuter une besogne cruelle à faire pftlir le jour, s'il la regardait... »

Qui ne croirait que celte fois son parti est pris ? Justement Toccasion survient, comme si elle avait entendu Hamlet rappeler. Elle lui livre Claudius, agenouillé devant un prie-Dieu, les mains jointes et la nuque tendue, dans la posture du patient courbé sur le billot d'un gibet. Hamlet tire Tépée, il va le frapper. Un sophisme vient à son aide et lui suggère le motif d*un nouveau sursis. Il rengaine sa lame, sous prétexte que la contrition mène au ciel, et qu*il risquerait d'y envoyer Glaudius en ligne droite, s*il le tuait pendant sa prière :

< Le Yoilà en prière ; je puis Texpédier en ce moment, et c'est ce que je vais faire. Mais alors. •• il va au ciel I Est-ce là me venger...? Voilà qui mérite réflexion.

Un scélérat tue mon père, et pour cela, moi, son unique fils, j'envoie au ciel ce scélérat I Parbleu I ce n'est pas se Tenger ; c'est pa][er à son forfait gages et salaire. U tua sauvagement mon père, alors que ce dernier était appesanti par la digestion, et que ses péchés étaient épanouis et abondants, comme les fleurs en mai. Et moi, je me croirais vengé en tuant celui-là, au moment où son âme se purge, alors qu'il est en bonne préparation, bien équipé pour son voyage? Non. Dans ta gaine, mon épéel réserve-toi pour un coup plus horrible. »

Au lieu de saisir sa vengeance, Hamlet l'analyse

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et la raffine. C'était un glaive qu'il avait tiré du fourreau, il y remet un petit scalpel de casuiste.

Dans un de ces accès d'énergie qui le prennent et le quittent comme des accès de fièvre nerveuse, Hamlet pousse un cri qui le condamne en le révélaDt: <c A bout, my brainsi » «A l'œuvre, mon cerveau! » Le cerveau est, en effet, le seul organe qui fonctionne en lui , un cerveau qui s'épuise à concevoir et qui n'a pas de mains pour exécuter. Sa vengeance ne se traduit point par des faits, elle n'éclate pas au dehors ; elle se replie dans Tintérieur de son être et s'y repatt de vaines réflexions. Au lieu de concentrer sa haine sur l'homme qu'il a mission de punir, il l'amplifie, la généralise, la transforme en une misanthropie universelle et vague : elle se naturalise en se délayant. Le tour spéculatif de son esprit Tentraine dans un labyrinthe de pensées sans fin, qui Téloignent de l'action jurée, par d'insidieuses parenthèses.

Ce qu'il y a de tragique dans sa situation, c'est qu'en cherchant à se tromper, Hamlet a la pleine conscience de son inertie. Il n'est dupe qu'un instant de ses arguties et de ses scrupules, il se juge et il se condamne avec une clairvoyance implacable.

« Ainsi, dit-il, la conscience fait de nous des lâches. Ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée. Ainsi les entreprises les plus

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énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours, et perdent leur nom d'actions I »

Ailleurs il maudit ses pensées « qui ont un quart « de sagesse et trois quarts de lâcheté » . Rencontrant Tarmée du jeune Fortinbras, qui traverse une plaine, tambours battant et drapeaux au vent, il interroge un des capitaines sur Tobjet de l'expédition. L'officier lui répond qu'il s'agit d'aller conquérir en Pologne un morceau de terre sans valeur. — a Pour n cinq ducats, cinq, je ne le prendrais pas à ferme! » — Le spectacle de ces légions qui vont bravement combattre et mourir, sans savoir pourquoi, saisit Haoïlet et le consterne de honte. Il compare à son incertitude bourrelée, leur résolution insouciante ; il se reproche sa léthargie de somnambule au milieu d'un monde perpétuellement agité.

« Que suis-je donc, moi qui ai Fassassinat d'un père, le déshonneur d'une mère, pour exciter ma raison et mon sang, et qui laisse tout dormir ! Tandis qu'à ma honte, je vois Tingt miUe hommes marcher k une mort imminente, et, pour une fantaisie, pour une gloriole, aller au sépulcre comme au lit, se battant pour un champ où il leur est impossible de se mesurer tous, et qui est une tombe trop étroite pour couvrir ceux qui seront tués 1 Oh I désormais que mes pensées soient sanglantes, pour n'être pas dignes da néant I »

Plus loin, à la vue d'un comédien qui singe pathéti-

quement les douleurs d'Hécube, il s*insuUe encore lui-même avec une sorte de furieux plaisir.

« Que lui est Hécube ?... Et qu'est-il à Hécube, pour ([ull pleure ainsi sur elle 7 Que ferait-il donc s'il avait les motifs de douleur que j'ai?... Et moi, pourtant, niais pétri de boue, blême coquin, Jeannot rêveur, impuissant pour ma propre cause, je ne trouve rien, non, rien à dire en faveur d'un roi à qui on a pris sa vie dans un guet-apens damné. Suis-je donc un lâche? Qui veut m'appeler manant, me fendre la tète, m'arracher la barbe et me la soufiler à la face?»

Ce langage frénétique lui est habituel ; une violence effrayante couve sous son apathie. En dehors de Taction, Hamlet est terrible. Il crache Toutrage sur ceux qui lui déplaisent, avec une hauteur lyrannique; il a des sarcasmes qui soufflettent, des insolences qui piétinent. Quand il plaisante avec ses courtisans et ses amis mêmes, on se rappelle le léopard de la fable jouant à la main chaude. Sa folie feinte est devenue, par degrés, à demi réelle ; le masque d'insensé qu'il a collé sur son visage se fait chair et se confond avec lui. Alors son caractère s'envenime et se défigure : il parle à tous et à toutes la langue d'un méchant délire.

Ophélie même ne trouve pas grâce devant lui. Il souille sa pudeur, il trouble son esprit par ses divagations effrénées, il arrache grossièrement son

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amour en fleur. — « Va-l'en au couvent I » — lui crie-l-il, — « Go to a nuwiery! »

« À quoi bon te faire nourrice de pécheurs?.. Ou» si tu Teux absolument te marier, épouse un imbécile, car les hommes sensés savent trop bien quels monstres vous faites d'eux. Au couvent I au couvent 1 1

La jeune fille s'affaisse, sous ces dures paroles, comme une fleur frappée par la grêle. Une douce plainte s'échappe de ses lèvres : — « Oh ! que voilà » un noble esprit bouleversé ! Puissances célestes, » guérissez-le !» — Le dernier soupir de sa raison expirante est une parole de tendresse et de compassion.

Dans la scène même avec la reine, l'emportement d'Hamlet dépasse toute mesure. C'est avec une justice dénaturée qu'il la maudit et qu'il la foudroie; sa colère frise le parricide. L'Oreste d'Eschyle disant à Clytemnestre : « Suis-moi, je vais t'égorger près de cet homme I » et l'emmenant derrière lui, tête pendante, comme la bête d'un sacrifice, est moins effrayant peut-être que ce fils qui ne tue pas sa mère, mais qui la marque et qui la flagelle avec des paroles plus mordantes que les serpents du fouet des Furies. — « Cessez de vous tordre les mains ! Asseyez-vous, » que je vous torde le cœur ! » — Il va si loin, que l'honnête Fantôme sort tout exprès de sa tombe

pour modérer sa fureur, et lui conseille, avec une bonté touchante, d'épargner sa mère.

Le châtiment d'Hamlet commence dans cette même scène vengeresse. — « Qu'est-ce donc?... un rat !... )) Un ducat, qu'il est mort !» — En croyant frapper le roi, il enfonce son épée dans la tapisserie derrière laquelle le vieux Polonius est caché. Méprise comique, meurtre dérisoire. L'Ombre irritée de son père réclame le sang d'un monstre, il lui sacrifie une bète grotesque et inoffensive. C'est bien, en effet, un rat qu'il immole, un bonhomme de rat, retiré des passions du drame et du monde, dans le fromage glacé de sa sinécure Scandinave. Quelle bonne figure était ce digne chambellan, à la fois si fin et si bète, si magistral et si ridicule, rempli d'une sagesse niaise qu'il répandait de travers, plié aux rebuffades comme aux révérences et avalant sans grimace les plus amères avanies I Le spectateur le regrette, mais Hamlet ne se repent guère de l'avoir si maladroitement expédié.

Dans la crise de misanthropie aiguë où il est, que lui fait un homme de plus ou de moins? La révélation du spectre a déployé, entre le monde et lui, un voile lugubre qui trouble sa vue. Il étend à tous le mépris et Tindignation que mérite un seul ; il ne distingue plus bien nettement la scélératesse de Claudius de la sottise de Polonius et de la firivo*

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lilé d'Osrik. Du fond des abstractions où il se réfugie pour échapper à l'action, THumanité se confond à ses yeux en une masse également souillée et totalement méprisable. C'est avec un humour lugubre qu'il entraîne, hors de la salle, le gros cadavre du chambellan, comme il pousserait du pied un pantin cassé.

« Commençons nos paquets par cet homme, et fourrons ses entrailles dans la chambre voisine. Vraiment, ce conseiller est maintenant bien tranquille, bien discret, bien grare, lui qui, de son Tivant, était un drôle si niais et si bavard. Allons, monsieur, finissons-en avec vous I »

Ce meurtre inutile entraîne, par contre-coup, la folie et la mort d'Ophélie. Les boutades brutales d'Hamlet avaient déjà ébranlé sa raison : le meurtre de son père achève de la briser. Le délire de son amant la gagne comme une flamme; elle court éteindre dans un torrent la fièvre mortelle qu'il lui a donnée. Figure suave et naïve : son caractère, comme son corps, est à peine formé. Aucune personnalité n'accuse encore ses traits indécis. C'est la vierge-enfant. On se l'imagine presque transparente, éclairée, de la tète aux pieds, d'une douce lumière d'aurore boréale. Gracieuse jusque dans la mort, son suicide ressemble à un bain de fée. Son cœur à peine éclos s'ouvrait instinctivement à l'amour; lorsqu'il se brise, de voluptueux' parfums s'en

échappent. La chanson erotique, qu'elle murmure m. 8

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en effeuillant sa guirlande, révèle les désirs qoe couvait son sein. Le refrain voltige encore sur ses lèvres, quand elle glisse sous Teau bouillonnante. Tel un papillon qui suivrait une fleur déracinée et entraînée par les flots.

A ce moment, Hamiet est aussi fou qu'elle, noir comme une nuée d'orage, et, comme elle, mouvant à tout souffle. Sa volonté décomposée n'a plus même la force d'ébaucher un plan. Loin d'inspirer les événements, il les subit sans résistance. Il se laisse embarquer, pour l'Angleterre, par ce roi qui est son ennemi mortel, et ce n'est que par hasard qu'il échappe à son guet-apens. Quand il bouffonne, à son retour^ avec les fossoyeurs, au milieu des tombes, on pense à ce verset de la Bible : « Laissez » les morts ensevelir les morts. » Hamiet est presque mort, en effet, à ce moment-là : dans le cimetière, il semble chez lui. Les excès de la méditation et du doute, l'opium de la rêverie, les angoisses du devoir juré et non accompli l'ont miné jusqu'à l'épuisement. C'est presque comme un étranger, qu'il assiste aux funérailles de la belle jeune fille qui s'est tuée pour lui. La paralysie, de ses bras, a gagné son cœur.

On se le représente, à ces scènes finales, tel que l'a peint Eugène Delacroix : — une tête blême, coiffée d'un panache de catafalque que le vent tortille, un corps languissamment drapé d'un

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