‹ Les deux masquesChapitre 11 sur 55 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

I. L*QEdip6 barbare. —L'abdication et l'ingratitude. II. Le roi proscrit et le fou de Bedlam. — Gordélia. — Le dénouement.

Shakespeare n'a pas de plus étonnante création que ce drame. A Timmense Table Ronde de ses personnages, le Roi Lear tient le haut bout et siège sur le trône, par préséance tragique plus que par raug d'flge. Il est le plus vieux et le plus terrible. Cet ancêtre défie Hamlet et tient Othello en respect*

Lear, c'est TOEldipe antique transporté dans le monde barbare. Mais la Fatalité qui l'accable ne tombe pas sur lui du dehors, elle provient de sa nature, elle surgit, comme d'un chaos, des violences de son caractère. Lear est responsable et coupable de sa destinée. Il a semé le vent d'où est venue la tempête qui l'emporte dans la mort et dans la folie.

Dès la première scène de l'abdication, le vieux

il8 SHAKESPEARE.

monarque montre à nu sa nature fantasque et Yiolente. La vanité l'aveugle, la tyrannie Tinfatue ; sa couronne, trop longtemps portée, lui est tombée sur les yeux : c'est un roi gâté, comme Test un enfant. Il met son royaume, devant ses trois filles, à la criée de la louange, aux enchères de Tadulation. 11 creuse de ses propres m^ns le piège à paons où il va tomber.

Avec quelle sensualité imbécile il savoure le grossier encens que Régane et Goneril lui prodiguent! Jamais Calife hébété ne huma plus voluptueusement les litanies baroques de la flatterie orientale. Grorgé d*hommages, mais non rassasié, il réclame encore des protestations plus hyperboliques, et lorsque Cordélia, interrogée, se lève à son tour, il la provoque au mensonge avec une naïve impudence :

« A votre tour, ô notre joie I la dernière, mais non pas la moindre... parlez! Que pouvez-vous nous dire pour obtenir une part plus opulente que celle de vos sœurs ? — «Rien, monseigneur. » — « Rien ?» — « Rien I » — « De rien, rien ne peut venir. Parlez encore! » — « Malheureuse que je suis, je ne puis soulever mon cœur jusqu'à mes lèvres. J'aime Votre Majesté, comme je le dois, ni plu^ ni moins. »

C'est le parfum modeste et délicat de la fleur ; il parait ofi'ensant et fade, au roi entêté par les cassolettes d*encens qui fument devant lui. — « Si jeune » et si peu tendre ! d — <c Si jeune, monseigneur,

)> et si sincère. » — « Que ta sincérité soit ta 1» dot! » Be this truth this dowerl Et il la déshérite, il la cbasse, il la jette, comme le rebut de sa dynastie, au roi de France , qui réclame avec amour la main de cette répudiée; il proscrit avec fureur le noble Kent, son serviteur fidèle, qui Tadjure de révoquer cet arrêt inique.

Cependant Régane et Goneril complotent déjà sourdement contre le vieux père, qui vient de se dépouiller de sa puissance pour les en vêtir. Le dévouement s'éloigne en pleurant, la trabison s'avance en rampant. Lear, abdiquant en faveur de la félonie, se désarmant entre les mains de la fraude, donne l'impression tragique d'un bomme qui jetterait son épée et dégraferait sa cuirasse, au seuil d'une cbambre remplie d'assassins.

Cordélia ! ce nom peint celle qui le porte, par je ne sais quelle mystérieuse consonance. On croit voir un cœur ouvert, un lys épanoui. C'est la plus rare, sinon la plus belle des filles de Sbakespeare. « Mon gracieux Silence 1 » devrait rappeler son père, comme Coriolan appelle sa femme Virginie. Deux fois vierge et deux fois voilée, elle a la pudeur de son âme autant que celle de sa beauté, et elle pose, sur cette âme aimante, la main que les statues pudiques étendent sur le mystère de leur corps. L'amour filial, qui fleurit en elle, se replie comme une sensitive, au

no SHAKESPEARE.

brutal contact de rexagération mensongère. Plutôt que d'en dire trop, elle en dira moins. La colère paternelle ne lui arrachera pa& une parole de rétractation ou d'excuse. Un léger entêtement se mêle sans doute à sa douce fierté. Il y a une pointe d*amertume dans le trait ironique qu'elle lance à ses sœurs : — « Sûrement je ne me marierai jamais, comme vous, » pour n*aimer au monde que mon père ! » Hais cette ligne de personnalité peu flexible rehausse encore sa droiture ; sa sincérité n'admet aucune feinte. Elle ne s'humilie pas, n'étant point coupable ; elle ne demande point un pardon dont elle n'éprouve nul besoin. Les malédictions du père aveugle tombent sur sa tête sans la courber. L'Ange méconnu s'enveloppe de ses ailes, et la foudre injuste qui le frappe ne fait qu'allumer une auréole à son front.

Le châtiment ne se fait pas attendre. Homère le fait boiteux ; Shakespeare lui donne un vol fulgurant. Les contrastes et les catastrophes vont, dans ses drames, d'un train d'ouragan. Quelques scènes plus loin, Lear, découronné, est Thôte de Goneril. On le voit rentrer de la chasse, irritable et impérieux, comme s'il était encore tout- puissant, insensible aux pre* miers symptômes de refroidissement qui glacent déjà l'hospitalité de sa fille. Le changement est pourtant visible : une consigne malveillante a été donnée aux serviteurs du château. La valetaille fait la sourde

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oreille aux ordres du roi. L'intendant, sur qui tombe sa première colère, relève insolemment le front contre lui. Son Fou, doué de la prescience de ces animaux qui flairent la peste et annoncent Torage, le harcèle de présages et d'avertissements sarcastiques. Les grelots de sa marotte semblent sonner le tocsin. Mais voici venir Goneril, le sourcil froncé, le visage amer. La Sirène commence à montrer sa queue bifurquée, aux coupantes écailles. Elle reproche aigrement à son père les désordres de son escorte ; elle lui parle comme à un vieillard en démence. Sa parole est dure et presque insultante ; son masque, à demi soulevé, découvre déjà les traits d'une Furie. La désillusion de Lear est horrible. C'est d'abord la stupeur d'un homme transporté d'un paisible songe dans une réalité eflroyable, et qui se tàte, et qui se secoue, pour savoir s'il dort ou s'il rêve encore.

«Êtes-Yous notre fille? Quelqu'un me reconnaît-il ici? Bah! ce n'est point Lear. Est-ce ainsi que Lear marche, ainsi ^'11 parle? Où sont ses gens ?.. . Lear éveillé, cela n'est pas !.•• Qu'est-ce qui peut me dire qui je suis ? »

Mais l'insistance de l'outrage le réveille bientôt tout à fait : alors son irascible nature éclate, et de son cœur déchiré jaillit une éruption d'anathèmes.

«Ténèbres et enfer I Qu'on selle mes chevaux I Dégénérée bâtarde l Orfraie détestée I »

Il la maudit dans ses entrailles avec une solennité formidable ; la main du père s'abat sur les flancs de la fille impie, pour les frapper de stérilité.

A ce moment la folie commence à ébranler son cerveau, il ressent sa première secousse, il entend craquer son esprit 1 — <c 0 Lear ! — s'écrie-t- il — Lear ! » Lear! frappe ce front qui laisse entrer la démence )) et s'échapper la chère raison ! » Rien de poignant et de pathétique comme ce détraquement intérieur. On dirait un possédé se débattant contre le démon qui veut entrer dans son être. Il y a des moments où il tient sa tête à deux mains, comme on se cramponne à une porte qu'un meurtrier essaye d'enfoncer. — « Oh ! que je ne devienne pas fou, pas fou, cieux » profonds I Maintenez-moi dans mon bon sens ! je » ne veux pas devenir fou ! » — Plus loin, il marmottera du latin^ comme pour se conjurer lui-même dans la langue des médecins et des exorcistes. — « Oh ! comme cette humeur morbide monte à mon x> cœur! Bysterica passiol Arrière, envahissante » mélancolie ! c'est plus bas qu'est ton élément 1 »

Mais en même temps que la folie, le remords entre dans son àme. L'image de Cordélia lui apparaît dans un lointain lumineux ; il baisse les yeux devant cette vision, il n'ose pas la nommer : — « Ohl — murmure-t-il, — j'ai eu tort envers Elle 1 » — C'est une étoile qui se lève dans son esprit obscurci ; elle

éclairera ses ténèbres, elle calmera ses angoisses, et sa douce lueur ne s'éteindra plus.

Il lui reste pourtant une seconde fille ; Régane va le consoler sans doute de Tingratitude de sa sœur. — « Quand elle saura ceci de toi x>, — a-t-il dit à Goneril, — tt elle déchirera ton visage de louve. » C'est pour lui demander asile et vengeance qu'il a fait seller ses chevaux. Le Fou ne partage pas l'illusion de son maître : ses lazzi de mauvais augure sonnent vagues et sinistres, comme les croassements d'une corneille : — « Tu vas voir que ton autre enfant te traitera aussi » fiUalement ; car elle ressemble à sa sœur comme » une pomme sauvage à une pomme. r> — Le Fou a dit vrai. En entrant au château de Glocester, où Régane et Cornouailles se sont installés, Lear voit le messager qu'il a dépêché vers eux mis aux fers. Kent, qui s'est rattaché à lui sous l'habit d'un serviteur et le faux nom de Caïus, gtt enchaîné dans la cour, enseigne de celte maison traîtresse, emblème vivant de la réception qui l'attend.

Régane, au premier abord, ferait presque regretter sa sœur. De Charybde aux ongles de lionne, aux trois rangées de dents qui grincent, Lear est tombé dans Scylla à la ceinture de chiens dévorants. Elle le reçoit avec une àpreté qui tourne vite à l'injure. Le vieillard essaye de se contenir ; la nécessité lui a mis son frein dans la bouche ; il le mâche et le ronge d'abord pa-

tiemment. Mais on sent Teffrayant efifort qu'il fait pour ravaler récume qui monte à ses lèvres. — « Je I» t'en prie, ma fille, ne me rends pas fou ! » * s'écrie-t-il avec la préoccupation poignante qui ne cesse pas de Fétreindre. — Une fanfare sonne, c'est le hallali du père aux abois. Goneril paraît, le complot s'affiche, la ligue infâme se déclare. Les deux sœurs accouplent leurs méchancetés et confondent leurs ingratitudes, de manière à former une espèce dé monstre à deux tètes qui hurle et aboie contre le vieillard. Elles bafouent sa décrépitude, elles se moquent de ses cheveux blancs, elles lui marchandent outrageusement leur pain et leur toit. Lear s'exaspère et maudit encore, il se fige, pour ainsi dire, dans une convulsion perpétuelle. On se le représente durant toute cette scène, dans Fattitude d'un Laocoon se tordant sous la morsure des vipères qui l'enlacent de la tète aux pieds. Les Dieux, attestés par lui, répondent à sa prière par un roulement de tonnerre, et il se lance dans l'affreuse nuit qui sévit dehors, comme un homme, traqué par deux bètes féroces, se jetterait dans la mer pour leur échapper.

Lear n'est pas le seul père aveugle et châtié du

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drame ; sa folie et son malheur se répercutent dans une double action. Comme il a chassé Cordélia, Glocesler a proscrit Edgar, son fils légitime, calomnié par Edmond, son fils naturel : il se confie à ce traître qui complote sa mort, comme Lear s'est livré à ses cruelles filles. Edgar en péril contrefait le démoniaque, pour sauver sa vie ; il se déguise en mendiant de Bedlam. Tout à l'heure il rencontrera le roi dans la bruyère : le fils banni par son père se heurtera au père chassé par ses filles. Cela fait un pendant sinistre, c'est comme la réverbération d'un crime dans un autre crime : sa monstruosité redoublée lui donne des proportions colossales. Le parricide sévit à la façon d'une épidémie. Comme dans Bamîei, le monde perturbé semble « sorti de ses gonds ».

Cependant, Lear erre, sans abri, dans la plaine battue par l'orage. Quelle scène ! elle est unique au théâtre ; la terreur et la pitié y sont portées à leur paroxysme. Imaginons d'abord son milieu, cette bruyère sombre, glaciale, rocailleuse, pareille aux sites infernaux que Dante et Milton ont décrits. Dans le lointain, la façade illuminée du château parricide décrit les lignes de feu d'un Pandsemonium. La tempête est surnaturelle, elle semble provoquée par les crimes extraordinaires qu'on vient de commettre. La nature physique répète les bouleversements de la nature morale renversée. Tels, dans les mythes anti-

ques, ces forfaits inouïs qui font s'éclipser la lune et trembler la terre. — Le vieux roi, escorté de son Fou, bat désespérément la campagne^ hagard, hurlant, frénétique, un hérissement de cheveux blancs autour de son front. La bise le fouette, l'éclair Taveugle, la pluie rinonde de son ruissellement, les vents déchatnés se ruent sur lui comme à une curée. Il leur jette cette pathétique apostrophe :

« Pluie I vent! foudre I flamme! tous n'êtes point mes filles 1 0 vous, éléments, je ne tous taxe pas d'ingratitade. Jamais je ne tous ai donné de royaume, jamais je ne toq3 ai appelés mes enfants ! »

Sa voix, que le désespoir rend sauvage, rentre dans le tumulte des choses : elle est à Tunisson de Touragan, elle atteint le diapason du tonnerre. On dirait TÉole furibond de ce cataclysme. Mais^ en même temps, — touchant miracle I — l'excès de la souffrance transforme Lear ; elle le fait compatir aux douleurs des autres, elle ouvre à la pitié son ftme endurcie. Le vieux monarque égoïste pleure sur les misérables auxquels il n'a pas songé durant tout son règne.

« Pauvres indigents tout nus que tous êtes, têtes inabrîtées, estomacs iuassouTÎs, comment, sous tos guenilles trouées, tous défendez-Tous contre des temps pareils? Oh 1 j'ai pris trop peu de souci de tout cela.... I »

Il dit à son Bouffon qui tremble de froid : — « Pau-

» vre diable de Fou ! j'ai une part de mon cœur, » qui souffre aussi pour toi. »

Triste compagnon pourtant que ce down gogue* Dard, taquin, ironique, qui raille, en gambadant, sa détresse. Sa fidélité n*a rien d'affectueux, c'est celle d*un singe familier qui suivrait son maître jusqu'à la mort, en faisant des grimaces à son agonie. Shakespeare a prêté de Tesprit, mais il s*est gardé de donner une âme à cette créature dégradée et défigurée par le rire. Sa gaieté siffle, son humour ricane. Rien de lugubre, par cette nuit atroce, comme ces lazzi et ces mauvais rires saccadés par des claquements de dents.

L'horreur n'est pas complète : voici que, d*une butte effondrée, jaillit un spectre chevelu, nu sous une couverture en lambeaux, le visage barbouillé de fange. C'est Edgar, qui joue son rôle de mendiant lunatique, avec une verve infernale. Sa volubilité délirante a la magie d'une incantation. Le possédé semble déchaîner la légion de démons qui habite en lui. Il est attaché au balai du Sabbat, comme Mazeppa à son cheval enragé. La monture ensorcelée prend en croupe ses hôtes derrière lui, et les emporte, à fond de train, dans le steppe noir du cauchemar. Le paysage, changé à vue, revêt un aspect apocalyptique ; il se hérisse de silhouettes spectrales, il se remplit d'ombres grimaçantes. Des feux follets sillonnent l'atmosphère ; on voit à l'horizon un cavalier fantastique galoper après

soD ombre effarée. Modo-Mahu, le Prince des Ténèbres, fait sa ronde de nuit. Flibberligibbet passe, en semant les sorts et les maléfices. Saint Witbold exorcise l'incube qu'il rencontre rôdant sur la dune. Pillicok se balance, jambes pendantes, assis sur un monticule. Néron pèche à la ligne dans l'étang voisin.

On comprend que la raison ébranlée de Lear ne résiste pas à cet assaut de fantômes : le voilà fou tout à fait. Alors ce trio dlnsensés aux prises forme un charivari effréné, qui lutte de discordances avec la tempête. Imprécations et sarcasmes, facéties et lamentations. Il n'y a pas, dans le vaste monde inventé par TArt, créé par le Rêve, de groupe plus terrible el plus fantastique que celui de ces trois folies s'entrechoquant, dans la nuit, à la lueur des éclairs.

Du martyre d'un père nous passons au supplice d'un autre ; de la lande où Lear vagabonde, à la chambre de tortures où Cornouailles et Régane crèvent les yeux au vieux Glocester, coupable d'avoir assisté leur hôte. Aucune éclaircie ne console ce drame chargé de calamilés. On y marche sous une pluie battante de sang et de larmes. Vous y cherchez en vain une de ces fraîches perspectives qui s'ouvrent aux plus noirs endroits des autres tragédies du poète, et où l'imagination accablée se repose et souffle un instant. Macbeth a le château d'Inverness, posé dans un ravissant site de montagnes, et

sur lequel plane une nuée d'hirondelles. — « Pas de » saillies, de frises, d'arcs-boutants, de coins favo- » râbles, où ces oiseaux n'aient suspendu leurs berii ceaux féconds. » — Hanilet a son ruisseau ombragé de saules, où tombe si gracieusement la belle Opbélie. — En fait d'échappées sur la nature extérieure, le Roi Lear n'a, avec sa lande orageuse, qu'une vue de vertige : cette falaise imaginaire au haut de laquelle Edgar conduit son vieux père aveu*gle. — « Je ne veux plus regarder! La cervelle me » tournerait, et le trouble de ma vue m'entraînerait » tête baissée dans Tabime. i> — Image de ce drame, d'une hauteur effrayante, et d'où l'esprit éperdu plonge à pic, de tous côtés, daus les abîmes du malheur et de la folie.

Mais Cordélia reparait, à la tête de l'armée qu'elle

amène de France au secours de son père. L'horizon

se rassérène un instant ; on croit voir un arc-en-ciel

se délier sur un fond d'orage. Fidèle à sa nature, elle

reste simple et contenue dans sa douleur même : pas

de protestations bruyantes, ni de deuil aux cheveux

épars. Ses larmes coulent silencieuses, ses plaintes

rendent le son du soupir. Plus tard, lorsque Lear la

serrera morte entre ses bras, il rappellera que « sa

» voix était toujours douce, calme et basse ; chose

>) excellente dans une femme » . Quand celte voix m. 9

idO SHAKBSPBARE.

s'élève au milieu des cris haineux ou désespérés qui retentissent dans le drame, vous diriez une angélique mélodie de harpe s'envolant, du fond d'un orchestre plein de clairons furieux, de cuivres heurtés. La rareté de ses paroles ajoute à leur prix. Ce cœur si plein ne verse, comme une fleur, sa rosée céleste que goutte par goutte.

Qu'elle est touchante, au chevet du lit où repose son père endormi I On vient de le ramener de la campagne, où il errait égaré, le front ceint de fumeterre sauvage, de ciguè et de sénevé. Il a Pair d*avoir repéché la guirlande bizarre d'Ophélie dans le ruisseau où s'est noyée la jeune folle, qui semble avoir légué sa couronne funèbre au vieux fou. Cordélia épie son réveil, avec la tendre inquiétude d'une mère penchée auprès d'un berceau.

« Sire, me reconnaissez-vous ?» — « Vous êtes un pur esprit, je le sais, » lui répond le vieillard illuminé subitement.

Il veut se posterner devant elle, elle le retient d'un geste pieux.

« Non, sire, ce n'est pas à vous de vous agenouiller. » — « Grâce I ne vous moquez pas de moi; je suis un pauvre vieux radoteur de quatre-vingts ans... A parler franchement, je crains de n'avoir pas toute ma raison... Ne riez pas de moi, car, aussi vrai que je suis homme, je crois que cette dame est mon enfant Gordélia ! »

Transfiguration divine I La fille devient la mère du

vieillard qui Ta engendré; elle berce sur sa poitrine, comme un enfant malade, son père et son roi. Sous sa calme influence, s'assoupit la folie de Lear, autrefois pareille à un océan couronné ; ce n*est plus qu'une eau dormante sur laquelle rayonne un astre paisible. Les anathèmes qu'il vociférait se changent en doux radotages. La barbe blanche câline la tèle blonde ; le patriarche suit puérilement la jeune femme, comme en la tenant par la robe.

« Quand lu me demandras ma bénédiction, je me meUrai à genoux et je te demanderai pardon. Ainsi nous passerons notre ?ie à prier, à chanter et à nous conter de vieux contes, n

Mais le drame est impitoyable ; cette roue tragique du destin^ sur laquelle Lear se plaint d'être étendu, tourne avec une vélocité fulgurante. Elle écrase péle-méle les bons et les méchants, les scélérats et les justes. Régane est empoisonnée par Goneril, Edgar exécute d*un coup d'épée le frère parricide. Mais, avant de mourir, Edmond a fait étrangler Cordélia prisonnière.

Yoici Lear qui revient, traînant dans ses bras ce gracieux cadavre, hurlant sa douleur, à la façon de Fantique Hécube.

« . • Hurlez I Hurlez ! Oh I vous êtes des hommes de pierre 1 Si j'avais vos voix, je m'en servirais à faire craquer la voûte du ciel. Oh I elle est partie pour toujours ; je sais quand on

est mort ou vivant. Non ! non ! plus de vie I Tu ne revieadras jamais plus I jamais, jamais, jamais, jamais I — Défaites-moi ce bouton, je vous prie. Merci, Monsieur. Voyezvous ceci, regardez-la, regardez ces lèvres !... »

Et il expire entre les bras de la morte, comme écrasé sous son léger poids.

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